IX* INSTRUCTION
CONDITIONS ORGANIQUES DE LA PRODUCTION
§ I®*". — Choix et siège de l’Industrie.
Ce qui caractérise ces conditions de travail et qui les distingue des lois générales. — Gomment de leur observation dépend, le plus souvent, le succès d’une entreprise.
Pouvoir opérer , en toute liberté , dans l’affaire dont on a fait choix; ne se sentir arreté , ni par l’interdit jeté sur l’emploi des méthodes, de l’outillage, ni par les obstacles qu’oppose à l’activité personnelle une réglementation qui semble n’avoir d’autre but que de protéger le très-petit nombre et de lui profiter; — choisir, enfin, « librement , » avec le genre de travail , les moyens que chacun croit le plus propres à ce qu’il a en vue , c’est beaucoup sans doute. Mais on peut déjà voir que cela ne saurait suffire. Rien qu’aux difficultés que soulève et que rencontre dans l’application la Loi si complexe de l’Offre et de la Demande , il est aisé de comprendre que la Liberté du travail ne saurait sè passer de la connaissance de certains principes.
C’est ainsi qu’il existe , en dehors et au-dessous des lois générales qu’on vient d’analyser , des conditions d’aménagement et d’activité d’où dépend , suivant qu’elles sont
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bien ou mal observées, la fortune avec le bien-être de tout ce qui produit et travaille. Ces lois sont de leur nature « organiques , » en ce sens qu’elles président à l’œuvre de la Production, Moyens et But.
L’on entend souvent dire dans le monde des affaires : « cet homme n’a pas de chance ; rien ne lui réussit. » Et pourtant chacun s’accorde à reconnaître que celui qui donne lieu à cette observation déploie dans tout ce qu’il fait ou entreprend la plus louable activité.
Le chapitre des accidents est assurément fort long outre qu’ils sont aussi divers qu’imprévus. A ce point de vue , l’on ne peut nier que les circonstances décident bien souvent du lot plus ou moins riche de chacun. Il est incontestable, enfin, et cela résulte de plus d’une observation à toutes les époques, n’importe le lieu, cpie le malheur est l’hute presqu’habituel de certaines demeures, tandis qu’il semble s’arrêter au seuil de quelques autres en petit nombre. Mais le sort de chacun est bien plus fait qu’on ne saurait le croire à l’image du caractère et de certaines qualités maîtresses ou de ce qui l’emporte en sens opposé. L’économie, l’ordre, la retenue qui président généralement à la conduite d’un individu ; la négligence et l’emportement dont ses actes sont au contraire fréquemment empreints ; l’emploi bien ou mal réglé du temps et des forces ont la plus grande part à l’insuccès
des uns et à la réussite à peu près constante de quelques autres.
Si vous recherchez comment il arrive que celui-ci ne soit jamais à court d’ouvrage, tandis (jue le voisin est trop rarement employé et manque de travail ; si vous étudiez la situation de tel industriel satisfait de son sort, pendant qu’à queh[ues pas de là, le même genre d’opération n’aboutit qu’a une gêne constante qui fait pressentir un inévitable désastre, vous verrez que la différencelient surtout
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à CO qu’on respecte ici sans cesse des règles dont ailleurs on crut pouvoir beaucoui) trop s’alfi'ancliir.
Ces lois, il faut donc les connaître pour pouvoir les appliquer de façon à réduire la marge de ce (lu’on nomme improprement « la mauvaise chance. » .\ssez d’obstacles devront être surmontés, assez de rivalités rendront la lutte difficile et le succès incertain, sans qu’on ajoute volontairement aux obstructions et aux embarras par une coupable négligence ou faute d’avoir sagement mesuré
les forces , les moyens dont on dispose à l’objet qu’on a en vue.
« Mes chers amis et bons voisins , est-il dit dans cette Science du, Bonhomme RicharcT{\\\\ est l’école de la vie, il est certain que les impôts sont très-lourds; cependant si nous n’avions à payer que ceux du gouvernement , nous pourrions y faire face plus aisément. Mais nous en avons une quantité d’autres bien plus onéreux. Par exemple,
1 Impôt de notre paresse nous cofite le double de la taxe ; notre orgueil le triple, et notre folie le quadruple. »
« Consultez votre bourse avant votre fantaisie, » a dit encore l^ranklin, et c’est de quoi doit se pénétrer, avant d’aborder une profession, celui qui veut se mettre en garde contre plus d’un mécompte. En ce sens, l’on peut dire que le Choix et le Siège de la profession sont de la plus haute importance. De ce choix plus ou moins judicieux dépend l’avenir de la famille.
Qu’importe que l’entreprise dont on s’occupe ait donné dans d’autres mains les meilleurs résultats, si l’on s’est fait illusion sur sa capacité au point de manquer des qualités premières requises? où d’autre;? réussirent, l’on devra fatalement échouer.
Supposé, d’autre part, que l’intelligence préside à la conduite d’une exploitation agricole ou autre. Les rôles sont bien distribués, l’outillage est riche et sur un
l*-® partie. — LA PRODUCTION ET SES LOIS. 1-49
excellent pied. Mais il ai-rive (pie l’entrepreneur a mal choisi le siège de son industrie. La concurrence , les difficultés sont telles qu’il est trop évident que la place manque. L’heure de la retraite, c’est-à-dire des liquidations forcées aura sonné, (pi’on s’aperçoit trop tard que ^ tout ce qui fut dépensé d’efforts, de capitaux, d’intelligence a etc dépense , hasardé en pure perte.
