PAUL COQ
> ordre était suivi lors du Cours d’adultes inauguré dans l’Aisne il v
neXnf f ® J. Seulement cette différence, qu’outre un moindre dévelop^-
pement, la première partie n existe pas dans la série d’instructions imprimées aux
endroit inutil^
INSTRUCTION PRÉLIMINAIRE
DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE ET DES APPLICATIONS AUXQUELLES CETTE SCIENCE CONDUIT
Le mot « Économie » pris dans son sens étymologique répond à l’idée du bon gouvernement de « la maison » , c’est-à-dire à l’administration sage et éclairée des biens , des ressources de la Famille. C’est par là que celle-ci s’assure un certain bien-être et qu’elle peut voir sa richesse s’accroître.
La pratique de l’Économie présente des aspects divers; car elle suppose, avec l’habitude et le soin intelligent de l’Épargne, l’Ordre, le bon emploi du Temps et des forces dont chacun dispose. Les ressources qu’on parvient, dans ce système , à soustraire à l’action « du Besoin » ou à la satisfaction de certaines jouissances prennent le nom « d’Économies. » C’est le fruit plus ou moins grossi, « accumulé » d’une façon de vivre sagement ordonnée, pleine de retenue où le Travail , les privations noblement supportées luttent d’énergie et entrent de moitié.
Maintenant, si l’on franchit le seuil du foyer domestique et qu’il s’agisse d’appliquer à la Cité, à l’Élat lui-méme, lesquels figurent la famille agrandie, les lois de l’Écononiie , comme le terrain change et prend plus d’extension ,
. les mots iront se mesurant à l’étendue d’un champ autre, outre qu’il est plus vaste.
C’est ainsi qu’en remontant de plusieurs siècles en arrière dans Fliistoire, alors que la notion, d’ailleurs confuse de l’Élat domine et que tout se concentre sur la gestion de la fortune publique, « l’Économie politique » s’entend chez ceux qui gouvernent de l’observation meme des règles qui s’imposent à la famille (1). Les Économies royales qui forment le fonds des Mémoires que le grand Sully a laissés répondaient à cette idée. C’est le tableau d’une administration ünancière où les lois de l’Économie domestique sont observées comme il est bien rare de le voir même en des temps plus près de nous. Le ministre d’Henri IV laissait on ne l’ignore pas, une riche épargne dans les caveaux de la Bastille , et ces épargnes seront le fruit d’une administration ({ui, en présence d’un trésor vide, avait dû dès l’abord faire remise, au contribuable ruiné par les guerres, d’une partie des taxes arriérées.
Voilà où conduit « l’Économie » lorsque dans l’État, de même que dans la Famille , ses principes sont la règle de ceux qui ont la puissance de faire.
Mais si étendu que soit le champ de l’Économie « politique », laquelle, avec le choix et l’assiette des taxes générales ou locales, s’occupe de l’emploi à donner au
(1) Le premier Traité d'Économie politique, publié en France, est celui que A. do Montchrestien, sieur de Watteville, dédiait, en 1615, au roi Louis XllI et à la reine-mère. C'est à Rouen que paraissait ce livre, il y a de cela plus de deux siècles et demi, ce qui a fait dire, non sans quelque raison, que l’élude de la Science économique est d'origine éminemment française.
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revenu public, ce domaine est relativement borné. Le Commerce, qui se développé et se fraye des voies chaque jour nouvelles; l’Industrie (pii prend dans un tralic étendu son point d’appui, outre qu’elle y trouve les ressources dont elle a besoin; l’Agricullure, enfin, qui possède le fonds dont s’alimentent le Négoce et 1,’Industrie, — autant de modes d’activité qui tirent avantage de l’application des lois dont la Famille , l’État lui-même se trouvent bien. Autant de chantiers qui, sous figure d’Économie rurale ou « agricole » , d’Économie « industrielle » ou commerciale, semblent avoir une physionomie qui leur est propre.
Et comme alors que le terrain change sans que la loi, considérée de près , cesse d’être « la même » , les mots doivent, le plus possible, rendre ce qui se passe; que ceux « d’Économie politique » ne pèchent pas seulement au sens étroit, mais qu’ils tendent à créer une confusion, au point de vue des passions politiques, dont l’elFet se ferait sentir dans des régions plus calmes et sereines, il est arrivé que l’étude de certaines lois s’est affirmée en s’étendant et que ces mots ; « la Science économique » répondront seuls à un tel programme.
C’était letcas de généraliser.
Cela sera compris de bonne heure par quelques esprits qui n’avaient d’ailleurs jamais porté leur attention de ce côté et fait leur étude des lois dont on s’occupe ici. Goethe, notamment, dans son fVilhelm meister ou les années d'apprentissage, parle, dès la fin du siècle dernier, « de la Science economique ». Par la bouche d’un de ses personnages, il lui arrive de donner de sa marche, des forces sur lesquelles cette science s’appuie, des fins qu’elle poursuit une idée relativement assez exacte (1).
(1) II faut citer ces lignes écrites dans la langue des maîtres « Depuis cette époque, remarque Thérèse, causant avec Wilhelm de Lothaire, nous parlions de tout... Cependant nos entretiens roulaient d’ordinaire sur la Science
4 coHRS d’économie industrielle.
Gela observé sur le cadre qu’embrasse culte suite d’instructions, faut-il essayer après beaucoup d’autres qui l’ont inutilement tenté , de préciser par une délinition ce que les lois de l’ordre économique ont en vue. Cette étude touche a tant de choses de nature distincte et diverse ; les principes sur lesquels elle repose et dont la Science économique est faite diffèrent à tel point d’aspect et d’allure; les voies dans lesquelles chacun s’engage à la lueur de ces |
mêmes principes offrent à l’activité de l’homme un choix i*!
si varié, que vouloir « définir » c’est-à-dire enfermer dans ' j deux ou trois mots nets et précis la notion d’une science i
d’aspect à ce point complexe, c’est aborder une tâche par- ^
ticulièrement ingrate, outre son peu d’utilité.
Richesse en voie de formation, suivant certaines lois, et richesse produite qu’on doit manier en vue du Maintien, sinon même de l’accroissement du fonds existant;
Forces et agents de tout ordre; Instruments de travail qui seront utilisés , aménagés avec soin , suivant le temps et le lieu , de façon à rendre le plus possible les services auxquels ils sont propres ; — Besoins et goûts à satisfaire dans une mesure donnée au double point de vue du présent et de l’avenir; — Intérêts, exigences en sens contraires, dans l’ordre public et privé, avec lesquels chacun doit compter ainsi qu’avec une foule « d’obstacles , » tel est le vaste champ, dans l’ordre économique , ouvert devant nous et dont l’œil ni l’esprit de l’homme ne sauraient mesurer l’étendue.
