XXII* INSTRUCTION
DE l’Échange et de la monnaie
(Suite.)
De la Monnaie comparée au mètre comme Mesure
commune de la Valeur. I
L’erreur dans laquelle on tombe ici est, on Ta dit, éconde en applications fausses autant que graves. Ceux qui comparent « la Valeur » à tout ce qui se pèse , s’allonge ou se raccourcit pour être rapporté à l’étendue comme portion précise et fragmentaire , savent parfaitement que le propre d’une utilité échangeable est de ne pouvoir être « mesurée » que par d’autres utilités egalement « échangeables » c’est-à-dire évaluables, ce qui ne donne aucune idée exacte et précise de leur valeur « respective. » On est ainsi conduit à reconnaître que la Valeur n’est mesurée et « mesurable » que par elle-meme. D’ou absence de mètre ou Mesure « commune. » Us savent, enfin, que si 2 kilog. 1/2 d’argent monnayé mesurent aujourd’hui « la valeur » ou prix d’un bœuf dans toute sa force et dans un lieu donné, il arrivera le plus souvent qu’un bœuf, de meme force et d’àge, pourra « valoir, » dans six mois sur le même marché , 3 kilogr. de ce même argent-ôlonnaie. C’est ainsi
({Lie la même nature d’utilité, à six mois de distance , aura été « mesurée , » en tant que Valeur incessamment changeante et « mobile » par des poids absolument autres de substance monnayée d’ailleurs identique. D’où, point « de Mesure » monétaire , c’est-à-dire sur ce terrain tluctuant de la Valeur, point « de mètre, » à la diftérence de ce qui a lieu lorsqu’on veut « mesurer » Tétendue.
COURS D’ÉCONOMIE INDUSTRIELLE
S’agit-il de maisons et d’immeubles, dont le prix, ou valeur exprimée « en monnaie, » devrait être , ce semble , beaucoup plus stable ? on remarque suivant le temps, les circonstances , la gêne enfin qu’éprouve le Vendeur , une non moins grande instabilité dans la consistance du fonds qui les évalue^, ou pour parler le langage dont on se sert ici abusivement , qui fait office de « Jlesure. » Tel propriétaire , en temps de crise, retire à grand’peine 25,000 francs de son fonds immobilier , qui , s’il eût pu seulement l’elarder sa vente de six mois, en aurait retiré 10,000 francs de plus, soit un poids d’argent de 50 kilog. Que « Vaut » donc cette maison, à ce compte : quel est le poids de métal-Monnaie qui « en mesure » la V^aleur ? Est-ce 125 ou 175 kilog. pesant d’argent? Puisqu’il est question de « Mesure » , ou donc est « l’unité » de Mesure dans ces autres poids d’un métal donnés et reçus en Troc ?
Lorsque j’achète, moyennant 20 francs ou 100 gi amines pesant d argent monnaye, « 10 mètres » d’une étoile, je sais ((ue si « le Prix » ou valeur traduite en métal-Monnaie de ce manufacturé peut changer d’un moment à l’autre , « le mètre, » c’est-à-dire la fraction de l’étendue à laquelle on s’est reporté pour « mesurer » cette étoile ou quelque autre ne « changera » pas. C’est ainsi que si je remettais , par exemple , mon achat à trois mois je pourrais bien payer 25 francs, c’est-à-dire 2 fr. 50 le mètre, ce qu’on est prêt à me donner pour 20 francs. :\Iais si « le Prix » ou expression de la V^aleur en un certain métal « change,» ce (jui mesure la longueur de l’étoffe,
c’est-à-dire « le mètre, » n’aura pas changé dans le même temps.
Autre chose, en effet, suivant que le dit M. Wolowski , est , deteiMiiinei* « la ([uotite des choses mesurées, coinuie le tait le mètre,» autre chose est les h'ansmetlre « de main en main en «lualite d’é({uivalent. » El noire éminent
m« PARTIE. — DES INSTRUMENTS DE PRODUCTION. 337
collègue ajoute, comme glose lumineuse ; « On ne cèf/e ni le mètre, ni le kilogramme, tandis qu’on cède la Monnaie. »
D’où résulte que ce qui « ne varie pas » répond ici exactement à l’idée « de mesure, » tandis ([ue ce qui constitue « le Prix, » par un poids « variable » de substance monétaire, n’éveille d’autre idée que celle d’une équivalence instable , ce qui impliiiue contradiction avec l’idée « de Mesure. »
Tout le monde, au sein de l’École, en convient. Cela est si bien compris , qu'on a tenté d’éluder la force de ce raisonnement en usant d’un langage qui peut bien mettre ici quelque obscurité , mais qui montre la faiblesse des arguments par lesquels on crut pouvoir étayer le système de l’étalon «unique» ou Mesure commune de la Valeur. C’est ainsi qu’on parle de ^lesure « par éiiuivalence. » Mais il est trop évident que ces mots : mesure « de la valeur » par équivalence, ne signifient pas autre chose que ceux-ci : « Mesure » de la Valeur par ellemême. C’est-à-dire toujours et invariablement X ? En d’autres termes , cela ne dit rien.