Ce premier aspect des choses tient une telle place dans la vie, que c est la-dessus que doit en premier lieu se fixer 1 attention dès qu’il s’agit d’entreprendre. Et ici, il n’y a pas a distinguer dans l'industrie de meme ((u’aillcurs. Tout art, tout état auquel on est peu ou point «propre» engendre mécomptes et regrets tardifs. Conseillé par des indilïéients ou par des amis sans expérience, le jeune homme aborde une carrière où tout semble lui sourire. Puis, lors((u’il veut revenir sur ses pas, il n’est plus temps.
Et II est-ce point pour avoir cédé sans réflexion à l’idée du moment; pour n’avoir pas cherché à bien reconnaître sa voie et ce que réclame une profession ; n’est-ce pas enfin, parce ({ue la famille, dans une pensée d’orgueil, aiiia caressé certains plans, que les diverses professions abondent en malencontreux essais?
C est pour n’avoir pas fait suffisamment état des aptitudes, des instincts si sûrs du premier âge, que les mauvais ouvriers, en tout genre, les médiocrités foisonnent Ou se serait révélé un artiste puissant, la Société se trouve imprudemment dotée d’un chef d’industrie ou d’un commerçant qui est tout à fait impropre aux affaires, outre que 1 ee du trafic lui répugne. Les biographies sont pleines des luttes (pi’est forcé de soutenir le génie des arts contre les pentes trop souvent aveugles du foyer domestiipie.
Puis, lorsqu’après de stériles efforts, beaucoup de soin et de persévérance , d’argent inutilement dépensé l’on veut changer de route, il est, répétons-le, trop tard.
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Non-seulement les plus belles années de la vie se seront dépensées en efforts infructueux, mais la confiance si nécessaire qu’on puise en soi-même est émoussée. Le courage qui entreprend, la volonté ([ui exécute aussitôt que l’esprit a conçu ne sont plus les mêmes. L’expérience a rendu défiant. L’on liésile sur le choix des moyens et de l’heure ; on Hotte entre des conseils contraires ; l’on court risque, enfin de n’arriver arien par cela même qu’on « est mal parti » c’est-à-dire qu’on fit un mauvais choix. C’est ainsi que la vie s’écoule en eftbrts tumultueux qui laissent la famille dénuée du nécessaire, sinon même sans espérance. — Car rien n’abat h^s* courages comme l’éternel spectacle que donne celui dont on attend tout et qui lutte toute la vie contre le sort contraire.
Du choix de l’industrie.
Les écueils sont ici aussi nombreux que divers outre qu’ils ne se montrent que lorsqu’il n’est plus temps de reculer.
Là, des parents usent, de la meilleure foi du monde, d’une pression mal mesurée à la délicatesse des organes de l’enfance. — Ailleurs , c’est l’enfant lui-même qui obéit instinctivement à l’envie d’entreprendre tout ce qu’il voit faire non sans succès à côté de lui. L’exemple a tant de puissance sur l’esprit de celui qui naît à la vie et qui brûle de s’essayer à son tour ! On prend pour vocation ce qui n'est qu’envie éphémère. Il y a bien de la différence , remaniue Rousseau, entre avoir du goût pour une chose et « y être pro])re. »
Mais récueil le plus ordinaire n’est point là. Le principal danger c’est « le parti-pris » des pères. C’est ainsi qu’un âge sans défense est en butte à tous les genres
d’obsession en vertu de visées systématiques ou « préconçues. » — Mon fils sera avocat, notaire, médecin, pense à part lui, cédant à l’esprit d’imitation ou mû par l’ambition à propos de l’enfant qui sait à peine lire, le bourgeois aisé, l’industriel enrichi d’hier qui croient ainsi s’élever au-dessus de leur condition. — Plus de Négoce, foin d’un trafic vulgaire , songent d’un- autre côté , le commerçant, le banquier, le riche fabricant que la carrière*de la magistrature, celle des grands emplois ou le noble et fier costume du polytechnicien ont dès longtemps séduit, ébloui.
Et voilà la génération nouvelle poussée dans des voies autres que celles où elle eut pu prospérer, se distinguer si l’on eut veillé , avec quelque attention, sur le naturel de l’enfant. C’est ainsi qu’on étouffe et qu’on supprime d’heureux germes.
Tel qui laissé à lui-même, observé, suivi de près en ces jeunes années où le goût s’éveille , eut donné au pays un grand artiste, un grand homme d’État de plus, ne fera qu’un pauvre industriel, ou s’en ira augmenter le nombre déjà considérable des avocats sans causes et des médecins sans clientèle. Le monde est plein, ou ne saurait trop le rappeler, de ces commerçants qui n’ont jamais su raisonner exactement, c’est-à-dire compter avec une situation donnée , au point de vue de l’emploi de l’Argent et de celui du Temps.
Cela tient à ce que la famille s’exagère son rôle. Tout au plus y aurait-il lieu de faire acte d’initiative dans les cas plus rares qu’on ne pense, où l’adolescent, incertain sur le choix, attend qu’on lui vienne en aide. Car le père ou celui qui en tient lieu doit être bien moins en général un guide, un initiateur, qu’une lumière. A lui de signaler avec soin les écueils , les difficultés qui bordent la route où l’enfant incline à entrer de préférence. Cet
COURS Ü ÉCONOMIE INDUSTRIELLE
âge, OH tout s’empreint et se renèle, offre bien pins de prise qu on ne le croit dès qn’on sait s’en faire écouter et suivre. L enfance observe, outre qu’elle n’oublie pas et que rien n’éctiappe à son œil curieux. - Des remarques faites a propos, sans d’ailleurs trop peser sur ce qui nappe la vue : et c’est là que la main des femmes est d’une exquise délicatesse ; - la force de l’exemple, constituent avec le temps , un fond d’idées d’où jailliront , le moment venu , des résolutions aussi simples que sûres. Ce qu’il
tant, cest que l’esprit avec l’attentioii soient-là constamment en eveil. Que cette Jeune intelligence dont aucune idee fausse, aucun préjugé ne gêne encore la marclie entrevoie la vérité, qu’elle voie clair et elle n’aura pas grand’peme à conclure, ce qui rendra inutile tout conseil outre que la pression n’est guère ici de mise.