Comment chercher dès lors à le délimiter, c’est-à-dire à préciser en quelques mots ce qui s’otfre à la vue?
économique , mais non dans le sens rigoureux du mot. 11 était surtout question des résultats merveilleux auxquels l’homme peut arriver , même avec des moyens faibles en apparence par l’emploi conséquent de ses Forces, de son Temps et de son Argent. »
A peu près dans le même temps, Jos, Planche, dans son dictionnaire grec français, disait : oixouo[i.iaj Économie, Science économique*
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Non-seulement la difficulté serait des plus grandes, mais on peut dire qu’au début d’un cours tel que celui dont on s’occupe ici, s’attarder, suivant l’usage, à « une définition , » ce serait suivre une marche contraire à celle que l’esprit suit et à laquelle il obéit en toutes choses. Qu’un savant, par exemple, découvre une nouvelle plante; va-t-il d’abord s’occuper de lui donner un nom qui doit être pris de la nature des choses? car, dans une langue bien faite , les dénominations en usage peuvent être considérées comme des définitions sommaires , abrégées. Ce n’est point par là évidemment que commencera l’explorateur dans la branche d’histoire naturelle dont il fait son étude. Non. Mais il examinera avec le plus grand soin les caractères généraux de cette plante; il s’assurera, notamment, si sa fleur est monopétale , c’est-à-dire d’une seule pièce , ou pobjpétale ; si elle est ou non pourvue de lobes ou feuilles séminales, dites cotyledones; si sa feuille persévère pendant l’hiver, d’où le nom de persistante^ etc. , etc.
Puis, ces caractères divers reconnus, avec soin observés, quand celui qui s’est instruit aux leçons d’un Linnée ou de Jussieu a pu voir par oiH’individu nouvellement découvert se rapproche des plantes connues ou s’en éloigne, il lui assignera son rang dans telle famille ou classe, ou bien il lui fera une place à part. Cela fait, il lui donne un nom tiré, je le répète, des caractères particulièrement saillants qu’on a pu reconnaître.
Ainsi, débuter par une définition, dans une étude de difficile accès ne constitue pas seulement une tentative délicate où l’on est à peu près certain d’échouer; mais c’est quelque chose qui, pour être conforme à la pratique universelle touche de plus près qu’on ne croit au défaut de logique, j’ai presque dit au non sens.
Je m’écarterai donc ici de la méthode qui consiste à
6 COURS d’économie industrielle.
présenter en termes concis comme s’il s’agissait de quelque formule, l’objet dont on s’occupe avant « d’en discourir. » Suivons la Science dans ses applications; voyons quelles en sont les lois; examinons quelle est sa marche en divers temps et comment ses principes s’imposent après s’être longtemps heurtés à plus d’un écueil. Cela fait et lorsque les yeux de l’intelligence se seront par degrés ouverts, que l’élève aura pu se faire sur les matières qui forment le fond de cet enseignement des idées nettes et claires , ce jour-là nous lui laisserons le soin, chose pour lui .plus facile et surtout plus prohtable, de se rendre compte de ce qui fait l’objet de cette étude.
Le mot <c Économie » se retrouve, on l’a pu voir, dans des appellations qui figurent comme les diverses faces de la Science dont Turgot et Adam Smith ont exposé les lois. Comme le poteau, ce mot marque en quelque sorte le point d’où l’on part pour se diriger vers un lieu donné. Ceci veut être expliqué.
A quoi répond par exemple dans la Famille ce même mot « Économie ? » Quel est le but où^tend le bon économe ? Prenons un ménage ; que s’y passe-t-il et que voiton dans un temps où plus (^u’à aucune époque, le travail honoré s’impose à chacun ?
La Famille s’applique, par l’activité des membres qui la composent , à se procurer un revenu qui suffise à un certain nombre de besoins , variant d’ailleurs assez peu. C’est ainsi que, par de constants efforts, par un travail soutenu , bien ordonné et surtout bien choisi, elle réalisera ce qu’on nomme « une Recette » dans la semaine ou à la fin du mois. Cette recette doit pouvoir faire face aux nécessités qui constituent d’autre part ce qu’on nomme « la Dépense. »
D’où en regard l’un de l’autriî deux importants chapitres. — L’un qui comprend tout ce qu’on a gagné et pu
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recueillir; l’autre qui se compose de charges dites « domestiques. » Ces charges consistent dans les suivantes, dont, par avance, on se rendit compte.
C’est la nourriture avec le logement , s’il y a un loyer à acquitter; c’est le chauffage, l’éclairage, le vestiaire, l’entretien enfin de la famille, au point de vue de la santé et de tout ce qu’elle juge nécessaire dans la mesure de ce qu’il lui est possible de se procurer avec les ressources dont elle dispose. Il convient même ici de faire entrer en compte les frais d’instruction et d’apprentissage au point
de vue de l’avenir des’ enfants.
Dans les voies diverses où entre le Revenu , il est une règle de vulgaire sagesse qui s’impose à chacun. C’est de veiller à ce que la Dépense n’excède pas la Recette. Nonseulement la pratique contraire est pleine de dangers’, de profonds ennuis, mais la prudence exige qu’on mette en réserve partie des profits réalisés, pour faire face aux accidents imprévus , aux chômages , au manque de recette (lui peuvent plus tard se produire.
Outre que le chef de famille, en effet, n’est pas assuré du même revenu, l’état des affaires pouvant changer, estce qu’une maladie plus ou moins longue ne peut pas faire tomber des mains de l’ouvrier l’outil (pii le fait vivre lui et les siens ? Tel est le sort dont chacun est menacé dans sa profession, dans son emploi, de même qu’à l’atelier. Qui ne sait d’ailleurs à quel point l’invention d’une nouvelle machine ou de procédés plus expéditifs apporte de trouble dans la marche de l’industrie , et combien cela peut se traduire pour la famille en de graves mécomptes.
On le voit : tout conseille de tenir ici la Dépense notablement au-dessous de la Recette. Et cette pratique de l’Épargne, qui donne lieu à des « économies » plus ou moins notables, s’appli([ue à tout.
