‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 55 sur 118 · DIX-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LEÇON

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S9 janvier «859.

Nous avons étudié jusqu’ici les diverses conditions du travail. Nous l’avons observé dans l’état de liberté et de contrainte, s’appliquant tour à tour à 1 agriculture , à l’industrie, au commerce, aux arts libéraux; s’exerçant de jour et de nuit, par des femmes, des enfants, des prisonniers, des mendiants

et des soldats. Nous avons vu que son organisation plus ou moins parfaite, que les lois, les règlements, l’éducation , l’instruction , exerçaient une grande influence sur sa prospérité et ses succès. Il nous faut rechercher maintenant quels sont les autres instruments de la production qu’après lui, l’homme, qui représenté le travail , met en oeuvre et quelle est l’utilité de leur concours.

De tous ces agents, les pins énergiques et les plus puissants sont les capitaux et leurs moyens de circulation , les banques , le crédit, la monnaie, etc. ; puis les routes , les canaux et tous les moyens de transport : nous nous occuperons en premier lieu des capitaux proprement dits.

Pour éviter toute confusion de mots, nous diviserons d’abord les capitaux en deux classes : capitaux matériels , capitaux monétaires. Les capitaux matériels, que je regarde comme les plus précieux, sont les terres , les maisons, les fabriques, les bestiaux , les routes, les vaisseaux , les machines, etc. Les capitaux monétaires ne se reconnaissent pas aux mêmes signes, ils n’existent que sous forme de métaux précieux monnayés ou de papier monnaie.

Suivant donc la position d’un pays, suivant sou genre d’industrie ou de commerce, il peut lui convenir mieux d'avoir surabondance des capitaux de la première ou de la deuxième catégorie; s’il est industriel comme l’Angleterre il peut, et il doit préférer ceux de la première ; s’il est exclusivement commercial comme autrefois la Hollande, il aimera mieux le numéraire qui facilitera ses transactions

et ses échanges. Mais, pour les deux pays, cette préférence est une obligation et non pas le fait d’un libre choix ; car le peuple commercial ne peut pas plus troquer ses capitaux monétaires contre des fabriques et des machines, que l’Angleterre ses manufactures contre des tonnes d’or. Cette obligation est même si réelle que, pour s’y être soustraite, l’Espagne, qui est le pays le plus riche en métaux précieux, est cependant le plus absolument pauvre de l’Europe, et que la France, qui a trois fois plus d’or et d’argent que l’Angleterre, lui est cependant inférieure, sous le rapport des richesses créées.

Au reste, à part cette position toute spéciale de commerce exclusif qui , par les raisons que nous allons exposer tout à l'heure, nécessite la réserve et l’emploi des capitaux monétaires, on doit toujours leur préférer les capitaux matériels qui concourent plus directement à la production , et avec lesquels il est toujours facile de se procurer les premiers eu abondance.

On entend souvent dire que les affaires languissent parce que le numéraire manque: c’est une erreur. Ce qui manque ce n’est pas le numéraire qui ne joue que le rôle d'intermédiaire dans les échanges, mais bien des besoins à satisfaire, ou plutôt des produits à échanger.

La preuve, c’est que l’Angleterre qui , je l’ai déjà dit, a le moins de numéraire parce qu’elle n’en veut pas avoir, ne se plaint pas de sa rareté, tandis que le commerce de l’Espagne est mort malgré sa richesse en métaux précieux.

Il ne faudrait pas conclure non plus de la préférence que j’accorde aux capitaux matériels sur les capitaux monétaires que je nie l’utilité des derniers; je veux seulement indiquer le péril qu’il y aurait à leur donner trop d’importance: péril grave, car ses conséquences sont les falsifications de monnaies, dont le but est de multiplier frauduleusement le numéraire; les défenses d’exporter celui-ci sous peine de mort, comme s’il y avait avantage à garder des monceaux d’or et à se priver du coton , par exemple, s’il n’était pas possible de se le procurer autrement ; enfin les lois prohibitives des produits étrangers dont l’objet est de faire solder en numéraire toutes les ventes que nous faisons de nos produits à l’extérieur.

