‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 52 sur 118 · DIX-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LEÇON

DU TRAVAIL

S IV. TRAVAIL IKTILLICTUIt..

» janvier «g».

La question qui doit nous occuper ce soir peut être considérée comme nouvelle en économie politique, car il n’en est pas fait mention dans les auteurs,et ceux qui ont dressé l’inventaire des richesses publiques et en ont exploré les sources, ne nous ont jamais entretenu de la puissance fécondante du capital moral , cette fortune de ceux qui n’en ont pas.

L’accroissement considérable du nombre des individus qui, comme les savants, les littérateurs , les artistes , etc. , n’ont d’autre industrie que de produire des œuvres immatérielles, peut être considéré comme la preuve d’un grand progrès social. Il a fallu en effet , pour que la consommation des produits intellectuels se multipliât aussi fortement, que tous les besoins matériels fussent déjà satisfaits, et ce ne doit pas être pour notre époqueun médiocre sujet de satisfaction que de pouvoir se dire :

Avant moi, les travailleurs industriels qui sont la base et la force de la société étaient méprisés et pauvres ; je les ai faits grands et riches à l’égal des plus grands et des plus riches ; — avant moi aussi, les travailleurs intellectuels quisont lagloireetla lumière du monde, mouraient de faim et de misère sur un grabat d’hôpital, quand ils ne trouvaient pas de grands seigneurs pour leur faire l’aumôned’une livrée etd’une place à leurs tables; je leur ai tendu la main et leur ai assigné une liste civile convenable, garantie par l’amour général de la population pour la science et les arts.

Ces deux développementsont été ainsi collatéraux ; ils ont grandi l’un à côté de l’autre et se sont prêtés un mutuel appui. D’une part, les producteurs matériels dont les salaires augmentaient ont pu acheter autre chose que la nourriture du corps, le vêtement et le couvert ; ils se sont procuré le pain de l’esprit et ont confié à de plus savants qu’eux le soin de cultiver leur intelligence, de former leur jugement et leur goût; de l’autre, les auteurs et les artistes, obtenant enfin un juste prix de leurs travaux et pouvant les multiplier sans que jamais ils restassent invendus quand ils étaient de bonne qualité , si je puis me servir d’expressions semblables , se sont faits consommateurs d'une foule de produits que leurs plus que modiques revenus ne leur avaient pas permis de se procurer j usque là.

Toutefois il convient de remarquer que la belle et honorable position que les producteurs intellectuels se sont faite de nos jours, n’est pas sans tristes

compensations . et que, comme tous les autres producteurs de richesses, plus qu’eux même, ils sont exposés à des engorgements, à des crises, qui brisent en un instant toutes leurs espérances en leur fermant tout débouché.

Les crises sont le contre-coup de tout embarras commercial ou industriel qui , en faisant baisser les profits de cet ordre de producteurs , les force à des économies qui tombent d’abord et tout naturellemeut sur les consommations artistiques, l’achat et la lecture des livres, l’acquisition des tableaux et des sculptures, l’étude des arts et des sciences, considérés à tort ou à raison comme consommation de luxe. Il ressort de laque l’on doit repousser, comme sans fondements, les soupçons qui faisaient regarder dans ces derniers temps les hommes de lettres et les artistes comme les instigateurs de nos troubles politiques, dont ils sont au contraire les adversaires naturels, puisqu’ils en sont les premières victimes: ils ont au maintien de l’ordre et de la tranquillité publique un intérêt beaucoup plus direct que les propriétaires dont on ne peut enlever ni les terres ni les maisons, tandis que la moindre émeute peut causer le plus grand tort à la vente de tous les produits des arts.

Quant aux engorgements par suite desquels un certain nombre d’écrivains, de poètes, de sculpteurs ou des peintres, ne trouvent pas dans l’exercice de leur art des moyens d’existence suffisants, ils sont beaucoup moins le fait de la société à laquelle on les reproche à tort , que celui des artistes eux-

mêmes. La société en effet ne refuse plus ni ses éloges ni son or aux véritables talents, et si l’on peut citer encore, a de longs intervalles, des poètes de mérite qui meurent comme Gilbert, je suis bien certain que la faute en est à ceux qui ont repoussé les avances de la fortune ou ont refusé de produire leurs titres aux encouragements que leur réservait la munificence nationale. Quant à la foule à la suite, aux manœuvres littéraires, à ceux qui, a la vue de grandes renommées et de riches positions, ont cru qu’il suffisait de s’intituler artistes pour en avoir les bénéfices sans payer sa part de génie et de talent, j’ai peu de compassion pour eux ; c’est à leur erreur qu’ils doivent leur misère; c’est l’obstination dans leur aveuglement qui les porte à une concurrence dont ils finissent par devenir eux-mêmes les victimes.

