‹ Cours d'économie industrielle à l'École Turgot [microform]; instructions graduéesChapitre 20 sur 60 · XI“ INSTRUCTION · texte numérisé non relu

XI“ INSTRUCTION

CONDITIONS ORGANIQUES DE LA PRODUCTION

( Suite )

§ III. — De la Division dn travail.

Du principe dont on part ici. — Comment l’Aiitiquilé avait une parfaite intelligence de cette Loi. — Avantages qui résultent de son application pour le producteur et pour le consommateur dont les intérêts se confondent ici comme toujours.

C’est ici le vrai type des conditions organiques ou d’agencement do la Production. Il importe, en effet, pour que la Richesse augmente que sa formation ait lieu , non-seulement avec le moins de peine et de temps possible , mais que cette formation implique des fi'ais qui doivent aller en s’amoindrissant à mesure que le travail est mieux ordonné , c’est-à-dire bien réparti. C’est ainsi , par exemple, que chacun étant borné dans la tâche qu’il remplit à ce qu’il peut faire « vite et bien, » le travailleur devra produire d’autant plus, outre qu’il fait mieux, qu’il sera familiarisé par une habitude plus ou moins longue avec le meme genre de travail et qu’il fait toujours « la meme chose. »

La quantité des produits étant ainsi plus grande, alors qu’ils sont d’ailleurs de qualité supérieure , tout le monde y gagnera, vu que l’abaissement de prix doit résulter de ce que « l’utilité » dont il s’agit abonde davantage.

Tel est le double aspect que présente l’application de la bonne division du travail dans toutes les sphères de l’activité humaine.

Il est évident, par exemple, que celui qui manipule incessamment les memes matières premières, coton ou métaux; qui manie les memes ont ilssans passer de l’un à l’autre; qui remplit invariablement la meme tâche, acquiert dans son travail , dans la fabrication de certains produits, une aisance, une sûreté de main, de coup d’œil que peut seul donner le retour constant des mêmes opérations. C’est ce qu’exprime par une sorte d’antilogie assez familière à riiomme de la main-d’œuvre tout ouvrier, lorsqu’il lui arrive de dire : « Cela me connaît. »

La Société présente du reste, à toutes les époques, dans tous les pays l’image d’une séparation des industries qu’on peut considérer comme le point de départ du travail savamment divisé. Lorsque l’état social est peu développé , l’aspect que cela prend est rudimentaire. Mais la civilisation fait insensiblement son œuvre , et les rouages vont se multipliant, ce qui fait qu’ils se meuvent avec plus de facilité et partant de promptitude. Non-seulement les rôles sont nombreux et divers : l’iin est marchand , par ’ exemple de denrées alimentaires pendant que le tailleur fait des vêtements et le menuisier des meubles ; mais il s’opère de nombreux dédoublements qui font qu’il existe là plusieurs branches. — Plus les goûts du public se diversifient, plus il devient exigeant, soit qu’il s’agisse . de ses besoins ou de ses jouissances. De là des applications toujours nouvelles et on ne peut plus variées de la Division du travail.

C’est ainsi que pour l’art médical on distingue les opérations chirurgicales de ce qui a trait à la santé générale du corps. La distinction ne s’arrête ])as là. Si la Médecine comprend des praticiens en grand nombre qui traitent de toutes les maladies indistinctement, il en est beaucoup qui font leur occupation exclusive de certaines affections. Tels sont les spécialistes voués par état au traitement de

certains organes comme ceux qui intéressent le sens de la Vue, de l’Ouïe, l’Estomac ou le Cœur.