Le seul rôle que le numéraire remplisse utilement, est celui d’intermédiaire dans les échanges. Il intervient entre nations comme entre individus, lorsque les uns possèdent certains produits que d’autres désirent sans avoir à offrir en échange d’autres produits dont les premiers détenteurs aient besoin. Le numéraire qui est, suivant les lieux, de l’or, du rum , du fer, des coquillages, est alors le second terme de l’échange, parce qu’il convient mieux au vendeur que toute autre marchandise.

Les métaux précieux ne sont devenus le signe ordinaire du numéraire que parce qu’ils réunissent un certain nombre de qualités spéciales: telles qu’une valeur intrinsèque reconnue par la majorité des trafiquants, la propriété de ne pass’altérer à l’air, de résister, au moyen d’un alliage, k la destruction

par le frottement, de pouvoir se diviser en parcelles très faibles, ce qui les rend propres à intervenir dans presque tous les échanges ; mais il n’ont pas partout le même privilège. Ainsi , dans certains pays , où le fer est fort rare, il est regardé comme unité monétaire, et l’on achète une barre de rum, une barre de mousseline , comme nous demandons pour 5 francs de toile ou 20 francs de draps. Chez certaines peuplades sauvages les coquillages servent de monnaies; au port Jackson le rum, dit-on, est employé à cet usage.

Chez nous même, les métaux précieux, l’or et l’argent, ne servent pas seuls à la fabrication des monnaies, parce qu’il est des objets dont la valeur est si faible, un ou deux centimes , par exemple, qu’il serait impossible de faire circuler des pièces d’or ou d’argent qui ne leur fussent pas supérieures; il a donc fallu recourir des lors à des métaux moins précieux et à des alliages, au billon qui renferme de l’argent, et à la monnaie de cuivre , pour servir dans tous les appoints, quelque fractionnaires qu’ils fussent.

C’est dans ce cas seulement que le numéraire n’est pas une marchandise et q ue la va leu r q ui I u i est a tt ribuéeest en grande partie fictive, puisque le rapport du cuivre à l’argent est :: 16 : 80, et que vingt sous en sous ne pèsent pas 80 fois autant qu’une pièce de 1 franc. Dans toutes les autres circonstances il a les différents caractères qui distinguent les marchandises, dont la valeur est basée sur leur abondance ou leur rareté par rapport aux autres denrées

ou marchandises contre lesquelles on veut les échanger. Un chapeau qui se vend une livre à Londres ne vaut que i5 francs à Paris, parce que le numéraire multiplié dans une certaine proportion par le crédit et les banques est plus abondant chez nos voisins que le produit chapeau , ce qui les détermine à donner en échange une plus forte quantité du produit or, argent ou billet. Une aune de drap ne vaut au contraire que 10 sh. à Londres et coûte ao francs à Paris, parce que les produits de la fabrique de drap sont plus rares chez nous que le numéraire, tandis que l’opposé existe en Angleterre.

Une fois les conditions de rareté, de divisibilité, etc., remplies, il en restait encore une fort délicate et non moins essentielle ; je veux parler de la garantie de pureté des métaux employés.- L’effigie du souverain avait été d’abord frappée dans ce but; mais malheureusement les souverains s’étant faits eux-mêmes contrefacteurs de leurs propres monnaies, l’étiquette qu’ils avaient mise sur chacune de leurs pièces a été menteuse, et il a fallu, pour découvrir la fraude, recourir à des opérations de chimie et à descalculs difficiles qui ont fait beaucoup de tortau commerce, qui n’a pu les éluder qu’au moyen des banques de dépôt dont j’aurai à vous entretenir. Ces falsifications de monnaies si communes autrefois ont provoqué un déluge de livres qui n’ont plus aucun intérêt aujourd’hui que, presque partout, on s’est converti à la religion de la probité en voyant ses bénéfices.

