‹ Cours d'économie industrielle à l'École Turgot [microform]; instructions graduéesChapitre 16 sur 60 · VI* INSTRUCTION · texte numérisé non relu

VI* INSTRUCTION

LE COTON ET LES MACHINES CONSIDÉRÉS AU POINT DE VUE DE LA PRODUCTION ET DE LA CONSOMMATION

Cette page, empruntée à l’activité industrielle de notre poque, peut servir à éclairer d’une vive lumière les lois le l’ordre économique dont l’étude va bientôt nous ccuoer. C’est à l’Amérique du nord que nous demanderons ci de nous instruire. On peut dire que cette contrée fourlit, au point de vue de la production et de la consommation, - faits qui sont comme les deux pôles de l’activité hunaine, le sujet d’un examen particulièrement riche.

A la veille de proclamer leur indépendance et de for-

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mer, sous le nom « d’États-Unis d’Amérique », une confédération qui devait marquer sa place dans l’ordre politiquejmoderne, les colonies anglaises du nouveau continent étaient peuplées d’environ 4 millions d’habitants. On sait qu’en moins d’un demi-siècle, ce chiffre sera plus que sextuple. C est ainsi que les statistiques les plus récentes

portent la population entière de l’Union à près de 40 millions d’âmes.

C’est à l’expansion du travail qu’est particulièrement dû cet accroissement jusque-là sans exemple dans des contiees dont une administration métropolitaine, gouvernant a distance, paralysait l’activité. — Que pourrait le sol le plus fertile là où l’homme est sans cesse aux prises avec

les exigences d une législation qui n’est pas faite pour lui?

Aussi, le jour où cette population peut se soustraire au gouvernement de la Grande-Bretagne, elle reprend avec de nouvelles forces une vie nouvelle. L’émigration européenne, notamment, l’enrichit loin de lui être à charge. Cette immigration va dès lors grossissant, tant chacun se sent attiré par le spectacle de ce qui se passe par delà 1 Atlantique. Ce n’est pas autrement que les États-Unis devenaient dans une période relativement courte un peuple

avec lequel 1 empire britannique devra désormais compter.

\ oilà ce que faisait, dans ces régions lointaines, le tiavail rendu plus facile qu’ailleurs, partout plus accessible, outre qu’il sera mieux rémunéré qu’en aucun lieu du monde. C’est ce .que fera voir l’histoire d’un produit qui est devenu pour l’industrie autant que pour le sol américain , la source d’immenses richesses en moins de soixante ans. — Il s’agit, on l’a déjà compris, du coton, article qui tient une large place dans le commerce extérieur de l’Union américaine.

COURS d’économie industrielle.

A certaines heures, la valeur de ce produit entre pour moitié dans le chiffre de ses exportations. C’est ainsi qu’en 1858 il sortait, des ports de l’Union, plus de deux millions et demi de balles d’un poids moyen de 180 kilogrammes. Gela représente alors quelque chose comme 800 millions de francs. Si l’on fait acception de ce que reclame la consommation intérieure, on est aussitôt en présence d’un produit agricole représentant plus d’un

milliard, valeur plus que quadruplée par l’industrie manufacturière. ,

Ce même produit donne lieu à d’importants salaires puis(fu il occupe dans le monde entier plus de trois millions d’ouvriers. C’est ainsi que la seule ville de Manchester acquittait, il y a de cela plus de dix ans, une paie annuelle n’allant pas à moins de 300 millions de francs. Si 1 on songe enfin que la culture du coton nécessite, ans 1 Inde ou ailleurs, l’emploi de quatre millions de travailleurs, on comprendra de quelle ressource est pour

le Aouveau monde l’exploitation d’un jiroduit dont l’usage est si répandu (t).

