XIII* INSTRUCTION
§ IV. De l Ordre et de l’Économie au point de vue de l’organisation du Travail.
Que l’Ordre ne se sépare pas de l’Éconoinie. - Celle-ci s’applique à tout et elle donne lieu à plus de richesse , de bien-être. — Des fausses économies et du faux Bon marché.
L aspect d une vie bien ordonnée dispose favorablement ceux qui en sont témoin pour celui qui use en toutes choses de soin, de réserve et de retenue. C’est surtout vers ce qui est plein de jeunesse et de sève, que chacun se tourne alors instinctivement. Aussi, celui qui met de 1 ordre dans sa conduite éveille partout une sympathie qui lui rend particulièrement facile ce qu’il a entrepris. On sait comment Franklin en fit l’expérience. De nos jours, c’est à un détail qui marquait le soin mis aux plus petites choses, qu’un grand financier devra l’appui qui accueillit ses débuts et qui devint le point de départ de la haute fortune à laquelle il parviendra plus tard.
Voici ce que racontent de Jacques Laffitte ceux qui l’ont connu. Sa famille habitait Bayonne, où le père exerçait, on l’a dit, le métier de charpentier. Il vient à Paris, espérant pouvoir se placer en qualité de commis dans la banque ou ailleurs. Comme il sortait d’une maison où il n’avait reçu que d’assez vagues assurances, il vit briller à ses pieds, en tiaveisant la cour, quelque chose. C’était une épingle.
190 COURS d’économie industrielle.
Il la ramasse et la fixe au revers de son habit. Revenant peu de jours après au meme endroit, l’adolescent est pressé de diverses questions par le chef du service auquel il s’était d’abord adressé. L’employé l’observe et semble autant séduit par ses façons modestes que par sa bonne mine. Il s’enquiert notamment de ce qu’il avait ramassé à sa sortie. La réponse le fait sourire avec bienveillance. De ce moment là, date l’admission du jeune Laffitte chez MM. Perregaux, dont il sera plus tard l’associé.
Comme Franklin, du reste, Jacques Laffitte appartenait à une famille nombreuse. Et de même que le fils de l’obscur marchand de chandelle fixé à Boston, il rendra son nom illustre tant pard’éclatants services dont son pays a gardé le souvenir que par une vie toute d’ordre et de travail. L’Économie et l’Ordre tiendront ici le premier rang. Ils expliquent comment cet homme, qui était parvenu de la plus humble condition au gouvernement des finances d’un grand État, avait acquis cette immense fortune qui le plaça un moment au premier rang des notabilités de la Haute banque.
L’Ordre et l’Économie qui ne s’en sépare pas, tiennent dans la Société une telle place, que là où l’homme manque de ces qualités, tout se passe en efforts presque stérdes. C’est ainsi que l’industriel chez qui brillent, d’ailleurs, de réelles aptitudes déploiera la plus constante actmté sans que sa fortune augmente. La clientèle abonde, mais là aussi abondent les prodigalités, faute de contrôle, ce qu’on nomme en affaires « le coulage. >> — On vend plus de produits qu’à aucune époque et les concurrents sont largement distancés ; mais en revanche, la famille se livre à des dépenses folles. C’est ainsi qu’elle étale le plus grand luxe. En fort peu de temps, tout s’enrichissait autour d elle et par elle, — serviteurs et fournisseurs, — tous hormis elle-même.
Suivez de l’œil l’un de ces établissements qui brille au second rang , outre qu’il est monté sur un pied plus modeste et fait moins d’affaires. Tout y est sévère économie, surveillance; et pourtant rien ne manque, tant les mesures sont bien prises, l’Ordre parfait, chaque chose étant faite à son heure. Mais si le client n’attend pas , si tous ses désirs sont satisfaits à l’instant même, sien un mot, tout est mis au point qu’il faut, on ne voit pas d’ailleurs qu’il y ait « rien de trop. » La Dépense est incessamment « productive, » c’est-à-dire qu’à mesure que les affaires augmentent, le Profit s’accroît.
Aussi, quand arrive le jour des liquidations suprêmes, c’est-à-dire quand les deux établissements ici mis en reregard passent en d’autres mains, soit qu’on vende le fonds pour goûter le repos qui doit accompagner une vie toute de travail , soit que les héritiers doivent compter ensemble ce jour-là, combien la situation est différente. — Là où l’Économie et l’Ordre existaient, on est devenu riche en moins de vingt ans, vu que les gains se sont accumulés et que l’exploitant a mis, comme on dit, « sou sur sou. »— Au contraire, là où n’existèrent que désordre, gaspillage , ostentation vaine , on se retire moins riche qu’au début. Le gouffre de « la dette, » une fois ouvert, s’est élargi sous les pas de l’imprudent qui ne suyamais compter avec lui-même, c’est-à-dire borner sa Dépense de façon à la maintenir au-dessous de la Recette.
