XVII' INSTRUCTION
§§ l®*" et II . — Le Capital et l’Épargne.
(Suite.)
Des diverses formes que prend le Capital.
Capital fixe et Capital circulant. — Fonds de Consommation,
J’ai dit qu’il existait diverses espèces de capitaux entre lesquels on remarque de notables différences. C’est ainsi qu’indépendamment du Fonds de consommation, sur lequel nous 'aurons à nous expliquer en terminant, on distingue le Capital fixe du Capital circulant.
On entend par Capital « fixe » un instrument de travail placé à demeure, et point destiné dès lors à changer de maître. Voilà, par exemple, des batiments de ferme, des bêtes de labour , des charmes et autres instruments de culture ; voilà des semences , des pailles et engrais destinés à l’exploitation du bien; voilà enfin, d’autre part, dans l’Atelier industriel un matériel de tissage ou de filature, tandis que, sur d’autres points, une Compagnie de chemin de fer possède un matériel de transports considérable. Toutes ces choses sous la main de la Compagnie
ou dans celle de l’exploitant agricole ou manufacturier représentent du Capital « fixe. »
Il en est de même des terres appropriées à la culture , d’un établissement d’eaux minérales pourvu du matériel nécessaire et sans lequel l’œuvre de production qu’on a en vue ne pourrait s’accomplir. — Les talents, la science les aptitudes développés chez le Médecin ou l’Artiste dont il a été ci-dessus parlé, et qui représentent un capital de l’ordre moral ou « immatériel » sont également du Capital « fixe. » Cela est , en effet , constitué à demeure en vue de la reproduction.
Le Capital « circulant » est , au contraire , destiné , comme le nom l’indique, à changer de main jusqu’à ce qu’il soit rendu à sa destination.
C’est le rôle , c’est l’emploi assigné à l’un et à l’autre de ces capitaux, qui fait ici la différence. , Cela peut être rendu sensible par quelques exemples. A quoi sont destinées les machines dont on se sert dans l’usine ou dans l’atelier ? Quel est « le rôle » que remplit tout ce qui constitue l’outillage d’une ferme? Tout cela représente, comme Capital, des instruments de production , c’est-à-dire un outillage « avec >> lequel on obtient dans le Sol, ou bien l’on se procure dans l’Industrie de nouveaux produits. — Voilà , au contraire , un magasin de nouveautés , une librairie , un atelier de lissage, un assortiment de meubles ou d’épiceries. Que représentent les produits, les marchandises « sur lesquels » le marchand, l’industriel, le libraire opèrent journellement et qui s’écoulent de leur fonds pour être, le jour d’après, remplacés par d’autres?... Est-ce là un Capital (lui ne doive pas changer de maître et dont on puisse dire qu’il est « fixé » à demeure ici ou là? Non, évidemment. Tout cela devra passer des mains du Producteur ou du Marchand dans d’autres mains ; tout
cela changera incessamment de place, en vertu de ventes
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successives, jusqu’à ce que le produit soit arrivé dans les mains de celui auquel ces choses sont linalement « destinées, » et qui se servira de ce meuble pour son usage ou qui utilisera cette machine pour sa fabrique.
Jusque-là, quel aura été « le rôle « de ce Capital « sur lequel » le fabricant , le marchand auront opéré , puisque cela ne répond point à l’idée d’un capital « fixe ? » Ce rôle aura consisté à « circuler, » c’est-à-dire, à changer de main et de place en attendant que le produit puisse être utilisé, soit quant au simple usage, soit comme instrument de « production » ou capital fixe. D’où l’on voit que le Capital « fixe » est ce dont on se sert pour obtenir de nouveaux produits; c’est l’inslrument « de production » par excellence, et répétons-le, avec leiiuel on opère ; tandis que le Capital « circulant » est le fonds SUR lequel opère journellement, — coton à l’état de matière première, ülés formant la matière première d’un tissu, marchandises composant le Gros ou le Détail, — l’activité de l’Entrepreneur.