Subsistances à ménager ainsi que les vêtements, le
COURS d’économie industrielle.
inobilioi ot los ustonsilos 5 prix du loyor c[ui dovrs sc
tenir dans de certaines bornes; frais d’entretien de toute
solde, ce qui comprend l’éclairage, le chauffage et tout ce qui est necessaire a la vie d’une famille; emploi enfin et bonne distribution du Temps, puisque le temps perdu ou gaspille c est autant que, faute de salaire, on retranche de la Recette , — tout relève de Tlilconomie proprement dite, c’est-è-dire d’une constante épargne. Et lorsqu’à cela se joint le gouvernement intelligent outre que soigneux des biens, des ressources que l’on possède ; que la famille sait par exemple s’employer utilement, c’est-à-dire avec quelque profit à faire ce que ses aptitudes professionnelles lui permettent de bien faire ; que son travail ou le fonds de richesse qu’elle possède sont productifs d’un revenu qui ajoute à ses ressources et qui lui permet d’augmenter, par* plus de richesse, son bien-être, ce gouvernement habile de l’intérieur constitue ce qu’on nomme « l’Économie domestique. »
C’est ainsi d’une part, le bon ménagement des choses. Biens et Facultés , de façon à ce que, par un plus long usage, elles induisent en de moindres « dépenses ; » et d’autre part c’est un mode d’activité si bien choisi, si justement approprié aux circonstances que le Revenu a bien plus lieu de s’accroître que de diminuer.
Mais ce qu’on remarque dans cet intérieur bien conduit, judicieusement rivé à l’Épargne, va se passer dans des sphères d’activité qui ne diffèrent ici que par l’étendue. Dans la Cité où dans l’État, de même qu’à l’atelier Agricole, Industriel, les mêmes lois seront observées, à peine de voir s’amoindrir le fonds de richesse dont on est en possession dans ces divers chantiers. Ici comme là on devra « épargner » en raison de l’imprévu, de façon à diminuer la Dépense, pendant que la Recette se maintient où s’accroît par l’heureux agencement des forces.
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De là, des groupes, des gouvernements autres, mais qui, parlant des mêmes nécessités, dans un but qui est celui visé par la Famille , et qui veillant comme elle, à ce que* la « Dépense » soit moindre que « la Recette, » se trouveront pratiquer l’iin « l’Économie » politique ou sociale, en ce qui touche l’État; l’autre « l’Économie » agricole s’agissant du Sol ; ailleurs « l’Économie » industrielle, pour la Fabrique, l’Usine ou le Comptoir. Cela constitue des modes d’activité autres; mais la loi à laquelle on obéit est, je le répète , partout « la même. »
L’on vient d’avoir comme un aperçu des charges afférentes à la Famille. Mais l’État lui aussi a ses charges. C’est ainsi ([ue, dans un intérêt de défense nationale, d’ordre intéiâeur, de sécurité à l’endroit des personnes et des biens, il devra pourvoir , au moyen de taxes plus ou moins nombreuses et diverses , à la solde de l’Armée, aux exigences du Commerce intérieur et extérieur, à l’entretien des bonnes relations de chaque pays avec l’Étranger, à l’administration soigneuse de la Justice. Or qu’à propos de quelqu’un de ces grands services publics , les ressources dont l’État dispose soient insuffisantes ; voilà aussitôt le gouvernement forcé de faire appel au Crédit en s’aidant de l’emprunt. Mais les règles qu’il devra observer ne seront pas autres dans ce cas que celles qu’on suit dans le particulier. La seule différence , c’est que l’argent fourni par l’Épargne sortira de la bourse de tout le monde pour passer aux mains de cet être impersonnel qu’on appelle l’État , et qui n’est autre que la nation ellemême, tandis qu’ailleurs on traite entre particuliers du concours prêté par cette même épargne privée.
Mais l’État devra disposer les ressources que lui fournit l’impôt de telle sorte ([u’il soit certain de pouvoir acquitter, dans un temps donné, le montant de sa dette, outre qu’il aura dû en servir exactement l’intérêt. Le jour où il
manquerait à quelqu’un de ses en^^agements, son crédit recevrait une atteinte qui lui serait non moins fatale que s’il s’agissait là d’un simple particulier. Il ne lui est pas plus permis de montrer de l’inexactitude que cela n’est loisible à chacun dans le négoce ou ailleurs. — Le terrain est autre, mais les exigences du Crédit ne changent pas.
D’où suit qu’il ne saurait exister une double science économique, selon qu’on se place en haut ou en bas. Il en est de ses lois comme de la Logique, de la Chimie, des Mathématiques. Nulle part la Science n’est double; c’est alfaire de milieux autres et dilférents uniquement. Dans la Famille comme dans les sphères de l’État, dans l’Atelier industriel comme là où l’on fait de l’Agriculture, il y aura lieu d’administrer avec intelligence et soin les ressources obtenues par le travail, de mesurer leur emploi à ce qui est strictement nécessaire et fructueux de façon, non-seulement à ne pas excéder le Revenu, mais à pouvoir disposer, suivant le temps, l’occasion, la nécessité impérieuse, d’un fonds de réserve plus ou moins grossi par l’Épai'gne et retranché des profits obtenus, en vue de la formation de nouvelles richesses.
Envisagée par quelqu’un de ses côtés, la Science économique nous fait l’effet d’un grand et bel édifice dont l’aspect change suivant ([u’on se place ici ou là pour l’examiner. C’est bien toujours le meme bâtiment qu’on a en face, et quohpie l’architecte ait procédé, à l’intérieur, par des aménagements, par des distributions autres, on sent qu’il s’est inspiré des memes règles, pour en lier ensemble les parties de façon à lui donner lapins grande solidité. La pierre, le ciment, la tuile, le bois et le fer entrent partout dans cette construction ([ui n’est qu’un heureux assemblage des mômes élémenfs. Ainsi de la Science économiiiue, suivant qu’elle est appliipiée dans la Famille, dans la Cité, dans l’Industrie ou dans l’atelier Agricole. Elle prend des noms
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différents selon que le terrain change, mais les principes dont elle est faite ne changent pas, et ce qu’il y a ici au tond de la Science, comme en tout édifice, ce sont des éléments qui, pour s’agencer dans des milieux differents, n’en sont pas moins toujours les memes.
