‹ Cours d'économie industrielle à l'École Turgot [microform]; instructions graduéesChapitre 27 sur 60 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

XV“ INSTRUCTION §§ et II. — Le Capital et VÉpargne.

La Richesse , l’Épargne et le Capital se touchent par tant de côtés qu’on ne saurait aborder séparément ces deux derniers sujets d’étude. La confusion, qui règne ici assez généralement dans les idées, commande d’apporter dans cette exposition un ordre particulier, en même temps qu’il y faut beaucoup de clarté.

L’on s’occupera, en premier lieu, de rechercher ce qu’est le Capital, ce qui le caractérise et quel est son rôle. Il sera ainsi facile de voir comment cet « instrument » de production , que l’on a trop souvent le tort de confondre avec la Richesse, s’en distingue en même temps qu’il tient et touche à l’Épargne dont il procède et qu’il travaille à accroître. — Cela examiné , nous aurons à faire voir comment le Capital se forme, d’où il vient et quelle est la source où il s’alimente incessamment pour donner naissance à des richesses toujours plus grandes. — Nous terminerons cette étude en montrant que le Capital prend des formes , des aspects différents qui peuvent, jusqu’à un certain point, expliquer pourquoi il règne sur un sujet de cette importance des obscurités dont la Science économique a bien souvent pâti dans l’opinion, mais dont elle ne saurait être rendue responsable.

-36 COURS DECONOMIE INDUSTRIELLE.

Ce qui est et ce qui n’est pas du Capital.

Comment il se distingue de l’Épargne et de la Richesse.

Le Capital est généralement confondu avec les métaux piécieux a létal d espèces monnayées. On verra cependant, par le rôle assigné a la Monnaie, (jue rien n’est moins fondé.

C est ainsi par exemple que l’Argent contenu dans un {)orle-monnaie ou que chacun destine aux dépenses de son intérieur, n’est pas et ne saurait être « du capital. » Gela constitue, sans doute, une richesse, mais ces pièces d’or, daigent ou de cuivre plus ou moins mélangées d’autre métal, n’ont rien de commun, pour le moment du moins, avec le Capital. — Au contraire, l’Argent qui est dans la caisse du négociant et qui sert à son commerce est du Capital. C’est cependant la même nature de substance, de produits aurifères ou argentifères ; mais la condition, le lole qu on leur assigne sont tout à fait autres.

L argenterie qui se trouve à l’étalage d’un orfèvre est du Capital. \ous achetez cette même argenterie pour les besoins de votre table, elle devient entre vos mains, de la Richesse. Si Ion a, dans son écurie, un cheval de luxe, c’est de la Richesse. Mais qu’on vende ce cheval à un médecin de profession ou à un cultivateur qui l’emploie, le premier dans l’art de guérir, ou que le même animal serve aux travaux des champs, dans l’un comme dans l’autre cas , cette acquisition formera « du Capital. »

Voici, d’autre part, un riche particulier ([ui possède une superbe galerie de tableaux avec une bibliothèque renfermant les ouvrages les plus rares et les plus curieux. Seia-ce la du Capital? Non, c’est encore et toujours de la

Richesse. Mais ({ue ces tableaux, que ces mêmes livres viennent à être vendus ; qu'ils soient achetés par un marchand de tableaux et un libraire, ils deviennent aussitôt des Capitaux dans ces nouvelles mains.

Considérons les choses par un autre côté. Voilà un cultivateur qui fait deux parts de sa récolte en blé ; il destine la première aux besoins de sa famille, tandis que la seconde servira à l’ensemencement de sa terre. Est-ce que ces deux lots, qu’il a ainsi formés à l’avance, auraient, au point de vue économique, le même caractère? Nullement. Ce qui est destiné à la consommation forme de la Richesse, tandis que le lot réservé pour la semence représentera, au contraire, du Capital.

Mais, voici un htit d’aspect moins simple et qui divise les économistes , de nos jours encore, ce qui a d’ailleurs lieu de surprendre. — Un particulier habite la maison dont il est propriétaire. Cette maison n’est pas un capital, et il en serait absolument de môme alors qu’il l’aurait louée et qu’elle lui donnerait ainsi un revenu. Cet immeuble constitue pour lui simplement, dans l’un et l’autre cas , de la Richesse. — Mais , qu’un usinier vienne à acheter cette même maison; qu’il y transporte son industrie : l’immeuble devient aussitôt du Capital. Avant d’exposer les raisons d’une diftérence qui est loin de résulter de la nature des choses, il convient d’épuiser la série des questions que ce sujet complexe fait naître.

\oici, par exemple, une terre à l'état inculte. Comment devra-t-on la considérer? Est-ce là un Capital? — Non. — Doit-on voir là, d’autre part, une Richesse? — Pas davantage! Qu est-elle donc? — Ce fonds de terre sera ce que le travail de l’homme le fera. Pour le moment, cela est rangé parmi les forces, les Agents naturels, dont le Sol diffère , d’ailleurs, en ce qu’il est susceptible d’appropriation, tandis que les mers, les rivières n’appartiennent

.JF J

COURS d’économie industrielle.

a personne. Mais, le jour où cette terre est cultivée et

nü’eîlë^'®V P“'’ce

des sillons P“‘® ‘'ibourée: qu’on y a tracé

des sillons, quon a tout disposé pour l’écoulement des

eaux , ce jour-là , elle devient du Capital.

