‹ Cours d'économie industrielle à l'École Turgot [microform]; instructions graduéesChapitre 13 sur 60 · PARTIE · texte numérisé non relu

PARTIE

ment hors de propos de jeter un

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de Thomme qui va nous occuper.

De famille noble, Turgot se trouvait destiné dès sa naissance à l’état ecclésiasti([ue. C’est ainsi qu’il dut faire son éducation au séminaire de Saint-Sulpice. Dans la voie où le poussent des amis devenus, comme lui, illustres, l’avenir le plus brillant l’attendait. Mais c’est en vain que les abbés Morellet et de Véry, avec beaucoup d’autres s’efïorcent de l’entraîner à leur suite; la carrière où ils sont près d’entrer lui répugne, et Turgot oppose ù leurs obsessions d’insurmontables refus. Le jeune Sulpicien se borne à leur répondre qu’il ne saurait se résoudre ù porter toute sa vie un masque sur le visage. Ce sont ses propres paroles. Puis, sur le point de s’en séparer et de quitter pour toujours Saint-Sulpice, il publiait sur le Papiermonnaie un écrit qui est resté justement célèbre. Turgot avait alors vingt-deux ans. Celte publication, qui date de 1749 à une avance d’environ vingt-cinq ans sur la première édition du grand ouvrage d’Adam Smith , lequel traite, on le sait, de Richesse des nations. L’œuvre du jeune économiste, avait, du reste, le mérite de Tactualfté, ce qui ne pouvait manquer de contribuer à son succès. L opinion encore sous le coup des effets ruineux du Système, réagissait vivement contre les théories de l’écossais Law. On peut dès lors comprendre la faveur qui s’en vint accueillir un écrit dans lequel étaient exposés avec autant de mesure que de bon sens les véritables principes de la Monnaie et du Crédit.

Un peu plus tard, Turgot entrait dans la magistrature.

Il devient en quelques années conseiller au Parlement, puis maître des requêtes. Là il partage son temps entre le Droit et la Philosophie, sciences qui confinent à l’étude des principes économiques. C’est seulement en 1761 qu’il sera nommé à l’intendance du Limousin. Comme on lui

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laisse le choix entre la Généralité de Limoges et celle de Lyon (I), heaucoup plus riche, il donne sans hésiter la prefei-ence au premier de ces gouvernements. Le Limousin est pauvre; mais cette province oflrait, par cela même un champ plus vaste aux améliorations. Le désir et l’espoir de faire quelque bien, voilé ce qui décide le futur intendant, a la grande surprise de ses contemporains Là pendant treize années d’une administration qui a marqué ans I histoire de sa vie, Turgot mettra en pratique les principes de 1 ordre économique qu’il a jusqu’ici à peine entrevus. Sous cette main habile tout change en peu de

temps d aspect; la vérité s’impose par degrés aux esprits les plus rebelles. ,

Ce qui donnera du poids à ces réformes, c’est que l’éminent administrateur s’aide dans la pratique d’une lumineuse théorie. Joignant le précepte à l’application, Turgot appuyait généralement les actes de son intendance d’un

rapport circonstancié qui passait sous les yeux du Conseil du Roi.

C’est ce qu’il fit notamment à propos des comptes d’interets que le commerce d’.yngoulême représentait comme étant en aches d’usure et qui lui seront fournis par les banquieis. Ce débat, ou les passions locales menacent de ne garder aucune mesure, fournira à l’intendant du Limousin 1 occasion de redresser ici les idées qui ont cours. C’est ainsi que son Mémoire sur les prêts d’argent affirmait pou, la première fois, la thèse de la liberté du taux de

linteiet. L argent, ce produit de l’industrie humaine est

coinrne les autres biens, une richesse; c’est dès lors une marchandise dont le commerce doit être libre. La loi ne

IrêsorrerB de Franee I « ra • *!“““*• Celle juridiction était celle des

province. Ainsi par exemnlo * U N Plee souvent un démembrement de la

«n.i , par exemple , la Normandie comptera trois Oéninlitéa.

r PARTIE. — LA SCIENCE ET LES AFFAIRES.

devrait pas plus s’occuper d’en régler le prix de location ou loyer, qu’elle ne fixe le prix des baux à ferme ou celui des loyers. Telle est la théorie nouvelle pour Téiioque que Turgot exposait au Conseil du roi dans des termes qui font que cet écrit est dm, pie jour encore consulté, car SI le monde savant est depuis lors converti à ces principes la législation , après plus d’un siècle, s'en tiendra aux théories des négociants d’.Angoulême qui taxaient cl usuraires les exigences de l’escompteur.