X ce point de vue, l’exemple des pères est d’une bien autre autorité que les meilleurs discours et que certains plans, caressés longtemps à l’avance. D’où vient qu’on remarque en plus d’un endroit que l’exercice d’une profession est comme . une tradition . de famille? Qui n’a ete frappé de l’avantage qui en résulte pour tous et pour
On pourrait citer plus d’une heureuse application de
cette réglé dans la Banque, dans le Commerce proprement
dit, au Barreau, de même que dans la Médecine. C’est
ainsi que se conserve et (lue s’accroît « la force acquise »
eaucoup trop dédaignée , en France notamment. C’est
cependant ce qui fait que certains peuples l’emportent
sur d’autres et présentent, vus de loin, une singulière consistance.
De l’esprit de tradition à propos du choix d’une carrière.
Le besoin du changement fait que chez nous ce qui a contribue a la fortune du père, ce qui l’a fait ce qu’il est,
suffit rarement à tenter et satifaire l’ambition du fils. C’est un tort, outre qu’il y a là souvent un fort mauvais calcul. Le public était fait à tel ou tel nom; il était comme lié à toute une famille par cela seul qu’il avait opéré de concert depuis des années avec son chef, — et voilà ([ue cette clientèle, si péniblement formée, on y renonce. Elle devra se disperser, aller à d'autres au lieu de se grossir et de s’étendre, de continuer au fils l’expression d’une confiance dont le père a développé, fécondé les germes! Tout cela sera perdu et va s’évanouir pour profiter au premier venu. Là où vivait un médecin de tous recherché, il va surgir quelque jeune industriel qui devra acquérir
au prix de mille fautes , coûtant fort cher , l’expérience nécessaire.
A supposer que le succès couronne celte nouvelle entreprise, n’était-ce donc rien que l’exercice d’une profession où tout est connu, expérimenté de longue main et où les éléments de production sont à pied d’œuvre : le milieu bien choisi, aménagé longtemps à l’avance.
Que là où il existe plusieurs enfants obligés de prendre chacun une direction ou sa part de l’héritage industriel on obéisse à des vues autres , cela se comprend. Mais qu’en dehors de ces nécessités le fils répudie, avec l’exemple et la tradition de la famille, tous les avantages qui en découlent; qu’il dédaigne une situation «faite, » pour tenter (luehpie nouvelle aventure où tout est à faire et à bien disposer, — le siège, en même temps ([ue l’opinion , — c’est là une déviation du jugement qu’on ne s’explique pas.
Il est si facile d’habituer, de bonne heure, l’enfant à vivre d’une vie dont le chef de famille connaît le fort et le faible outre qu’elle lui procura honneur et profit.
Ici, en eftet, on iiKirche, on avance sur la terre ferme, s’il est jiermis de s’exprimer ainsi. Point d’essais infruc-
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tiieiix , vu que toutes les fautes ont été commises, que les gués ont été avec art sondés), reconnus. L’expérience des pères s’ajoute à celle des fils et leur profite. La considération s’accroît en meme temps que la notoriété devient plus grande. Cela rend les afi’aires plus faciles, d’où des succès presque certains. Temps et capitaux, rien n’est en vain expose, ce qui tient lieu « d’apprentissage « long et dispendieux outre que nécessaire.
L’état, la profession qui se perpétuent dans la famille et ({U on pourrait dire « héréditaires », impliquent en effet des succès à peu près constants par les facilités qui s’y rencontrent. L’expérience chèrement achetée, les relations, huit d un long exercice , « la notoriété » (jui va s’étendant sont au bout de ce système. S’agit-U d’un établissement industriel? Les Capitaux en quantité suffisante, le Crédit qui naît de la considération lentement aciiuise, l’Outillage et^ le matériel éprouvés autant que d’un bon choix, les Débouchés connus en meme temps qu’on est fixé sur la force et sur le nombre des concurrents, tout se réunit pour faire que 1 établissement continue à prospérer. C’estainsi qu’on arrivera en bien moins de temps à faire mieux, plus \ite, a meilleur marche qu’auparavant puisque l’on eut, siii tout nouvel etablissement, une longue avance.
Aussi , celui qui sait et comprend ce que vaut la Tradition ne néglige rien pour en assurer les fruits à sa famille. -Si c est d un médecin qu’il s’agit, le père associera de bonne heure son fils à ses travaux. Au sortir de l’école il s’est fait suivre auprès des malades. Là, le jeune homme pourra s’inspirer « de sa méthode » sinon meme de ses habitudes. Tout danger a-t-il disparu? C est cet agile et nouveau praticien qui, durant la convalescence, prendia la place du père, ce qui l’encourage, le Halte et paitant 1 attache. C’est sur « son rapport » (|ue le père pourra sans trop d’ inconvénient se régler.
De là un double avantage.
D’une part , les clients se font à ce nouveau visage. Et c’est ainsi que les services du père agissent on ne peut plus favorablement. Puis , d’un autre côté , le fils'se forme sans peine sous un tel guide aux délicatesses d’un art qui exige autant de discernement (pie de prudence.