Ajoutons, en terminant, pour ce qui est de l’Économie « politique, » mots qui répondent encore aujourd’hui à l’ensemble des lois et des faits d’un certain ordre, que 1 application de ces lois à la Famille ou à l’État ne représente pas plus toute la science, . que la partie du bâtiment qu’on regarde par tel ou tel côté n’est tout l’édifice. De là, dans un sens plus large et infiniment plus juste les mots de « Science économique » qui s’appliquent mieux que d’autres aux divers modes d’activité où chacun s’engage à la clarté de certains principes.
De l’utilité de la Science économique.
Cette science est, de nos jours encore, l’objet d’un
double reprophe. D’une part, on la dit pleine d’aridité,
en meme temps que les vérités sur lesquelles elle s’appuie
seraient recouvertes d’une ombre assez épaisse, et, d’autre
part, futilité des principes qui en forment le fond serait
des plus contestable. On répète, notamment, en fort bon
lieu d ailleurs, que la Science économi((ue « n’est pas
faite. ). D’où suit qu’il n’est guère besoin de s’en occuper.
Ceux qui s’expriment ainsi prennent, il faut bien le dire,
la mesure de la science a 1 aide de leur propre ignorance.
C’est l’éclat des couleurs dont se feraient juges (luelques
c^eugles. On comprend mal, d’ailleurs, que l’utilité d’une
etude qui touche aux affaires par une foule de côtés soit mise en question.
Prenons par exemple un chef d’armée. - Comme à une autre époque, Toiras, il est enfermé dans une ville étroi-
12 COURS d’économie industrielle.
tement bloquée par l’ennemi et l’on y manque de monnaie pour les affaires courantes. Que va faire notre général ; comment s’y prendra-t-il, quelles règles surtout suivra-t-il pour suppléer à ce manque d’espèces par de la monnaie dite « obsidionale? » Pas plus que les chefs qui l’entourent, il ne possède de notions un peu exactes h l’endroit de l’instrument monétaire et de son agencement. A ceux qui pourraient croire que le bon sens suffit, ou que l’habitude du négoce peut tenir lieu d’études premières, il suffirait de rappeler les erreurs grossières dont le passé est riche en même temps que les confusions dans lesquelles on tombe ici encore de nos jours.
Qu’un gouverijeur aux colonies, un administrateur de département veuillent trancher une question de salaires, d’approvisionnements, de foires, de monopole, d’impôt considéré dans son assiette ou dans sa répartition, comment feront-ils pour éviter les erreurs, les pièges même que l’intérêt privé ne peut manquer de leur dresser s’ils ne possèdent des notions économiques de quelque étendue? Qui ne se souvient des embarras dans lesquels fut jetée notre administration militaire le jour où conseillée par des hommes de finance privés des lumières spéciales, elle essayait de mettre obstacle à la sortie des métaux précieux qui formaient la principale richesse du pays dont on avait rêvé la conquête ?
C’est ainsi que l’ignorance fait incessamment pâtir l’intérêt particulier d’applicalions qui semblent un legs de la barbarie.
Dans l’ordre économique, pas plus que pour l’art de la* Guerre, ou la Navigation les solutions justes ne sauraient s’improviser. Il y faut une préparation plus ou moins longue par l’étude que vient plus tard éclairer, fortifier 1 expérience. Cela est vrai des régions gouvernementales comme du Négoce et de l’Industrie. C’est ce qu’ont, dans
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ces derniers temps, compris certaines chambres de commerce à l’initiative desquelles est due la création de chaires d’Économie politique venant compléter l’enseignement spécial dont les affaires ne sauraient se passer (1).
Richard Cobden, en se faisant dans son pays il y a de cela quarante ans, le promoteur de l’enseignement des principes de l’ordre économique ; l’Angleterre, en introduisant cet enseignement plus tard dans des milliers d’écoles, a ce point qu’on en compte, en 1848, plus de 4000 où la science de Smith, de Ricardo, de Stewart jette le plus solide éclat sont là pour témoigner hautement du
piix qu on doit attacher à la vulgarisation de ces mêmes principes (2).
Un autre point de vue qu’il faut signaler et où plus d’un esprit d’ailleurs sans prévention doit être tenu en défiance c’est celui-ci. Il arrive souvent d’entendre qualifier de vérités banales et qui se passeraient dès lors aisément de toute étude la plupart des principes qui sont comme le fond de cette science.
Dans cette série d’adages pleins de finesse et de sens qui s’appelle la Science du Bonhomme Richard, chacun pourrait voir comment Franklin montre, par un simple detail , a quel point tout se tient en une affaire.
« Faute d’un clou, remarque Richard Saunders, le fer d’un cheval tombe et se perd ; faute d’un fer l’on perd le cheval, et faute de cheval, le cavalier lui-même est perdu car l’ennemi l’atteint et le tue. «
(1) Au premier rang- se place la Chambre de commerce de Paris. Ce n’est nas seulement l’institution de la rue Hamelot, créée par Blanqur, où il Screncetono mique donne des résultats brillants. L’Ecole commerciale de l’avenue Trudaine est
Wen conS. '' bien conçue que’
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,. *• J i -I -/m- I ’ ^ vin^t-cinq ans , a la Société de sta-
tistique dont U avait ete le promoteur.
Or, pour la Science économique, il n’en va pas autrement. Tout se lie et tout se tient. De meme qu 'ailleurs le clou tient au fer, le fer au cheval et la bete à riiomme, il n’est pas possible de négliger un aspect quelconque de cette étude sans que tout soit , du même coup , en risque et finalement compromis. Examinons.
Un industriel est le type de l’homme laborieux; il déploie une activité qui n’est souillée d’aucun vice. Cependant, au déclin d’une existence consacrée tout entière au travail, cet homme sort des affaires moins riche qu’il n’y est entré. Est-ce la fortune qui a trahi ses efforts? nullement. Tout lui a au contraire réussi. Mais l’emprunt, se greffant sur l’emprunt, il s’est trouvé liquider à grand’peine, ses affaires. — A quoi cela tient-il? Le voici :
Cette vie, incessamment active, reluisait sans doute de bien d’autres qualités. Mais, comme chez le cavalier dont parle Franklin, tout a finalement péiâclité par un simple « détail. » — Le défaut d’Ordre, d’Économie a tout compromis en frappant de stérilité les meilleurs dons. L’industriel produisait beaucoup, sans doute, et les affaires s’alignaient chez lui sans cesse k la file; mais le gain augmentait moins on regardait à la dépense. Et voilà comment « foute d’un clou, » c’est-à-dire foute de cette économie si nécessaire et souvent peu pratiquée, on s’est trouvé moins riche sur ses vieux jours ({u’au début.