De tels résultats n’ont pas été obtenus du premier coup

et surtout sans^ peine. Ce serait une erreur que de croire

qu il aura suffi d’un sol fertile , d’un climat favorable à

el ou tel produit pour imprimer à la richesse agricole de

nion un semblable essor. Ici plus qu’ailleurs peut-être

le génie de l’homme , son ardeur au travail ont presque tout fait. ^

Il y a moins d’un siècle, le cultivateur n’accueillait qu avec indifférence et « dédain » les encouragements les conseils dont la culture du coton était l’objet. La répugnance est ici presque générale ; c’est ce dont fit bien des

saîl-iient antérieurs à la guerre de sécession. Ils ne

même (1876). moment

fois l’expérience le Congrès américain. De là vient qu’aux approches de 1775, la production n’excèdera pas 8 balles, pesant ensemble 1,600 kilogrammes. Cela représentait par balle un prix moyen de 4 livres sterling. Plus lard, en 1784, on arrivait a 71 balles. Mais le chiffre de cette production excite une surprise telle que les déclarations en douane, à Liverpool, soulèveront de sérieuses difficultés. Les certificats d’origine sont tenus pour suspects et la marchandise est, en conséquence, saisie.

^ Nul ne veut croire qu’il ait pu sortir des ports de l’Union « une aussi grande quantité de coton. » Ceci est de Ihistoiie. Cependant, a quelque temps de là, les chiffres fournis par la statistique seront autrement éloquents.

En 1800, c est-a-dire a seize ans de distance du singulier conflit qui s’était élevé à Liverpool, les 71 balles de 1784 se changeaient, pour l’exportation seule, en 45,000 balles. Voici, au surplus, la marche que suit cette progression ascendante :

45,000 balles.

La cause du développement que prenait, en si peu de temps, cette production, est facile à comprendre.

^ Cela ne tient^ pas évidemment à ce que la population s est, dans le même temps, notablement accrue. Ce fait y a contl ibue, sans doute, mais il ne suffit pas à expliquer un SI prodigieux accroissement de richesse. Si la population, en effet, est plus que septuplée, il faut bien remarquer d autre part, que le chiffre du produit exporté est devenu soixante mille fois plus fort qu’il n’était en 1784. De là des

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centaines de millions, là où il n’était question d’abord que de quelques milliers de francs comme valeur marchande.

Les machines se substituant partout au travail à la main, telle est la principale, cause d’un accroissement aussi constant qu’il est rapide.

Si l’on remonte aux années qui ont précédé 1793, époque où l’égrenage du coton pour le dégager de sa capsule se faisait à la main , on voit que l’Amérique produit à peino assez de cette matière textile pour son usage. Mais à cette date , la machine à égrener remplace avec tant d’avantage le procédé ancien, qu’il en résulte presqu’aussitot une notable extension de culture. C’est ainsi que l’Américain Whitney, inventeur du Saw-gin, — machine à scie, — opérait dans le traitement du coton une immense révolution. On en jugera par le détail ci-après :

En 1791, l’Amérique se trouve avoir livré à l’exportation 189,000 livres de coton. Moins de quatre ans après, c’està-dire en 1795, la culture permet d’exporter six millions de livres. Voilà ce qui avait lieu au lendemain, en quelque sorte, de l’invention de Whitney, qui facilita outre mesure l’opération jusque-là si lente de l’égrenage. L’introduction de ce procédé expéditif, en stimulant la culture , qui put débiter plus qu’auparavant , fait naturellement baisser le prix de la matière première. Là où le coton brut avait valu 12 fr. le kilogr., prix que l’on relève au début de ce siècle, l’emploi de ce mécanisme aura amené dans la culture un tel développement, que le prix de cette même matière première baissait en assez peu de temps de plus de moitié.

Comme tout se tient dans l’Industrie, l’égrenage à la main n’avait permis d’abord au filage et au tissage que d’opérer sur des quantités minimes. Un seul navire, par exemple, sufüsait à l’expédition du coton produit par l’Amérique. Mais le jour où la machine à égrener fait son

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apparition, comme la culture a pris plus d’étendue, le Spinning-Jenny, ou métier à filer, inventé par Hargraves, en 1767, opère sur une masse de produits chaque jour plus grande. Cette mrchine permettait de mener huit fils de front. Mais ce mécanisme, perfectionné bientôt après par Arkwright et Crompton , semble encore .laisser à la production trop de marge.