Ailleurs , et sur un autre terrain , l’avocat honorablement connu, mettra à la tête de son cabinet le fils, jeune stagiaire, qui doit un jour hériter de sa place au barreau. — L’avoué en chargeant , à défaut de fils , son gendre de la conduite « de Tétude » comme principal clerc, assure , par cela même , la transmission facile d’un important office. — Le notaire, l’huissier, s’ils sont hommes sages, feront de même. Ils ne souffriront pas qu’on quitte, en cédant à des velléités d’ambition ou d’amour-propre , un fonds à ce point riche pour tenter , dans une autre voie, la
fortune incertaine.
L’industriel , enfin , s’étudiera à maintenir intactes au sein de la famille, de brillantes et sages traditions. Cela vaudra mieux pour ses fils que de céder au rabais pour s’en partager le prix , l’établissement paternel et d’aller encombrer de leurs personnes des carrières dites « libérales » qui ne sont ((u’une occasion de dangereux loisirs. Si l’un des fils a dirigé comme pourrait faire un bon contre-maître la fabrique; si dans le même temps ses frères ont voyagé comme Cobden, pour recueillir au dehors d’utiles observations , bien connaître certains * débouchés » tous ces jeunes hommes , le moment venu , remplaceront le père avec avantage. Ils auront puisé en effet, au contact des affaires et de la main-d’œuvre, avec le goût de leur profession, une expérience et un savoir chaque jour plus nécessaires.
Nous parlions, il n’y a qu’un instant, de « l’avance » que donne un tel système sur les professions rivales. Les
a/antages qui naissent de «l’antériorité» sont en effet fort grands. N’est-ce pas ainsi que dans les villes d’un cM-tain ordre, le fonds se transmet avec la clientèle'^ Çuand II ne résulterait de cela que la presque certitude
^ l epondre « a un besoin réel » puisque l’exploitation
S3st tait sa place, l’avance serait considérable. Par là
sont évités, au début, des frais d’installation, des tâtonne-
11 ents toujours onéreux. Le public , que la force de l’habi-
tide dirige et domine bien plus qu’on ne croit, devra se
poiter du meme cote pour peu qu’il soit bien reçu et qu’il
r)uve a cela son compte. Si le nouveau titulaire sait se
mettre en frais de ces mille petits soins qui coûtent fort
p< U, mais auxquels le client est généralement sensible
« la reprise » sera on ne peut plus facile, l.e grand écueil
ccnsiste a innover « sans nécessité. » Car c’est le lien
«de l’habitude» qui forma le faisceau de « l’achalandage - »
C€ lien rompu ou seulement relâché, la clientèle que
non ne retient plus, pourra se disperser pour ne pas re oaraitre. ^
[ci, d’ailleurs comme en toute chose , point de règle point de principe qui ne doive à l’occasion, lléchir « La Ti’idition ). ne s’impose pas plus à certains caractères, quon^ne doit céder en aveugle aux inspirations du prel mier âge ou leur faire violence au nom de la famille.
>rtes , Jean-Baptiste Say n’était rien moins que prépa e par ses travaux et ses études à la carrière de l’Industii3. La Science lavait non-seulement attiré, mais elle la mit marqué au front du sceau « des maîtres. » Toutefois, arrive à cet âge où les nécessités de la vie chassent comme [le vent fait du sable, les plus douces pensées’ Sa , voit pour le chef de famille d’autres devoirs. 11 cède ’
Il ht adieu à ses livres, elle voilà qui i»rend, comme H.tnklin, la bricole du travail pour se faire filateur. Et il
associe, à cette œuvre si nouvelle pour lui , qui? l’aîné de' ses enfants devenu ainsi son premier ouvrier.
La rédactioiLdu Courrier de Provence , de même que la première édition d’un Traité d’économie politique ne faisaient prévoir rien de semblable. Mais le père de famille
avait su faire taire son penchant pour se plier à des exigences plus hautes.
A quelques années de là , Say ayant conquis par le travail , avec la fortune l’indépendance , reviendra avec bonheui à ses chères études, objet de son premier choix et l’on pourrait presque dire de son culte.
Cette phase de la vie de Jean-Baptiste Say est, redisons-le, un enseignement, outre que cela est d’un bon exemple. Cela montre comment les circonstances changent nos devoirs , loin que l’absolu domine.
On lemarquera, enfin, que «la Tradition » résoud heureusement à l’avance une foule de difficultés. Le problème se simplifie, et dès que le siège de l’exploitation, celui de la profession qu’il s’agit d’exercer restent « les mêmes, » la question « du milieu » cesse d’en être une. Le recrutement de la main-d’œuvre et le mode de travail, dans la fabrique, sont dès lors des points qui présentent peu ou pomt d’enrbarras. Le débouché est d’avance connu en même temps que les arrivages et les expéditions trouveront dans le voisinage d’une voie navigable ou d’un chemin de fer toutes les facilités désirables. Peu ou point donc de ces tâtonnements qui coûtent si cher et au bout desquels est trop souvent la ruine pour celui qui débute.
Il est telle branche de l’industrie cotonnière où les maîtres, après avoir engagé des sommes folles, ont dû faire vendre à vil prix le matériel parce qu’ils s’étaient fait illusion sur la richesse du fonds exploitable. S’ils eussent pu voir les choses à l’œuvre , juger de près à quel point un premier titulaire avait sujet de craindre, des ca-
15S COURS d’économie industrielle.
pitalistes trop confiants auraient évité de se fourvoyer ainsi. Le jour où la vérité sera enfin connue et où la fabrique est jugée pour ce qu’elle valait, les directeurs en titre, coupables de s’être fait une grande illusion, iront chercher dans un établissement rival à utiliser, comme de simples employés , des connaissances fort peu au niveau de celles que requiert l’esprit d’entreprise.