Cette thèse de la liberté du taux de l’intérêt , trouvera

vingt ans après, dans la Grande-Bretagne, un puissant

écho. G est ainsi que Jérémie Bentham publie en 1787

une Défense de l’usure qui , si elle se tait sur les réformes

entees dans la Généralité de Limoges , ne constitue pas

moins un hommage à ce grand et salulaire principe. Cet

eciit, en accentuant plus vivement la thèse proclamée

pour la première fois en 1769, est un plaidoyer éloquent ,

qui complété heureusement le Mémoire éfwr les prêts d argent {{), ^

L’adniiiiistrafion provinciale de Turgot s’élend de 1761 à 4, époque oti il sera appelé sur un plus grand tliéâtre.

urant celle période d’nn gouvernement resté célèbre le nouvel intendant s’attache à propager les principes qu’il est appelé a appliquer journellement. Le premier, en 1/64, Il se tait le défenseur ,< de la liberté du commerce des grains. » Plus tard, c’est lui qui cherchera inutilement a faire prévaloir „ la Liberté >. du faux de l’ineret, principe qui divise, on l’a pu voir, les banquiers et les négociants d’.Aiigoulême. A peu près à la meme epoque, il exposera ses vues ,< sur la formation et la distribution des richesses » , dans un ouvrage ipii a

'1S9C J* ^ ^ ég’ard notatnincnt I édition publiép pn

1828. .vec une d,s8.rl.li„„ .avanie placée en tête, car le prél à InlérêT.

COURS D’ÉCONOMIE INDUSTRIELLE

marqué sa place parmi les meilleurs travaux que la science économique ait vus naître.

Les réformes qu’opéra Tui’got clans son gouvernement de la Généralité de Limoges , ont notamment porté sur le régime de la Corvée qu’il fut assez heureux pour faire disparaître. Voici les abus qui caractérisaient ce régime justement impopulaire dans les campagnes. •

Aujourd’hui, c’est à l’aide de l’impôt qu’on pourvoit à l’entretien et à la réparation des routes , places ou rues qui constituent ce ((u’on nomme la grande et la petite voirie. Des fonctionnaires , dits agents-royers , des ouvriers connus sous le nom de « cantonniers » sont spécialement chargés de surveiller et d’exécuter ces travaux. C’est grâce à ce système, dont Turgot eut le premier l’idée que la viabilité a pu prendre chez nous , en moins de quarante ans, l’aspect satisfaisant qu’on lui connaît sur tous les points du territoire.

Avant (|u’il en fut ainsi , voici comment les choses se passaient et à quoi répond « la corvée » (lue Turgot aura eu la gloire d’abolir le premier dans son gouvernement du Limousin :

C’est sur le cultivateur, c’est sur la population des champs que pèse cà peu près exclusivement cette lourde charge de la réparation et de l’entretien des routes. C’est à grand renfort de journées et d’attelages, de charrois qualifiés encore aujourd’hui « de prestations en nature », fiu’on pourvoit dans chaque généralité, h un objet aussi important que le bon état des voies de communication. Ce mode de réquisition a le double tort d’être aussi arbitrairement réparti qu’il est onéreux à la fortune publique. On en peut juger par l’idée que donne de cette imposition un lexif[ue auquel semble échapper le vice capital d’un tel régime :

« La Corvée, est-il dit, travail et service qui était du

gratuitement au seigneur par ses vassaux. Travail qu’on fait sans profit et à regret. »

Ainsi , œuvre privée de rémunération , œuvre dès lôrs exécutée « à regret » ; travail enfin, qui est fait « sans profit » véritable pour celui-là même (jue cela regarde et qui l’exige , voilà, comme mobile et comme résultat, le double vice dont était affectée cette tâche particulièrement ingrate. Elle ne saurait, en effet, « profiter » à celui qui commande, que ce soit l’État ou les particuliers , puisqu’on fait généralement mal ce qui est fait à contre-cœur.

Mais c’étaient là les moindres défauts d’une œuvre qui intéressait à peu près également l’Agriculture , le Commerce et l’Industrie, c’est-à-dire tout le monde. Non-seulement, suivant qu’il a été dit, la confection et 1 entretien des routes se trouvaient peser presque exclusivement sur la population des campagnes , mais le mode d’exécution était destructif de toute richesse agricole.

Ici, c est le paysan qui est forcé d’abandonner son champ, souvent même sa récolte pour aller réparer, à de glandes distances, des routes qui ne lui sont d’aucune utilité et (juil connaît’ à peine. Entre-temps, le champ n est pas ensemence ; ou bien il ne reçoit pas à propos les labours, les façons nécessaires. Ailleurs, c’est la moisson qui souffre , sur pied, si même elle ne se perd pai 1 intempérie des saisons. Le cultivateur, brusquement arraché à ses travaux, devra tout quitter pour effectuer avec ses attelages les charrois qu’on exige de lui. De là de moindres revenus, c’est-à-dire une double perte; car 1 impôt rentre mal là où le contribuable perd tout ou partie de son revenu. Ce n’est pas l’accomplissement d’un travail fait « à regret » qui pourrait compenser dans ce mode d’imposition cette perte.

Mais « la Corvée » a des faces, des aspects multiples.

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Ce n’est pas seulement de grande on de petite vicinalité qu il s agit.

CsMI question d’un passage de troupes ou de quelque autre grand service public? Les moyens de transports, betes et gens, sont mis aussitôt en réquisition, n’importe la saison ou l’état des récoltes. Voilà donc encore cette fois I homme du Sol détourné de son travail. De li'i toujours de doubles pertes, puisque les finances de l’État reçoivent fatalement le contre-coup de la gêne que font éprouver aux particuliers de telles mesures.