Qu’importe que les affaires augmentent, si « le Profit » n’augmente pas, ou si, en même temps qu’il s’accroît, il se dissipe en superfluités?... Celui qui s’est laissé prendre au décevant mirage « du chiffre des affaires » montra sans doute de rares aptitudes; il était homme de travail, tout « à son affaire, » et le public qui lui donna la préférence, parce qu’il fournissait bien, à prix égal sinon moindre, n’aura pas fait un mauvais calcul. Mais le con-
COURS d’économie industrielle.
trôle, rOrdre firent incessamment défaut ; les frais de toute sorte augmentaient dans des proportions telles qu’ils réduisaient de plus en plus la marge « du Profit » , eut-on opéré sur une échelle encore plus grande. Si l’industriel fit « l’affaire du public, » il n’est pas moins certain qu’il aura pris le plus mauvais chemin pour faire l’affaire de lui
et des siens, auxquels il aura ainsi légué bien plus de soucis que de richesse.
\ oila ou conduit le manque d’Ordre et d’Économie,
eut-on d’ailleurs toutes les autres qualités qu’exige la carrière dont on fit choix.
« Faute d’un clou, le fer d’un cheval se perd, lit-on dans ç.Qi{Q Science du bonhomme Richard, qu’il faudrait travailler à s’approprier au lieu de l’avoir au bout des lèvres ; — faute d’un fer,^on perd le cheval; et faute d’un cheval le cavalier lui-meme est perdu, parce que l’ennemi l’atteint et le tue. » On connaît ce texte ; voici le commentaire.
« Faute dun clou; » — c’est-à-dire que pour n’avoir pas ^eillé d assez près au bon état de ses Machines et de son outillage, de ses relations, de son Crédit, de ses Marchandises, de sa Santé et de ses forces, de même qu’à la bonne distribution de son Temps, enfin, de tout ce qui constitue, au point de vue « de l’Ordre » un élément de fortune , on n arrive à rien. Non-seulement on court risfiue « de perdre » ainsi le. peu i[ue l’on possède; mais on fait courir les plus grands dangers au fonds de richesse dont on dispose et qui venant d’ailleurs, se trouve dès lors fort aventuré.
Car l’Ordre ne gît pas seulement comme on pourrait croire a mettre tel ou tel objet » à sa place. » Il consiste à faire cha(|ue chose à son heure ; à ne pas trop embrasser pour « mal étreindre; » à ne jamais remettre ce ((ui se peut faire sur-le-champ; a s’occuper non moins du détail |Lie de 1 ensemble, puisqu’il est vrai ([u’en une affaire tout
se tient. — Faire bien ce qu’on fait , y mettre le soin et le temps nécessaires , réfléchir aux difficultés qui peuvent survenir pour en mieux triompher, se rendre bien compte de l’état des choses pour y conformer sa conduite, être fidèle à soi-même et à sa parole, ne pas s’engager ou entreprendre à la légère c’est qu’est fait l’Ordre
lequel tient, on le voit, par plus d’un côté à ce qui caractérise « l’esprit de conduite. »
Pour n’avoir pas lu avec assez d’attention telle partie d’une correspondance ou ne s’être pas reporté à quelque sérieuse recommandation, l’on exécute imparfaitement, sinon de travers, une commande; l’on est exposé, par suite , soit à des « laissé-pour-compte >« onéreux, soit à voir déserter la clientèle. De là, des procès, des complications inévitables où le moins qu’on perde c’est un temps qui pourrait être mieux employé. — Pour n’avoir pas renouvelé à temps « une assurance » contre l’incendie, « exercé un recours en garantie ou autre , on est en passe « de perdre » tout ou partie de sa fortune par l’effet d’une déchéance , d’une prescription encourue. — Ne remettez jamais « à demain » ce que vous pouvez faire la veille, remarque ici encore Franklin. Et la raison, l’expérience montrent sans cesse que « demain » peut n’arriver jamais, car le jour qui suivra n’appartient à personne.
V’oilà comment par l’omission d’un simple détail tout périclite et peut s’abîmer en quelques heures. On voit que l’Ordre ne se borne pas à cet heureux arrangement des choses, à cet étalage gracieux qui attire et charme la foule. Ce n’en est souvent que l’apparence outre que c’en est le côté le plus facile.
Cette extrême attention à veiller sur l’emploi de son temps et des forces dont on dispose ne saurait du reste se séparer d’une sage économie. — Si « la Dépense » n’est rigoureusement maintenue au-dessous « de la Recette, »