Il faut renoncer au langage figuré , surtout en une matière aussi essentiellement exacte et précise ((ue l’est le sujet de la Monnaie et revenir enfin à la réalité. — Or, sur le terrain des faits , de l’essence des choses , la vérité sensible, et en quelque sorte inéluctable est celle-ci ; « Il n’y a ])as de mesure de la Valeur, » vu ([u’en toutes choses, la valeur n’est mesurable » que par elle-même. Ceci conclut à recomiaîlrc (pfclle est essentiellementmobile et d’intensité ([ui change suivant le temps, le pays, les circonstances. — Or si la Valeur, où (lu’elle réside , n'est « mesurable » que par elle-même , il existe dès lors dans ce système autant de « iiiesui*('s » ([iie de Produits ou Services échangeables , ce (jui inipli(|ue iialurellement (pie ces mêmes
« utilités » se mesurent respectivement en tant « que Valeur. » — S’il existe autant « de ^Mesures » de la Valeur que d’objets « se mesurant l’iin l’autre, comment existerait-il, sous forme d’argent ou d’or monnayé, une commune Mesure de la Valeur?
Cela implique contradiction.
D’où les mots : « mesure » de la Valeur — « commune » Mesure par suite; — « étalon » monétaire ou monnaie < unique » faisant office de Mesure à l’aide de l’or ou de l’argent exclusivement ; — « double étalon » de la Valeur figuré par l’or et l’argent monnayés concurremment, sont des mots vides de sens. Il faut donc les bannir désormais de la langue, au point de vue de la Science économique. Ils constituent, en effet, un faux point de départ et ne servent dès lors qu’à faire qu’on s’égare sur cette route de la Monnaie où il est si difficile de se reconnaître dès
qu’on perd de vue la nature des choses, comme dirait Smith.
S’il ne reste rien de tout cela, et si la Monnaie, quelle qu’en soit la substance, Or ou Argent, c’est-à-dire matières éminemment douées de puissance « d’Échange, » constitue simplement, comme tous les autres produits qui se peuvent troquer l’im contre l’autre, un Produit « évaluable, » poiinpioi, puisque ces deux métaux précieux sont non moins fun que l'autre éminemment « échangeables, » et que cela est universellement reconnu, pourquoi se priver, par l’adoption d’un de ces métaux-Monnaie, exclusivement, — d’un double « Instrument » d’échange possédant, au même degré, des « propriétés » qu’on chercherait vainement ailleurs? — Car c’est à ce point de départ qu’on est invariablement ramené par le sens pratique des choses, c’est-à-dire dans l’ordre véritablement à portée de chacun ?
Est-ce parce que l’Or et l’Argent sont, comme degré de
puissance d’achat, dans un écart notable de « Prix » c’està-dire de Valeur relative, qu’on se croirait autorisé à prendre l’un « à l’exclusion de l’autre ?
Mais t le rapport » dans lequel ils sont à poids égal étant relativement stable puisqu’ils sont ensemble, dans une période déjà longue, comme 15 50 : 1 , ne saurait être une raison pour renoncer à un « double » outillage. Dans le système qui part, chez nous, du Franc comme < unité » monétaire, « ce rapport » fut un jour assez exactement précisé, on l’a fait voir, et chacun se trouve dès lors dispensé, tant les deux monnaies sont heureusement mariées ensemble, de se livrer à aucun calcul au point de vue « de l’écart» des prix ou poids proportionnels de substance monétaire à délivrer, suivant qu’on donne de l’Or ou de l’Argent. Tout est donc d’avance simplifié, et il n’y a même pas lieu de faire des conversions ou calculs inévitables, suivant que cela existe d’un pays à l’autre, là où l’on part, pour mesurer la capacité, le poids ou l’éten. due, de termes « de rapport » ou points de comparaison
autres.
Or, l’avantage « de la double » Monnaie, ou double Instrument « d’échange, » consiste notamment en ceci : C’est que, comme chaque pays a ses habitudes ; que l’un, par exemple, tel que l’Inde ou la Chine, use exclusivement de Monnaie d’argent, tandis qu’ailleurs on use seulement d’or monnayé, suivant que cela existe en Angleterre, le Commerce , si nous sommes débiteurs de l’un de ces pays, peut non-seulement s’acquitter envers l’étranger en Or ou en Argent, au choix du créancier, mais il arrivera qu’à son tour l’étranger aura le choix vis-à-vis de nous de l’un ou de l’autre métal-Monnaie quand il est notre débiteur, puisque nous usons indifféremment de l’une ou de l’autre ^lonnaie.