A ces fléaux de la Corvée et du recrutement forcé l’intendant du Limousin saura appliquer le même remède Le mal procède, en effet, d’une erreur identique. Des taxes moderees feront donc disparaître pour toujours « la corvee » qu’elle qu’en soit la forme, tandis que l’impôt constituera par ailleurs un fonds assez riche pour donner

a la Milice le nombre d’engagés volontaires dont on a besoin.

C’est ainsi que la petite et la grande vicinalité eurent à prix d’argent des travaux mieux faits, outre qu’ils coûtaient moins. D’autre part, le seul appât d’une prime assurera biçn mieux qu’auparavant le service militaire

lOCtll,

^ On est aile plus loin de nos jours dans cette double voie. L organisation de l’armée, la confection et l’entrelen des routes ont dû surtout subir, par suite d’une nouvelle division territoriale des modifications plus ou moins piofondes. Mais c’est à Turgot que revient l’honneur d avoir songe à transformer un impôt de tout point inique et onéreux en semence féconde; c’est lui i[ui sut montrer comment, en ne demandant à l’intérêt particulier, que ce qu 11 « sait faire » et en rémunérant équitablement tout uti e service, on obtient pour chacun, de môme que pour ’ a, un double profit. D ou la prospérité générale, qui

s’accroît sans que personne en souffre. Par la Corvée, le cultivateur voyait son champ, sa culture dépérir, ce qui, en diminuant la rente, appauvrissait le trésor. Par la transformation en taxes locales de ces prestations en nature, chacun put désormais s’occuper de son bien et les choses comme les personnes s’en trouvèrent mieux.

C’est grâce à ces mesures qu’on put voir en assez peu

de temps l’aisance succéder dans le Limousin à une misère devenue proverbiale.

L’histoire remarque, à l’honneur de Turgot, qu’il ne négligeait aucun moyen de faire pénétrer partout les principes d’une administration aussi intelligente qu’animee de l’amour du bien public. C’est ainsi qu’il sera en correspondance suivie avec plus d’un membre du clergé. Il parle à leui- raison, à leur cœur, pour qu’ils éclairent lé peuple des campagnes sur le but, le caractère de ses mesures. Il s’adresse enfin aux commissaires des tailles afin dç. connaître les hommes distingués par leur mérite et

par leur probité. Celle-ci tient dans sa pensée le premier rang.

On peut voir dès lors combien est peu mérité le reproche tait a ce grand homme , par des gens d’ailleurs fort éclaires, d avoir procédé trop brusquement dans ses réformes. Pour les abus et pour ceux qui en vivent, toute réforme arrive toujours trop tôt. Ce qui montre à quel point l’époque était mure pour ces applications, c’est ce qui se passait moins de quinze ans après. L’immense mouvement auquel cedent les esprits de tout ordre et de toute classe fera justice en quelques heures des trop nombreux abus auxquels le ministre de Louis XVI avait essayé de mettre un terme.

Ceci nous conduit à la phase de la vie du grand économiste qui lui permettra d’appliquer au gouvernement de

COUKS ü ÉCONOMIE INDUSTRIELLE.

la France les principes dont son administration provinciale avait recueilli le fruit.

Le Ministère de Turgot.

Louis XV, en mourant, laissera h son successeur, avec un* trésor vide et des billets d’État justement discrédités, le plus lourd héritage. Le déficit est béant, malgré les appels faits à l’impôt sous toutes les formes. L’affreuse banqueroute se montre à une foule d’esprits comme l’unique remède. Il semblait qu’on touchât à une de ces heures suprêmes où l’opinion attend d’un esprit supérieur, avec le sang-froid nécessaire pour «juger de l’étendue du mal et le regarder en face, les moyens d’y remédier.

Par les améliorations opérées dans la Généralité du Limousin et qui appelèrent bien souvent Fattention du Conseil du Roi, Turgot semblait désigné à la confiance d un pi’ince que cette situation ne pourra qu’affliger vivement. Mais si le futur émule des Colbert et des Sully est à la hauteur d une telle lâche, comment croire qu’un prince de vingt ans puisse donner à son ministre, avec les lumières ([ui sont le truil de l’expérience, le concours (jue rimmortel Sully savait devoir trouver chez Heniâ IV?

Quoiqu’il parut appelé par la voix publique pour remettre aux finances un peu de l’ordre ici nécessaire, ce n’est pas ce rôle qui lui échoit d’abord. Turgot est appelé au ministère de la marine et des colonies, poste qu’il occupera pendant un mois à peine. C’est de là qu'il passe au contrôle des finances où raltendent, sans parler des plus grandes difficultés, les plus vives résistances.

Les embarras du trésor sont, on le sait, à leur comble, car la Dépense excède de beaucoup la Recette. Nul espoir d ailleurs de rétablir l’équilibre par ([uelque nouvel appel au crédit. User d’économie, réduire les dépenses en por-

^ Il

tant résolûment la main sur tout ce qui répond à une prodigalité, telle est la première pensée qui s’offre à l’esprit du nouveau ministre.