Du Siège de la Production.
Ces retours sont fréquents dans l’industrie. Gela montre de quelle importance peut être, outre le choix de la profession, celui « du Milieu» dans lequel croit devoir se placer l’homme qui embrasse tel ou tel état.
Ici, c’est un médecin étranger à la localité et qui vient lutter inconsidérément avec des confrères ayant sur lui une double avance. Ils sont, d’une part, protégés par la notoriété qui se puise dans un long exercice, tandis que par ailleurs ils sont faits aux allures d’un public qu’il faut connaître si l’on veut s’en faire suivre. — Plus loin , c’est une épicerie nouvelle qui se fonde alors que les besoins de la localité ne comportent rien de semblable. Parmi les exploitants en pied, il en est plus d’un qui réalise de maigres profits et joint ù grand’peine , comme on dit vulgairement, « les deux bouts. » Il est vrai que le nouvel arrivant compte sur son savoir-faire , sans parler d’une merveilleuse activité. Par là, il saura triompher des habitudes et des pentes de la clientèle. Il ne réfléchit pas que ses efforts vont se tourner contre lui-même avec des rivaux (|ui n’étaient bien souvent qu’endormis.
Mais voilà (lu’on se réveille. On épie la conduite, on
observe les moindres gestes de ce redoutable concurrent; on veut, à son exemple, faire mieux, débiter à plus
ne PARTIE. — LA PRODUCTION ET SES LOIS.
bas prix qu’auparavant. Et le résultat le plus net de cette addition de fonds industriel , c’est que le nouvel exploitant s’épuise et finit par végéter sur place. — Il s’aperçoit trop tard qu’il est ici véritablement de trop. En d’autres termes « l’Offre » de certains produits et de certains services excède visiblement « la Demande. »
C’est ainsi qu’avant Père des chemins de fer, tel grand établissement de messagiste bien connu fut aux prises avec des concurrents trop téméraires. Comme il résultait de cette rivalité ardemment soutenue de part et d’autre des abaissements notables de tarifs, le public y trouva naturellement son compte. Mais cela ne dura qu’un temps. Les ressources dont dispose le plus ancien établissement, feront ([ue la lutte tourne iinalemenl à son avantage puisqu’il était ici le plus fort. Un an se s^era à peine écoulé, que la nouvelle compagnie entrant en liquidation ne recueillait que peines, (jiie dommage, d’un essai où il n’y avait place que pour un nombre déterminé d’exploitants.
On pourrait multiplier les exemples. Dans la métallurgie, de même ([ue dans l’induslrie cotonnière il est arrivé plus d’une fois de confier d’immenses capitaux à des exploitations sans avenir. Ou le minerai est rare , ou bien il est de mauvaise ([ualité, et l’argent, la dépense s’entassent pour livrer à la consommation des produits qu’elle repousse. Les frais seront à peine couverts , et l’actionnaire attend sans cesse des profits ([ui ne viennent jamais. Car il en est de l’argent comme d'un engrais.' Celui-ci ne rapporte qu’autant <[u’il est répandu sur un fonds susceptible de produire.
Dtàns le Choix d’une profession , de même que s’il s’agit de porter sur un point donné le Siège d’une activité qui s’imiiose au plus grand nombre, tout est déterminant et prend, on le voit, de l’importance. Faute d’avoir expéri-
1^0 COURS d’économie industrielle.
monté soi-même, on s’aide avec succès de « la force acquise » c’est-à-dire de l’expérience que d’autres ont amassée à grand frais et qui fera qu’en prenant leur place on continue un rôle, une fonction répondant à de certains besoins.
C’est ainsi que bien souvent l’apprenti, le simple commis prennent l’emploi du maître. « L’afiprentissage » fait contracter ces habitudes d’ordre, de ponctualité, de soin et d’égards envers l’acheteur sans les([uels il n’est point de succès , eut-on d’ailleurs les connaissances requises. — En ce sens, on peut dire de « l’Apprentissage » qu’il est la meilleure école. Car il n’est « tel maître » que celui qui était hier encore « un bon serviteur » et qui , avant de commander, là où il s’agit d’entreprendre , a su « obéir. »
X' INSTRUCTION
DES CONDITIONS ORGANIQUES DE LA PRODUCTION
(SuiJe)
§ n. — Des qualités 'professioimeHes,
Comment les conditions spéciales se distinguent des aptitudes qui caractérisent l’Entrepreneur. — Ce qui s’acquiert et ce qu’on apporte avec soi en naissant. — Qu’il faut servir le public comme il veut être servi. — Le Rajah des îles de la Sonde.
La réunion de ces qualités suppose, d’une part, les aptitudes qui distinguent « l’entrepreneur » et que réclame sa profession; de l’autre, des connaissances résultant d’un bon apprentissage. Il y a donc à considérer ici deux choses, suivant qu’on se place au point de vue tout spé-
cial de la pratique professionnelle ou selon qu’il s’agit de ce sens exact des situations , de ce coup d’œil prompt et sûr, de cette activité féconde qui constituent, comme qualités générales, le lot principal de l’industriel. C’est là ce que chacun doit apporter avec soi en naissant, car cela ne saurait s’acquérir s’il arrive qu’on manque de ce fonds indispensable. On est ou l’on n’est pas organisé pour « entreprendre. » L’intérêt aidé de l’ambition ne saurait etre un mobile suffisant. La force que cela communique est bien souvent cause qu’on se heurte contre les écueils qui bordent la route.