Ce qu’on vient de dire du Soi laissé à l’état de terrain r“I‘® ^’^PP*''’'*® également à la source non

Dour les I ^ ''■'®‘“-®'le é «ti’e utilisée

me ®““P‘®’ ju'-dinage; elle consti-

dans cêrIrH “T'i’ “ ” P^'' 'a même raison et

ans cet oidre didees, une source d’eau minérale non

1 isee est un Agent naturel ; est-elle reconnue propre à

usap médicinal et employée par les malades après

avoir nécessite des travaux d’appropriation, cette source

représentera du Capital. -ccutsouice

Pour ne pas sortir de l’ordre d’idées dans lequel les

les"chilm -^'’p’ lion appropriées et utilisées,

lûtes demi, dont la puissance motrice se perd

constituent autant d’A^ents naturpk n fn.rf ^ ’

fnvrac fr. • , natuiels, il faut langer, parmi

dfns le "®" appropriables

c ns wai sens du mol, le Vent, la Clialeur, l’Électricité.

Aon-seulement ce sont autant de forces dont l’I.ommo vo L d ’ avantage, mais le vent, qui enlle les

an^e tiop souvent en obstacle dont l’industrie et le rwomphm!" •* ®P“*battre l’elfet pour

«uant aux rivières navigables ou flottables, ce sont aussi des forces naturelles qui sont mises à la disposition de tel ou tel pays, et qu’on pourrait, jusqu’à un certain point ranger au nombre des richesses et des ressources dont il

P®blicsrdel

) S canaux, cela nest pas susceptible d’appropriation et n’a, dès lors, nul rapport avec fe Capital!

me PARTIE. — DES INSTRUMENTS DE PRODUCTION. 239

11 n’y a pas que les choses tangibles ou de l’ordre physique qui soient du Capital. Le talent du Médecin , de l’Avocat, de l’Ingénieur représente un Capital immatériel, c’est-à-dire un capital de l’ordre intellectuel.

Expliquons maintenant à quoi tient ici la différence entre des choses de nature identique? Pourquoi l’argent, le cheval, les tableaux, la bibliothèque, entre les mains d’un particulier, constituent-ils de la Richesse; et pourquoi ces mêmes objets forment-ils un Capital , lorsqu’ils sont dans les mains du Commerce ou de l’Industrie? Quel peut être le motif de cette distinction?

Or, c’est ici bien moins à la nature des choses qu’il convient de regarder qu’au rôle qu’elles jouent. Qui dit Capital dit Instrument de production ou mieux richesse spécialement destinée à « se reproduire. » On peut dire , par exemple, du Capital , — chevaux de roulage ou d’omnibus que', s’il s’use et se détériore à la longue absolument comme les chevaux d’un riche équipage, en revanche, il se reproduit. Il en est autrement du mobilier qui représente de la Richesse ; il s’use, il exige des frais d’entretien et^ ne se reproduit pas. C’est ainsi, dans l’Industrie de même que dans l’Atelier agricole , que tout ce qui fait un service actif se détruit au bout d’un temps plus ou moins long. Mais, comme cela a donné des produits qui s’accumulent, l’on peut dire qu’en somme, le Capital s’est reconstitué au bout d’un certain temps , outre que l’exploitant a obtenu un revenu qui paye bien au delà de la Dépense.

Tout ce qui constitue simplement de la « Richesse » tient assui'ément une fort grande place dans l’ordre économique : livres, tableaux, maisons d’habitation, bijoux, argenterie,^ meubles, linge, armes de luxe et de chasse,’ tout cela répond à des nécessités, à des jouissances qui s’imposent plus ou moins, comme utilité, à l’existence

générale. La plupart de ces biens sont meme la source de nouvelle richesses. C’est ce qui a lieu nolamment pour la maison d'habitation, lors{iLron en relire un revenu le jour où elle est louée. Mais ce n’est pas « l’utilité » plus ou moins grande d’une chose qui décide de son rôle comme puissance reproductive. Gela s’adapte, sans doute, à un usage déterminé ; mais cela se détériore par l’usage meme, et, une fois rutilité recueillie, le fonds disparaît ne laissant rien après lui qui le remplace.

Autre est « le rôle » du Capital appelé sans cesse à se reproduire, après qu’on en a, d'ailleurs, recueilli les fruits. Rien ne fait mieux voir à quel point le produit qu’il donne l’emporte sur le revenu que procure la Richesse. Donc le Capital doit être distingué des biens (ui général, et son caractère particulier, ne l’oublions pas, c’est ({ue s’il s’use, « il se reproduit, » il se reconstitue, tandis ([uc la Richesse s’use et ne se reproduit pas. — Le blé destiné ù la Consommation est détruit pour toujours par cela môme, tandis que celui tenu en réserve et qui doit servir pour la semence est du Capital, puisqu’il doit se reproduire dans des proportions ({ui ont lieu de surprendre. C’est ainsi que chaque grain mis en terre donne un épi où la sf .lence est plus que décuplée, vingtuplée dans la plupart des cas.