Ces exemples sont fréquents. — Voici une autre face des applications qui se rencontrent en sens opposé.
11 s’agit cette fois d’un bon économe qui déploie dans tout ce qu’il entreprend une activité merveilleuse. Comme au cas qui précède, on ne lui connaît d’ailleurs aucun vice. Mais « cette économie » qu’il porte en toutes choses, il l’exagère. On le dirait rivé à tout un système do calculs étroits autant que faux ([ui engendrent une foule de mécomptes. — Oui ne se souvient de ces praticants « du faux bon marché »
tr'
INSTRUCTION PRÉLIMINAIRE
qui laissaient dans la filature, la broderie ou le tissage leur industrie dépérir et s’abîmer?
C’est ainsi qu’ils s’accommoderont du vieil outillage (ju’un concurrent plus avisé vient de mettre au rebut. Et quand l’industiiel qui pratiifue ainsi, à rebours, ^ l’Économie » voit diminuer le chiffre de ses affaires pendant que d’autres prospèrent tout près de là, y a-t-il bien sujet d’être surpris ?
Celui-ci péchera donc par tel côté contre les lois de l’ordre économique, tandis qu’il y sera on ne peut plus fidèle par ailleurs; — un autre sera scrupuleux observateur de la règle sur un point donné, alors qu’il néglige ou dédaigne telle face des affaires tirant non moins à conséquence ; — un troisième, un quatrième qui sont d’ailleurs bien édifiés sur certains principes et pour qui plusieurs vérités sont devenues « banales, » eurent le tort, soit d’entreprendre plus qu’ils ne pouvaient sagement « étreindre, » soit d’avoir mal agencé le travail là où ils manquaient d’ailleurs des connaissances premières. Tous pèchent par quelque côté différent, mais le résultat est partout « le même. » On se ruine, loin de gagner de l’argent ; et cela parce qu’il manque toujours quel([ue chose. — Le clou qui fait ici ou là défaut est autre ; mais c’est « faute d’un clou » que notre cavalier industriel n’arrive pas au but qu’il pensait atteindre.
Il faut le dire en terminant : les principes de l’ordre économique n’ont pas seulement en vue l’application de telle ou telle règle prise isolément. Observer quehpi’une des lois qui s’imposent aux affaires et négliger le reste, c’est s’arrêter à mi-chemin pour ne recueillir que mécomptes. — La Science économique ou autre esl « un faisceau. » Toute pièce qu’on en détache le rompt et le détruit.
Voilà comment « savoir » ceci ou cela lorsqu’on ignore
Ib COURS D ÉCONOMIE LNDUSTRIELLE.
et que l’on ne pratique pas ce qui y tient et touche, c’est finalement ne rien savoir puisqu’on manque ici comme là du nécessaire.
Est-il besoin maintenant de défendre la Science économique du reproche qu’on lui fait encore parfois de man- (|uer d attrait? mais il faudrait à ce compte proscrire l’étude de rArithméti([ue et de l’Algèbre, de la Grammaire, de la Géographie elle-meme. Cela n’est pas sérieux et la question est évidemment autre. Le reproche est du reste peu fondé, lorsqu’on songe qu’il s’agit d’une science qui scrute et dévoile le mécanisme de la Monnaie, du Crédit et dont les recherches portent sur le mouvement des Échanges ainsi que sur le rôle de l’Épargne.
Il faudrait plaindre le maître qui ne réussirait pas à intéresser son auditoire lorsqu’il aborde de tels sujets. L’expérience a, d’ailleurs, répondu à cet égard; et notre jeunesse française n’est pas plus rebelle ou indifférente à l’exposition des vérités de l’ordre économique, lorsqu’on sait les lui rendre accessibles, que celle de la Grande-Bretagne et des autres pays.
Laissons les ignorants et les esprits fermés à toute lumière se nourrir de ces banalités, et ne souflVons pas plus longtemps qu’une science si utile au bon gouvernement des affaires dans la Famille, dans l’Industrie, dans les Arts de la paix comme de la guerre soit desservie par ceux-là meme qui n’ont jamais vécu dans sa compagnie.
De cet exposé, il convient de passer à l’étude de la vie de quelques hommes supérieurs qui sont comme les illustres représentants de la Science économique à diverses époques. On verra comment elle se lie à la fortune publique et privée dans le monde.
PRE3IIÈRE PARTIE
COMMENT IL EST TROUVÉ PAR L’HISTOIRE QUE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE ET LES AFFAIRES SE TIENNENT.
§ D*'. — Benjamin Franklin et son œiwre.
Franklin ouvrier, — Sa première leçon d’Économie domestique. — Franklin imprimeur. — Sou Almanach et la Science du Bonhomme Richard. — Sa tin et sa dernière pensée en faveur de tout Lon ouvrier.
Parmi les hommes qui ont travaillé à la propagation des vérités de l’ordre économique et dont la vie mérite par cela môme d’etre étudiée, les uns, comme Franklin et Cobden, cherchent bien moins la science qu’ils ne la rencontrent, — D’autres, au contraire, comme Turgot, se sentent attirés vers elle. On les voit passer sans effort de la théorie à la pratique, et, sur ce nouveau terrain, ils déploieront toutes les ressources d’un génie supérieur. C’est ainsi que l’administration des finances fournissait au successeur de l’abbé Terray l’occasion d’appliquer les vérités sur lesquelles se fixaient ses regards dans sa première jeunesse.
Ces évolutions en sens inverse, montrent quel est le lien qui unit l’une à l’autre, la science et le gouvernement des affaires, en donnant à ce dernier mot son sens le plus large.
COURS d’économie industrielle.
Le nom de Franklin doit fixer ici le premier notre attention.
Si l’on songe aux importants services (iiie rendent à l’humanité les vulgarisateurs d’un certain ordre, on comprendra que rauteur de la Science du Bonhomme Richard obtienne, dans cette sérié d’études, la première place. Il est non-seulement le premier en date, mais, bien avant Smith et Turgot, Franklin avait travaillé à faciliter l’accès
du domaine scientifique sur lequel nous entrons en ce moment.