C’est ce qui se voit à une époque où l’essentiel n’est pas tant, ce semble, d’arriver que d’arriver vite. D’où plus d’un restera en chemin.
Voici parmi beaucoup d’autres , un homme qui excellait à être bon ménager de son temps ; mais sa retenue égale l’ardeur qu’il mettra à exécuter ce qu'il a entrepris.
C’est en déployant la plus grande activité, c’est en fabriquant lui-même son encre à imprimer, en charriant par les rues le papier dont il sut s’approvisionner à propos ; c’est, enfin, en allongeant sa journée de plusieurs heures prises sur la nuit que le jeune Franklin se plaçait, en assez peu de temps, à une grande distance de ses rivaux anciennement établis à Philadelphie. Aussi, la faveur publique encourage et soutient ses efforts. Tandis que la nouvelle imprimerie étend son achalandage, qu’elle prospère, que deviennent les autres établissements qui ont sur lui une notable avance? Ils perdent de leur valeur, ils manquent d’ouvrage et insensiblement la clientèle prend une autre route pour passer en des mains non moins habiles qu’incessamment actives.
C’est au point que l’ancien patron du jeune Franklin, celui-là même qui s’en était fait suivre au 'Congrès de Pensylvanie pour exécuter la commande d’une gravure de
'apier-monnaie, sera bientôt réduit à s’expatrier. Il touche i la faillite , tandis que sou ancien ouvrier marche d’un )as assuré à la fortune.
Il y a donc dans l’industrie comme dans toute profesiion, des conditions générales « de travail, » une façon de Remployer, d’avoir l’œil à tout, qui font qu’on a chance de ■éussir ou qu’on doit fatalement échouer. C’est beaucoup, ians doute, que d’avoir opéré par un Choix judicieux pour a profession dont le Siège sera fixé ici plutôt que là. Mais ;i l’on ne joint à ces avantages des ([ualités d’Ordre, d’Agen- ;ement, d’Économie qu’on peut dire « prépondérantes » ant elles sont décisives, l’insuccès sera au bout d’une mtreprise qui tient une place qu’elle est loin de remplir. d’aptitude, les qualités « spéciales » ne suffisent même )as si l’on n’y joint ce sens des choses qui caractérise, on e répète , l’Entrepreneur.
Voilà par exemple un marchand tailleur qui satisfait on le peut mieux sa clientèle. Ses draps, ses étoffes sont de )onne qualité, et les vêlements sont d’une excellente îoupe. Façon et matière, chacun est content de sa fourniiire. L’on peut donc dire que ce tailleur réunit toutes les puilités exigées par la profession qu’il exerce au point de me purement « spécial. » Mais ce même fournisseur est brt loin de posséder les qualités qui caractérisent
’industriel. C’est ainsi que pour le tailleur, comme parout où il s’agit d’opérer, de fabriquer « pour revendre, » 1 faut savoir « bien acheter. » Tel est le premier point, în second lieu , l’habileté consiste à acquérir et fixer une dienlèle productive , en d’autres termes, à savoir vendre ivec bénéfice.
Mais ce « bénéfice, » qui ne sait qu’il tient à une foule le causes? 11 y a là , d’une part à ménager son crédit pour Douvoir étendre au besoin la marge de ses affaires quand ( le comptant » manque. 11 ne suffit pas, d’autre part, de
se bien approvisionner du nécessaire selon le goût du jour et les exigences de la saison; mais cet approvisionnement doit être sagement mesuré à ce qui se peut confectionner et écouler dans un temps donné. C’est ainsi (^u’ailleurs, dans la filature par exemple , on peut s’entendre à bien diriger son atelier , on fabri([uera des produits qui sont irréprochables : mais cela n’empêche pas d’être, à d’autres points de vue, un négociant médiocre. C’est ce qui arrive si l’on ne sait acheter à propos les matières premières indispensables ou si l’on répond mal à l’état du marché sous le rapport « de l’Offre et de la Demande. »
L’on sait quelle extension prit sous l’influence de traités de commerce facilitant d’un pays à l’autre plus qu’auparavant les échanges , l’industrie cotonnière. C’est au point que l’outillage offrit en quelques années un développement qu’on a taxé non sans raison « d’immodéré. » C’est dans ce système que là où la fabrique comptait pour le monde entier (|ueh[ue chose, il y a de cela vingt ans, comme 32 millions de broches, ce chiffre sera porté à 53 millions. L’Angleterre seule verra doubler l’importance de son outillage en assez peu de temps. Quant à la France, on y compte, non plus -i millions, mais 7 millions de broches au moment de la dernière guerre.
Comme la population, sinon même la richesse, est fort loin de s’être développée dans la même mesure pour les divers pays producteurs, on devine ([uels seront les embarras de la fabrique.
Il est aisé de comprendre quel avantage aura dans le même temps l’industriel sachant « travailler, » sur des concurrents (lui se livrent à tous les emportements de la ■production. — L’un par exemple entre à pleines voiles dans la substitution du lissage mécanique au tissage à la main, tandis qu’un autre plus avisé s’abstient et distingue.
i COURS d’économie industrielle.
