‹ Cours d'économie industrielle à l'École Turgot [microform]; instructions graduéesChapitre 14 sur 60 · IV« INSTRUCTION · texte numérisé non relu

IV« INSTRUCTION

Jî III. — Jean- Baiiîiste Say

Comment il est amené à s’occuper de la Science économique. — Publication de son Traité. — Il s’adonne à l’Industrie pour revenir plus tard à l’objet de ses premières études.

L’heureux interprète des vérités exposées moins d’un quart de siècle avant par Adam Smith est né à Lyon, de parents engagés dans le commerce. Gomme eux, il semble destiné à suivre la carrière du négoce. Son éducation n’était pas achevée qu’il accompagnera sa famille à Paris, où elle a dessein de se fixer. Là, les travaux d’un comptoir occupent ses jeunes années et lui donneront les premiers rudiments du trafic. Plus tard , il complète cet apprentissage en se rendant à Londres où le futur adepte de Quesnay, de Turgot, se familiarise de bonne heure avec la grande pratique des affaires.

De retour à Paris, le jeune Say, qui a pu acquérir au contact du trafic britannique les idées les plus justes en meme temps qu’il ajoute à son fond d’instruction, se trouvait attiré dans le cercle de queh(ues esprits que le

tiiomphe des principes de l’ordre économique intéressait particulièrement. C’est là- que, dans la société de Mirabeau, de Dupont de Némours, de Glavières, Jean-Baptiste Say puisait, en môme temps que le goût d’une science pour lui nouvelle , les premiers éléments de cette science. Sa lecture favorite, c’est la Richesse des Nations, d’Adam Smith, dont il n’existe point encore de traduction. Mais la

connaissance de la langue, rend à Say cette lecture facile autant qu’elle l’intéresse.

A 1 exemple de Franklin, il charge de notes et de commentaires les marges du livre dont il voudrait s'approprier le fond.

Cédant bientôt aux plus vives sollicitations, il prend la direction de la Décade, recueil philosophique et littéraire , qui lui fournit l’occasion de s’essayer dans l'analyse des principes qui font maintenant sa principale étude. C’est de là qu’il partira pour concevoir l’idée et le plan d’un traité d’Economie politique destiné, suivant lui , à remplir une véritable lacune. Rien n’était, en effet, plus exact.

La publication de ce Traité remonte à 1803.. Son succès tut grand autant qu’il était mérité. On peut dire, à la distance où nous sommes de cette époque dont plu’s de soixante ans nous séparent, que le fond et la forme de ce livre n’ont pas cessé de constituer un enseignement aussi clair que substantiel. L’œuvre est ici on ne plus heusement appropriée au génie national dans des matières de difficile accès. La clarté, l’esprit d’analyse et de déduction sont tels chez l’écrivain qu’on le suit sans peine, smon meme avec intérêt dans des expositions où il semble que le lecteur devrait rester indifferent et froid. C’est le genie de la vulgarisation, mis au service d’une science qui se tient, avec Smith, à une hauteur parfois inaccessible.

Sans doute, depuis lors, la Science a marché : elle s’est développée et a éclairé bien des points qui ont fait voir

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un cliamp toujours plus étendu. Mais si les aperçus sont autres, s’ils sont devenus plus riches, plus nombreux : si renseignement de Smith, de ïurgot a dû prendre un autre aspect en vertu d'applications nouvelles , ce livre n’est pas moins resté l’initiateur précieux en meme temps que le fanal à l’aide duquel on peut encore le mieux se guider et bien souvent avancer.

Lisez, relisez, avec Adam Smith, Jean-Baptiste Say qui tient lieu ici d’introducteur, outre qu’il le complète; retournez-vous vers ces maîtres quand l’esprit troublé par le vain bruit de l’École et les dissertations sans lin , vous éprouvez quelque peine à retrouver votre route ; remontez à la source, où l’eau « est plus pure», comme a dit avec vérité un charmant esprit de notre temps. Là, avec des forces nouvelles , vous serez remis aisément dans votre chemin. Il y a, en effet, dans ces livres un savoir condensé, une puissance d’approfondissement qui sont au niveau des plus ardus problèmes de la Science économique.