En vain le Mule-Jenny a porté de 200 à 1,000 le nombre des broches mises en mouvement; en vain l’on pourra faire ainsi dans un temps donné l’ouvrage de 800 fileuses à la main. Pour répondre à la masse de produits toujours croissants que fournit la culture sous l’action d’un facile égrenage, il faut que le Self-acting, ou métier automate « qui se renvide de lui-même, » marque un nouveau progrès. Il suffira, par exemple ici, de 3 ouvriers pour faire l’ouvrage de 500 fileuses.

Voilà comment l’égrenage perfectionné ouvrait à la production du coton et dès lors à son emploi, un champ toujours plus vaste. Ce n’est pas seulement, en effet, le filage qui fit, dans ce système, de nouveaux et inévitables progrès; c’est le tissage, c’est la broderie qui se perfectionnent pour répondre à la demande d’une matière première toujours plus abondante.

Le métier à tisser ne triomphe d’ailleurs qu’après de nombreux tâtonnements des obstacles que rencontre l’inventeur. Cet ingénieux appareil, dû au génie de l’anglais Cartwright, cause sa ruine. C’est le sort trop ordinaire de ceux qui se vouent à quelque utile recherche. Le Parlement, pour le dédommager autant que pour récompenser 1 inventeur, lui allouait plus tard une somme de 10,000 livres, soit 250,000 fr. de notre monnaie.

L’effet de ces perfectionnements apportés à l’outillage ,d une seule industrie sera d’élever à près de cinq milliards en moins de soixante ans la valeur des articles cnscm

fl

if

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més dans le monde entier. Jusque là, l’on n’avait pas excédé vingt-cinq millions de francs (1).

Dans ce système, la ville de Manchester devient un centre manufacturier de premier ordre. Sa population, qui n’allail pas à plus de 20,000 âmes vers la moitié du xviii* siècle, dépasse aujourd’hui 500,000 âmes. Inutile d’ajouter que c’est la condition ouvrière qui en fait le fonds. On put voir dans une seule salle 800 métiers battant à la fois. Pour donner quelque idée de l’activité que déploie cette ville de fabrique , il suffit d’un détail. La masse d’étolfes tissées dans un jour et mises bout à bout formaient, il y a dix ans, quelque choses comme 13,000 kilomètres. C’est plus que l’étendue du diamètre de la Terre. On sait quel est dans cette métropole de l’industrie cotonnière le chiffre des salaires annuels à la môme époque. Ils constituent le prix de la main-d’œuvre pour des manufacturés valant 1,100 millions.

Voilà ce qui se passe pour le traitement du coton dans la ville même où Gobden devra déployer un jour tant de génie et d’activité. Mais la Grande-Bretagne ne devait pas seule tirer ainsi parti du précieux textile que l’Amérique fournit avec tant d’abondance. La France et la Suisse la suivront de près.

C’est ainsi qu’en Alsace l’outillage (jui va se perfectionnant opère dans le même temps des prodiges. La perte de cette province doit être pour l’industrie, nationale, qui s’instruisait à cette école, l’objet de constants regrets. Nulle part le goût qui distingue certains manufacturés ne trouva de plus sûrs interprètes. L’x\lsace plus que tout autre centre industriel, joignit l’élégance à la bonté des produits. C’est elle qui possède, au plus haut degré, le

(1) Voir à cet égard , entre autres documents statistiques , le rapport fait à rinstîtut, par M. Reybaud, et publié en 1862.

génie de l’invention. « C’étaient nos maîtres, » a dit, naguère, un grand manufacturier du Nord. En s’isolant de cet atelier modèle, la France industrielle ne s’est pas seulement appauvrie ; elle a perdu «a couronne.

C est là que le banc de 240 broches put livrer au bout e peu de temps, au lieu de 2 kilogrammes d’un fil de chaîne des numéros 28 à 30, comme en 1813, plus du

chiftre. Et le progrès ne devait pas s’arrêter là. Ailleurs le nombre de tours qu’exécute un mécanisme augmente en proportion. II est porté, par exemple, à 6,000

par minute. C’est là surtout que le Self-àctingAui déployer toute sa puissance.