Sans doute, comme rapidité, comme régularité surtout, l’im de ces tissages l’emporte de beaucoup sur l’autre! Mais c’est encore ici affaire de pratique intelligente , c’està-dire de « spécialité. « Il est des cas où le tissage « à la main » conserve l’avantage et où seul il peut être employé. Ailleuis, le chef d un grand atelier de Normandie, prenant exemple sur ce qui a lieu au dehors, introduit la conduite « de plusieurs métiers » par le même ouvrier. Seul, il se trouve avoir résolu pour la France, un problème qui n’a pu arrêter longtemps l’Angleterre et la Suisse.
A quoi tiennent ces différences, sinon à ce que l’industriel sait mieux que d’autres le parti qui se peut tirer des choses, les conditions étant d’ailleurs les mêmes, comme capital disponible ou comme centre d’opération?
Une autre fois, alors que la filature présente, ensuite du conflit de la sécession américaine, le navrant spectacle de ses désastres, il arrivera que certains fabricants auront moins perdu que gagné. D’où vient encore cette différence? à quoi peut-elle bien tenir? simplement à ceci que sur un terrain représenté comme parliculièremeiit ingrat, faute de tarifs « protecteurs » de ce ({u’on nomme pai* un abus de mots « le travail national , » certains industriels sont
en franco, de meme qu’ailleurs, « doublés » d’un commerçant.
Ce n’est pas tout en effet que de déployer comme tisseur ou comme filateur de réelles aptitudes, assorties de soin, d’ordre intelligents. Si le fabricant s’entend peu ou point à « l’achat » ou à la « vente ; » s’il ne sait déployer tout l’art du « Négoce » pour se procurer, à des conditions lelativement avantageuses, une matière première qui dans la^filature entre par exemple, pour les trois quarts sinon même les quatre cinquièmes dans la dépense, il sera fatalement perdant a ce jeu si compliqué et si accidenté des affaires. Ceci est vrai surtout au temps où nous sommes.
ne PARTIE. — LA PRODUCTION ET SES LOIS.
IfiD
Cette vérité était particulièrement mise en relief au cours de l’enquête parlementaire de 1870 sur notre régime économique. — « Bien acheter , bien vendre , » c’est là qu’il faut toujours revenir sur le terrain de la fabrique de même qu’ailleurs.
L’idée « de Trafic » se lie si étroitement à celle « de la Production , » que cela constitue une des supériorités du fabricant britannique. La Suisse seule lui fait sous ce rapport la plus redoutable concurrence. Aussi, notre exportation de manufacturés est-elle relativement à une fort grande distance de ces deux peuples. On s’attache chez nous « à la haute nouveauté » c’est-à-dire qu’on s’adresse à « la classe aisée» au très-petit nombre. La concurrence étrangère disposa, dès lors, d’une grande marge. C’est ce qu’exprime ônergi([uement la fabrique du Royaume-Uni lorsqu’elle répète invariablement avec un sentiment d’orgueil :
« Les Français travaillent pour le petit nombre et nous pour les masses (The Frenchmen work for the few, but we fort the millions.)
C’est parce qu’il est essentiellement « négociant » que le fabricant de la Grande-Bretagne a le sentiment exact d’une situation qui le fait travailler pour le très-grand nombre. Là est invarialilement son point d’appui ; c’est ainsi qu’il en vint à approvisionner le monde entier de produits qui atteignent l’extrême limite « du bon marché. »
« La vérité est, remaniue au cours de l’eiKpiête ci-dessus rappelée un importateur qui écoule en France des draps d’aspect médiocre, dits renaUsances et en Anglais shoddy, — la vérité est qu’il n’existe pas de maison française montée pour fabriquer ces draps à bon marché si utiles à la classe ouvrière. Tous ceux qui veulent en avoir sont tenus de les acheter en Angleterre. »
Sans doute c’est beaucoup que « la qualité » en fabrique.
COURS d’économie industrielle.
L on comprend que le besoin « de faire beau » détourne
plus d un industriel dune fabrication où le détilochage,
les vieux habits, « toutes les mauvaises laines » forment
le tonds d’un tissu de drap. Mais une riche étoffe revient
« cher;^ )) ce n’est pas « la masse » qui y mettra jamais le
prix. D’où une vente fatalement restreinte « au très-petit nombre. »
Comment la fabrique anglaise aborda-t-elle avec tant de succès « cet extreme bon marché » qui fait que ses manutacturés sont partout si généralement recherchés ?
