CHAPITRE II LE TRAVAIL
Du rôle qne joue le travail dans la production.
Pour réaliser ses fins, et principalement pour satisfaire aux nécessités de son existence, tout être qui vit est forcé d'accomplir un certain travail. La graine elle-même fait eflort pour soulever la croûte de terre durcie qui la recouvre et venir respirer Tair et la lumière. L'huître attachée à son banc ouvre et referme ses écailles poufpuiser dans le liquide qui la baigne leséléments nourriciers. L'araignée tisse sa toile. Le renard et le loup vont en chasse. L'homme n'échappe pas à la loi commune; lui aussi doit faire des efforts persévérants pour suffire à ses besoins. Cet efi*ort, inconscient dans la plante, instinctif dans Tanimal, devient chez l'homme un acte réfléchi et prend le nom de travail.
N'y a-t-il pas pourtant certaines richesses que l'homme peut se procurer sans travail, celles que la nature lui oclroie libéralement? C'est une question délicate.
11 faut remarquer d abord que pour cette catégorie de richesses
LE TRAVAIL. m
qui s'appellent des produits, il n'en est pas une seule qui ne suppose dans une mesure quelconque Tintervention du travail. Cela résulte de Tétymologie même au mot produit, productum, tiré de quelquepart. Or, qui l'aurait ainsi retiré, sinon lamain de l'homme ? Pour que des fruits puissent servir à la satisfaction de nos besoins, même ceux que la nature nous donne elle-même, fruit de l'arbre à pin, bananes, dattes, ou tous les crustacés et coquillages que l'on appelle en \\A\\^fruttidi mare, encore faut-il que Thomme ait pris la peine de les ramasser. Or, la cueillette représente certainement un travail, et qui peut devenir fort pénible.
H faut remarquer d'ailleurs que Ton ne se fait pas d'ordinaire une idée juste du rôle considérable que joue le travail, même dans la création de ces produits qualifiés souvent très inexactement de « naturels ». On est disposé à croire, par exemple, que tout ce qui ' pousse sur la terre, céréales, légumes, fruits, est une libéralité d^ cette terre, aima parens rerum. En réalité, la plupart des plantes qui servent à Talimentation des hommes ont été, sinon créées, du moins tellement modifiées par la culture et les travaux de centaines de générations qu'à cette heure encore les botanistes n'ont pu retrouver leurs types originaires. Le froment, le maïs, la lentille, la >^ fève, n'ont pu être découverts nulle part à Tétat spontané. Même les espèces que Ton retrouve à l'état de nature sont singulièrement^ différentes de leurs congénères cultivées. Il a fallu les importer d'abord des quatre coins du monde, puis les soumettre à des siècles d'acclimatation. Entre les grains acides de la vigne sauvage et nos grappes de raisins^ entre leslégumesoules fruits succulents de nos vergers et les racines coriaces ou les baies âpres, vénéneuses quelquefois, des variétés sauvages, la différence est telle que Ton peut bien considérer ces fruits ou ces légumes comme des produits artificiels, c'est-à-dire de véritables créations de l'industrie humaine ^ Et la preuve, c'est que si le travail incessant de culture vient à se relâcher pendant quelques années, ces produits ne tardent pas, comme l'on dit, à dégénérer, ce qui signifie simplement qu'ils retournent à l'état de nature en perdant toutes les vertus dont l'industrie humaine les avait dotés.
Enfin même pour ces richesses qui ne sont pas « des produits » parce qu'elles préexistent à tout acte de production, telles que la terre d'abord et tous les matériaux à l'état brut ou organisé qu'elle nous fournit, la source jaillissante d'eau ou de pétrole, la forêt sur
t « Les dieux, dit Xénophoo, nous vendeol lous les biens au prix de Doire trafail ».
lOft COURS D'ÉGONOMre POLITIQUE.