Le seul reproche qu’il soit permis d’adresser à la société dans cette circonstance porte sur la mauvaise direction qu’elle donne à l’enseignement dont elle a conservé le monopole, et dont le résultat est de former toutes les jeunes intelligences qui lui sont confiées, pour la carrière des lettres et des arts, qui après tout est fort restreinte , et pas une seule pour les carrières agricoles, industrielles et commerciales, si vastes et si utiles.

Jamais à aucune époque l’éducation de la jeunesse n’a été moins appropriée aux besoins et aux habitudes de la société. Sous l’empire on faisait de chaque élève un aspirant soldat ; sous la restauration un aspirant lévite du Seigneur : ce système avait du moins l’avantage de conduire au but que l’on voulait at-

teindre. La révolution de juillet, qui aamené le règne du travail, ne s’est pas montrée aussi logique ; jusqu’à près de vingt ans elle laisse parler continuellement de Cicéron et de Virgile, à des enfants qui doivent passer le reste de leur vie au milieu des machines à vapeur et des filatures de coton.

Le moindre inconvénient de ce système est de nous faire employer beaucoup de temps , d’argent et de travail, à acquérir des connaissances inutiles. Je ne veux point assurément faire ici le procès aux belles-lettres, auxquelles je dois peut-être l’honneur de parler devant vous; mais tout le monde n’est pas professeur, et il faut convenir qu’en général on nous élève comme si nous étions destinés à devenir un peuple de littérateurs , toujours couronné de fleurs et nourri d’ambroisie. C’est pourtant aux sciences positives que nous sommes redevables de nos richesses , de nos arts et de toutes les douceurs de la vie. Ce n’est pas par le latin et le grec, mais parles mathématiques , la chimie , la physique , l’histoire naturelle, que nous sommes entrés dans cette voie de prospérité et de bien-être qui doit s’agrandir encore devant nos enfants.

Le premier usage que nous fassions de notre liberté aussitôt après notre sortie du collège est dfoublier tout ce que nous y avons appris. Nous secouons en grondant la poussière classique, et, lorsqu’il en est temps encore, nous nous hâtons de faire provision des connaissances indispensables aux affaires de la vie. Mais qui nous parle de ces affaires, durant les longues années que nous perdons sur les

bancs du lycée? Entendons-nous, deviser d’autre chose que de Rome et d’Athènes , nous qui sommes de Nantes ou de Bordeaux? Nous savons, il est vrai, que Coriolan porta sa mauvaise humeur chez les Volsques et que Verrès traita la Sicile comme un millionnaire ferait chez nous du trésor royal; mais qu’importent ces détails à nos 61s qui ne doivent pas être chanoines, professeurs ou académiciens ?

L’éducation est un moyen puissant lorsqu’il est employé avec intelligence: aussi combien est-il à regretter qu’on se soit mépris sur son emploi! Quel malheur pour un jeune homme d’être obligé de recommencer ses études au moment où il croit les avoir terminées, et de s’apercevoir qu’il ne sait rien, lorsqu’il pense être bon à quelque chose ! On dit que l’étude du grec et du latin sert à la fois à cultiver l’attention , la mémoire et le goût ; mais rien n’empêcherait de cultiver ces facultés en apprenant des choses plus utiles. Les simples artisans se montrent, sous ce rapport, plus judicieux que nous : ils ne donnent pas à leurs enfants une éducation uniforme , et celui qui veut faire uu maçon du sien ne l’envoie pas faire son apprentissage chez un forgeron. Au contraire, parmi les classes que nous appelons éclairées, chacun s’empresse d’envoyer son fils au collège : père et mère se réjouissent des succès qu’il obtient en thème ou en version, jusqu’au moment fatal où l’impossibilité de lui ouvrir une carrière vient dessiller leurs yeux.