Le succès qu’obtint Jean-Baptiste Say, par la publication de ce Traité, fut donc légitime. Mais à cette époque, cela devenait un titre à la défiance des pouvoirs publics qu’une guerre européenne absorbait et lounnentait à la fois. Quels qu’eussent été les efforts de Quesnay, de Turgot et d’une foule d’esprits nourris de certains principes, la science dont ils s’étaient faits les propagateurs ne rencontrera. dans les sphères du gouvernement que défaveur. 11 existe même là le plus souvent une hostilité qui ne prend pas la peine de se déguiser. Comment dès lors se faire entendre du grand nombre ? C’est ainsi qu’il s’écoulera soixante ans avant que se dissipent sur ce point les plus injustes préventions.

Les vues de l’auteur , lors de la première édition du

Traité (T Économie politique, s’accordaient peu, du reste, il faut bien le dire, avec les pratiques gouvernementales qui avaient cours à cette époiiue. Jean-Baptiste Say professe, par exemple, sur les taxes indirectes ou impôt dé consommation des principes qui sont la plus haute condamnation de ce système. De là , les difficultés que rencontre la deuxième édition de son Traité. L’éditeur , obligé de déférer à une défense des plus formelles , verra mettre « au pilon » l’ouvi*age près de paraître.

Il est vrai qu'on ne craint pas d’offrir à l’auteur, dans le même temps, le poste d’ailleurs fort envié, de directeur des contributions indirectes. Jean-Baptiste Say était sans fortune. Mais il aurait cru se manquer à lui-même que d’accepter des fonctions dont son livre considérait l’établissement comme funeste à son pays. La Science avait perdu pour lui son principal attrait; elle lui parut sans appat le jour où son ministère avait cessé d’être libre. C’est à partir de là qu’il songe à porter sur un autre théâtre l’activité dont il attend pour sa jeune famille et pour luimême des moyens d’existence.

Lorsque Jean-Baptiste Say tourne ainsi ses regards vers l’industrie du filateur, dont tout tendait à l’éloigner jusquelà, il touchait à l’âge mûr. C’est ainsi (pril lui faudra faire un retour sur lui-même et recommencer la vie des affaires à l’heure où elle s’achève pour beaucoup d’autres.

Mais le savant dont on a pu briser la plume n’hésite pas à demander au Travail, sous sa forme la plus modeste, ce que l’Étude ne saurait plus lui donner. Cette phase de la vie de Jean-Baptiste Say n’est pas un de ses moindres titres au respect de l’histoire, en même temps que la Science en tirera le plus solide éclat.

Durant ses fréquentes visites au Conservatoire des Artset-Métiers , ce musée , récemment formé dans l’intérêt de l’Industrie et des arts mécaniques, Say avait porté notani-

COURS d’éconojjie industrielle.

ment son attention sur ce qui a trait à la filature. L’industrie cotonnière était alors à ses débuts. C’est là qu’à la vue des machines, dont on sait que ce local renferme des réductions de types différents , ce vaillant homme prend la résolution de se faire filateur. Il jettera dans ce but les yeux sur Auchy près d’Hesdin, petite localité du Pas-de- Calais jusqu alors peu connue. L’établissement qu’il crée est, comme tout ce qui commence, on ne peut plus modeste. Cest l’aîné de ses fils, Horace, qui lui sert de rattacheur de fils. Peu de temps après, le concours d’un associé permettait au nouvel établissement de prendre plus d’extension. L’entreprise prospère et fait vivre de nombreux ouviiers. Si bien que, — le jour où Say qui aconquisparle travail une fortune d’ailleurs modeste et par quelque fortune l’indépendance, — devra renoncer à l’industrie pour se tourner de nouveau vers la Science, la filature d’Auchy comptait cinq cents ouvriers.

Voilà comment, ici encore, venait s’affirmer l’alliance des affaires et des vérités qui , loin d’être incompatibles avec 1 esprit d entreprise 1 éclairent dans sa marche en même temps (jifil se sent plus fort.