Mais où commence la difficulté, c’est alors que les abus

et tous les genres de désordre se voient ainsi ensemble

menacés. Chacun reconnaît bien que l’économie s’impose

comme une loi des plus rigoureuses ; mais nul ne se ♦

résigne aux sacrifices devenus nécessaires. De là l’idée de cette hideuse banqueroute qui a cours dans le monde et qui semble accueillie avec une sorte de faveur. La résistance s’organise. Il y a un abîme entre le nouveau ministre et ceux qui vivent de prodigalités arrachées à l’impôt pressé comme « une éponge. »

Le jeune prince a le sentiment vague de cette situation difficile. Il voudrait sincèrement y voir porter remède. C’est ce qui ressort des premières paroles qu’il adresse à son ministre et où éclate toute l’honnêteté de son âme :

« Point de banqueroute ;

Point de nouveaux impôts ;

Point d’empiimls. »

C’est en ces termes que Louis XVI formulait un programme où Ton indique bien plus ce qu’il faut à tout prix éviter, que ce qu’il faudi’ait faire. Enfermé dans les bornes qu’on lui a tracées, le nouveau ministre ne désespère pas , toutefois , avec l’appui du prince qui s’y engage, de triompher de la situation.

Voici comment Turgot s’en explique dans une lettre restée fameuse et qu’il convient dès lors de reproduire :

«,Pour remplir ces trois points , remarque , au sujet de ce programme, le ministre, il n’y a qu’un moyen, c’est de réduire la Dépense au-dessous de la Recette... Votre Majesté a bien voulu m’autoriser à remettre sous ses yeux l’engagement qu’elle a pris avec elle-même de me soutenir

dans l’exécution des plans d’économie (jui sont de tout

temps et aujourd’hui plus que jamais d’une nécessité indispensable...

« Il faul , Sire , continuait-il , faisantallusion aux largesses dont 1 entourage du monarque était incessamment avide et qui retombaient sur le pays, il faut vous armer contre votre honte de cotre bonté considérer d’où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois oblige de 1 arracher par les exécutions les plus rigoureuses, a la situation des personnes ([ui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités (1). »

Dans les lignes qui suivent, le ministre a soindemeltre en garde Louis XVI contre les écueils que recouvre toute reforme un peu serieuse. Il voit bien , quoi (pi’on ait pu penser et dire, quelles difficultés l’attendent:

« J ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de tous ceux qui gagnent a ces abus, contre la foule des préjugés qui s’opposent a toute reforme et qui sont un moyen tout puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser les esordres... Ce peuple, auquel je me serai sacrifié, est si aise a tromper que peut-être j’encourrai sa haine par les

mesures memes que je prendrai pour le défendre contre ■la vexation... »

Le prince était, on le voit, averti sur les suites d’une entreprise dont l’heure était du reste venue. Il s’engayeait d’honneui-, outre que c’était un devoir « à soutenir» son ministre. C’est l’exemple que lui avait légué son Illustre aïeul , toujours prêt à sei'vir <. de second au P’and Sully. Mais si la téclie n’est pas au-dessus de la

lionne volonic du jeune roi, l’issue prouvera qu’elle dépassait ses forces.

(1) Lettre au roi. — 24 août 1774.

irc partie. — LA SCIENCE ET LES AFFAIRES.

Réduire les dépenses au chiffre strictement nécessaire ; élever le niveau du revenu public par l’habile remaniement de l’impôt, en rendant plus libres les mouvements du travail , telle est la méthode simple et sûre qui avait obtenu dans la Généralité de Limoges un plein succès. Le Théûtre est sans doute aggrandi ; mais le mérite de certaines maximes ne se mesure pas à l’étendue du champ sur lequel on opère. Ici comme là , c’est par une sévère économie que l’ancien intendant du Limousin va non-seulement rétablir peu à peu l’équilibre dans les finances ; mais c’est en recourant à un système de taxes mieux conçu qu’il pourra obtenir des excédants de revenu qui permettront d’éteindre en partie les dettes sous le poids desquelles l’État ploie depuis des années.;

De là un premier pas vers le rétablissement du crédit public hier encore miné de toutes parts.

C’est dans ce plan du remaniement des taxes, qui agissent en sens inverse des lois de la production , que viennent prendre place les édits sur la libre circulation des grains et des vins ; l'abolition de la corvée , étendue à tout le royaume et l’édit portant suppression des corporations des arts et métiers ainsi que des maîtrises et des jurandes. Turgot voit avec raison dans tout cela autant d’obstacles à l’essor du travail et de l’industrie. L’injustice d’un tel système révolte au surplus le grand ministre :

« Dieu, fera-t-il dire au prince dans le préambule de l’édit portant abolition des corporations d’arts et métiers , — Dieu en donnant à l’homme des besoins , en lui ren'dani nécessaire la i-essource du travail a fait du droit de travailler la i^ropriété de tout homme; et cette propriété est LA PREMIÈRE, la plus saci'ée el la plus imprescriptibles de toutes. » (Édit de 1776).