A\^iU l’adoption de cet appareil, et pour ramener le

chariot a son point de départ, l’ouvrier devait le repousser

a aide des roues placées au centre du métier. Dans le

nouveau système il n’en est plus ainsi. Le va-et-vient est « automatique. »

La force qui fit avancer l’instrument de torsion en

« étirant » le fil, ramène l’appareil en arrière, outre que

dans le meme temps, le fil s’embobine.» Ce qu’il v a

surtout ICI de remarquable, c’est la parfaite sensibilité

d une machine dont le poids équivaut à plusieurs milliers

de kilogi-amtnes. Que l’un des fils vienne à se rompre, le

banc s arrête immédiatement; il reste immobile jusqu’à ce

que 1 enfan qui surveille ce pesant mécanisme ait rattaché ce meme fil.

Mais pendant que le filage se perfectionne, que le tissage ecanique s améliore au point de donner, non plus 90 batements par minute « avec temps d’arrêt » mais 180 et 240 battements « sans temps d’arrêt, » l’œuvre si délicate du peignage est visiblement en retard. De cette préparation epen la, cependant, en grande partie, comme pour egrenage, 1 essor considérable de la fabrique.

C’est alors qu’un enfant de l’Alsace, Heilmann, fait faire

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ici un pas décisifà l’industrie manufacturière. La peigneuse n’est pas seulement l’œuvre du génie dans l’art mécanique au point de vue de la difficulté vaincue, c’est un appareil de la plus rare élégance. On aura une idée du mérite de l’invention par ce simple détail. Le mécanisme de Josué Heilmann ne débarrasse pas seulement le coton de ces parties défectueuses, qui constituent dans l’industrie cotonnière « les déchets ; » il opère un départ, ou mieux un triage dans la matière textile, qui fait que les soies longues et courtes ne seront plus mêlées, confondues. La filature opère dès lors sur « les sortes » avec d’incalculables avantages. C’est le cardage porté à son plus haut degré de perfection.

Le nom de Josué Heilmann, inventeur aussi dévoué à l’art industriel qu’il était plein d’abnégation, devra prendre place , par suite , à côté des noms de Whitney et de Jacquart.

C’est en vain qu’un grand manufacturier proposait en 1843 un prix de 10,000 fr, pour arriver à remplacer par quelqu’ingénieux mécanisme le battage et le peignage à la main. Le problème semble insoluble. Heilmann répond presque seul à cet appel. Il consacrera à cet objet les cinq dernières années de sa vie. Ancien ingénieur, Heilmann avait négligé sa propre industrie. Il meurt à la peine, car la valeur de son procédé, d’abord méconnue, n’aura pu recevoir de la pratique la sanction qui rend seule les œuvres durables et qui les fait vivre.

Mais l’Angleterre saura s’approprier dans le peignage de la laine, l’idée d’Heilmann. C’est alors seulement qu’on songera à en faire bénéticier l’industrie cotonnière. — La même déception attendait l’inventeur de l’hélice, Sauvage, qui put voir à travers les barreaux de la prison où il était détenu pour dettes, un bâtiment étranger utiliser le mer-

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veil’ .iux propulseur dont la découverte avait dévoré son temps et son épargne !

Il faut dire h l’honneur du peuple Britannique, au temps où nous sommes, que celui qui avait cru pouvoir «greffer» sur le procédé d’Heilmanii une 'patente, s’en vit refuser les bénéfices par un jury anglais. Le brevet légué à ses héritiers par le vaillant enfant de l’Alsace est sorti vainqueur du débat qui s’engageait dans la Grande-Bretagne sur ce point.

Le résultat des perfectionnements introduits dans le traitement du coton, qui subit dès lors une foule de transformations, est facile à comprendre. Comme la matière première spéciale â chaque branche d’industrie abonde davantage, son prix baisse. Il se passe pour le fil, celte matière première du tissage, ce qu’on a pu remarquer, pour le coton brut le jour où l’égrenage à la main faisait place à l’égrenage mécanique. De là, dans chaque sphère, peignage, filature, tissage, impressions sur étoffes, lingerie et vêlement, des manufacturés en plus grande quantité et qui baissent de prix.