C’est ainsi par exemple que la locomotive qui tigure parmi les objets fabriqués par un constructeur de machines et qui est vendue à une Compagnie de chemin de fer, fait partie jusqu’au dernier moment de la livraison d'un fonds de marchandises, c’est-à-dire du fonds « circulant » du fabricant. Mais le jour où elle fait son service dans les mains de la Compagnie de transports, elle passe à l'état de capital « lixe. » Peu importe ({u’elle tigure dans le matériel roulant de la Compagnie. Non-seulement son rôle est « fixe , » mais c’est l’inslrument de production dont 011 se sert pour faire les transports ([ui procureront à l’entreprise de nouvelles richesses.
Cela posé, les Espèces, la Monnaie prise en masse dans un pays doivent être considérées comme un Capital « lixe. » Car la Monnaie est l’instrument, suivant qu’on le
verra, a 1 aide duquel ont lieu les échanges qui sont ains rendus plus faciles. Mais si l’on se transporte chez un banquier dont la profession est de retirer par voie de louage un intérêt de ces mêmes Espèces, il est évident qu elles constituent, tout comme le Papier qu’il prend à 1 escompte, le fonds « sur lequel » il opère journellement, et qui, de même que toute marchandise, change incessamment de main , se déplace. A ce titre , ces espèces rentrent donc dans le tonds « circulant » dê l’escompteur.
Ainsi, et pour me résumer, la Marchandise, tant qu’elle n est pas rendue a destination et qu’elle figure un produit devant passer en d’autres mains, constitue un Capital « circulant. » Pain, vin, viandes chez les fournisseurs; combuslible chez le .Tarchand de bois ou le marchand de charbon et de houille ; vêlements confectionnés et mis en ^ente, meubles et fonds de librairie, argent en caisse constituant dans la banque et dans l’escompte un capital de placement, ainsi que le portefeuille ; matières premières, denrées à manipuler ou mises en vente, monnaies de tous pays dont est approvisionné un changeur, — autant de choses qui constituent du Capital « circulant, » cai c est «■ sur quoi » l’on opère en vue d’une vente ou d un louage. Le Capital « fixe » au contraire servit à se procurer tout cela, et c’est en s’aidant de cet outillage qu’on obtient ces divers produits.
Du Fonds de consommation.
L’on confond assez généralement ce qui est « destiné » à etre consommé plus ou moins promptement, c’est-àdiie a se détruire par suite d’un usage plus ou moins long sans laisser d’ailleurs aucune trace, avec le fonds de lichesse qui, comme Capital, est appelé «à se reproduire.» La différence ipii sépare ces deux ordres de biens, est cependant sensible. — Des habits qui s’usent avec le
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temps ; des meubles, des ustensiles qui se détériorent après un usage plus ou moins fréquent ou plus ou moins long ; des maisons d’habitation qui sont également sujettes à dépérir,' malgré qu’elles résistent davantage à l’action du temps; des denrées, entin, des aliments qui sont instantanément détruits par la consommation qu’on en fait, composent un fonds qui n a pas le moindre rapport avec le Capital, vu que cela, non-seulement se détruit par l’usage , mais ne saurait « se reproduire. » C’est surtout à ce dernier signe que le Capital, qu’il soit « üxe » ou « circulant » est reconnaissable. Là-dessus , Adam Smith est fort aftirmatif de meme que Rossi, -suivant qu’on l’a pu voir.
« La première partie du fonds accumulé que possède un pays, dit Smith, est cette portion réservée pour servir immédiatement à la Consommation , et dont le caractère distinctif est de ne point rapporter de revenu ou de proüt.
« Elle consiste dans ce fonds de vivres , d’habits , de meubles de ménage, etc., qui ont été achetés par leurs consommateurs, mais qui ne sont pas encore consommés. Une partie encore de cette même branche, dit en terminant l’éminent docteur, c’est le fonds total des maisons de pure habitation existant actuellement dans le pays. »
Et l’on sait que Smith ne distingue pas la maison habitée par le propriétaire de celle donnée à loyer. Sans doute celle-ci ajoute au revenu de celui à qui elle appartient par les loyers qu’on acquitte ; mais ce revenu, on l’a compris, ce n’est pas la maison qui le produit. Il a une autre source; il provient de l’agencement du Travail et du Capital par ailleurs , et ce n’est pas l’immeuble qui se trouve avoir accru en quoi que ce soit la masse des richesses existant jusque-là, mais ce sont des fonds vraiment productifs.