Voilà pourquoi, malgré le talent des professeurs de l’Université et la foule de jeunes gens qui sortent

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des collèges tout couverts de palmes académiques,' rien n’est plus difficile que de trouver des sujets capables de diriger convenablement une usine, et de gérer la plus mince entreprise. Ainsi, tandis que nos écoles de droit et de médecine sont encombrées de victimes du système universitaire , qui viennent y payer fort cher les frais de leur métamorphose en avocats sans cause, et en médecins sans malades, l’industrie, l’agriculture et le commerce languissent dépourvus d’entrepreneurs habiles, et demeurent en proie à la routine des vieux âges. Qui pourrait fixer des limites aux développements de la prospérité nationale, si cette exubérance de verve et d’ardeur qui caractérise la jeunesse française, était dirigée vers un but profitable, au lieu de s’éteindre en un déluge de phrases et de compositions scolastiques ?

J’entends souvent des pères de famille gémir de l’impuissance où ils se t rouvent d’établir convenablement des enfants pour lesquels ils ont fait d’énormes sacrifices; ils croient leur tâche -accomplie pour avoir payé, pendant plusieurs années, le prix de ces études désespérantes, qui ne mènent à aucun résultat positif, et ils s’imaginent que le devoir d’un père se borne à la contemplation des méthodes universitaires. En vain leur propre expérience aurait dû les désabuser sur les vices d’un système suranné qu’on s’obstine à défendre; ils envoient leurs enfants perdre leur temps où ils ont perdu le leur, et s’étonnent ensuite qu’au sortir du collège, on ne soit pas trèspropreà devenir jurisconsulte , marin, chimiste ou fabricant.

Digiti:

Le moindre inconvénient de ce régime est de rendre la plupart des hommes inhabiles à exercer aucune des professions industrielles de la société, c’est* à-dire de celles qui offrent le plus de chances d’indépendance et de fortune. Aussi voyons-nous les jeunes gens qui sortent des closes affluer dans les bureaux de l’administration, où ils sont parqués en brigades de surnuméraires, et où ils passent les plus belles années de leur jeunesse à copier des lettres et à dresser des états ; heureux quand les sollicitations de leurs familles ou la protection d’un homme en place leur ont fait obtenir de chétifs honoraires. Voilà comment nous sommes tombés peu à peu dans la bureaucratie, et pourquoi les affaires mar- * chent lentement au travers d’un corps épais d’employés oisifs ou parasites qui , bien que vivant sans cesse dans la poussière des bureaux, n’ont aucune connaissance des principes de l’administration , du droit public, des langues vivantes, des travaux d’art ou d’intérêt général.

Il est encore une autre considération dont vous apprécierez facilement l’importance. Nous vivons depuis quarante ans au milieu d’un monde nouveau; les arts, les relations, les habitudes , tout a changé autour de nous. Les classes laborieuses ont conquis la place qui leur est due au sein d’une sociélé industrielle; pourquoi donc persévérer dans un système contraire à cet ordre de choses, et laisser ignorer à nos enfants ce qu’il leur sera nécessaire de savoir un jour. — Qui connaît bien le droit public? Personne en dehors de ceux qui en font profession. — • De tous

ceux qui montent aujourd’hui sur des bateaux à vapeur, combien sont capables de comprendre par quelles lois ce prodigieux moteur les entraîne en dépit des moussons, des courants et des tempêtes? Bien peu de gens, après les mécaniciens qui l’ont construit et ceux qui le dirigent. — De tous ceux qui portent du linge, combien connaissent la composition du savon qui le blanchit , et la théorie de la lessive qu’ils ont vu couler? Nous parcourons tous les jours des jardins pleins de fleurs et dîs campagnes riantes, sans connaître le nom des arbres et la propriété des fleurs. Nos enfants sont exposés à toutes sortes d’accidents auxquels le médecin ne peut toujours remédier à temps, et que la moindre instruction hygiénique nous permettrait de prévenir. L’immense majorité d’entre nous ignore comment on fabrique la monnaie qui sert aux échanges de tous les moments , et jusqu’à la nature de l’alliage qui entre dans sa composition. — Combien de temps encore vivrons-nous dans cette honteuse ignorance des choses les plus essentielles à connaître, et quand donc enfin les pères de famille, apportant plus de discernement dans la direction des études de leurs enfants, se persuaderont-ils que leur tâche est incomplètement remplie, jusqu’à ce qu’ils en aient fait des citoyens utiles, et non pas des oisifs ou des solliciteurs? — Ce moment approcherait, au reste, s’il fallait en croire les documents officiels que je vais vous communiquer ; mais, ainsi que vous le verrez, le progrès est si lent qu’on ne peut guère assigner une date précise à son entier accomplissement.

Voici d’abord les chiffres; les observations viendront ensuite.

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