Dans ce système, le mètre d’indienne tombe en peu de temps de 6 et 7 francs à 1 fr. et 60 cent. Plus loin, c’est le « tulle bobin » qui, après avoir coûté en 1815, 55 francs le mètre, se vend couramment 50 et 35 cent. La production, en devenant accessible à la masse des consommateurs, débite par cela même en bien plus grande quantité qu’auparavant ses divers articles. — Puis l’effet devient cause, et le consommateur qui stimule à son tour le producteur, fait que celui-ci produit tous les jours davantage.

On pourrait comparer « la Production » et « la Consommation » qui lui fait face à deux roues d’engrenage auxquelles « le Besoin, » avec la possibilité d’y satisfaire, fera décrire des tours de plus en plus nombreux.

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Voilà comment la Production et la Consommation ne sauraient être séparées. L’une est le but où chacun tend, l’autre est l’agent suprême, le moyen.

« On ne produit que parce que d’autre part l’on consomme, et toute va au-devant d’une prévue,

attendue, espérée, nous est-il arrivé un jour de remarquer. Pas de Consommation possible chez le grand nombre ? fabrication, Production restreintes (1). »

Cela semble vulgaire, autant dire banal. Cependant, que de fois cette vérité n’est-elle pas méconnue. L’Impôt qui pèse démesurément sur celui qui produit et travaille;

I entrepreneur qui n’a pas bien calculé jusqu’où vont certains besoins pour restreindre sa production en conséquence, autant de démentis à l’adresse du principe qui fait dépendre de l’écoulement des produits l’essor plus ou moins grand de la Production et réciproquement.

Des produits en plus grande quantité qu’auparavant; — la baisse des prix, et comme dernière conséquence des consommations plus larges, tel fut le résultat, dans l’industrie cotonnière, de l'emploi d’un bon outillage, venant remplacer le travail à la main. Chose remarquable : ici se produit un phénomène qu’on pourrait dire « antinomique,» tant il semble opérer en sens inverse de ce qu’on eut pu prévoir.

Pendant que les produits baissent do prix ensuite de l’abondance qui résuUe de la facilité avec laquelle on les obtient, voilà qu’à côté de là cette autre marchandise qui s’appelle « la main-d’œuvre » hausse incessamment de prix. Loin de voir, par l’intervention des machines, le taux général des salaires fléchir, leur niveau s’élève ; il atteint des hauteurs jusque-là inconnues.

Non-seulement les machines, en se substituant à de

(1) Voir Le Sol et la Haute Banque , ou les Tntèvêts de la classe moyenne, — Paul Coq, 1850. — Guillaumin et C‘®, éditeurs.

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nombreux ouvriers , n’auront point déprimé le taux de la main-d’œuvre, mais si elle soutfi-e soudain d’un chômage inévitable, ce mal sera passager et l’on reconnaît bientôt que la condition générale du salariat s’est sensiblement améliorée. Il ne faut, pour s’en convaincre, que comparer l’époque actuelle avec celles qui l’ont précédée.

Si l’on remonte un peu en arrière, voici ce qui a lieu. Dans la filature, par exemple, le salaire de l’ouvrier ressortira a 1 tr. 50, !2 fr. au plus, tandis qu’une tîleuse gagnait à côté de là 30 à 40 c. — Aujourd’hui , ce même ouvrier est payé sur le pied de 3 fr. 50; sa journée ressort parfois à 4 et 5 francs. Pour l’ouvrière, elle gagne, en moyenne, 1 franc, sinon davantage. En Angleterre, il est tel bon ouvrier fileur qui, au lieu de 5 à 6 schellings par jour, réalise un salaire qui porte à 60 francs la paye d’une semaine. Dans ce pays, non-seulement la semaine compte un jour de moins qu’ailleurs, par suite de l’observation rigoureuse du dimanche,' ce qui met la journée à 10 fr. , mais cette journée comprend dix heures de travail au lieu de douze, comme auparavant.

Dans ce système, l’ouvrier pourra consommer des produits , jusque-là pour lui hors de portée. Il est mieux vêtu, mieux nourri qu’il y a cinquante ans ; il se procure des jouissances autrefois exclusivement réservées aux classes supérieures.

La part de l’Épargne n’est pas sensiblement augmentée, mais le bien-être est infiniment plus développé.