La question de savoir si l’on doit considérer comme formant un Capital la maison d’habitation est d’aspect plus délicat, surtout alors ((ue rimmeuble donné à loyer i)rocure un revenu à celui qui en est le propriétaire. H n’est nullement douteux, cependant, ([ue cela ne rentre dans la classe des simples richesses. C’est la thèse développée par Ad. Smith, avec la puissance de raison qui distingue cet éminent esprit; son opinion se fortifierait, au liesoin de l’autorité de Rossi. On a cru réfuter le sentiment du fondateur de la Science économi([ue en disant que l’usage d’une maison conslitue « un revenu, » et que celui qui n’a

.ZX 4M £.

III« PARTIE. — DES INSTRUMENTS DE PRODUCTION. 241 i

I pas de maison lui appartenant est forcé d’acquitter « son

loyer » avec du revenu. — Mais, dans ce système, les ustensiles et les outils, le mobilier d’une famille représenteraient du Capital. Car, si l’on manquait de ces objets, ne faudrait-il pas recourir à un louage et payer le prix de cette location avec « son revenu? » L’on fit ainsi une

I confusion à laquelle la Science ne saurait souscrire.

I Dans une ferme, par exemple , de même que dans une

fabrique, le Capital consiste en différents agents, mais il concourt, en tant qu’outillage, constructions, bêtes de somme et de labour, a la Production. Là se voient incessamment a l’œuvre ces deux grands facteurs sans lesquels la Production ne saurait exister : le Travail d’une part, le Capital de 1 autre. Admettons, pour un moment, que la maison d habitation représente, soit par le revenu qu’elle donne en nature, soit par les loyers qu’on en retire « un capital. » Fort bien. — Mais, puisque le Travail et le Capital sont sans cesse nécessaires l’un à l’autre ; qu’il existe entre eux « l’alliance » la plus étroite, où sera, à ce compte, « le Travail » qui donna naissance à ce nouveau pioduit quoi! appelle « des loyers » ou un revenu? — J apeiçois bien ici l un des facteurs, « le Capital ; » mais je demande (|u on me montre quelque part « le Travail, « son congénère ou mieux son coefficient?

On ne remarque pas, suivant que le dit Smith avec tant de laison, (jue ce qui est ici « productif » de revenu, ce n est pas 1 immeuble, mais les personnes qui sont forcées de demander par ailleurs, au Travail, de quoi acciuitter ces même loyers, ce revenu. La maison ne produit rien par elle-même , tandis que le bâtiment de ferme , celui de l’usine constitue, à tous les points de vue, un Instrument de production indispensable, — « un agent. »

Il en est de cela comme d’un prêt de 10 ou 15,000 francs. Le prêteur en tire bien un revenu; mais ce n’est pas lui

fi

qui fait fructifier ce placement. C’est le Travail du commerçant, de l’industriel, qui, en mettant cet argent dans leur commerce, en firent « un capital » produisant plus et autre chose que l’intérêt servi au prêteur.

Il ne faut pas, d’autre part, confondre le Capital avec l’Épargne. Celle-ci représente l’excédant de la Production sur la Consommation, excédant qu’on mit en réserve en vue d’une destination ultérieure. L’Épargne se traduit généralement en argent ou en denrées. Elle est libie, tandis que le Capital est engagé ou , comme la semence, « destiné » à s’engager. — Entin, et d’autre part, le Capital est matériel ou immatériel : l’Épargne, au contraire, est toujours matérielle, c’est-à-dire tangible. C est du \in, c est du blé, du combustible, de l’argent qu’on a provisoirement soustrait à la Consommation. Le caractère du Capital est donc de « produire » ou d’étre destiné à la reproduction.

Mais, dira-t-on peut-être, à quoi bon ces distinctions? pourquoi ces théories ? où cela peut-il conduire ? Nous répondrons que la clarté est une des exigences du langage,

dans l’ordre scientifique particulièrement. Il est du reste évident que ce qui forme simplement de la Richesse est soumis à des lois, à un agencement autres que ce qui représente, comme Capital, un instrument de production. Ce que l’on dit ici du Capital et de la Richesse rapportés l’un à l’autre, on le dira, avec non moins de raison, de l’Épargne. Ce sont des forces de l’ordre économique; du moment qu’elles n’ont ni la même destination, ni le même rôle, et partant le même aspect, il faut ne pas s’exposer a les confondre, ü’où la nécessité de dire en (Rioi cela ditfère.

Ainsi, à ce premier point de vue, des distinctions sont nécessaires et commandées par la nature des choses. Mais, en outre, comme le Capital se présente sous des formes multiples, si on ne spécifiait pas avec soin en

caractérisant exactement chaque chose, l’on aboutirait à la confusion la plus déplorable.

A cette exposition, il convient de faire succéder l’étude des sources où s’alimente le Capital. On va voir qu’il dérive principalement de l’Épargne.

Page 1