VINGT-SEPTIÈME LEÇON
DU CAPITAL
■juvQUis d'uuiîuu *t suocntuui. — lotn-im-uiiu. —
BAZTgCIS d'iUUN. — UJQUU d’ÉCOUB.
S min 1839.
Vous avez vu quelle était l’organisation de la Banque d’Angleterre. Cet établissement, qui remplit bien plus le rôle d’une machine financière gouvernementale, que celui d’une banque d’escompte et de circulation , n’intervient en général dans les relations du commerce que comme régulatrice suprême , aux époques de crise. Ses succursales ellesmêmes diffèrent entièrement des institutions du tnème genre établies chez nous. Plusieurs, d’entre elles ne servent , nous l’avons vu , qu’à faciliter les grands mouvements de fonds opérés au compte du gouvernement , pour toutes les dépenses de solde et de matériel des arsenaux de la marine royale; les autres n’ont encore que l’escompte du papier de certaines industries spéciales, assez importantes pour qu’il y ait un intérêt politique à leur assurer toute espèce de facilités.
Afin d’éviter les nombreux inconvénients qui auraient pu résulter d’une multiplication de billets, dont les type» différents eussent rendu la vérification difficile , la Banque de Londres et ses douze succursales n’émettent qu’une seule espèce de billets, ceux de la Banque de Londres; et -comme il aurait pu arriver que la malveillance cherchât à nuire au crédit de cette institution , en présentant une masse considérable de billets à une succursale dépourvue de moyens suffisants pour les rembourser immédiatement, il fut statué, dans le bill de réorganisation , que les billets ne seraient payables qu’au comptoir d’émission et à la Banque centrale, toujours munie d’une réserve plus que suffisante.
Lorsqu’il s’agit , en i833 , de renouveler le privilège de la Banque, quelques changements furept apportés k ses statuts. L’une des principales modifications porta sur le capital, que, dans le but de rendre possible une concurrence dans les provinces, l’on réduisit de 363 à 1 80 millions. La réduction de i83 millions se composa de 92 millions que le gouvernement restitua, et qui furent partagés entre les actionnaires, et de 91 millions d’actions qui furent rachetés au inoyen de la réserve, et annulés, comme l’a fait ici la Banque de France, pour 22,100 de ses actions.
Cette opération , utile au commerce de banque auquel une certaine liberté était rendue, ne fût pas onéreuse à la Banque qui put dès lors trouver un placement plus facile et plus sur pour ses capitaux qui, trop considérables autrefois, l’avaient fréquem-
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ment embarrassée, à ce point même qu’elle avait pu jusqu’à 475 millions en numéraire dans ses caisses.
Une autre condition imposée à la Baqque lors du renouvellement de son privilège, fut l’obligation de publier tous les trois ^nois ses états de situation. Si, sous certains rapports, cette mesure est avaqtageusp en posant une espèce de freiq moral à des opérations hasardeuses , à des émissions démesurées ; elle ne laisse pas, d’un autre côté, t|’ayqir de grayes inconvénients en rendant presque impossibles les affaires de longue baleine, qui 4émi*qdçut à ép?e tpnups cachées pour sp consommer avantageusement. Ppur échapper à cette rigueur excessive , la Banque a éludé la loi en ne publiant que des états sommaires, des situations incomplètes , je tqqt sans développe-r ment et sans explications : nouveau mal ajouté aq premier, qui habitue les uns à se cacher, le public à ne rien voir de cjair, et qqvpe, Par cela même» upe route que la fraude et la malversation peuvent facilement parcourir, avec certitude d’une impunité temporaire.
BANQÜKS PRIVÉES.
• A côté de la Banque d’Angleterre et des succursales, il y a dans les provinces des banques privées (joint stock tanks), ayant la faculté d’émettre des hillets et qui en ont abusé !