Aussi , lorsqu’on veut juger de l’importance du Capital que possède un pays, lequel se distingue de son fonds de richesse, ou Stock, comme on dit ailleurs, c’est à la puis sance productive de ce fonds qu’il faut s’attacher, c’est-àdire à ce qui est engagé dans la Production ou destiné « à produire. » La est seulement le Capital, c’est-à-dire l’élément plus ou moins riche et puissant d’une nation. L’objection prise de ce que représentent les vivres consommés par le manufacturier n’est d’ailleurs d’aucun poids. Du moment que ce fonds est lié à l’œuvre de la Production, il est manifeste que cela se confond avec le Capital.
Mais objectera-t-on de nouveau, à quoi bon ces distinctions? Pouiquoi s appesantir sur ce qui caractérise ici le Capital et la Richesse? Pourquoi surtout difl’érencier le Capital fixe du Capital circulant, outre qu’on fait entre
ceux-ci et le Fonds de consommation une notable différence ?
Nous ne cesserons de le redire en tant que l’on insiste; dès que les choses diffèrent d’aspect et de rôle , il est bon d’en préciser le caractère distinctif. C’est une des nécessités du langage que d’user de mots différents pour désigner des objets qui sont loin de se ressembler. Mais la nécessité de bien spécifier et de s’entendre sera d’autant mieux admise que le Capital fixe et le Capital circulant étant sans cesse, comme le remarque Smith, associés 1 un a l’autre, il y a à déterminer dans quelle '< proportion » tous deux doivent ensemble concourir. C’est ainsi que^ dans la filature, de meme que dans la Fabrique en general, 1 outillage dont on se sert doit être en raison de l’importance du fonds « circulant « sur lequel il opère , c’est-à-dire qui peut raisonnablement être écoulé, passer
de main en main jusqu’à ce que cela soit parvenu à destination.
Tout sera donc là mesuré l’un sur l’autre. Et du mo-
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ment qu’il en est ainsi , force est naturellement de distinguer, Les divisions ici adoptées n’ont donc rien d’arbitraire. Elles s’expliquent par la nature même des choses et par les bornes assignées à chaque élément dans l’œuvre générale de la Production.
De l’Epargne et de son rôle.
Des écueils et des écarts auxquels elle est sujette.
Nous savons que l’Épargne, ce fruit de l’agencement du Capital et du Travail collaborant ensemble, est le résultat de l’Économie jointe à la pratique constante de l’Ordre. J’ai dû faire, au début, cette observation, que l’Économie s’applique à tout. Usage des choses , emploi du Temps et de la Santé aussi bien que du Crédit, lequel naît, on le verra en son lieu, de la considération qui s’attache surtout à la personne. Au point de vue de l’Économie et de l’Ordre , on peut dire que Franklin a laissé les plus merveilleux exemples et qu’il est resté le type de l’homme d’épargne.
Lorsiju’on étudie sa vie, qu’on le voit, simple ouvrier imprimeur , devenir un savant distingué et un administrateur hors ligne , on se demande comment cet homme , parti de si loin, a pu arriver, non-seulement à l’apogée de la gloire et de la fortune, mais recueillir dans sa longue carrière tous les genres de succès.
Ce fut le fruit d’une longue et intelligente pratiipie de l’Économie. C’est ce qui ressort de la lecture de ses Mémoires^ livre trop peu connu et où chacun peut puiser, outre les meilleures leçons, la forces! salutaire de l’exemple. On sait comment, au sein de l’atelier, il se distinguait par une extrême sobriété Jointe à une ardeur
au travail qui ne se démentit jamais. Aussi sa dernière pensée fut-elle pour l’ouvrier laborieux et d’une bonne conduite qui a besoin qu’on l’aide à s’établir.