Dans la peinture il en est de meme. Il y a le peintre d’Histoire, celui de Nature morte, le Paysagiste, sans parler des peintres de Décors et en Batiments. Tout cela répond à une plus heureuse entente ou division « du travail. »

La raison de cette loi est aisée à saisir, et cela explique comment elle fut toujours pratiquée , (pioique plus ou moins bien comprise. Lorsque dans une fabrif(ue, le même ouvrier a pour tache exclusive. « d’empointer l’épingle, » — c’est l’exemple choisi par Adam Smith , — tandis qu’un autre s’occupe uniquement « d’émoudre »

. le bout ([ui recevra la tète de cette même épingle, il est clair que chacun de ces ouvriers ira d’autant plus vite

qu’il n’est pas forcé de se détourner, de changer d’outil pour passer d’une opération à l’autre. Il n’y aura donc là ni perte de temps , ni déchet à craindre par un manque d’adresse ({ue l'habitude prévient ou dont elle triomphe aisément. De là, par des frais moindres, des produits coûtant moins cher et pouvant se débiter à bas prix, précisément parce qu’ils seront en plus grande abondance.

On ne fait bien que ce qu’on fait «toujours;» on n'opère vite et à peu de frais que là où l’on s’est rendu familier à la longue un genre donné de travail. C’est ainsi que le forgeron, le menuisier, attaquent avec d’autant plus de force et d’adresse le bois ou le fer, qu’ils ne font que cela journellement et qu’ils connaissent bien la matière sur laquelle ils opèrent, en même temps que l’espèce d’outils à employer de préférence. Si c’est la main qui agit , elle devient plus pi-ompte sans être pour cela moins sûre ; si c’est l’esprit qui est, comme dans la banque , tout entier à certains calculs, il devient plus pénétrant, outre qu’il est infiniment plus alerte. L’escompteur, par exemple , tou-

ki!

jours en défiance, aura l’œil fixé sur les garanties que présente au point de vue de la solvabilité l’otFre de tel « papier » ou effet de commerce. Il a des règles, une façon de s’enquérir dont rien ne le fera départir, car il en a plus d’une fois expérimenté à ses dépens la valeur. C’est comme un instrument qu’on voudrait manier à rebours. Car en fait de production , de même que tout ce (]ui travaille est « ouvrier, » tout n’est « qu’outillage , » — ([u’il s’agisse du cerveau ou seulement de la main.

C’est ainsi que la pratique constante du même métier, l’application aux mêmes choses conduisent par la Division du travail « au bien faire. » Ce résultat s’obtient en moins de temps , c’est-à-dire à bien moins de frais, — puisque le Temps « c’est de l’Argent », — que si Ton éparpillait sa force sur des chantiers nombreux et divers. C’est pour avoir pris ces voies différentes et souvent contraires, qu’on se heurte contre l’écueil en vain signalé par l’adage connu : « qui trop embrasse mal étreint. » La bonne division du travail consiste, en effet, à bien étreindre l’œuvre, le sujet dont on s’occupe.

Cela a été si bien compris par une sorte d’intuition générale , que l’Antiquité présente à cet égard des applications sur lesquelles la théorie a jeté les plus vives lumières. C’est ainsi que Xénophoniparle ici avec une clarté que Smith et Say ont à peine égalée. Écoutons l’historien de la vie de Cyrus, lorsqu’il raconte comment la faveur du J prince, chez les Perses, se signalait envers quelques officiers par l’envoi de certains mets qui avaient paru sur la table royale. Outre ce qu’une telle distinction avait de flatteur, l’historien fait remarquer combien la bonne préparation ajoutait au mérite de ces envois. Cet apprêt exceptionnel ne doit pas plus étonner , dit à ce propos Xénophon, qu’on ne doit être surpris « de voir les ouvrages de quelque genre que ce soit mieux travaillés dans

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les grandes villes que dans les petites. » Écoutons làdessus l’historien de Cyrus :

« Dans les petites cités, le même homme est obligé de faire des^lits, des portes, des charrues, des tables, souvent de bâtir des maisons. Il s’estime fort heureux quand il est assez employé dans ces .différents métiers pour en tirer de quoi vivre. On conçoit qu’un ouvrier qui s’occupe à tant de choses ne peut réussir en toutes également. Au contraire, dans les grandes villes où une multitude d’habitants ont les mêmes besoins, un seul métier suffit pour nourrir un artisan. Quelquefois même il n’en exerce qu une partie : tel cordonnier ne chausse que les hommes, tel autre ne chausse que les femmes. L’un gagne sa vie à coudre les souliers, l’autre à les couper. Entre les tailleurs, celui-ci coupe l’étoffe , celui-là ne fait qu’en assembler les parties. Il est impossible qu’un homme dont le travail est BORNÉ à une seule espèce d’ouvrage n'y excelle pas. — On peut en dire autant de l’Art de la cuisine. Celui qui n’a qu un seul homme pour faire son lit, arranger sa table, pétrir son pain, préparer son repas, ne doit pas être trop difficile ni trop exiger... »