Ces banques s’établissent partout (en dehors du rayon de vingt-cinq lieues autour.de Londres, bien entendu), moyennant une autorisation du parlement qui s’obtient eq remplissant certaines cpqbi-
tions peu rigoureuses, et dans tous les cas faciles à éluder. Cette facilité est même si grande que, malgré toutes les précautions prises par le parlement pour empêcher que l’émission des billets dépasse certaines limites, les innombrables banques dont il s’agit, et leur nombre dépassa a,ooo de l’année 1786 à 179a (1), respectèrent si peu les obligations qu’elles avaient acceptées, et multiplièrent si follement leur papier monnaie, pour commanditer une foule d’entreprises précaires et sans bases solides, que lors de la convulsion de 1793, on compta dixneuf cent cinquante-six faillites, que quatre cents banques entrèrent en liquidation, que cent suspendirent leurs paiements, et que vingt-six firent une banqueroute complète et ne donnèrent absolument rien à leurs nombreux créanciers.
Quelle que soit l’activité industrielle et commerciale d’un pays, on conçoit qu’il est une limite où tous les moyens de circulation et de crédit étant mis à la disposition des travailleurs sérieux , aucun nouvel établissement dispensateur du crédit et intermédiaire de la circulation, ne peut plus trouver place sans nuire à ceux déjà existants; qu’ils ne peuvent subsister tous qu’en se lançant dans des opération» hasardeuses , qu’en faisant appel à tous les inventeurs bons et mauvais, en secondant toutes les entreprises sans distinction, et en poussant à une production aveugle sans s’inquiéter de lui assurer des débouchés suffisants.
(1) Il n’est question ici que de l’Angleterre proprement dite : l’Irlande et l’Ecosse ne «ont pas comprises : il en sera parle plus loin.
Sans doute il peut se trouver dans la masse quelque belle découverte mise au jour, qui sans cette heureuse circonstance serait morte étouffée; sans doute il est beau d’émanciper ainsi tous les travailleurs, toutes les intelligences, de mettre à la portée du plus humble les moyens de s’élever au premier rang, si sa capacité lui en trace la route, mais pour quelques-uns quiprofitent de cette excitation fébrile, combien se sont trompés sur leur vocation et leurs talents, C'vnbien d’admirables projets demeurés stériles à l’exécution, que de songe-creux dans tous ces génies, et toujours, dans tous les cas, que de difficultés pour trouver à vendre une si énorme masse de nouveaux produits sans consommateurs assurés.
Lorque l'industrie d’un pays s’est placée ou a été mise dans cette position , il suffit de bien peu de cho.;es pour causer sa ruine ou du moins l’exposer à des crises redoutables; que doit-il donc arriver lorsqu’au lieu d’événements ordinaires, d’une mauvaise récolte, par exemple, ce sont des révolutions qui éclatent et dont les conséquences sont de changer la face du monde et de bouleverser tout le système des relations internationales.
C’est donc une chose curieuse à étudier pour un observateur, que la série des épreuves que le commerce et l’industrie de l’Angleterre ont eu à subir pendant une période de trente ans ; crises préparées constamment par l’imprévoyante avidité des banques et dont l’explosion a toujours été causée par quelque événement politique important.
Je viens de dire comment les banques s’étaient 38-39- u 4
multipliées de 1 786 à 1 79a : la surexcitation déterminée par elles dans toutes les branches de la production fit accumuler de toutes parts dans les magasins de la Grande-Bretagne des masses de produits destinés pour les anciennes colonies de l’Amérique du Nord et pour la France, et qui ne purent se vendre nidanslescoloniesd’Amérique complètement insurgées , ni en France , puissance avec laquelle venait de se déclarer une guerre qui ne devait se terminer qu a plus de vingt ans de là. Les manufacturiers, débiteurs des banques, ne purent ainsi se défaire de leurs marchandises, même à perte; ils firent faillite et entraînèrent dans leur chute plus de cinq cents banques privées.
Ces établissements commençaient à peine à se relever du rude échec qu’ils venaient de recevoir, lorsqu’en 1797 la Banque de Londres, succombant elle-même par suite de l’épuisement que lui avaient causé les exigeuces incessantes du gouvernement, détermina de nouveau une faillite presque générale des banques privées, qui ne s’étaient relevées en partie qu’en s'étayant du secours de la Banque centrale et qui durent tomber avec elle.