Après ce que l’on a pu remarquer des avantages qu’enfante, avec le temps, la pratique de l’Économie, le moment est venu d examiner le rôle et la place qui appartiennent de nos jours a 1 Épargne. Cette place est immense. L’on se ferait surtout d’étranges illusions, si l’on pensait pouvoir en mesurer chez nous le chiffre à ce qui vient affluer joui nellement aux caisses dites « d’Épargnes. »
Ces caisses ne reçoivent, en effet, qu’une très-faible portion des économies de la France. Cela peut monter annuellement à 250 millions , tous retraits et tous versements à nouveau compensés. Or, si l’on voulait faire exactement le compte du Revenu , dans l’Agriculture de meme que dans l’Industrie , on arriverait aisément à reconnaître que l’Épargne annuelle représente chez nous plusieurs milliards. Les derniers emprunts qui se sont faits, tant pour acquitter une lourde indemnité de guerre que pour suttire aux charges publiques de toute sorte suffiraient à le démontrer. C’est ainsi que l’État en est venu à ne plus payer comme auparavant une rente annuelle de 360 , mais de 765 millions. Rien que le capital afférent a cet accroissement du service de la Dette publique se chiffre par plus de 8 milliards.
Sans doute, les épargnes des autres peuples sont venues là se confondre avec celles de la France, et en grossir notablement le chiffre. xMais il n’est méconnu par personne que c’est l’Épargne française qui représente le lot principal et qui finalement tenait le plus de place. Tout cela est bien loin, on le voit, des 250 millions versés annuellement aux caisses d’Épargnes. Et cependant il s’en faut que ce soit tout.
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Sur quoi est prélevée, en effet, dans un budget de 2,500 millions la part du Revenu qui, en dehors des exigences du Grand livre, doit pourvoir par 15 ou 1,600 millions aux divers services publics ? Le Département de la guerre seul réclamera 500 millions. Sur quoi cela est-il pris sinon sur l’Épargne annuelle ?
Et les Chemins de fer en France , de quoi sont-ils faits sinon d’épargnes successives qui , en même temps que le capital de la Dette augmentait, en sont venues à représenter aujourd’hui un capital de plus de dix milliards? Le fonds de la Banque de France doublé dans le meme temps; le Crédit Foncier se constituant et opérant annuellement sur une dette hypothécaire de plus de dix milliards ; les Compagnies Houillères , de Navigation et d’Escompte arrivant à la file; les Voies immenses qu’on a dû créer et ouvrir dans nos grandes cités , les Constructions en tout genre qui se sont faites , les Ports qu’il a fallu creuser en même temps que des Docks s’établissaient , n’est-ce pas l’Épargne qui dut incessamment ici s’engager et faire face à tout.
Et comme si cela ne suffisail pas à sa puissance toujours plus grande d’accumulation, n’est-ce pas jusqu’à l’étranger que l’Épargne nationale portera le tribut de sa fécondilé exceptionnelle ? Chemins de fer russes et espagnols. Crédits mobiliers, chemins Autrichiens et chemins d’Italie, canal de Suez, emprunts étrangers, — le fruit de ces économies se faisant cosmopolite, avec plus d’empressement qu’il n’eût été peut-être désirable, s’en ira commanditer l’industrie au dehors quelque forme qu’elle adopte et quelque route qu’elle prenne.
Ce n’est pas, on ne saurait le méconnaître sans exagération, que les ressources de divers pays ne soient venues grossir, nous le répétons, cet énorme affinent. Mais c’est à la Bourse de Paris, opérant alors sur le premier plan
comme grand marché financier, que tout cela se condensait ; c’est là que le Capital trouvera, avec la consistance nécessaire, le fonds qui lui manque et qu’il eût vainement cherché ailleurs.