11 en est tout autrement, dit en finissant Xénophon , dans les maisons « où chaque domestique n’a qu’un emploi déterminé... Il me semble que là, chaque chose doit être à son point de perfection (1). »

Quel tableau, et quelles raisons déduites! ~ Comme à propos d’histoire, le héros de la Retraite fameuse des Dlc mille fait clairement voir les avantages d’un travail • bien distribué. Ici, c’est l’ouvrier occupé à la fois de « tant de choses » qu’il ne saurait réussir en toutes « éga-

(1) On peut voir, par ces courts extraits, suivant que certain auteur contemporain en a fait 1 observation , que ce u est pas d’aujourd'hui seulement que les principes de la Science économique ont éclairé, le monde. Bien avant Turgot et Adam Smith, ses applications feront l’objet de plus d’un commentaire.

lement. » Il se détourne , il perd du temps. 11 ne pourra exceller en des tâches multiples et diverses comme s’il s’était « borné » à une seule « espèce d’ouvrage. » Plus loin, c’est le métier lui-même qui se décompose; l’ouvrier n’en fait qu'une partie. Tandis que l’un « coupe » l’étoffe , un autre « l’assemble, » un troisième la « coud » et pour avoir été ainsi abordée distinctement par des ouvriers d’aptitude differente, l’œuvre prise, dans son ensemble, aura été conduite « à son point de perfection « tout en revenant moins cher. Elle a, en effet, exigé moins de temps, c’est-à-dire une dépense en salaires moindre outre qu’elle est plus vite faite.

N’est-ce pas ainsi que cela se passe à cette heure meme, dans la confection du vêtement, de la chaussure, de la ganterie sans parler des machines?...

Le marchand de nouveautés , dont les nombreux employés ont chacun leur tâche bien déterminée; les patrons qui se distribuent les rôles, Tun surveillant à l’intérieur la caisse, les bureaux, le portefeuille, tandis qu’un autre a l’œil sur le dehors , pour savoir par où la marchandise pèche , comment elle doit répondre aux exigences de la clientèle, qu’elles ressources, enfin, offre ici la fabrique pour obtenir au meilleur marché possible les sortes et les ([ualités plus ou moins « demandées, » — tout témoigne dans l’Industrie comme dans le Commerce d’une application constante de la Division du travail. Les aptitudes que doit déployer le chef ou patron ne sont point celles qu’on attend de. l’ouvrier ou du simple commis. Tandis que l’un n’exécute que sur commande, l’autre conçoit et dirige. Doué de l’esprit d’Entreprise , il aura mesuré d’avance les difficultés que présente , soit l’achat du papier par l’escompteur, soit l’exploitation d’un fonds de commerce ou d’une fabrique de tissus. Il est Entrepreneur enfin, il achète, manipule et confectionne pour revendre.

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tandis que l’ouvrier exécute, moyennant un prix déterminé, une œuvre dont le placement ici où là , présente des difficultés tout autres. Au patron d’apprécier , suivant le rappoit qui existera entre « 1 Offre et la Demande , » les capacités, les ressources du Marché; à lui d’en connaître le fort et le faible comme écoulement possible, soit en achetant à crédit ou au comptant ; à lui enfin d’éviter que la mévente ou le fonds de magasin se trouvent réduire à rien les profits. A l’ouvrier, au commis qui n’est, au contraire, ici qu’un simple rouage, d’accomplir, sans s’occuper de ce que pourra devenir la marchandise , la tache parfois délicate sans doute , mais de tout point délimitée à lacjnelle il est comme rivé.