Parcourez ces adages publiés sans prétention dans un almanach qui date du commencement du nviii® siècle, et vous verrez combien le bon sens et les lumières de cette epoque sont distancés. Ce n’est pas la Société royale de Londres qui aurait fait entendre, à ce moment là, un pareil langage. Comme on reconnaît à cette parole lumineuse et Sure d elle-meme le jeune ouvrier imprimeur, plein [de droiture [et de sagesse, dont les exemples ont déjà fructifié dans l’atelier. -
^ Nous parlions, il n’y a qu’un instant, de la nécessité d’aligner en toute affaire, la Dépense sur la Piecette, en laissant même ici à l’épargne quelque marge :
« Consultez votre bourse avant votre fantaisie, remarque, à son tour, le Bonhomme Richard, »
Consultez votre bourse, — c’est-à-dire comptez avec votre fortune, vos ressources, vos forces enfin, avant de songer à suivre votre envie. Certaines nécessités sont d’ailleurs parfois d’un poids si lourd qu’on est souvent -obligé de se borner au strict nécessaire. « Consultez donc avant tout votre bourse, et mesurez sagement sur la Recette « votre dépense. »
Autre chose. Il s’agit cette fois d’être tout entier à ce qu’on a entrepris, ou comme on dit dans le monde, « tout a son aliaire. » C’est ainsi seulement qu’on a quelque
chance d’arriver, sinon à la fortune, du moins à acquérir un peu d aisance. — Écoutons Richard Saunders, nom sous lequel se cache Franklin.
« Conservez votre boutique, et votre boutique vous conservera. »
En d’autres termes, le soin mis aux choses dont on s’occupe est rarement stérile.
Plus loin, réminent penseur qui devançait son siècle, va mettre sur la même ligne deux sortes de richesses, dont l’une tient seule jusc[ue-là une grande place :
« Un métier vaut un fonds de terre, » lui arrive-t-il de dire, en jetant sur l’avenir un regard autrement profond et pénétrant que celui de l’école « des physiocrates. » Cette école, on le sait , verra beaucoup plus tard dans le Sol l’unique richesse. Voilà assurément un de ces axiomes scientifiques, pour le temps où écrivait Franklin, dont
Turgot seul eut pu ne pas être surpris à quarante ans de là.
Dans un autre ordre d’idées, voici ce que le Bonhomme Richard mettait à l’adresse de l’homme sensuel et du prodigue :
« Plus la cuisine est grasse et plus le testament est maigre, » remarque Franklin, et cette maxime, sous son apparente vulgarité, cache un sens profond. N’était-ce point, en effet, prêcher dans un langage qu’on taxera de crudité, mais tel qu’il le fallait pour être entendu, la frugalité, mère de l’épargne? n’est-ce pas par cette voie, l’une de celles que prend l’Économie, qu’on arrive à l’aisance et partant au bien-être? Ce qui suit n’est que le développement de la même pensée :
« Un homme qui ne sait pas épargner à mesure qu’il gagne, mourra sans avoir un sou après avoir eu toute sa vie le nez collé sur son ouvrage. »
Voyez-vous ici poindre cette science de l’épargiie sans
COURS d’économie industrielle.
laquelle le travail lui-meme n’est qu’un jeu cruel, un effort stérile?.. Franklin varie d’ailleurs la forme ; il n’ignore pas, quoique bien jeune, que la vérité doit se faire toute à tous,’ si elle veut pouvoir être entendue et se faire accepter. Tel la repoussera si elle est peu ou point parée qui s’arrête à la considérer de près si elle pique sa curiosité? Tout n’est que manière. L’homme conserve bien plus qu’on ne croit de l’enfant qui dit souvent oui après avoir dit non, si les choses lui sont autrement présentées. Mais à ce propos, et puis([u il s agit d enfants, voici comment le Bonhomme Richard conseille d’être ménager du bien péniblement acquis :
« Les enfants et les fous s’imaginent que vingt ans et vingt sous ne finiront jamais. Mais à force de prendre à la huche sans y rien mettre, on en trouve bientôt le
fond, et quand le puits est h sec on connaît tout le prix de l’eau. »
Quelle sagesse et que de sens enfermé dans ce peu de mots. Il dira ailleurs de la pente si dangereuse des emprunts :
« Êtes-vous curieux, mes amis, de connaître ce que vaut 1 argent? Essayez d’en empi’unter. — Celui qui va faire un emprunt va chercher une mortification. »
Il ajoute, un peu plus loin, comme pour mettre un frein à l’abus qui fait ({ii’on aliène ainsi son indépendance :
« l’emprunteur est toujours l’esclave du prêteur. »
Voici, d’autre part, sur l’esprit de changement et la mobilité des résolutions dans le gouvernement de la vie, des paroles restées proverbiales, comme tout ce qui sortait de la bouche ou de la plume de cet homme immortel :
« Je n ai jamais vu un arbre ((ui change souvent de place, ni une famille qui déménagé souvent, prospérer autant que d autres qui sont stables. Trois déménagements font autant de tort qu'un incendie. »
On ne se douterait pas que ce dernier axiome est vieux de près d’un siècle et demi et qu’il nous vînt un jour.de la Pensilvanie.
Mais c’est sur la puissance du Travail, sur les ressources qu’il entante et multiplie, que la Science du Bonhomme Richard est bonne à entendre. Smith, Turgot lui-même, pourront ici s’instruire. Qu’on en juge :
« Vous n’avez besoin ni de trouver un trésor, ni d’hériter de riches parents. Activité est mère de yrospérité, et Dieu ne refuse rien au Travail.
« Vous me direz qu’il y a beaucoup à faire et que vous n’avez pas la force. Cela peut être ; mais ayez la volonté et la persévérance, fei'me, et vous verrez des merveilles. L’eau qui tombe goutte à goutte constamment finit par user la pierre. Avec du travail et de la patience une souris coupe un câble, et de petits coups repeVcs abattent de grands chênes. »
Sur la valeur du Temps, dont Franklin a dit si excellement : « c’est l’etoffe dont la vie est faite, » le Bonhomme Richard formulait en 1732 des théories qui ont faitunrapide chemin; tout cela est plein de charme et d’originalité. Voyez comme il disserte de la paresse et de quelques autres vices qu’il compare aux plus lourds impôts :
« Mes chers amis et bons voisins, il est certain que les impôts sont très-lourds. Cependant si nous n’avions à acquitter que ceux du gouvernement, nous pourrions espérer d’y faire plus aisément face. Mais nous en avons une quantité d’autres bien plus onéreux ; par exemple, l’impôt de notre paresse nous coûte le double de la taxe ; — notre orgueil le triple, et notre folie le quadruple...