Ces deux leçons ne suffirent pas à donner aux joint stock banks la prudence qui leur manquait; à peine remises sur leurs pieds, elles continuèrent leur ancien système, et firent si bien qu’une nouvelle crise éclata en 1810 au moment où la France, parvenue à son maximum de puissance, était parvenue à fermer presque entièrement aux produits anglais l’immense débouché de l’Europe.
Lorsque enfin, après avoir sacrifié plus de uo milliards de francs et plusieurs millions d’hommes à l’abaissement du colosse qui avait été sur le point de l’écraser, l’Angleterre fut arrivée à son but, elle espéra se dédommager en inondant l’Europe de se6 produits. Mais là encore elle éprouva un nouveau désappointement d’où sortit pour elle une crise plus terrible peut-être que toutes les précédentes.
Pleine de confiance, elle avait augmenté, sous l’inspiration de ses banques, des moyens de production déjà trop puissants , et lorsqu’elle se présenta sur les marchés qu’elle croyait avoir reconquis, il se trouva qu’un grand nombre de ses anciens consommateurs s’étaient habitués, pendant la durée du blocus continental, à se passer de ses fabricants, et que plusieurs peuples et notamment la Prusse, la Saxe, les Pays-Bas et la France, étant nés à la vie industrielle ou ayant multiplié leurs manufactures, ils défendirent l’entrée de leurs frontières aux produits anglais, dans l’intérêt de leur industrie, comme Napoléon avait fermé celles de son empire dans l’intérêt de sa politique : la cause avait changé, mais les résultats étaient demeurés les mêmes; il y avait vingt marchés au lieu d’un, mais il y avait vingt portes, et toutes étaient sévèrement gardées.
Une nouvelle crise, dont on connaît la gravité, fut la conséquence de cette révolution politique qui , contre l’attente de l’Angleterre, n’avait rien changé à l’état économique de l’Europe. Trompés dans tous leurs calculs, déçus dans leurs espérances les plus légitimes, les hommes d’état de l’Angleterre,
les industriels, les banquiers, tournèrent leurs regards sur d’autres pays que les nôtres; ils s’attachèrent particulièrement à l’Amérique du Sud où, suivant la belle expression du grand Canning , il y avait ao millions d’hommes tout nus qu’il leur était réservé de vêtir. Une fois cette nouvelle porte ouverte, on s’y précipita avec autant d’aveuglement que par le passé ; on ne calcula ni l’étendue , ni la nature des besoins; on expédia des cargaisons de patins au Brésil où il ne gèle jamais ; un seul navire porta quinze cent mille canifs au Chili, probablement plus qu’il n’y a de plumes.
Les banques privées devaient encore porter la responsabilité de ces folies qu’elles avaient pour ainsi dire excitées, en acceptant sans examen les valeurs de ceux qui les commettaient. Ce qu’elles cherchaient avant tout, c’étaient des escomptes importants qui employassent des masses de billets; peu leur importait la qualité, la quantité passait avant.
A la vue de catastrophes si souvent répétées et provenant toutes de la même source, on se demande comment l’administration ou du moins le parlement, ne cherchèrent pas à en prévenir le retour en en desséchant la source.C’est, Messieurs, que justement les Anglais comprirent qu’en matière de crédit surtout, il vaut mieux être souvent malade que complètement mort, et que, dans la crainte de tuer le crédit en voulant le régulariser, ils préférèrent le laisser vivre, avec ses abus sans doute, mais aussi avec ses précieuses ressources et ses inappréciables secours pour le commerce et l’industrie. — C’est un parti
semblable que nous devrons prendre chez nous, pour une autre source de vie et de prospérité industrielles sérieusement attaquée l’année dernière : l’association, qu’il vaut mieux laisser se régulariser toute seule, que de l’étouffer dans des lois réglementaires.
BANQUES d’iBUANDE.