D’où, pour nous comme pour l’étranger, des achats et
COURS d’économie industrielle.
des ventes d’autant plus faciles que la France [dispose, comme agent monétaire, « d’un double » Instrument d’échange, et qu’elle a finalement, à titre d’outillage, ce qui convient à tout le monde : à savoir l’Instrument que chacun préfère.
Est-ce vrai cela? Oui, incontestablement.
Voilà comment, sur ce terrain de la Monnaie et des affaires où elle apporte plus de facilité, la -considération prise de la possession « d’un double >> Instrument tient une place, telle que c’est là, en quelque sorte, le point «culminant, » car c’est par ce côté qu’un pays l’emporte sur les differents marchés. C’est en cela qu’il les domine, puisque, excellemment « outillé, » il sera, plus que pas un, accessible « à l’Échange » cette raison d’être, ou mieux ce levier de la Richesse en formation.
Voudrait-on mettre ici en balance l’utopie caressée, — car ce n’est pas autre chose qu’un vain mirage, — d’une Monnaie de substance « unique » dans le monde entier ? Outre qu’à ce compte on ne sait ce que pourraient devenir rOr ou l’Argent bannis des échanges, comme dans le Royaume-Uni, la où l’argent billonné sert simplement « d’appoint, » — ou je me trompe fort, ou il semble qu’on payerait fort cher cette solution uniforme prétendue scientifique. Faites le compte de la place que tiennent ici et là l’un et l’autre métal, et vous verrez ce que gagneraient les affaires à courir incessamment après le produit autrement « insuflisant, » puisqu’il serait bien plus demandé « ({u’offert, » de l’extraction minière. — C’est de la folie, tant cela est irréalisable, outre (pi’on aboutirait ainsi à l’exlréme cherté ou louage hors de prix de Vunique « Instrument » d’Échange.
llaltu sur ce point « de l’étalon » ou Mesure de la Valeur a laide dune substance « exclusivement » monnayée,
1II« PARTIE. — DES instruments DE PRODUCTION. 341
l’autre métal mis à l’état « d’appoint, » voici comment on raisonne.
Il ne saurait être nié que l’Or et l’Argent diffèrent « de prix, » en ce sens , par exemple , qu’à volume et poids égaux, fun achète 15 50 des choses dont 1 autre, cesl-adire l’Argent, n’achètera que 1. Celle puissance respective d’acquisition ou d’echange « varie » pou, sans doute, chez l’un comme chez l’autre métal, mais enfin elle « varie. » C’est ainsi ([ue l’Or étant à l’Argent comme 15 50 : 1, d’où la substance aurifère fait avec 1 ce <iue l’Argent ne fait ([u’avec un poids de 15 50, il faudra par exemple, suivant le temps. Il ou 15, sinon même 16 d’argent pour obtenir ce que 1 d’or obtiendrait. D’où une valeur « relative » des deux métaux, (lui hausse ou baisse fatalement à certaines
heures.
Cela posé , dans le système de l’adoption de l’Or et de l’Argent opérant ensemble l’un à coté de l’autre comme « Monnaie, » l’on se trouve avoir, non-seulement des Prix autres ou termes « de rapport » au point de vue de la Valeur ou puissance de Troc, selon que l’on achète avec un poids d’or ou d’argent, mais des prix « variables, » puistiue le point de comparaison est « double, » et que ce point de comparaison ou ternie « de rapport » est instable. — Voici, dès lors, ce qui pourra souvent arriver.
Un individu a fait, il y a six mois, un emprunt de 1,000 francs, soit 5 kil. d’Argent monnayé à 9/10« de fin. Lorsqu’il a dû emprunter, l’Or était à l’Argent, en tant que valeur, comme 15 : 1. Mais le Jour où l’emprunteur veut se libérer, l’Or a perdu de sa valeur relative; il ne faut plus que 14 d’argent, par exemple, pour « acheter » des produits ou des services qu’on obtenait avec 1 d’or pesant juste le 15'"« de l’autre métal. Ainsi 5 grammes d’or qui éiiuivalaient à 75 grammes pesant d’argent ne peuvent
plus se troquer que contre 70 grammes, c’est-à-dire l/5« en moins.