Il y a loin de cette déclaration à l’ordre d’idées qui

fl

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avait fait jusque-là « du droit de travailler » un droit régalien, c’est-à-dire d’octroi royal. Quiconque voulait exercer une profession devait, en effet, bien souvent, « acheter son métier du roi . » Le prince délivrait , en conséquence, des lettres dites « patentes. »

Le commerce des grains à l’intérieur; leur libre sortie, la circulation des vins rencontraient , d’autre part , dans la législation, d’incessants obstacles. D’une province à l’autre, souvent de ville à ville, on se heurte contre des douanes intérieures qui condamnent à une sorte d’immobilité certaines denrées. C’est ainsi que la prohibition, sans parler de droits et de frais s’ajoutant les uns aux autres , forcera de consommer sur place ou de vendre à vil prix les produits dont on mamiue un peu plus loin. De là , faute de pouvoir écouler une denrée, des produits bornés à ce ([ui se peut consommer sans déplacement. Les privilèges dont certaines villes jouissent viendront encore ajouter aux embarras du commerce à cet égard.

Voilà notamment le Corps de ville de Marseille qui, forçant le sens d’une législation restrictive , interdit aux équipages des navires entrant dans le port la consommation des li([uides dont ils se sont approvisionnés « pour la route. » Ces équipages devront acheter sur place « une nouvelle provision de vin ». Cela répond à une consommation locale obligée. Tel est le grave litige qui divisait, en 1775, le Corps de ville de Marseille et les États du Languedoc.

Par les édits relatifs au commerce des grains et à la circulation des vins, ïurgot fit tomber des bai*rières dont souffraient tour à tour l’Agriculture et le Commerce. On produisit plus qu'auparavant , puisqu’on pouvait consommer ici et là. Le Commerce fut, par suite, plus actif, vu ((lie d’un bout de la France à l’autre les produits purent se déplacer , se vendre en plus grande quantité ; et l’ac-

irc partie. — LA SCIENCE ET LES AFFAIRES. 51

croissement du trafic intérieur, en répandant partout l’aisance avec le bien-être permit , par cela même, d’acquitter mieux qu’auparavant des impôts que d’habiles remaniements auront d’ailleurs rendus moins lourds.

Par la libre circulation des grains et en autorisant, conformément à l’arrêt en conseil de 1774,. la sortie des blés venus de l’étranger, le grand ministre proclamait pour la première fois, au point de vue de la subsistance générale , le principe de la Liberté commerciale. Ce sera suivant lui , le seul moyen de prévenir les disettes , puis- ([u’une denrée de première nécessité pourra désormais ressortir à son véritable prix. Ce principe n’est pas moins favorable au producteur qu’au consommateur, lesquels souffrent ensemble des obstacles mis au déplacement de la marchandise. N’est-ce pas ainsi qu’il se produisait des renchérissements inexplicables? — On man((ue, le plus souvent, au Nord, de ce qui surabonde dans le Midi et dans l’Ouest.

Mais le ministre aura à combattre , outre des préjugés anti-économiques appelés à lui survivre pendant près d’un siècle, les manœuvres de spéculateurs alors tout puissants. Sous l’inffuence de publications systématiiiuement hostiles, il se produira à la suite d’une mauvaise récolte , dds violences déplorables. C’est ainsi que pour amener des famines factices l’on jette les blés à la rivière, les granges sont incendiées , les arrivages de grains interceptés par des bandes d’individus soldés à cet effet. Plus d'un sera trouvé nanti d’or et vociférant au nom de la misère publique, ôlais ce furent là des désordres passagers. Par sa modération autant que par l’excellence même du principe qu’il avait proclamé, le ministre put bientôt triompher de pareils obstacles.

Si l’intérêt de ([uelques particuliers trouvait médiocrement ici son compte dans les premiers temps, il est sen-

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sible, d’autre part, que la masse retirait de ce changemeut d’inappréciables avantages. Il y parut sur la tin de ce tiop coin t ministère. En moins de deux ans, les pensions qui avaient soulfert jusque-là d’un constant arriéré, étaient à jour ; le déficit tendait à décroître , et le crédit public renaissait par cela meme. C’est au point que l’État pourra emprunter au-dessous de 5 »/o. Tel est le taux d’intérêt que la Hollande était en train de stipuler pour un emprunt de 60 millions de livres, au moment où Turgot dut quitter le ministère.

Mais c’est la suppression de la Corvée et des corps d’arts et métiers qui rencontre ici la plus vive résistance. Turgot apprendra bientôt par une éclatante disgrâce, combien les hommes (lui veulent ranger chacun sous le droit commun, engagent avec le privilège une lutte inégale.