En face de cette puissance incomparable d’accumulation de notre Épargne un financier émérite, M. Bartlnlony, formulait cette opinion, bien avant la guerre, qu’on porte infiniment trop loin chez nous, les préoccupations d’un fonds amortissant de la Dette publique. Nous avons, remarque-t-il non sans raison en 1860, un amortissement ou moyen d’extinction de la Rente tout trouvé. C’est le Capital de nos Chemins de fer qui, prenant chaque jour de la valeur, constitue une propriété faisant retour à l’État dans une période de moins de cent ans. L’auteur du travail publié a ce propos, il y a quelques années, avec tableaux à l’appui, établit qu’avant qu’il soit longtemps le revenu des chemins de fer dont les compagnies sont
simplement usufruitières atteindra un chiffre net de 450 millions.
Le centième de ce revenu, soit 4,500,000 fr. serait donc plus que suffisant pour amortir une dette comme celle qui existe puisque la reprise des chemins de fer n’est nullement aussi éloignée que cela entrait il y a plusieurs années dans les calculs de l’éminent financier. C’est ainsi qu’au lieu de s’occuper par des retenues sur le revenu public d’amortir des emprunts tout prêts à renaître en face de nouvelles charges, il serait naturel et plus sage de voir, tout à côté de là, « quelle puissante caisse d’épargne
gouvernementale les Chemins de fer ont constituée au profit de l’État. »
Amortir la Dette par voie de compensation au moyen de la nue Propriété des chemins de fer, c’est assurément le moins onéreux de tous les modes d’amortissement.
On peut d’ailleurs remarquer, à Fhonneur de cette grande
industrio des Chemins de fer, que si elle a constamment t^iandi et si certaines lignes ont donné des résultats ines" peies, il est loin d en etre de meme dans diverses contrées de 1 Europe. C est que le Ti’avail n’a pu y remplir comme en France un rôle éminemment actif; et que là où la loi du Travail n’est pas généralement pratiquée, l’Épargne se fait rare. D’ou des lignes de chemins de fer donnant peu ou point de revenu. C’est ce qu’on put voir notamment en Espagne. Aussi, le Capital s’est-il là promptement déprimé suivant que l’atteste la cote des actions et des emprunts de plus d’un chemin de fer étranger.
Le Commerce et l’Industrie ne trouvant là que peu ou point d’aliment, la matière transportable fit par cela même defaut. A quoi pouvaient répondre dès lors de nombreuses lignes de Chemins de fer construites à grands frais? Ils venaient trop tôt puisque l’activité sera presque nulle et que 1 aiguillon du travail ne se fait pas suffisamment I sentir. Rien ne justifie davantage ces paroles de Voltaire
. qui, bien avant Smith, suivant qu’il m’est arrivé de le rappeler à une autre époque, faisant remonter au Travail la formation de toute richesse, s’écriait : « Le peuple qui travaille le plus est toujours le plus riche. » C’est celui, en etfet, chez lequel abonde particulièrement l’Épargne d’où naît et par laquelle s’accroît sans cesse le Capital.
J’ai dû m’appliquer, et c’est un point sur lequel il est inutile d’insister de nouveau, à faire ressortir l’importance du rôle qu’a joué chez nous l’Épargne dans ces derniers temps. On peut dire de la France, tellement la puissance de recomposition de sa richesse est rapide qu’elle était devenue le commanditaire en titre de la société européenne. Seulement, il ne faut pas méconnaître les regrettables écarts auxquels donna lieu cette brillante initiative. Des contrées, peu ou point préparées par les mœurs du
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travail a tirer parti de cet emploi de fonds , ont trompé maintes fois les espérances d’une épargne trop confiante. — Cela me conduit à signaler les écueils contre lesquels se sont heurtés trop souvent les fruits d’une lente et sage économie.
Car l’Epargne a cela d’étrange en ses allures , on pourrait dire de contradictoire , qu’autant elle semble avide et défiante dans son souci d’accumulation, autant 1 homme dont la vie n’est que privation, se montre aveugle et dénué de sage retenue le jour où, pour faire fructifier ses économies, il consent à ce qu’on en fasse sous torme de Capital, un agent de production. C’est ainsi que les emplois à revenu «variable, » et où l’Épargne sous figure d actions ou parts de propriété aborde des entreprises dont on lui exagère les profits, — c’est ainsi, disonsnous, que ces emplois ont surtout le don de la séduire.