Cela tient, d une part, à l’application intelligente d’une loi oiganique dont il va etre parlé, — la Division du travail, — de l’autre, à ce que le manufacturier britannique met un soin particulier à fournir invariablement dans les memes condilions. Ce n’est pas seulement « la qualité » qui est toujours la même. Les étoffes ont une largeur qui ne change pas. L’acheteur est dès lors certain d’avoir toujours la chose dont il eut lieu d’être satisfait et qu’il désire, aussi revient-il invariablement là où il sait qu’on le servira comme il veut « être servi. »
L interet et 1 habitude, tel est le double pivot sur lequel est monté, on ne saurait trop s’en pénétrer, l’achalandage. C’est ce qui ramène incessamment la clientèle aux mêmes endroits et qui fait qu’elle prendra cha({ue jour plus d’extension. Car le client du jour s’ajoute et se superpose, comme une nouvelle couche , au client de la veille. C’est là une pratique à laquelle chez nous on ne saurait trop s’attacher. Si l’on veut, en effet, fixer sa clientèle et la voir s’augmenter, il faut fiiire que dans ses achats, non-seulement elle n éprouve pas de déception, mais qu’elle ait loujours lieu dêtre satisfaite. Un client mécontent est en queh|ue sorte un ennemi qu’on se donne dans les affaires ; sa parole et son intempérance travaillent en sens opposé de celui qui
Les Anglais ne sont pas seuls scrupuleux observateurs de cette règle. C’est ainsi que la Suisse s’inspire du même sentiment. Les industriels de ce pays sont pleins de soins, de déférence même pour la clientèle , et l’on ne les voit pas s’ériger, comme ailleurs, en directeurs du goût et des fantaisies de celui qui paye pour être « servi » comme il entend l’être. — C’est ce que prouve l’anecdote suivante, empruntée aux annales de l’Institut :
Un rajah des îles de la Sonde avait fait adresser à un fabricant Suisse la commande d’une ceinture dont il expédiait d’ailleurs le modèle. Lorsque les ouvriers virent le tissu qu’il s’agissait de reproduire, ce fut dans l’atelier un éclat de rire universel. Chacun s’accorda à trouver l’œuvre d’un goût détestable. Les couleurs les plus bizarres et les plus criardes, alternant avec des versets du Coran, en faisaient le principal ornement. IMais le fabricant, homme de sens, prit la chose autrement que ses ouvriers. 11 donna les ordres les plus précis et les plus formels pour que ce tissu fut scrupuleusement reproduit. On alla jusqu’à compter les fils; on dût varier avec le même soin, les nuances, et c’est ainsi qu’on eut bientôt une ceinture qui ne se distinguait de l’original que par la différence du neuf au vieux.
Lorsque ce manufacturé parvint dans l’île de la Sonde où il était attendu, ce fut à la cour du rajah un cri général d’admiration. Bientôt, chacun dans l’entourage du prince indien, voulut avoir un nouvel échantillon de la fabri(]ue suisse. D’où, pour le fabricant, un grand nombre d’autres commandes. C’est ainsi qu’il trouva un accroissement de clientèle et un heureux débouché pour ses produits dans l’Océanie.
Si cet industriel moins bien avisé s’était joint aux raille-
COURS D’ÉCONOMIE INDUSTRIELLE
ries de l’atelier, si ses ordres surtout avaient été moins fermes,- il est évident qu’on aurait fait subir au nouveau manufacturé plus d’une modification, s’écartant plus ou moins du modèle, pour l’accommoder au goût de l’Occident. Mais qui peut croire que ce produit eut obtenu lors de l’arrivée un égal succès. — Les goûts sont, on le sait, divers, outre qu’ils sont nombreux. C’est ce que le fabricant suisse ïfv^ait su comprendre, et l’on voit combien il eut à
se louer d’avoir ici respecté la fantaisie d’un client venu de si loin.
Il n’est pas rare de voir chez nous les industriels s’inspirer d autres principes et vouloir régenter en quelque sorte leur clientèle. Rien n’est plus dangereux. L’industrie^ étrangère suit des principes autres, suivant qu on la pu voir par l’exemple des frères Gobden , et ce
n est pas l’une des moindres causes de la faveur qu’elle obtient en général.
Telles sont les qualités qui constituent le fond des aptitudes professionnelles requises dans toutes les branches de commerce et d’industrie. C’est là, nous le lépétons , ce qui caractérise « l’Entrejireneur » et qui ne
saurait s’acquérir, meme à la suite d’une pratique plus ou moins longue.
L’on vient de voir par ce trait, emprunté à la fabrique suisse, comment l’industriel chargé d’une commande venue de loin, sut obtenir de quelques ouvriers rendus difficiles par les délicatesses de l’art et de la mode , qu’ils lissent taire ici leur propre sentiment pour déférer au désir du client. — Savoir commander, savoir obtenir d’un subordonné qu’il fasse sur l’heure et sans trop de répugnance ce qu’on exige de lui est encore une qualité précieuse dans l’industrie. \\ n’est guère que celui qui a ongtemps obéi qui, sachant bien ce qui se peut faire et jusqu où il peut aller dans ses exigences, exerec à l’oc-
ne PARTIE. — LA PRODUCTION ET SES LOIS. 169
casion un commandement facile. C’est ainsi seulement qu’on est certain d’étre bien secondé. L’ouvrier accorde sans peine au Savoir , joint à l’esprit de Mesure qui s’allie plus qu’on ne croit à la fermeté, le respect et la déférence qui leur sont dus.
Le commerçant, le fabricant enfin, doivent être doués de cet esprit inventif, plein de ressources , qui fait face à de soudains embarras. Il n’y a pas, sans cela « d’Entrepreneur. » Les conditions de l’industrie changent tout h coup la plupart du temps. N’est-ce pas ce qui ai rivait un jour pour rindiennerie, obligée de lutter contre les mélangés et pour la Broderie à la main? Les choses ne se trouvant plus aller comme auparavant et le chantier ayant cessé d’être une source ds profits, il y aura nécessité de donner au mode d’activité un autre cours. Gela a lieu parfois au moyen des transformations apportées à l’outillage.
C’est là qu’apparaît l’esprit d’initiative aidé du sens pratique et des qualités solides qui permettront, par un fonds d’épargne avec soin ménagé, de triompher des circonstances. Où l’un par ses hésitations voit le mal empirer et ne montre qu’impuissance, l’autre prenant sur-lechamp son parti , se trouve gagner de vitesse des concurrents moins capables ou qui manquent du nécessaire. — Quelques-uns cèdent inconsidérément au besoin de tout changer. Seul , lel industriel aussi ferme qu’avisé prendra conseil de ses forces pour faire avec le moins de dépense possible les changements que la situation réclame.
Céder à propos dans une juste mesure à la Nécessité, aux exigences du moment, telle est la Loi de tout ce qui trafique et entreprend.