C est par la peut-être que Jean-Haptiste Say rappelle jusqu à un certain point l’ouvrier de la Pensylvanie qui partageait son temps entre les travaux de l’atelier et la publication des maximes qui ont fait de la Science du Bonhomme Richard un livre si justement populaire.

Bien des années après, le souvenir de Say et de sa famille était encore vivant dans l’Artois. Chacun s’y savait redevable à un homme courageux, doublement sacré par l’Etude et le Travail, de la prospérilé dont il avait ainsi déposé et développé le germe. Un peu plus tard, l’Académie d’Arras mettait au concours l’éloge de Jean-Baptiste Say. Ce panégyrique aura cela de remarquable qu’on y fait lessortir 1 action de la pratique industrielle sur des tliéo-

lies qui on* puisé là de nouvelles forces par cela même

qu’elles y trouvèrent un point d’appui.

De retour à Paris, Jean-Baptiste Say crut le moment venu, on l’a dit, de travailler de nouveau à la propagation des principes vers lesquels il s’était senti attiré au temps de sa jeunesse. Il avait hâte de revenir, par ce penchant dont on n’est jamais le maître, à l’objet de son premier culte. C’est ainsi que l’Athénée, où il ouvrait, en 1815, un cours d’Économie politique , verra le public avide de ses leçons. Une nouvelle édition de son Traité est piesque aussitôt epuisee dans le même temps.

A quelques temps de là, on créait, à son intention, une chaire d’Economie industrielle. C’est le nom qu’on lui donne. Le siège de cette chaire sera établi au Conservatoire des Arts-et-Métiers, local qui avait été le témoin et l’occasion de ses essais dans l’industrie cotonnière. Jean- Baptiste Say s’y fera entendre de 1820 à 1828, époque où Blanqui le remplace. Bientôt après, dès 1830, ce maître auquel on doit d’avoir fait revivre chez nous cet utile enseignement, professait avec éclat, au collège de France les principes qu’il avait si clairement formulés trente ans avant, dans un Traité souvent réimprimé. La création

de cette chaire d’Économie politique avait du reste subi d assez longs ajournements.

^ C’est là (pie le continuateur, le lucide interprète d’Adam Smith, mettra en quelque sorte le sceau à sa réputation par des leçons écrites avidemment recueillies. Les infirmités qui arrivaient avec l’âge ne semblent refroidir ni sa parole ni son zèle. S’il renonce à des fonctions honorifiques qui sont, comme le titre de membre du Conseil général de la Seine , un hommage rendu à ses travaux , il met son honneui a ne pas abandonner le poste ({u’il occupe dans l’intérêt de la Science économique.

C est sur la brèche que devait mourir le vieux maître qui.

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dans Igs logions du Travail comnio dans la rochorcho scientifique , aura allié la plus rare énergie aux qualités d’un esprit aussi sûr que pénétrant.

La mort de l’éminent économiste, dont on vient d’esquisser l’histoire, se place au mois de novembre 1832. Jamais la chaire du College de France , on l’a remarqué à

sa louange, n était restée un seul jour privée de ses leçons.

Il faut d ailleurs dire , et cela est bien plus qu’on ne pense à l’honneur du maître , que, renonçant de bonne heure à l’enseignement oral, Jean-Baptiste Say procédait par une suite de lectures qu’il semait de quelques réflexions comme pour aider à l’intelligence du sujet. Outre que cette méthode emprunte quelque autorité à 1 usage alors presque général des jfiaidoiries écrites, on

s’explique comment l’illustre professeur cédait ici à de sages scrupules.

Science analytique par essence , obligée sans cesse de remonter, par un enchaînement rigoureux, des etfets aux causes, l’Économie politique se prête peu à l’entraînement et aux ti-op vives images. C’est une science faite de clarté et de précision. Pour tout dire , celte étude gît particulièrement dans l’observation, la froide et ferme recherche des faits, en meme temps que tout se tient et s enchaîne. Là , le moindre écart tire bien vite à conséquence et les écueils auxquels se heurte la parole improvisée sont fréquents, outre qu’ils sont inévitables. L’esprit exact et sagace de Say l’avait aisément compris. De là ce système de leçons écrites où tout est calculé, mesuré et partant lumineux sur un terrain particulièrement glissant. Ce n est pas trop alors d’une grande attention et de toutes les lessources de l’analyse pour montrer comment les laits dérivent et découlent de certaines lois.