L’abolition de la Corvée dans le Limousin avait trop bien profité à cette province pour n’étre point tenté de généraliser une telle réforme. C’est ce qu’avait compris le ministre en arrivant au contrôle général des finances. Il songe , comme ailleurs , à changer cet impôt en une contribution foncière équitablement répartie entre les divers propriétaires. Comme cette prestation en nature avait pesé jusque-là presque exclusivement sur « la portion la plus pauvre» du peuple des campagnes, partie qui se composait de petits cultivateurs et de « gens de journée, » il arrivera dans le nouveau système que les riches détenteurs du Sol seront à leur tour atteints , ce qui n’était que juste. L’imposition ne rendra point d’ailleurs au delà de 10 millions de livres. C’est à peu près le tiers de l’impôt en nature ; mais outre que cette taxe est mieux répartie, elle pèsera moins lourdement sur la richesse et sur le travail agricoles.

Non-seulement 1 impôt est mieux assis dans ce système, puisqu’il s’adresse au possesseur foncier qu’intéresse

et que touche dès lors le bon état des routes; mais, outre que le mode do recouvrement est beaucoup moins onéreux, on demande moins qu’avant à l’Agriculture. Les plaintes furent néanmoins des plus vives ; il ne faudra rien moins qu’un « lit de justice , » c’est-à-dire le roi tenant séance en plein parlement , pour obtenir l’enregistrement d’un édit qui, privé de cette formalité, ne pouvait avoir force de loi.

La Corporation dans les arts et métiers, avait, on peut dire , substitué la force du groupe au travail individuel trop faible pour lutter en pleine féodalité. C’est ainsi qu’il sera seulement possible de travailler, de se défendre contre le Seigneur , la Cité , le Prince lui-méme ; la royauté n’octroie qu’à son corps défendant , sous couleur de « finance, » les franchises dont il semble qu’elle soit ici dépositaire. Elle peut d’ailleurs dispenser à son gré de l’apprentissage ou des conditions de << la maîtrise.» Celle-ci s’achète et s’octroie à prix d’argent, sans que la Corporation soit seulement consultée. Voilà ce que les parlements appellent, au moment où arrive Turgot , « le droit sacré de propriété. »

Nul ne saurait dire d’ailleurs dans une foule de cas où commence et où s’arrête le cercle dans lequel se meut la Corporation.

Du tailleur au fripier, du poulailler, du marchand de volailles à l’oyer-rôtisseur , la séparation est idéale et la limite par cela même incertaine. De là des procès dont on ne sait comment sortir, outre qu’ils s’éternisent; la restriction se mêle à tout, la réglementation fleurit et s’étale incessamment, sous prétexte que l’abus est à craindre. Tout est nombré , mesuré , délimité , précisé de façon à enlever au travail, faute de liberté suffisante, l’esprit d’initiative : c’est le nombre d’apprentis et d’ouvriers qui est fixé de même que celui des maîtres; c’est la

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durée de l’apprentissage qui est érigée en loi. Il faut sept ans pour apprendre à fabriquer un‘ tonneau , et dix ans pour un bonnet. Les conditions de la maîtrise restent inflexibles. Quant au produit, il est ramené à un type uniforme dont on ne saurait s’écarter à peine d’amende, de saisie, sans compter la prison. Écoutons, h cet égard, un ancien inspecteur des manufactures et du commerce , dans la généralité d’Amiens :

« J’ai vu, dit Roland de la Platrière, plus tard appelé au ministère de l’intérieur, couper par morceaux , dans une seule matinée, 80, 90, 100 pièces d’étoffes; j’ai vu renouveler cette scène chaque semaine, pendant nombre d’années; j’ai vu, les mêmes jours, en faire confisquer plus ou moins avec amendes plus ou moins fortes; j’en ai vu brûler en place publique les jours et heures de marché: j’en ai vu attacher au carcan, avec le nom du fabricant, et menacer celui-ci de l’y attacher lui-même; j’ai vu tout cela à Rouen , et tout cela était voulu par les règlemen's ou ordonné ministériellement. Et pourquoi? Uniquement pour une matière inégale ou pour un tissage irrégulier, ou pour le défaut de quelque fil en chaîne, ou pour celui de l’application d’un nom , quoique cela provînt d’inattention, ou enfin pour une couleur de faux teint, quoique donnée pour telle ! »

Mais voici qui est mieux et qui montre à quel point Turgot avait le tort d'aller trop vite en besogne, suivant qu’on n’a pas craint de le répéter :

« J’ai vu , continue l’ancien agent du gouvernement commis au contrôle de la fabrique, faire des descentes chez des fabricants avec une bande de satellites, bouleverser leurs ateliers, couper des chaînes sur le métier, les saisir, ajourner, assigner, faire subir des interrogatoires , confisquer, amender, afficher les sentences et tout ce qui s’en suit, tourments, disgrâces, frais, discrédit. Et pourquoi? pour avoir fait des pannes en laine, qu’on faisait en Angleterre et que les Anglais vendaient partout, même en France; et cela, parce que les règlements ne faisaient mention que de pannes en poil...

(( J’ai vu tout cela et bien pis, puisque la maréchaussée a été

mise en campagne et qu’il en est résulté, en outre, des emprisonnements, uniquement parce que des fabricants compatissants, au lieu d’exiger que des ouvriers abandonnés des leurs et les abandonnant vinssent de deux, trois ou quatre lieues travailler en ville, leur donnaient à travailler chez eux; ouvriers pauvres, ne vivant que du travail de leurs mains et ayant besoin d’utiliser loul leur temps...