Que fera ici le débiteur qui sur un Marché où l’Or et l’Argent sont également libératoires, c’est-à-dire monnaies ayant cours, a le « choix » de la Monnaie en l’absence de toute clause contraire? Évidemment, il fera de deux choses l’une. S’il donne de l’Or, il délivrera , en pièces de 20 francs, par exemple, le même poids de 322 gr. 38, lequel poids achètera i/15« de moins qu’avant; et s’il paye en Argent , l’autre devra se contenter d’un nombre de pièces de 5 francs qui, au lieu de représenter 3 kil. pesant, soit 3,000 grammes, ne donneront plus qu’un poids « global, » comme il est dit en banque, de 4,666 gr. 67, soit 1/13® en moins de ce que le créancier a originairement prêté. D’où pour lui une perte sèche de 333 gr. 33, soit, sur le montant du prêt, 66 fr. 63. — On sait que la pièce de 20 francs pèse 6 gr. 43,161.
De toute façon donc, dans ce système, le créancier sera préjudicié; car, avec « la Monnaie » qu’on lui donne, il « achètera » bien moins que n’achetait l’emprunteur au temps où il a reçu les 1,000 francs dont il s’agit. Et d’où provient cela? uniquement de ce fait que depuis six mois, « le Prix » relatif de l’Or et de l’Argent est changé ; il a « varié » d’un 13®. Or, à quoi faut-il attribuer, comme cause initiale, tant la perte éprouvée par le créancier que « le rapport » autre de Valeur remarqué entre les deux métaux? Uniquement à cette circonstance qu’on admit à faire fonction de Monnaie « une double » substance, dont la Valeur « relative » n’avait rien de fixe , et qui fit qu’on eut « un double » point de comparaison ou rapport essentiellement « variable, » pour se faire une idée exacte du Prix des diverses utilités échangeables.
Maintenant, concluent les partisans de la Monnaie « unique » faite d’or oiUd’argent, appelez ce^qui varie ici»
« Mesure » de la Valeur, ou simple terme « de rapport, » les mots ne sont rien, il faut aller aux choses... Ce qui est vrai, ce qui ne saurait faire doute, c’est qu’en usant « d’une double » substance comme agent monétaire indistinctement libératoire, l’on s’expose à rapporter la Valeur de ce qui se troque « à un double » point de comparaison. C’est ainsi, qu’il n’existe, à vrai dire, que des prix doublement « instables. » Premièrement, les choses sont entre elles, comme puissance d’Échange, dans « des rapports » entièrement mobiles, « variables; » puis, d’un autre côté, au lieu que la substance monétaire, relativement plus fixe dans sa puissance d’Achat , puisse départager les utilités en fournissant « un point de comparaison » ferme et stable, comme elle est de deux sortes , et que l’Or et l’Argent peuvent « varier » de prix dans le même temps , chaque chose est avec l’un et l’autre en rapport de valeur « variable, » d’où des prix ayant un sujet « double » de fluctuation.
« La double » substance monétaire et monnayée, dirat-on enfin, dans un système dont je me suis appliqué à ne pas affaiblir le raisonnement, c’est la négation même « de la Monnaie » par l’instabilité « des Prix, et cela, » en vertu de l’adoption d’un ternie « de rapport » ou point de comparaison « doublement » instable.
Si cette façon de raisonner est théoriquement irréprochable, la pratique est fort loin de s’accorder avec de semblables conclusions. — Or, le monde ne ée gouverne point par des lois, des déductions savamment rigoureuses, mais par des mobiles dont il n’est pas toujours facile d’apprécier, et encore moins de contester l’influence. D’où résulte que « les faits, » c’est-à-dire les exigences courantes sont, en général, ce qui domine et décide. On oublie trop d’ailleurs, en raisonnant comme il vient d’être dit, une particularité qui tient ici même la plus grande
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place; à savoir, que ce qui distingue l’Or, aussi bien que l’Argent, c’est que leur Prix, comparé l’un à l’autre, est infiniment moins instable que celui de n’importe quelle
utilité
qu’ils
l’autre
« échangeable. » C’est même à cette circonstance doivent d’avoir été préférés, l’un aussi bien que , à tout le reste, pour fournir les éléments « d’un
rapport » relativement « stable » quant au pouvoir d’ac-
quisition des choses.
Nous croyons inutile, outre que cela mènerait trop loin de développer mathématiquement sur ([uoi est fondée cette conclusion ; il nous suffit, pour en tirer les conséquences qui s’en peuvent naturellement déduire, que le fait relativement peu « instable » de l’un comme de l’autre métal ne puisse être contesté.