« S’il existait un gouvernement qui obligeât les sujets à donner régulièrement la dixième partie de leur temps
pour son service, on trouverait assurément cette condition fort dure.
22 COURS d’économie industrielle.
« Mais la plupart d’entre nous sont taxés par leurpam^e d’une manière beaucoup plus tyrannique. La paresse amène avec elle des maladies et raccourcit sensiblement la durée de la vie. L’oisiveté, semblable à la rouille, use beaucoup plus que le Travail. La clef dont on se sert est toujours brillante, comme dit le Bonliomm-fe Richard. — L’oisiveté rend tout difficile et le travail rend tout aisé. »
Ceux qui savent combien les vérités simplement dites ont de puissance, comprendront le succès de ces fines remarques à une époque où rien de pareil ne s’était encore produit. Lejeune chef d’imprimerie, qui avait dû recourir à un mode de publication éminemment populaire pour faire pénétrer sa pensée au sein des masses dans les colonies anglaises, ne s’était pas trompé sur les effets de cet enseignement. Voyez plutôt :
« Je commençais, en 1732, à publier mon almanach sous le nom de Richard Saunder s. Je le continuai environ vingtcinq ans, et on l’appelait communément l’almanach du pauvre Richard. Je m’efforçais de le rendre amusant et utile; aussi obtint-il un tel débit ((ue j’en relirai un profit considérable. J’en vendais près de 10,000 exemplaires tous les ans. Voyant qu’il était généralement lu et répandu dcâns toutes les parties de la province, je le considérai comme pouvant servir à répandre l’instruction parmi le peuple qui achetait rarement un autre livre. »
A voir combien cet esprit supérieur juge exactement des choses, il est difficile de ne pas reconnaître dans Franklin, . non-seulement le type du grand moraliste, du philosophe ami de l’humanité, mais le précurseur d’une science à son berceau merveilleusement appropriée aux exigences du temps. Il nous apprend qu’ayant réuni en 1757 et rassemblé comme en un seul foyer ces maximes intitulées modestement la Science du Bonhomme Richard ou le Chemin de la F ortune, on en dut faire bientôt après
deux traductions en français. Ce conseiller de la famille et de l’industrie verra reproduire ces memes adages par la plupart des journaux américains. Son petit livre s’imprime en Angleterre sur grand papier sous forme d’affiche. En î rance c’est le fond de lecture qui accompagne bien souvent le prone. Le clergé, de meme que les seigneurs, en acheté a 1 envi des exemplaires « pour les distribuer aux paroisses et aux paysans. »
Qu’on s’étonne si la Science économique seme par un tel ouvrier fera, en assez peu de temps, beaucoup de chemin. Mais l’œuvre de ce grand homme n’a pas été mesurée, ce semble, ù son importance, bien qu’il n’ait pu être suivi que de loin.
On regrette de surprendre les organes les plus autorisés de 1 École, au temps où nous sommes en flagrant oubli de services qui eurent pour effet de vulgariser sous une forme particulièremeut heureuse les lois de l’ordre économi({ue. Il y a lieu de s’étonner qu’Adam Smith ne parle nulle part de Franklin, pas plus qu’il ne rappelle les utiles travaux de William Stewart, son contemporain.
« Si Franklin, est-il dit dans une publication qui occupe d’ailleurs une grande place dans les annales de la Science economique, si Franklin n’a pas été à proprement parler un Économiste, il a enseigné avec infiniment de sens et d’autorité la pratique de la liberté. — Les oimscules économiques de Franklin ont été traduits et publiés plusieurs fois en France. »
L’on a peine à s’expliquer une telle appréciation sur 1 homme qui tormula, le premier, des principes si parfaitement lucides II propos de l’Argent et du Crédit, de l’Epargne, du Travail, et sur le prix du Temps? Ces choses étaient l’inconnu, à l’époque où écrivait Franklin ; les doctes, de môme que les multitudes, ne possédaient là-dessus que les idées les plus confuses. La valeur scien-
24 COURS d’économie industrielle.
tifiqiie diiii écrivain ne se mesure pas an nombre de feuilles , au poids des volumes qu’il livre à l’impression. Ce qu’il faut surtout voir, c’est son action sur l’état des esprits, sur le mouvement des idées à certaines époques. A ce point de vue, la Science du Bonhomme Richard tient
une place que peu de livres ont occupée dans l’ordre économique.
Ce qu’il importe de remarquer pour montrer à quel point ici tout se tient, c’est que chez Franklin l’esprit d observation développe sans cesse le sens économique, s’il est permis de parler ainsi. Doué d’une vue à laquelle rien n échappe, l’auteur du C hemin qui conduit à la fortune a tout juste assez de flamme pour entrer toujours plus avant dans le champ de l’invention sans qu’il s’égare ou (lu’il s’attarde jamais en d’inutiles poursuites. C’est la patience du génie jointe à une constante activité.
Si vous parcourez ses Mémoires^ vous sentez, après quelques pages de cette lecture fortifiante, le souffle pénétrant de riiomme de bien. Il vous conte ses fautes, ses déconvenues du même accent de simplicité et de Ranchise qu’il vous fera assister à quelques-uns de ses triomphes. On le voit, on le suit à l’affût des moindres écarts, et faisant à la fin de la journée le compte de ses défaillances pour ne point verser du même coté. C’est ainsi que pour se mieux corriger de certains défauts, il en dresse dans sa jeunesse le catalogue (1).
On peut juger par la méthode dont il s’était fait une loi de l’esprit éminemment pratique de cet homme supérieur. Le soir venu, Franklin annotait par un soigneux « examen de conscience » les infractions du jour. C’est ainsi qu’il fera successivement le siège de chaque imperfection comme on cherche à déloger l’ennemi des forts qu’il
(1) Voir à l'Appendice la reproduction de ces sages aphorismes.
l'« PARTIE. — U SCIENCE ET LES AFFAIRES. 25
occupe en les prenant un l'i un. Il procède par élimination, ce n est que lorsque ce vigoureux esprit a conouis
Dans ce salutaire contrôle dont le jeune homme s’est
portance I-é ; Pi’oid de l’im-
trop affirmatif P"‘’ montrer
P afhimatif dans mes jugements. » C’est dès lors avec
ont'Lff -r'r généralement de
lediie. Évitant par-dessus tout d’user de formules qui ont un caractère trop personnel • „ ie cro r u
hma?. "insi que sans
jamais fioisser personne il verra se ranger à son oninion
eux qui en paraissaient les plus éloignés
« art de
grande conduite - l’homme d’une
h ae conduite. La Science economique est-elle d’^ii-
pu^sLTdLt^jr somme de principes, de vérités P isees dans la pratique et dont l’homme s’insnire dans
tou es les situations, pour devenir meilleur
Pai ses conseils, par la puissance de l’exemple Franklin
l’indépendance aréri"cahir'’c’esV'ce
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COURS d’économie industrielle.