Jean-Baptiste Say est de ces maîtres qui, comme Fran-

klin, joignit le précepte à l’exemple et dont la vie tient par cela même dans l’ordre économique beaucoup de place.

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§ IV. — Richard Cobden et Frédéric Bastia t.

Comment on ne saurait envisager ici séparément la vie de ces deux hommes. — Richard Cobden s’adonne à l’industrie cotonnière, — Ses voyages et ce qu’il en rapporte. — Réformes qu’il provoque à son retour. — La Ligue de Manchester. — Comment Frédéric Bastiat et les économistes contemporains secondent chez nous le mouvement imprimé à la réforme commerciale en Angleterre. — Caractère particulier de l’œuvre de Frédéric Bastiat.

De nationalités diifércntes et placés à quelque distance l’un de l’autre par des oppositions de mœurs, de langage, de condition que les passions de deux grands peuples

longtemps en lutte rendent encore plus vives, ces deux hommes ott’rent néanmoins cela de remarquable qu’ils travaillent en commun , presqu’à la même heure , au triomphe de la Liberté commerciale.

C’est ce ([iii nous porte à ne pas les séparer dans celte

étude.

Richard Cobden, après s’être placé au premier rang dans l’industrie, part de la prati([ue des affaires pour échauffer de son souffle l’opinion et montrer tout ce que gagnerait l’Angleterre à la connaissance de certaines vérités jiis<iue-là trop peu répandues. On peut dire du chef de la Ligue de Manchester, (ju’il finit par où Turgot et Jean- Baptiste Say avaient commencé. Bastiat, de son côté, a

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liate de se soustraire à l’action que le contact du négoce semble devoir exercer sur ses premières années; il fait de bonne lieure ses délices de la lecture de Say, de Franklin et se préparé a devenir le propagateur ardent aulant cme convaincu des principes auxquels ces deux hommes Illustres ont consacré leur vie.

C’est ainsi que partis de points opposés, Gobden et Bastiat arrivent ensemble à inaugurer, sur le terrain du

rafic et de l’Echange, une réforme ((ui est comme le corollaire de la Liberté du travail aflirmée avec tant d éclat par Turgot, moins d’un siècle auparavant.

Le grand industriel dont l’Angleterre est justement fiere avait eu, de même que Franklin, les débuts les plus modestes. On prétend que, dans son enfance, il menait paître dans la campagne le troupeau de son père , petit fermier du comté de Sussex. - L’esprit entreprenant du jeune Richard, à la figure « calme et méditative » ne semble voir l’avenir que sous des couleurs sombres et tiistes. Un jour, avec son frère, il se résoud à quitter le voisinage de Midhurst pour aller au loin chercher fortune.

Si le travail des champs perd à cela deux ouvriers l empire Britannique, le monde moderne lui-même ioivent gagner un de ces puissants artisans qui révolulonnent l’industrie en la faisant plus riche.

G’est à Londres, dans une maison de commerce, que Uchard Cobden débute. Son esprit d’ordre, le soin, i’apiitude qu’il montre aux moindres choses , lui vaudront, en

peu e temps, sans parler de son activité au travail,

1 alïection et l’estime de ses chefs.

Plus lard, il tournera, ainsi que son frère , les yeux \ers Manchester, où fleurit et semble prendre.chaque J)ur plus d’extension l’industrie cotonnière. Ces deux coLiiageux entants du comté de Sussex espèrent arriver il s y taire leur place dans l’impression des toiles peintes.

comme on dit alors , ou « indiennes. » Celte cité manufacturière , dont la population a pris un immense développement en moins d’un demi-siècle , attirait surtout alors l’attention des esprits entreprenants. Il semble que ee nouveau centre industriel renferme des éléments de succès aussi nombreux que divers.