Mieux inspirée, elle choisirait de préférence la voie des placements à revenu « fixe. » C’est ce qui forme le fonds des emprunts, et ce fonds présente d’autant plus de solidité, en général, qu’il est hypothéqué, si Ton peut ainsi dire, non sur les éventualités de toute entreprise, mais sur ce qui constitue au point de vue du Sol, de l’Outillage, des Valeurs enfin de toute sorte, la richesse d’une exploitation. Aussi, la rémunération qu’obtient ici l’Épargne est en raison inverse de la solidité du fonds. Plus l’emploi est bon, exempt de « risques, » et moins par cela même la pai‘t qu’on fait à l’Épargne, sous forme d’intérêt, sera grande. Au contraire, plus cette part infiniment large est faite pour séduire, — et c’est là le propre des placements à revenu « variable, » — moins ils doivent présenter de solidité par cela même.
Tout se paye sur le terrain de la Production, tout doit ressortir à son véritable prix. - La Sécurité dans l’emploi du fonds épargné, ne saurait se vendre à aussi bon
compte, c’est-à-dice, rapporter « fixement » autant que ce qui est plein de hasards et qui peut tour à tour, ruiner ou enrichir l’homme de l’Épargne.
On vit, dans ce système, de modestes économies s’attacher de préférence à des emplois dénués de toute consistance. Telles furent ces actions émises à 500 francs, qui en quelques jours franchissaient ce qu’on nomme le « pair » ou taux normal de création. La perspective des plus splendides bénéfices exercera là sur l’Épargne publique, lentement amassée, le plus irrésistible attrait. On accourt en foule dans l’espoir de revendre beaucoup plus cher ce qu’on vient d’obtenir à grand’peine, ou parce que l’on compte toucher, en fin d’exercice, un gros intérêt. Le titre est surfait outre mesure ; et lorsque, sous l’inlluence d’une spéculation faite h tous les genres d’artifice, on croit s’etre assuré des profits exceptionnels, on ne récolte que mécomptes et éclatants désastres.
C’est ainsi que des valeurs mobilières émises à 500 francs et où l’Épargne affolée n’avait pas hésité à s’engager par un versement allant à 900 francs, tombaient, en assez peu de temps, au trentième de ce même chiffre, soit quelque chose comme 35 francs. 11 est vrai que l’on avait dû faire ressortir à 15 0/0 au lieu de 6 ou 5, l’intérêt de ces mêmes placements. Mais il faut également ajouter que par une fraude restée trop longtemps impunie, on distribuait au trop avide et trop aveugle homme de l’Épargne une partie de son propre fonds. C’est ainsi qu’on lui fit manger « son blé en herbe. »
L’histoire des dernières années abonde en faits semblables. Ils montrent combien la science et le soin de l’Épargne ont besoin d’être en garde contre certains écarts. C’est de cette richesse accumulée qu’il est permis de dire, tant le choix judicieux des placements présente de difficultés, qu’il se rencontre moins d’embarras à conquérir
la fortune qu’à la « conserver. « Le danger est ici dans l’appât trompeur que présentent de gros revenus. Cela s’entend sans doute plus généralement» des emplois «donnant un dividende, c’est-à-dire des profits variables ; mais on put souvent se convaincre qu’il y avait ici à distinguer, entre les emprunts publics. Autant la Rente, par exemple ou le 30/0 anglais constituent des placements a revenu « fixe » de la plus grande solidité, autant tel emprunt émis au dehors, et dont l’intérêt ressort à plus du double, sera fait pour inspirer de légitimes défiances.
Ceci dit, afin de compléter ce que comporte un semblable sujet, le moment est venu d’aborder le chapitre d’un autre « instrument » de travail non moins considérable et qui tient dans les affaires une fort grande place, je veux dire la monnaie.