L’histoire des banques d’Irlande diffère peu de celle des banques anglaises proprement dites. Celle de Dublin, fondée en 1 783, suspendit ses paiements en i797 en même temps que la Banque de Londres dont elle remplissait les fonctions gouvernementales en Irlande. Au moment de cette catastrophe elle n’avait que pour 16 millions de billets en émission, elle en comptait pour 75 millions en 1814.
En 1 8ao, le contre-coup de la crise anglaise se fit sentir aux banques irlandaises : sur cinquante banques locales, cinq seulement ne firent pas faillite. On profita de cette déconfiture pour limiter une concurrence qui, en se multipliant trop, devenait ruineuse pour tous les adversaires dont la chute pouvait, on le sait, compromettre la tranquillité publique. A l’époque du renouvellement de 1821 , le parlement interdit l’établissement de toute banque dans un rayon moindre de cinquante railles autour de Dublin. Le capital de la banque de cette ville fut fixé à 75 millions dont elle doit toujours avoir le tiers en caisse.
Il n’y a plus aujourd’hui que huit banques locales en Irlande qui opèrent avec assez de sagesse , et ne servent en quelque sorte que d’intermédiaire entre
les fermiers du pays et les propriétaires des terres, qui dépensent oiseusement leurs revenus à Londres ou sur le continent.
BVNQUES d’ÉCOSSE.
L’origine des banques d’Ecosse est assez ancienne; quelques-unes d’entre elles ont plus de cent ans d’existence. Depuis plus d’un demi-siècle tout se fait dans ce pays par le moyen des banques, dont le papier, excessivement divisé, remplit toutes les fonctions du numéraire dans la circulation.
Les progrès de toute nature, et ils sont grands et nombreux, que l’Ecosse a réalisés en agriculture, en industrie, en civilisation, sont exclusivement dus aux banques qui n’y ont exercé un pouvoir absolu qu’au profit des mœurs publiques et du bien-être général : exemple admirable de ce que peut la volonté de faire le bien, mais exemple trop exceptionnel pour qu’il soit prudent de confier un pouvoir égal à des esprits moins fermes et à des mains moins pures.
Les directeurs des banques d’Ecosse, qui ont voulu assurer leurs opérations contre les chances de perte qui résultent de l’incapacité ou de la déloyauté des emprunteurs , ont donné •eux-mêmes l’exemple de la probité la plus sévère. Voulant exiger de leurs clients la connaissance de l’état de leurs affaires, ils ont rendu leur situation publique ; et, voulant montrer qu’ils n’attendaient leur fortune que de bénéfices légitimes , obtenus à force de zèle et de pérsévérauce , ils se sont rendus, eux et tous les actionnaires , responsables des dettes de la Ban-
que, non-seulement jusqu’au prorata de leurs aclions, mais encore ils ont y engagé tous leurs biens et se sont tous reconnus solidairement responsables.
Ces quelques mots suffisent pour expliquer comment trente-six banques, établies dans un pays qui ne compte que 2 millions d’habitants, opèrent pour ainsi dire à coup sur, puisqu’elles connaissent à peu près tout le monde ; qu’au moyen du livre public des mutations de propriété, elles peuvent à chaque instant connaître la position de leui* clients, et que , fonctionnant en outre comme caisses d’épargnes, elles tiennent pour ainsi dire entre leurs mains un compte courant de la moralité publique , recueil de précieux renseignements sur les habitudes et la capacité de tous les travailleurs susceptibles de devenir leurs correspondants.
Grâce à cette organisation toute spéciale, et peut-être impossible à établir ailleurs, à la surveillance que toutes les banques exercent entre elles et sur leurs propres opérations par le solde de leurs comptes et l’échange de leurs billets, les faillites de banque 11’avaient pas causé, en 1825 et depuis plus de cinquante ans, une perte de 1 million de francs; et de i8a5 à 1 834 » période durant laquelle les affaires ont été décuples des cinquante années précédentes, deux maisons de banque seulement ont manqué, pour une somme qui n’a pas dépassé 800,000 francs ; aussi , comme je le disais tout à l’heure, le pays a-t-il conservé fidèlement et dans toute sa virginité, le culte du papier-monnaie, même dans ses conséquences les plus exagérées , les billets de quelques pence.