Les caractères et le rôle des capitaux monétaires étant ainsi définis, nous devons rechercher maintenant par quels moyens il est possible de les multiplier sans tomber dans les erreurs anciennes : des fraudes, des défenses de sortie et de la balance du commerce. Sous ce rapport l’Angleterre et l’Amérique pourront nous fournir d’utiles enseignements de plus d’un genre.

Ce qui est remarquable en France, c’est l’immobilisation et la stérilité d'une quantité considérable de capitaux monétaires , qui restent dans des secrétaires en attendant un placement , ou sont enfouis par d’ignorants et timides thésauriseurs.

Ce qui distingue au contraire la Grande-Bretagne et les États-Unis, c’est l’absence presque complète de capitaux monétaires chez les particuliers , qui portent tout ce qu’ils ont chez les banquiers ou dans des établissements spéciaux , qui leur donnent en échange des bons payables à vue ou à certaines échéances et se subdivisant à l’infini.

Les moyens de représenter et démultiplier les métaux précieux, la monnaie, résident donc dans des établissements privés et publics , et les signes que ceux-ci emploient sont , suivant les cas, du papiermonnaie ou de la monnaie de papier.

On appelle papiet'-monnaie celui qui, comme les billets de la banque de France ou de la caisse Laffitte, est convertible en monnaie d’or ou d’argent, soit immédiatement, soit à des époques déterminées par les titres mêmes. Le papier-monnaie, lorsque les émissions en sont sagement ménagées*, est le plus

puissant auxiliaire du crédit et le meilleur moyende multiplier les échanges en facilitant la circulation.

La monnaie de papier est loin d’avoir les mêmes avantages que le papier-monnaie. Ce dernier prend le caractère de monnaie de papier lorsqu’on n’a pas observé dans ses émissions la prudence dont je viens de parler, et que, faute de pouvoir opérer les remboursements en métaux précieux, on lui donne un cours obligatoire et forcé comme cela a eu lieu à une certaine époque en Angleterre pour les billets de la banque de Londres, et en France pour les assignats sur les domaines nationaux. Pour que la monnaie de papier ne donne pas lieu à une effroyable anarchie comme celle dont nous avons été les témoins et je pourais dire les victimes, il faut beaucoup d’ordre dans le désordre; il faut beaucoup de patriotisme pour maintenir les cours, comme on l’a vu en Angleterre; (voir le Cours de 1 837-38, t. I, page ai 5); ou un grand besoin et beaucoup de mesure comme nous le voyons chaque jour pour la monnaie de cuivre et de billon qui, est une véritable monnaie de papier , puisque sa valeur réelleest bien au-dessous de sa \aleuradmise; valeur qui tomberait bien vite si l’on s'apercevait que les émissions fussent plus considérables que les besoins, etsil’onvou- Jait forcer à les recevoir comme paiement du capital des créances, au lieu de ne les admettre que comme appoint.

La condition sans laquelle le papier-monnaie ne peut rendre les services pour lesquels on l’emploie, est de reposer sur une base réelle , de représenter

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du travail, des produits créés et accumulés; lorsqu’il abonde sous cette forme, on peut le considérer comme la preuve d’une grande prospérité pour la nation chez laquelle on le remarque à cet état.

Ceux d’entre vous qui voudront étudier tous les détails de cette importante question, à laquelle je ne puis consacrer que quelques leçons , pourront consulter avec fruit :

Le Traité des Monnaies , de Dupré de Saint- Maur ;

L’Histoire des Métaux précieux , de fJ . Jacob , non traduit;

L’Histoire des Banques , de Guilbart , non traduit;

L’Enquête sur le Renouvellement du privilège de la Banque de Londres, non traduite; ‘

Et les chapitres consacrés aux Banques et au Papier-Monnaie, par MM. Adam Smith, J. -B. Say, et S. de Sismondi.

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