« L’habitude » bien dirigée, est, on ne saurait trop le redire , une force. C’est ainsi que dans la fabrication des aiguilles, des entants charges spécialement et uniquement de faire le chas ou trou par lequel passe le fil acquièrent dans cet exercice une telle dextérité qu’ils débiteront 2,000 articles par jour. Il en est dont la main est si sûre, l’œil si prompt qu’ils excellent à passer un cheveu en croix au travers d’un autre. Ce serait perdre , son temps que d’attendre de l’adulte une telle précision. La main serait bien moins agile et l’œil moins perçant.

C’est donc opéi'er suivant les lois de la bonne division du travail que de confier « à des enfants, » moyennant un moindre salaire, un travail que l’ouvrier ne ferait* ni si vite ni si bien, outre qu’il se ferait payer plus cher. C’est ainsi enfin que l’ouvrière appelée « dresseuse » parce qu’elle a pour unique soin de « redresser » d’un coup de marteau, l’aiguille au sortir de la trempe, pourra livrer dans ce système jusqu’à 4,000 aiguilles par jour. Si le meme ouvi'ier devait passer d’une opération à l’autre, se déplacer et changer d’outil il est évident qu’il arriverait difficilement à fabriquer dans sa journée quelques-

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uns de ces mêmes articles. De là une cherté qui ne permettrait pas 'de vendre aujourd’hui « au mille » à raison de 7 et 8 fr. comme en Angleterre ou même de livrer pour 2 francs, comme en Allemagne, ces memes produits. L’enfance fait du reste ici les sept huitièmes d’une besogne qui comprend jusqu’à 120 opérations.

— Une objection a été faite. Elle prend, à certain point de vue, une telle importance de nos jours surtout, qu’il convient de l’aborder de front.

Nul ne conteste les avantages d’un tel système. On peut dire, en effet, de la Division du travail qu’elle constititue la principale force de la Production. — N’est-ce pas ainsi, d’ailleurs, qu’on arrive par l’extrême abondance et variété des produits à un bon marché qui profite à tout le monde? Les producteurs, de même que les consommateurs, car il n’esi personne qui ne soit par là conduit à s’approvisionner d’un certain nombre de produits , d’où l’écoulement forcé des services à l’aide desquels ces produits furent obtenus. Mais si le bien réalisé dans ce svstèrae est incontestable, peut-on, d’autre part, nier qu’il soit obtenu par un douloureux sacrifice ? Qui ne voit qu’on court ainsi risque de changer en une sorte de machine , « d’outil parlant » , comme on eut dit au temps où florissait l’esclavage , l’homme occupé uniquement pendant des années du même détail.

Voilà, par exemple, un habile ouvrier qui, dans un atelier de machines, fait depuis dix ans la même « denture » à propos, d'une roue d’engrenage. Il y apporte un soin , il y doit mettre une sûreté de main , une finesse d’exécution qui se mesurent à 1 millimètre près. Comment cet ouvrier ne serait-il pas abruti par l’attention donnée incessamment aux mêmes choses? Ailleurs, s’il s’agit d’un ouvrier qui aura passé sa vie à faire des têtes d’épingle , pendant qu’un autre a dû s’exercer incessam-

ment à exécuter sur une lame d’acier bien trempé des hachures qui feront que la lime pourra s’attaquer aux métaux les plus durs.

Est-ce que ce métier, qui est invariablement «le même,» cette main , toujours occupée de faire dans un sens déterminé « les mêmes » entailles sur le fer , cet homme , enfin, changé en ciseau ou en poinçon du matin au soir, ne font pas naître , en y réfléchissant , cette pensée que l’esprit peut ainsi, à la longue, s’abêtir? N’est-ce pas de ces mêmes régions , plus meublées d’outils animés que peuplées d’êtres qui pensent, que doit infailliblement sortir par le fait de l’habitude, laquelle , au dire de Montaigne , « hébète les sens, » l’imbécillité doublée d’ignorance?

Mal infiniment plus grand, cela semble devoir s’accroître à mesure que s’élargit le champ de la Production. Mais ces choses perdent beaucoup de leur poids lorsqu’on examine de près ce qui se passe et qu’on part des faits.

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