, Sans remonter jusqu’au quinzième siècle, où la soie, la toile, le drap ressortant à 150 fr., 100 fr., 55 fr. l’aune, ces manufacturés ne pouvaient être achetés par l’homme qui vit du travail de ses mains, il est manifeste qu’à cet égard les choses sont bien changées. D’une part , en eftet , les produits ont baissé notablement de prix, tandis que l’on-

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vrier est mieux payé qu’auparavant (1). De là un double mouvement en sens inverse , qui , activant la Consommation, agit par cela même sur la Production.

C’est ainsi que s’explique ce fait en apparence contradictoire de la hausse notable des salaires à une époque où l’intervention des machines dut, ce semble, les déprimer, puisqu’on supprimait tout à coup de nombreux ouvriers. Mais ces mêmes machines, en mettant, par une grande baisse de prix, certains produits à portée de nouveaux et plus nombreux acheteurs, rendent plus nécessaire qu’auparavant, par cela même, le concours de la main-d’œuvre à d’autres points de vue. Cela suffit pour combler, et au delà, les lacunes qui se sont dès l’abord produites.

C’est un simple déplacement qui s’opère dans la région du Travail, dont les facteurs sont plus que jamais nécessaires. D’où, la condition meilleure du salarié.

Ici cependant se présentent des observations dont il n’est pas permis de méconnaître la gravité.

D’une part, c’est quelque chose d’infiniment douloureux pour l’ouvrier que le brusque licenciement qui résulte, dans la région du travail, de l’emploi d’un agent mécanique plus expéditif. C’est ainsi que l’application de la vapeur aux arts industriels fit chômer presque instantanément des légions d’ouvriers. Sans doute il ne s’agit là, le" plus souvent, que d’un déplacement de main-d’œuvre. Les

(]) Durant le xv® siècle, lors des funérailles de Charles VII, Ton dut envelopper d'une chemise de soie le corps du roi défunt. L'aune de cette soie , appelée longtemps florence, du nom de la ville d’où elle était tirée , revint à 4 livres 6 deniers , soit , poids pour poids , 2u fr. de notre monnaie. U en fallait quatre aunes , Charles VII étant d'assez haute taille. Si l'on lient compte , en outre , selon la théorie de Leber, . ')[

de ce que cet écriv'ain appelle « la puissance de l'argent » , ou le pouvoir d'acheter bt

de 1 argent, suivant le temps , cela monterait à 150 francs. Avec quelque réserve que w

doive être accueillie une théorie qui ne permet pas , autant qu’on pourrait croire , de fl

généraliser, il est évident qu'à celte époque la soie constituait une de ces dépenses II

réservées pour les princes et auxquelles les particuliers ne pouvaient atteindre. ^

produits, baissant de prix, seront plus demandés, et comme ils entreront chaque jour davantage dans la consommation, il y faudra, comme auxiliaires, des travailleurs en plus grand nombre. C’est ainsi, par exemple, que la machine à égrener de Whitney, si elle laissait sans ouvrage les femmes, les enfants, dont l’égrenage « à la main » avait été jusque là l’unique occupation, permit de reverser, si l’on peut ainsi parler, sur la culture, qui prenait aussitôt plus d’extension, cet excédant de main-d’œuvre. Le taux des salaires montera enfin, ce qui prouve que l’ancien personnel voué à l’égrenage fut plutôt insuffisant qu’il n’excédait les nouveaux besoins auxquels on avait affaire.

Mais « en attendant » que le champ du travail s’élargisse dans tel ou tel sens ; « en attendant » que l’ouvrier chassé d’ici puisse s’établir « sur un autre point; » qu’il se soit procuré « un nouveau chantier; » que le pressier, dans une imprimerie où l’on a tout à coup remplacé la presse à main par la presse mue à la vapeur, puisse substituer à une tâche purement mécanique un travail tout aussi facile et exempt d’apprentissage, — entre temps, il faut vivre, se suffire, pourvoir aux besoins d’une famille qui vit au jour le jour?.. L’épargne est nulle; le crédit fort court, sinon nul ; et pour tout dire, le besoin de vivre est de ces choses « qui n’attendent pas?... »

Élargissons la thèse, suivant qu’il est naturel et convenable dans un temps où la loi du travail est celle du plus grand nombre. Qu’on voie ce qui a lieu par suite de toute suppression ou retrait d’emploi dans une administration publique ou privée. Quels embarras n’éprouve pas la famille le jour où son existence est ainsi tout à coup remise en question ?