La maison des lils Cobden prend en assez peu de temps un bon rang sur ce marché appelé plus tard à tenir dans la Grande-Bretagne tant de place. Les dessins de ces «impressions» Cobden’s prinfs , comme on disait ici, — se faisaient remarquer par un goût particulier. L’aristocratie britannique, par la préférence qu’elle leur donna pour l’art avec lequel on saura tenir en éveil et parfois devancer la mode , assure la vogue qui met ces manufacturés à une grande distance des produits rivaux.

Mais les frères Cobden ne sont pas hommes à s’endormir au sein du succès. C’est ainsi (jne Richard songe à accroître l’importance de sa fabrique en allant demander à l’étranger les perfectionnements et les connaissances dont son établissement pourra s’enrichir. Voir et comparer, étudier au loin des méthodes qu’on pourra plus ou moins facilement s’approprier, tel est ici son but. C’est par ces explorations savantes que le négoce, chez plus d’un peuple, a conquis la suprématie qui lui ouvrit plus tard les divers marchés du monde. Pendant que l’aîné des fils Cobden pai'courra l’Europe et l’Améri({ue, l'autre dirigera sans peine un établissement qui est d’ailleurs sur un excellent pied.

C’est ainsi que l’industriel dont Manchester a tire tant d’éclat parcourait successivement l’Irlande , les États-Unis la Turquie , la France et enfin l’Égypte. Ces voyages l’occuperont trois ans, de 1831 à 1837. Cobden était âgé d environ trente ans lorsqu’il entrait à Paris en relation avec des fabricants , des négociants de tout ordre ((ui ne

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s’attendent guère à ce qui va bientôt sortir de ces observations çà et là recueillies.

De retour en Angleterre , l’esprit de Cobden est frappé de ce que présente de suranné et d’oppressif, pour le grand nombre, la législation britannique. Ici, le privilège règne, tandis qu’en Amérique le droit commun qui égalise les conditions de travail suffit à tout. Et dans ce système , la richesse, le bien-être sont plus grands. L’activité privée que rien ne gêne rend bien plus qu’ailleurs. Tout entier à l’impression qui naît pour lui d’un tel contraste, le futur chef des ligueuj’s de Manchester aborde dans une brochure sans nom d’auteur le terrain des réformes dont le moment semblait venu. Cet écrit a pour titre : V Angleterre , V Irlande, V Amérique, par un manufacturier de Manchester. Il est à la date de 1835.

Dans ce manifeste, qui doit d’autant plus fixer l’attention qu’il émanait d’un praticien émérite , l’auteur s’attaque aux usages par trop vieillis de l’industrie britannique , et à l’administration de son pays. Ce qui le frappe et l’étonne, c’est le rôle effacé de l’Économie politique et le peu de place que tient cet enseignement dans le Royaume-uni. Il s’explique l’état de l’industrie en voyant les principes formulés par Adam Smith former invariablement l’apanage exclusif de quelques savants. Ce qu’il faudrait, c’est travailler à vulgariser des vérités qui sont au gouvernement de la Famille, à la conduite de l’État lui-même , ce qu’est la connaissance de l’hygiène à la santé du corps.

L’on connaît et il existe, remarque l’auteur de cet écrit, des sociétés « linnéennes, » puis des sociétés « huntériennes, « « banksiennes » pour la propagation de certaines connaissances naturelles. Comment ne s’est-il pas encore formé de société « smithsienne » destinée à répandre partout les vérités condensées avec tant d’art et de soin

dans « la Richesse des nations? » Cette lacune ne se comprend pas dans le pays dont Adam Smith nous apparaît comme l’éclatant fanal : luminarij. La Science économique doit enfin prendre dans l’ordre des connaissances modernes, la place qui lui revient et que réclame au plus haut degré l’intérêt du commerce.