Or, s’il en est ainsi, il ne faut pas parler d’écarts « de Prix » au bout de six mois entre l’Or et l’Argent, mesurant, par exemple, 1/15'"®. En fait, cela ne s’est jamais produit dans une période de temps, non-seulement aussi courte, mais décuple. — Voilà donc les prêts et les affaires bien édifiés à cet endroit, pendant de longues périodes.
C’est ce qui explique comment il n’existe pas un seul contrat, prêt, vente ou louage, dans le([uel, en remontant chez nous à plusieurs siècles en arrière, on ait jamais stipulé autre chose que ceci : payable en espèces et monnaies d’or ou d’argent ayant cours ( 1 ). — Si le public, « pour qui » finalement la Monnaie est faite, comme le remarquait un jour si sensément Gaudin, avait cru devoir se préoccuper des écarts considérables dont on parle entre l’Or et l’Argent comme valeur « relative, » il est plus (pie probable que ces craintes auraient passé dans les contrats. Il n’en est rien. Donc, il existe là, (pi’on
(1) Il n’existe d’exemple en sens contraire que l’usage rappelé par Secousse et plus haut cité. Mais cela tenait à l’altération des espèces et au trouble jeté dans la Monnaie par les pouvoirs publics. Cela les condamne, et n’infirrae en rien notre remarque.
le veuille ou non théoriquement , un point « de comparaison » qu’on peut regarder comme relativement « fixe. » D’où des prix identiques, soit qu’on use d’Or ou d’Argent, en vue de quehiue achat ou pour éteindre une dette.
Autre fait, qui corrobore cette conclusion et qui, d’ailleurs , se lie à ce qui précède ; on peut dire que c’en est le corollaire.
La Loi française, de même que là où il existe une double Monnaie , laisse au débiteur le choix des deux métaux , c’est-à-dire de Tune ou de l’autre monnaie , le jour où il s’acquitte. Nul prêteur ne l’ignore. Qu’on cite un exemple, en remontant cent ans en arrière où le créancier se soit ici réservé le choix? 11 le pourrait, puisque les conventions sont la loi des parties et que celle-ci ne saurait être
considérée comme clause illicite.
L’Or , l’Argent monnayés ayant, en effet, chez nous « légalement » cours , le créancier peut parfaitement se réserver d’opter, suivant les circonstances, pour 1 une ou pour l’autre Monnaie. Où voit-on (lue l’on ait usé , même au temps de l’invasion de l’or californien , d’une telle latitude? — Et si l’on n’en rapporte aucune preuve, que dire de l’instabilité redoutable des Prix à propos de l’Or et de l’Argent ?
Ce sont pures théories et dont la pratique , dans son sens exact des situations, ne lient aucun compte.
Autre chose encore. — A ceux qui tirent argument de ce qui se passe dans le Change , et qui semblent ne pas voir que le cours du change n’est pas tant le prix « relatif» de deux métaux-monnaie , que le prix de la Monnaie a l’usage d’un pays et (lui s’y trouve ainsi d’avance « transportée , » c’est-à-dire disponible , — a telles enseignes ({ue deux peuples usant du même metal-Monnaie auront parfaitement, suivant qu’ils sont débiteurs ou créanciers l’un de l’autre, un Change contraire ou favorable, — à ces
346 COURS d’économie industrielle.
personnes, il convient de rappeler comment et sur quel pied l’on compte en banque. Est-ce qu’entre banquiers et capitalistes d’un même pays on se règle en tenant compte journellement de la cote fluctuable de l’Or et de l’Argent? Le capitaliste fait-il ici ses réserves pour être remboursé à son choix en telle ou telle Monnaie? Le banquier cambiste fait-il supporter à son correspondant « indigène » et ne se livrant pas au Change des dilférences de Prix, suivant que 1 autre lui envoie de l’Argent ou de l’Or « relativement » dépréciés?
CELA ne s’est jamais VU. Pas plus qu’on ne voit, en cours de ventes et d achats , le vendeur stipuler qu’il sera payé en telle Monnaie exclusivement, ou bien encore qu’il aura le choix de la Monnaie.
On peut voir par là à quoi se réduisent les inconvénients de « l’instabilité » de valeur ou de prix « relatif » des deux métaux. Ils sont nuis. Et les particuliers qui contractent ensemble ou avec l’État, lorsqu’il fait quelque emprunt , n’en tiennent aucun compte. On peut bien scientifiquement transformer cela en une question relativement grosse ; on peut même jeter une sorte de trouble passager dans certaines régions supérieures où le vrai sens des choses et l’intelligence de ce qu’est la Monnaie font trop souvent défaut, mais les masses ne se troublent pas, elles ne sont pas surtout mises en mouvement pour si peu. Que l’une et l’autre Monnaie soit de bon aloi, bien frappée , tous sont satisfaits ; l’on prend indistinctement, indifféremment de l’Or ou de l’Argent « monnayés. »
Il y en a du reste une raison déterminante qu’on peut dire empruntée aux lois de l’ordre économique ; c’est par la que nous terminerons, en réservant pour une dernière instruction ce qui reste à dire.