L’orateur fait ressortir la valeur des travaux « préparatoires ,» du docteur Franklin pendant un demi-siècle. C’est grâce à ces travaux que le peuple américain se formait « à l’industrie », aux vertus de l’ordre civil. C’est ainsi qu’il deviendra capable de supporter son élévation. Franklin, ajoute-t-il, apprit à ses compatriotes « h souffrir, à oser, à profiter, enfin, de leurs succès. » Voilà comment on peut dire, à tous les points de vue, que l’auteur de la Science du Bonhomme Richard fut un éducateur de premier ordre. C’est par là qu’il mérite d’être mis, dans les temps modernes, au nombre des pères de l’Économie politique , dont nul plus (jiie lui ne fit comprendre , aimer les principes par ce grand art de la vulgarisation qui distingue les maîtres.
Il suffit, du reste, de suivre Benjamin Franklin dans les phases de sa longue existence pour voir à quel point ce fut un précieux et puissant initiateur.
Entré comme ouvrier dans une des grandes imprimeries de Londres, il devient, au bout de peu de temps, l’oracle et le guide de cet atelier. C’est là, en effet, qu’il donnera à ses camarades une leçon d’Économie dômes-
tique et de frugalité, qu’on peut mettre au rang des meilleurs enseignements.
Comme il montrait beaucoup de sobriété, se contentant de mêler un peu d’eau pour boisson à une nourriture d’ailleurs substantielle, les autres ouvriers, qui formaient la plus forte clientèle d’une brasserie voisine , le raillèrent bientôt à l’envi sur son régime. On ne l’appelait plus que « le buveur d’eau. » Le jeune homme dût même subir quelques jours en silence ces moqueries d’atelier. Cependant, le nouvel ouvrier de l’imprimerie Palmer montrait, avec le caractère le plus égal , rehaussé par une constante bienveillance , des qualités exceptionnelles à l’endroit de son travail. C’est au point qu’on lui confiera bientôt, de
préférence, les ouvrages les plus importants et les plus difficiles. Son régime n’est point d’ailleurs tellement débilitant qu’il l’empêche de soulever et de déplacer sans peine les plus lourdes « formes. » — C’est le nom donné, dans l’imprimerie, à l’assemblage des caractères disposés pour l’impression et qui fournissent un certain nombre de pages.
Ces particularités ne laissent pas que d’amortir quelque peu les traits de l’atelier, comme on dit que « petite pluie abat grand vent ». Puis on en vient à écouter, enfin, volontiers Franklin , lorsqu’il fera observer que si l’abus de la bière fait l’affaire du brasseur, il n’en est pas de même de la bourse de l’ouvrier dont la santé ne gagne rien , d’ailleurs , à cet excès de dépense.
« Je n’eus pas de peine à leur démontrer qu’il entrait plus de substance alimentaire dans une bonne soupe et un pain de gruau , remarque l’auteur dé ces mémoires trop peu lus, que dans la bière absorbée journellement par chacun d’eux et dont la dépense emportait le plus clair de leur salaire. C’est au point que leur dette , dans la brasserie, augmentant sans cesse, formait un assez lourd arriéré. »
Ces remarques, appuyées de l’excellence de l’exemple, ne devaient pas être perdues pour le plus grand nombre. Au bout de quelque temps, celui qu’on appelait « le buveur d’eau » sera écouté avec faveur. Non-seulement il devient l’économe de plus d’un camarade , mais les four-
nisseurs ne voudront pas d’autre caution que la parole du
jeune homme pour les avances qu’il faut encore faire à cette clientèle.
^ Ce qui distingue Franklin et qui le place fort haut dans 1 ctiide de la science dont nous nous occupons, c’est qu a lendioit du travail bien ordonne autant que persévérant, de l’Épargne, du Crédit, la théorie ne se sépare
pas. Chez lui, de la pratique. C’est l’homme des visées supérieures, des claires généralisations scientifiques en meme temps qu’il excelle dans l’application. On ne sait ce qui l’emporte chez l’homme dont le génie touche à tant de choses, de la rectitude des aperçus ou de la sûreté de main du praticien. C’est h ce rare privilège qu’est sans doute dû, de nos jours, l’espèce d’oubli auquel semble voué, dans l’ordre scientifique, cet homme éminent entre les doctes.
A ce point de vue , Franklin n’est pas seulement un esprit complet, en ce sens que ses actes sont conformes aux principes dont il fit profession ; c’est le type de l’économiste pratique fait pour servir de modèle.
Nous regardons comme inutile d’entrer plus avant dans le détail d’une vie si bien remplie et surtout si féconde en^ bons enseignements. Il faut laisser aux Mémoires qu’on a de lui le soin de nous instruire. On sait qu’il était le treizième enfant d’une famille vivant péniblement de la modeste industrie de son chef. Mis en apprentissage , un peu contre son goût , chez l’un de ses frères , Jacques, imprimeur à Boston, il quitte, pour quelque grief mal éclairci, l’atelier et se rend h Philadelphie alors que son d’apprentissage n’était pas encore fini. Là, il se fait bientôt connaître comme bon ouvrier. C’est même à l’opinion qu’on avait conçue de lui , qu’il devra de quitter Philadelphie sur d’assez folles assurances ; mais il arrive trop souvent à la jeunesse de s’égarer en roule sur la foi de ceux qui devraient lui servir de guides.
C’est ce que vint prouver l’exemple du jeune Franklin, que les excitations du gouverneur Keith décidèrent à allei chercher a Londres un materiel d’imprimerie.
Aiiivé dans cette ville, non-seulement le jeune ouvrier* voit, par la défaveur qui accueille les lettres « de ce vieux fou de Keith, » qu’il doit renoncer à ses plans;