«Quand l’Agriculture, poursuit Richard Cobden, peut se flatter d’avoir autant de Sociétés qu’il y a de Comtés ; quand chaque ville du royaume a ses écoles {institutes) ûotaniques, mécaniques et meme phrénologiques ; quand toutes ces associations ont un journal qui leur sert d’organe , nous n’avons pas une société de commerçants destinée à éclairer l’opinion sur une doctrine aussi peu comprise et aussi calomniée que celle du libre trafic (free trade) (1). »

Dans la bouche de Richard Cobden , de telles paroles sont un hommage des plus éclatants rendu à la Science économique. La crise manufacturière qui suivit bientôt après fera encore mieux voir l’étendue d’une telle lacune. Cette crise, qui était le contre-coup des embarras du marché américain , sera encore aggravée par la cherté des céréales à la suite d’une mauvaise récolte. Le taux des salaires fléchit notablement. De là, des souffrances qui font que l’attention du peuple britannique se porte sur la législation des céréales. Cette législation fermait l’accès du marché aux blés de l’étranger. Tel est le système (lui avait jusque-là prévalu en faveur des détenteurs du Sol, lesquels constituent dans la Grande-Rretagne le très-petit nombre.

C’est ce tout-puissant monopole qu’il s’agit de battre en

(1) Il semble que ces mots : « libre trafic » répondent mieux que le vocable connu de « libre échange » à la pensée du grand agitateur de Manchester et au but qu’il poursuivait. Ils traduisent, du reste, plus exactement l’expression qui, dans le langage britannique, servait de mot de ralliement aux ligueurs,

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brèches. Cela n’esl possible qu’à l’aide d’une de ces associations qui, se faisant un levier de rinlérêt du grand nombre, demanderont à la Science la force nécessaire. Cobden l’avait aisément compris. De là, cette ligue qui surgissait à sa voix, du grand meeting tenu en 1838 dans le théâtre de Bolton. Cette ligue où il figure en tête compte bientôt dans ses rangs les personnages les plus honorablement connus. Elle est dirigée contre les Corn-laws, ou lois sur les céréales, d’où son nom d’anti-Cornlaw-leage.

La Chambre de commerce de Manchester n’hésite pas à s’associer à ce mouvement, qui ne fait que de naître. Elle a vu la ruine des manufactures dans le maintien de ce monopole. Le triomphe de la « Liberté commerciale » la plus étendue semble seule, ici , faite pour assurer la prospérité de l’industrie et le repos du pays.

Cette association, qui devait être bientôt une puissance sans contre-poids , avait débuté par un fonds de 25,000 fr. , ou 1,000 livres sterling. Quelques années plus tard, elle avait recueilli plus de 7 millions de francs. C’est ainsi qu’on put faire construire un édifice, Free-lrade-Hall ^ ou hôtel du Commerce libre , dans lequel les ligueurs tiennent séance.

L’ennemi qu’on a ici particulièrement à combattre ce n’est ni l’aristocratie proprement dite, ni les propriétaires et grands tenanciers vivant de l’antique protection. Non. Le véritable ennemi, ce sera « l’indifférence du public (1). » Les abus les plus condamnables, empruntent du temps une sorte de consécration. Ils puisent là une vitalité , une puissance telles que ceux qui font mine de vouloir les détruire semblent atteints de folie. Cobden et ses amis durent déployer la plus grande activité

(1) Richard Cobden et la Ligue. — M, Jos. Garnier, Guillaumin et C‘«, éditeurs, Paris, 184C-47.

pour triompher de ces dispositions. Les Paulton, les Villiers, les Bright, le colonel Thompson, qui avaient devancé, dix-sept ans auparavant, la Ligue; les Fox, les Wilson, les Bowring emploieront dix ans à abattre le vieil édifice dans lequel se retranchaient , avec les landslords , les plus riches fermiers du Royaume-Uni.

Les lois sur les céréales étaient, du reste, comme la pierre angulaire du système protecteur. Cette pierre ôtée , tout le reste devait presqu’immédiatement s’en ressentir dans l’industrie britannique constituée à l’image du sol. Aussi avait-on, de bonne heure, mesuré l’attaque à la résistance qui, de toutes parts, s’organise. Mais les meetings qui se multiplient sur divers points , ainsi que les journaux, les petits pamphlets ou tracts, une correspondance des plus actives ne laisseront à l’ennemi ni trêve ni repos. On se rend , on arrive dans les comtés les plus éloignés, où les fermiers sont en force, et l’on dirige contre eux les plus violentes attaques. C’est là que Bright met sa gloire à soulever des tempêtes.