DE L’ÉCHANGE ET DE LA MONNAIE (Suite et fin.)
Du jeu de l’Offre et de la Demande pour ce dont est
faite la Monnaie.
L’on sait que l’Or et l’Argent sont, non-seulement « des Produits utilisables,» mais qu’ils réunissent, au même degré, des propriétés qui font qu’ils sont, plus que tout tout le reste , susceptibles d’être « acceptés » en Troc d’autres utilités. C’est à cela qu’ils durent, l’un aussi bien que l’autre, d’avoir été choisis pour laciliter, à titre « d’intermédiaire, » une série de trocs qui, sans eux, cessaient d’être possibles. Mais précisément parce qu’ils constituent*» des produits » dont la puissance d’Achat ou valeur « relative » est universellement reconnue , appréciée , ils relèvent journellement de la loi de l’Offre et de la Demande à un double litre. D’abord, là où ils sont utilisés indistinctement comme agent monétaire, on en donnera plus ou moins , en général , suivant que « l’argent » — et ceci s’entend des deux métaux monnayés également monnayables , — se fait rare et partant, cher.
« La Monnaie, » on l’a dit, - est un Instrument, et, de même que tout ce qui fonctionne à litre d’outillage, on en délivrera d’autant moins qu’elle est raréfiée , soit qu’il règne dans les affaires un trouble universel qui fait que « l’argent » se réserve, soit que ce même argent se trouve extrêmement recherché par une foule d’emplois rémunérateurs.
Mais, outre cela, et comme Valeur « relative » ou
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Prix de substances comparées, suivant que l’Or par l’exemple, est généralement plus demandé que l’Argent dans des pays qui trafiquent ensemble , la substance aurifère peut « valoir » plus que d’habitude comparée à celle dont est faite l’autre Monnaie. Puisqu’on parle sans cesse de notables écarts de valeur entre ces deux métaux, prenons , à un moment donné , leur prix respectif ou valeur « comparée » poids pour poids dans deux pays comme la France et l’Union américaine, liés l’im h l’autre par un long et constant trafic. Nous sommes, en France , sous le régime de la double Monnaie et l’on part de l’imité monétaire dite « Franc, » du poids de 5 grammes à 900/1000™“. Quant au prix comparé des deux métaux , je le suppose pour l’Or comme 20 est à 1 , tandis que l’Amérique ne donne, elle, que 16 d’argent contre 1 d’Or, comme suit :
5 grammes d’argent, soit 1 franc :
France. — Or ; Argent ; ; 20 : 1 ou 5 gr. Or = 100 gr. Arg. soit 20 l’r.
Amérique. — Or : Argent : : 16 : 1 ou 5 gr. Or = 80 gr. Arg. soit 16^.
D’où un écart ou différence de prix d’un métal à l’autre , de 20 0/0, soit 1/3®“. C’est-à-dire que celui qui, avec 5 grammes pesant d’Or achètera 100 grammes d’Argent, peut expédier en Amérique 80 grammes qui lui suffiront pour se procurer 3 grammes d’or aussi bien qu’en France d’où pour lui 4 francs de bénéfice , ou 20 grammes pesant d’argent.
Que celui qui voit se dessiner à l’horizon sur le Marché des métaux précieux, une telle marge de profits , d’un pays à l’autre en vienne à opérer, non point sur quehiues grammes d’or et d’argent, mais, comme cela lui est facile, sur plusieurs milliers de grammes ; qu’il fasse mieux encore. Qu’au lieu de se faire expédier de l’or américain pour acheter, avec 1 d’Ür, 20 d’Argent, lesquels de nouveau expédiés lui donneraient par 16 contre 1 un nouveau
bénéfice de 20 0/0, ce même traficant en métaux précieux se fasse envoyer d’Amérique des marchandises qu’il revendra en France avec bénéfice; il est clair que ce n est pas un profit de 20 0/0 qu’il aura ainsi réalisé par une seule opération sur l’Or et l’Argent, mais quelque chose comme 33 ou 40 0/0.