L’objection que soulève un brusque déplacement « de main-d’œuvre » est donc sérieuse’, outre que la solution

de ces difficultés n’est rien moins (lue prochaine. S’il ré-

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suite de l’action d’un mécanisme plus parfait une somme de richesse qui profite à ceux-là meme qu’on dirait devoir le plus souffrir de leur application, l’on ne saurait nier que cet avantage soit chèrement acheté pour un plus ou moins grand nombre, parce qui constitue ici pour quelque temps comme « une expropriation du travail, »

Le bien de la masse ne doit pas faire illusion sur ce qu’ont de pénible d’aussi fréquents retours infligés à « la inain-d œuvre, » sans parler des variations de prix qui rendent précaire par ailleurs la condition de l’ouvrier. Il y a là un mal fait pour attirer l’attention de ceux qu’intéressent a la fois les développements de l’industrie et le sort des nombreux travailleurs qui constituent sa principale force.

L’on ne peut, ^d’ailleurs , se dissimuler que si la condition du salarié s’est notablement améliorée, par cela meme que des objets jusque-là hors de portée devinrent accessibles au plus grand nombre, ces avantages sont en grande partie neutralisés par le haut prix qu’ont atteint, d’autre part, des produits qui, comme la viande et le vin, forment le fonds de la subsistance générale. On vit mieux, — ce qui est la condition, du reste, générale, — mais on paie infiniment plus cher une foule de choses qui sont devenues l’accessoire obligé de l’existence même?

C est ainsi (|u au sein de l’Atelier, le moindre chômage suffira pour créer un déficit qui se traduit plus tard en un lourd et long ariâéré. Le plus souvent, la famille en s’aidant de l’entance à laquelle on demandera bien avant le temps un supplément de paye, ne réussit que difficilement à tenir ce petit budget en équilibre. La gêne est donc ici fatalement le lot trop commun de la condition ouvrière.

1) où naturellement la marge de l’Épargne des plus restieinles, suivant (ju’il a ete observé. C’est ce que l’auteur du Rapport a 1 Institut déjà cité, sur la condition des ou-

viieis appartenant à 1 industrie cotonnière, établit par des chiffres qui défient toute controverse (1).

L action des machines fut donc aussi puissante, dans cette partie de l’atelier industriel, qu’elle alla s’élargissant. Mais cela n’aurait pas suffi pour imprimer à la Production agissant sur de nombreux consommateurs , l’essor consideiable dont on est frappe. Tout près de cet immense outillage ([ui va se perfectionnant, se dressait dans le meme temps le Crédit avec la force qui s’y attache. Ce fut dès lors, outre qu’on produisait et qu’on achetait davantage, l occasion de plus nombreuses demandes d’où un maiche prenant chaque jour plus d’extension.

Par le Crédit qui remplace pour un temps la Monnaie, les produits et les services passent plus aisément de main en main ; le jeu des machines déploie par suite plus d’activité, et tout ce qui abonde répond par des prix plus abordables à des masses de consommations toujours nouvelles.

C est une chaîne. Voilà le spectacle, ou mieux l’enseignement que nous donne l’Amérique à propos d’une industrie longtemps dédaignée.

Le lien qui rattache la Production à la Consommation ainsi entrevu, le moment est venu d’étudier les lois qui président à ce double phénomène.

R^ybaud montre , par une suite de tableaux , que le déficit varie fréquemment de 3 à 17 fr. 23 c. par mois. Lorsque la famille

n pas en perte , comme l’ouvrier fileur ou teinturier de Mulhouse , ou le simple

iarde's ni de 8 à 17 fr. par mois , ce qui constitue un

gain des plus modiques.

i)EUXIÊ3IE PARTIE

LA PRODUCTION ET SES LOIS Conditions générales et organiques du Travail

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