« Ceux qui taxent le pain du peuple, remarque dans

son angage sarcastique W. Fox, taxeraient Tair et la

lumière, s’ils le pouvaient; ils taxeraient les regards que

nous jetons sur la voûte étoilée; ils soumettraient les

cieux, avec toutes les constellations et la chevelure de

Cassiope , le baudrier d’Orion , et les brillantes pléiades

et la grande et la petite Ourse , au jeu de V échelle mobile (1). »

De son côté, c’est avec un bon sens aiguisé de fine raillerie que Cobden prend corps à corps les coryphées du système protecteur. Son calme, sa sérénité modeste, sa parfaite mesure rappellent, à quelques égards,-

(1) Mars 1843. — Meeting hebdomadaire de la Ligue.

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Nommé membre du Parlement, — malgré les façons dédaigneuses dont use envers lui , dans les premiers temps, sir Robert Peel, le député de Stocport, comme on prend à tâche de l’appeler, marque si bien sa place au sein des Communes , qu’il devra un jour décliner l’olfre d’un portefeuille. « Je ne suis pas un homme politique , aurait dit à ce propos le chef de la Ligue, avec son fin sourire ; je suis un imprimeur sur étoffes. » — Plus tard, en 1849, ce même Robert Peel , qui n’avait eu longtemps que des sarcasmes à l’adresse des Ligueurs, mettra sa gloire à faire triompher , comme premier ministre , leur programme.

Rien n’égale, d’ailleurs, durant cette longue lutte, la singularité des théories et des arguments exposés par les tenants du monopole. L’un d’eux, M. Butler, propose fort sérieusement de débarrasser l’Angleterre par un vaste plan d’expatriation du surcroît de population qu’elle ne saurait nourrir. Il y voit « des bouches inutiles. » Cette sorte de « compulsory émigration, » comme on disait alors , sera médiocrement goûtée par les Ligueurs. Voici comment Cobden en fait publiquement justice. Le morceau mérite d’être cité comme échantillon de cette éloquence pleine de sens et d’humour :

« Les bœufs et les chevaux maintiennent leur prix, remarque-t-il en plein meeting, à Londres, en 1843; mais, quant à l’homme, cet animal surnuméraire ^ la seule préoccupation de la législation paraît être de savoir comment on s’en débarassera, même à perte. Je demandais à un gentleman , signataire de la pétition , si par hasard les pétitionnaires avaient dessein d’émigrer. Oh! non, aucun de nous, répondit-il. — Qui donc voulez-vous renvoyer, lui demandais-je? — Les pauvres, ceux qui ne trouvent pas d’emploi ici. — Mais ne vous semble-t-il pas que ces pauvres devraient avoir au moins une voix dans

la question? Ont-ils jamais pétitionné en s’adressant au Parlement pour qu’il les fît Iransporter? A ma connaissance, depuis cinq ans, cinq millions d’ouvriers ont présenté des pétitions pour qu’on laissât venir à eux les aliments; mais je ne me rappelle pas qu’ils aient demandé une seule fois à être envoyés vers les aliments. »

Cobden est tout entier dans ces traits dont il sème sans cesse la courageuse campagne suivie contre les corn-laws.

Tout se tient, et cela est vrai surtout de l’ordre économique. L’abolition du statut qui condamnait la Grande- Bretagne a des disettes périodiques entraînera, presque a la meme date , la réduction des tarifs de douane sur les manufacturés. Les sympathies populaires se traduiront d’ailleurs ici par des actes sur le caractère desquels il n est pas permis de se tromper. 11 était, par exemple, devenu notoire, que le but poursuivi par la Ligue dominant toute autre préoccupation, les affaires du grand industriel, chef de cette association puissante, avaient souffert de l’abandon où était restée sa fabrique. Cobden, en outre, avait dû s’inscrire pour une somme ou subvention assez forte. Lors de la dernière souscription , on le vit s’engager de rechef pour 500 livres (12,500 fr.). Devant le nouveau tribut que s’imposait le grand et noble industriel, 1 assistance entière se souleva comme pour repousser ce sacrifice de la part d’un homme qui avait tant fait jusque-là pour la cause de la Ligue. Le président n’osa passer outre en acceptant la nouvelle souscription.