A ce compte , par exemple , en opérant seulement sur 30 kil. d’argent, soit 50,000 grammes ou 10,000 fr., ce qui constitue une fort modeste opération, le profit réalisé pourra monter à 4,000 fr.,soit les 2/3™®* du capital avancé. Sans doute , cela entraînera certains frais , comme expédition de numéraire, ou comme transport, courtage, assurance, etc. ; mais il est aisé de voir qu’à la faveur d un semblable écart de Prix entre lesdeux métaux, le bénéfice offert a de quoi éveiller l’attention ou mieux la convoitise déplus d’un concurrent sur l’un et l’autre Marche. Plusieurs traficants entreront donc dans cette même \oie, on court apres l’Argent « de France » pour le revendre en l’échangeant avec bénéfice contre de l’Or américain, et le résultat de cette « Demande « plus active d’argent est , comme pour toute marchandise, d’en faire hausser le prix et de faire, par contre, baisser celui de l’Or. Celui-ci ne sera plus à l’autre métal comme 20 est à 1, mais comme 19, par exemple, est à 1. D’où des « rapports » de valeur ou Prix exprimés comme suit :
France. - Or : Argent : : 19 : I ou 5 gr. Or = 95 gr. Arg., soit 19 fr. Amériqüe. - Or : Argent ; : 17 : 1 ou 5 gr. Or = 85 gr. Arg., soit 17 fr.
Comme , en vertu de la Concurrence que se font sur le Marché américain les traficants d’or et d’argent, le profit réalisable leur a démontré qu’il existe un trop grand écart entre ces deux métaux, ils font là-bas une manœuvre en sens inverse de celle qu’on fait chez nous. Ici l’Argent était outre mesure déprimé, comparativement à l’Or ; on descend de 20 à 19. Là-bas , c’est l’Or qui semble
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au contraire déprécié plus que de raison. L’on ne se contentera plus, dès lors, de 16 contre l,mais on exigera 17 pour 1 d’Or. En telle sorte que l’achetem' de ce dernier métal , qui voudra opérer en France à l’aide de l’Or, ne pourra plus se promettre un bénéfice de 1/5®® comme auparavant, mais de 1/10“®, soit 2 fr. au lieu de A.
Voilà qui dilîère déjà notablement.
Si l’on poursuit cette série d’échanges , il sera facile de se convaincre que , par de nouvelles hausses de 1 Argent d’une part , et de l’Or de l’autre , la marge du profit réalisable se mesurera en peu de temps à moins de 1/30®®,
c’est-à-dire quelque chose comme 3 0/0.
Voici, en effet, comment seront ensemble les deux
métaux employés ici et là comme monnaie :
France. — Or : Argent : : 18 : 1 ou 5 gr. Or. n: 90 gr. Arg., soit 18^fr,
Amérique. — Or : Argent : : 17-50: 1 ou 5 gr. Or. = 87-50 Arg., soit 17-aO
Arrivés à ce point, les deux métaux pouriont ctic considérés comme « en équilibre , » car il est clair qu’on est près d’atteindre cette extrême limite de tout trafic où il n’y a plus beaucoup de marge pour le Profit et partant
plus de motif « d’Échange. »
Que peut-on faire , en effet , d’un pays a l’autre , quand ,
d’une part , l’Or ne vaut plus que IH d argent et qu on est obligé de débourser 17.50 pour se le procurer, soit un écart de 1/36®® ou moins de 3 0/0, et qu’en Amérique, 1 d’Or coLitant 17.50 d’argent, on le revendra à peine 18, soit 1/35®® de bénéfice sur le Marché français ?
C’est ainsi qu’en vertu du Jeu de l’Oftre et de la Demande , le public eut raison de croire , en ce qui touche le Prix infiniment peu variable des deux métaux dont peut être faite la Monnaie, qu’il y a la un rapport de valeur relativement « fixe , » et qu’a proprement pai lei , sous une « double » substance, il peut n exister et n existe,
— en temps ordinaire, — qu’une monnaie.
III® PARTIE. — des instruments DE PRODUCTION. 351
Il est aisé de voir, par tout cela, combien il importe, ici comme toujours, d’avoir le choix « des Instruments. »
C’est d’ailleurs en ces matières que l’expérience et le temps , d’où elle tire en partie sa force , sont d’un poids considérable.
Dans la Grande-Bretagne où, depuis un demi-siècle environ, l’on s’est mis au régime de l’emploi de l’Or, exclusivement, comme argent monétaire , des hommes considérables, tels, par exemple, que M. Haggard, caissier de la Banque , se sont élevés plus d’une fois contre un choix exclusif. Suivant qu’avait soin de le rappeler un savant collègue M. Wolowski, à une époque dont nous sommes loin , l’agent comptable du grand établissement de crédit, dont l’Angleterre a fourni le plan et le modèle, n’hésitera pas à déclarer qu’il est regrettable que l’Argent ne circule pas, chez nos voisins, à côté de l’Or, absolument comme cela existe en France. Voici comment s’exprime cet homme éminemment pratique, et dont il est utile, par cela même, de reproduire le témoignage sur un sujet si controversé.