« Je cherche vainement, termine Roland, quels règlements de fabrique il faudrait laisser subsister pour le bien du commerce. Je les ai tous lus, j’ai longtemps médité sur cette froide et longue compilation; j’en ai envisagé l’effet et suivi les conséquences; je crois qu’on les doit tous supprimer. J’ai également cherché s’il résulterait quelque avantage de leur en substituer d’autres; partout, en tout, je n’ai rien vu de mieux que la liberté (1). »

Cette réglementation n’oppose d’ailleurs parfois qu’une faible barrière aux exigences de la maîtrise; c’est toujours le privilège qui s’impose. Ici, la Cité essaie en vain de forcer le patron à traiter son apprenti moins en domestique qu’en jeune ouvrier; plus loin, le pouvoir royal , voulant réprimer les tendances de la Corporation , dresse des tarifs dont on ne devra pas s’écarter. C’est seulement ainsi qu’on tentera de combattre une cherté qui est née de l’entente de quelques exploitants brevetés. Ailleurs, ce sont les maîtres bouchers de Paris qui louent leur étal à de simples garçons, de manière à recueillir le profit sans avoir le lourd fardeau de l’exploitation personnelle; plus loin, enfin, on impose la confection « du chef-d’œuvre » comme condition de la maîtrise. De là, des injustices sans fin, outre que cela aura nécessité de la part de l’ouvrier, une dépense qui excède ses moyens. S’il est « fils de maître, » la faveur des juges lui est d’avance acquise, mais dans le cas contraire,

(1) M. J. de Vroil a eu la bonne pensée, dans son étude sur Clicquot-Blervache , ancien inspecteur général du commerce et des manufactures, de mettre en lumière ce témoignage qui est d’un si grand poids. — 1870 , 1 vol. in-8® , Guillaumin , éditeur.

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fût-il d’ailleurs un excellent ouvrier, l’épreuve peut être

d’autant plus périlleuse qu’on voit dans le postulant un dangereux rival.

La collation de la maîtrise donne lieu, d’ailleurs, à dos gains illicites qui retomljent en charges sur l’industrie, et sur le consommateur par suite. Les jurés ne craindront pas d’exiger, outre ce qui est payé à la confrérie , des sommes qui varient de 200 à 1200 livres. Les produits supportaient dans ce système des charges qu’on évaluera de 12 à 15 millions de livres par an.

Dans cette organisation puissante du privilège qui délie toute concuri-ence , l’impôt venait aussi s’ajouter avec les, malfaçons , au prix de produits dont l’écoulement était par suite restreint. Le maître juré peut d’ailleurs jeter impunément sur le marché les manufacturés les plus médiocres : pour lui, nul contrôle.

En vain, les édits se succèdent pour combattre les maux qui naissaient d’un tel régime ; l’abus puisera dans la constitution même du Monopole, une force toujours nouvelle. Seule, la Liberté du travail, comme le dit Roland, était de taille à triompher d’aussi nombreux abus. Turgot le comprit. Ce qui le prouve, ce sont les paroles ci-apres, mises en tcte de l’édit de 1776 qui porte suppression d’un tel régime :

« Dans presque toutes les villes de notre royaume, est-il dit au nom du prince , l’exercice des arts et métiers est concentré dans les mains d’un petit nombre de maîtres réunis en com- EQunautés qui peuvent seuls, à l’exclusion de tous les autres citoyens, fabriquer ou vendre les objets de commerce particulier dont ils ont le privilège exclusif. En sorte que ceux de nos sujets qui, par goût ou par nécessité, se destinent à l’exercice des arts et métiers , ne peuvent y parvenir qu’en acquérant la maîirise, à laquelle ils ne sont reçus qu’après des épreuves aussi longues et aussi nuisibles que superflues, et après avoir satisfait à des droits ou à des exactions multipliées par lesquelles une partie des fonds dont ils auraient eu besoin

pour monter leur commerce ou leur atelier, ou même pour subsister se trouve consommée en pure perle.

« Ceux dont la fortune ne peut suffire à ces pertes sont réduits à n’avoir qu’une existence précaire sous l’empire des maîtres, à languir dans l’indigence ou à porter hors de leux patrie une industrie qu’ils auraient pu rendre utile à l’État. »

Turgot fait aisément comprendre que sous couleur « de bien public , » et en se couvrant du prétexte « de l’utilité générale , » l’on était ainsi arrivé à faire prévaloir l’intérêt du petit nombre sur celui du pays lui-même. D’autre part, les marchands forains avaient dû être éloignés du territoire sous prétexte qu’il fallait se mettre à l’abri des marchandises mal fabriquées ou de qualité médiocre. L’on ira si loin dans ces exclusions, que l’exercice des métiers « les plus convenables à leur sexe, » était interdit aux femmes. Telle est la broderie, à laquelle elles ne pourront se livrer pour elles-mêmes.