Plus tard , le peuple anglais , fidèle à ses nobles traditions , s’honorait par une offrande à la hauteur d’un tel dévouement. Dans la souscription ouverte à cet effet, c est a qui prendra sa part de ce tribut volontaire levé sur la reconnaissance d’un pays libre. En peu de jours, les sommes recueillies montaient à 2 millions de francs.

Autre détail caractéristique.

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La Ligue avait demandé un demi-million pour liquider ses comptes. D’abondantes recettes, procurées par les expositions de Manchester, en 1813, et de Goven-Garden , rendront à peu près sans objet une partie de cette somme. On vit là de simples ouvriers s’inscrire pour 23 livres (623 fr.).

Voilà comment, à la voix d’un grand industriel, s’inspirant des vérités d’un certain ordre, la face du Trafic et celle de l’État étaient complètement changées dans un pays qui sait accepter les réformes dont l’heure a sonné.

Frédéric Bastiat.

L’étude de celte figure, si attirante, tant elle est marquée d’un cachet particulier, est étroitement liée, on l’a dit, à la réforme poursuivie par Cobden. C’est l’œuvre dans laquelle les dernières années de Bastiat sont comme enchâssées. On se tromperait d’ailleurs si, en approchant de cet esprit remarquablement littéraire, l’on pouvait croire que la science et la philosophie ont seules fixé ses regards.

Fils dm négociant qui avait occupé à Bayonne un rang distingué, l’auteur des Harmonies économiques^ semblait, dès sa naissance, voué au commerce. Chose qui n’a pas été assez remarquée , ce fut le Négoce avec ses visées larges, la nécessité où l’on est sans cesse de bien observer et de se rendre compte qui conduiront le futur émule de Bichard Cobden à comprendre le rôle de l’Économie politique et la place qu’elle tient dans les affaires.

Voici comment il s’en explique dans les lettres qu’échangeaient, au sortir de l’école, les deux^amis d’enfance dont l’étroite intimité ne devait finir qu’avec la vie. Ce qui suit est à la date de 1819. Frédéric Bastiat avait alors dix-huit ans. Il écrit à son ami Victor Calmètes, plus tard appelé à la Cour de cassation :

« ... Tu sais que je me destine au Commerce. En entrant dans un comptoir je m’imaginais que l’art du négociant était tout mécanique et que six mois suffisaient pour faire de moi un négociant. Dans ces dispositions, je ne crus pas nécessaire de travailler beaucoup et je me livrai particulièrement a l’étude de la philosophie et de la politique.

« Depuis, je me suis bien désabusé. J’ai reconnu que la science du Commerce n’était pas renfermée dans les bornes de la routine. J’ai su que le bon négociant, outre la nature des marchandises sur lesquelles il trafique , le lieu doù on les tire, les valeurs qu’il peut échanger la tenue des livres , toutes choses que l’expérience et la routine peuvent en partie faire connaître , — le bon négociant, dis-je, doit étudier les lois et a/î/îro/bnf/Zr l’Économie politi([ue, ce qui sort du domaine de la routine et exige une étude constante. »

A partir de ce moment, il semble que les irrésolutions du jeune apprenti commerçant auront pris fin. Il pourra bien encore se laisser aller aux charmes de la philosophie. Mais les études de l’ordre économique se partageront, avec les travaux du comptoir, sa vie et ses loisirs. Le livre de Jean-Baptiste Say devient sa lecture favorite; et c’est le cas de reconnaître, avec M. de Fontenay, auteur de la notice placée en tête des œuvres de Bastiat, que depuis fâge de dix-neuf ans celui qu’ont illustré des écrits pleins

de verve et d’originalité n’a jamais cessé « de travailler » l’Economie politique.

Nous ne suivrons pas l’auteur des Sophismes économiques dans toutes les phases d’une trop courte vie.^Ce qu’il faut, c est montrer d’où Frédéric Bastiat dut un jour partir pour prendre dans la Science une place à part. Son œuvre se détache de celle des maîtres qui l’ont précédé, moins par le fond auquel il eut été difficile de rien ajouter, que par

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