On sait que, dans le Royaume-Uni, les payements audessus de 40 shillings (50 francs) doivent s’effectuer en Or. L’Argent est, en quelque sorte , à l’état » de billon ; il ne figure , en banque et ailleurs , que comme appoint. C’est ce dont se plaint M. Haggard, dans le passage que M. Wolowski lui-même empruntait au livre de M. le docteur Tellkampf, membre de la Chambre des seigneurs de Prusse , opinion qu’il convient de faire connaître :
« Je conseille de faire adopter l’Or et l’Argent, et non l’Or tout seul , comme moyens de payements officiels , et d’employer l’Argent monnayé pour les sommes peu considérables du petit commerce , et l’argent en barres pour les grandes sommes et le Marché universel. Les obligations ou promesses de payement doivent stipuler un cer-
COURS d’économie industrielle.
tain Titre des métaux précieux. — Ce serait un système également compréhensible pour tout le monde.
(( A l’étranger, on a déjà riiabitude de n’établir les calculs que sur le titre des métaux précieux, et non sur la valeur nominale des pièces de monnaie. Actuellement, la Banque serait obligée de suspendre ses payements dès que l’or lui ferait défaut, et quelle que fût la quantité d’argent
mise à sa disposition. Elle achète souvent, en France , de
rOr à un taux élevé, tandis ([u’elle vend rArgent-métal , à
un prix très-bas , parce qu’il lui faut trois fois plus d’or que d’argent. Cela constitue un avantage pour la France.
« Comme presque dans fous les pays, l’Argent forme le moyen de payement légal, termine Ï\I. Ilaggard, sous figure de conclusion , — il serait plus facile d’établir les calculs, en les basant sur lesécbanges d’Or contre de l’Or, d’Argent contre de l’Argent, soit toujours réciproquement dans la même espèce de métal. »
Cela revient à dire qu’ayant le Choix des deux métaux on paye , l’on s’acquitte de la façon , et « en la 3Ionnaie » que chaque pays entend être payé ; en d’autres ternies , dont il a l’emploi et l’habitude. La Chine, l’Inde, exigentelles de l’Argent? Comme la France en est particulièrement riche, il sera facile de satisfaire ces deux contrées en leur expédiant en métal-Monnaie ou en barres, ce qu’elles préfèrent. Et le trafic cambiste , donne à cet égard, par son papier, toute facilité. — S’agit-il, au contraire, d’un pays qui s’accommode plus volontiers d’Or, suivant que cela a lieu journellement avec Londres pour les gros marchands de la Cité ? on leur envoie de l’or , métal ou papier , et on le fait parfois payer d’autant plus cher, iiue là-bas on en manciue , sans pouvoir, comme chez nous, y suppléer par l’autre métal.
C’est cette double facilité dont sont , en effet , privés les pays qui se sont mis au régime d’une substance nion-
Ilie PARTIE. — DES INSTRUMENTS DE PRODUCTION.
nayée « Unique, » or ou argent exclusivement, au lieu d’user de Monnaie bi-niélalli(]ue » ou d’essence double. Et, comme le disait avec ce cri de l’ânie, qui est ici la voix de la vérité, M. Cernuschi, dans l’écrit déjà cité : « la France est dans le vrai. »
Non-seulement on est chez nous dans le vrai , au point de vue du bon sens comme de la Science économique, puisqu’on n’est pas réduit à l’usage « d’un seul » Instrument d’échange ; mais on est dans la vérité, à ce point de vue parfaitement touché au passage, par M. Haggard, qu’on n’est pas réduit, comme le Royaume-Uni , à payer parfois d’un taux « élevé, » c’est-à-dire fort cher, le métal qui manque , faute d’avoir pu ou de pouvoir s’aider d’un auxiliaire inconsidérément mis à l’écart. — Et ce manque d’Or, qu’on paye parfois foid cher, ([u’elle en sera la première consé({uence ? — Mais c'est la hausse immodérée de l’Escompte , puisque la Banque d’Angleterre n’a que ce moyen de défendre sa réserve métallique contre ceux qui s’adressent à elle pour s’acquitter envers l’étranger.
L’honorable agent comptable de la Banque britannique n’en dit rien ; mais cela s’induit de ses paroles comme résultat aussi onéreux au trafic anglais, qu’il est fatal. Aussi, M. Wolowski a-t-il pu dire, fort d’un tel témoignage, que « les brus(iues variations du taux de l’Escompte, si fréquentes de l’autre côté du détroit, viennent en partie des difficultés qu’engendre l’emploi de l'Or comme seul légal tender , ou moyen légal de payement.