Partant de ce principe, que là où le Commerce est le « plus libre » le nombre des ouvriers et des marchands en tout genre, est généralement proportionné aux besoins, c’est-à-dire « à la consommation, » le ministre n’hésite pas à porter la main sur celte féodalité industrielle. Ainsi sera proclamé pour la première fois dans les temps modernes , le salutaire principe de la liberté du tr.\vail. Alors tombe avec la visite, la chapelle, la bannière, le chef-d’œuvre , les banifuets et les réunions , la Confrérie, c’est-à-dire sous nom de maîtrise la toute-puissance de quel([ues monopoleurs ^ tenant à merci le Travail. 11 ne saurait plus être, dès lors, permis de mesurer à chacun le droit de se suffire et de subsister par le libre usage de ses facultés.

Abattre cet édifice dix fois séculaire, c’était accomplir une révolution dont peu d’hommes auraient été capables. Il y parut bien à la clameur qui s’éleva du sein de cette

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organisation toute faite de force et d’abus, dans son savant engrenage. Le bruit et les plaintes seront tels que ceux-là meme qui accompagnent le ministre réformateur de leurs vœux et de leur sympathie , s’en effraient. « M. Turgot fera tant de bien , remarque un des grands esprits du siècle, qu’il aura bientôt tout le monde contre lui. »

Sans doute, le ministre de Louis XVI s’aliénait par ces réformes la foule des privilégiés. Mais, outre que Turgot

avait dû s’y attendre , il s’en faut de beaucoup que ces mécontents fussent, comme l’a dit \oltaire, « tout le monde. » 11 y parut bien quelques années plus tard. Le prince lui-meme avait tenu un langage que l'iiistoire a dû recueillir, et qui montre à quel point Louis XVI jugeait l’époque mûre pour de telles réformes (1). L’édit par lequel on essayait bientôt après de défaire l’œuvre du grand ministre, témoigne en sa faveur. Gomme toutes les demi-mesures, cela ne satisfit personne, et fit simplement voir que la maîtrise avait fait son temps.

Aux efforts que feront quinze ans plus tard les représentants de la nation pour mettre fin à cet état de choses et à une foule d’autres abus l’on peut juger des difficultés que présentait cette reforme. Ceux qui mettent la chute de l’ancien intendant du Limousin sur le compte d’un manque d’habileté font preuve d’autant de légèreté dans leurs jugements que d’ignorance. Us semblent méconnaître la nature du milieu dans lequel s’agitaient ici des prétentions d’autant plus intraitables qu’elles s’appuyaient à la fois sur l’intérêt, fort exclusif de sa nature, et sur le défaut de lumières. Ce sont là, à toutes les époques , des

(î) « Il n’y a que moi et Turgot qui aimions le peuple » , avait dit un jour le Roi, qui, mieux que. personne , pouvait se montrer juste envers son vertueux ministre. On doit regretter que tout se soit borné à ce stérile hommage d’un prince ami du bien.

écueils redoutables. Changer du jour au lendemain ce qui existe, et qui tire sa force d’une tradition non interrompue ; supprimer d’un seul coup des prérogatives que ceux qui en sont pourvus de longue main considèrent, non sans quelque raison , comme « des droits acquis , » n’est ni l’œuvre d’un jour, ni celle d’un homme réduit à ses • seules forces, fût-il d’ailleurs bien inspiré.

Ce n’était pas assez, enfin, nous le redisons , des lumières d’un grand ministre. Gomme au temps de Sully, le prince eut dû joindre au bon sens d’Henri IV une fermeté capable de soutenir jusqu’au bout celui qu’il avait

promis de seconder.

Durant son ministère , Turgot avait pu mettre les finances sur un meilleur pied en même temps que le crédit renaît. Par lui, l’impôt rend, non-seulement plus qu’auparavant , mais il rentre mieux. C’est ainsi qu’était renouvelée à deux cents ans de distance , par un ministre honnête homme autant qu’éclairé, l’œuvre des Sully et des Colbert ensuite des ruines faites par les discordes civiles. L’Ordre, l’Éco-

nomie, la Liberté introduite au sein de la Production, tels sont les principes sur lesquels il s’appuie , à l’exemple de ses illustres devanciers. C’est durant son court ministère ([uelebail des fermes, — beaucoup d’impôts ôtant mis alors en fermage , — donnera un accroissement de tiO millions sur les années précédentes. L’histoire a enregistré ici un détail qui montre quel homme était le successeur de l’abbé

Terray.

Lors du renouvellement du bail des fermes , les nombreux titulaires, voulant se conformer à un ancien usage , mirent 300,000 livres à la disposition du contrôleur général. Turgot déclina une offre peu compatible avec la bonne gestion des finances. Par son ordre, la somme fut versée à la caisse des hospices de Paris. On reconnaît à de pareils traits le jeune Sulpicien qui distribuait, aux externes trop

pauvres pour acheter des livres, Targent que lui donnait sa famille, et qu'il eût pu, comme ses camarades, appliquer à ses plaisirs.

C’est l’honneur d une époque de pouvoir compter un tel ministre parmi les adeptes les plus fermes et les plus convaincus de l’excellence de certains principes.

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