pied, la prairie luktisreller la earrière de pierre, la mine de métal ou de charbon, Is^chate d'eau qui fait tourner la. roue du moulin ou la turbine, \e gisement de guano déposé par les oiseaux de mer, la pèeberie abondante en poissons, en coquillages ou en corail — encore faut-il reivarquer :
ioQue ces richesses naturelles n'existent en tant que richesses, c'est-à-dire en tant que choses utiles et valables, qu'autant que Tintelligence humaine a su d'une part dicourrir leur existence et, d'autre part, reconnaître en elles les propriétés qui les rendent aptes à satisfaire quelqu'un de nos besoins. Prenez une terre quelconque, une terre à blé en Amérique; par exemple. Si elle est une richesse, c'est parce qu'un jour un explorateur ou un pionnier quelconque, marchant dans la voie que Christophe Colomb avait ouverte le premier, a révélé l'existence de cet emplacement particulier. Or, le fait de la découverte, qu'il s'applique à un Nouveau Monde ou à des champignons, suppose toujours un certain travail ;
2<» Que ces richesses naturelles ne pourront être utilisées^ c'està-dire servirultérieupement à la satisfaction des besoins deThomme, qu'autant qu'elles auront subi plus ou moins l'action du travail : s'il s'agit d'une terre vierge, qu'autant qu'elle aura été défrijchée ; s'il s'hgït d'une source d'eau minérale, qu'elle aura été captée et mise en bouteilles; s'il s'agit de champignons ou de coquillages, qu'ils auront été ramassés, après une chasse pVus ou moins laborieuse, et sans doute aussi subi quelque préparation culinaire.
De quelle façon le travail produit.
Il faut distinguer trois aspects du travail :
4° Le travail mani/^/ est indispensable pour toute production des richesses corporelles, car il faut toujours, comme nous venons de le dire, transformer ou tout au moins extraire la matière première de toute richesse. Et c'est la main de l'homme qui est l'agent non pas unique, mais initial, de cette transformation.
Les merveilles infiniment variées sorties de cette main tiennent du prodige. Et pourtant l'homme n'a point des « doigts de fée ». Sa main et ses membres ne sont rien de plus qu'une force musculaire dirigée par une intelligence : ils ne sauraient donc produire d'autres effets que ceux d'une force motrice quelconque, à savoir un déplacement <.
* C'est ce qu'avait fait remarquer dès 1771 réconomiste italien Verri. Toulefbis
LE TRAVittL. «^
Ce déptaccmeot peut consister soit dans uû chcmgement âe Heu de tobjet lui-même, lOBt dans un changement de place de ses parties constitutiKfes, Dans ce dernier cas, nous disons bien que Tobjet a subi « une transformation », mais toute transformation se réduit en somme à un déplacement. Les fomaes eiiquises que rerèt Targile sous la main du potier ou du statuaire, les dessins riches et compliqués que suit te fit sous les doigts de la dentellière, ne sont que les effets produits par les déplacements des molécules de Targtle ou des fils du tissu. Tout ce que peut faire le trayail de Thomme, c'est remuer, séparer, réunir, in-tervertir, superposer, arranger, rien que des mouvements. Prenex par exemple la production du pain : passez en revue tes divers actes de cette production, labourer, semer, moissonner, vanner, napudre, blfi^ter, pétrir, enfourner, et voSs verrez que tous ne représentent que certains déplacements in»prin»és à la matière. Mais quant aux vraies transformations qvà s'opèrent dans la eoostitulion des corps, qui modifient leurs propriétés physiques ou chimiques et concourent par là à la prodoetfon, l'évohition mystérieuse qui avec un germe fait une plante, la fermentation qui avec un jus sucré fait de Talcool, la combinaison chimique qui avec du fer et du charbon fait de l'acier — celles-là ûe sont plus le fait du travail manuel : l'homme s'est borné à^^is^^ poser les matériaux dans Tordre voulu, le blé dans la terre, la vendange dans la cuve, le minerai dans le haut-fourneau — c'est la nature qui a fait le reste.
En constatant combien faible est cette force motrice de l'homme et combien limité est son mode d'action, on s^étonnera d^autant plus qu'elle suffire à travisformer le monde !
2* Le travail d*invenUon est purement intellectuel, mais il n'est pas moins indispensable à la production que le travail manuel, car , il n*est paf une seule des choses utilisées par Thomme, pas un seul de ses gestes productifs, qui n'ait dû être inventé. C'est grâce à elle que le patrimoine de rkumanité s'agrandit tous les jours de quelque nouvelle conquête. Tanlôtr avec cette argile qui fait la boue de nos mes, Tindusirie fabrique ce métal étincelant, solide et léger à la fois, qui s'appelle Taluminium, et tantôt elle convertit les résidus infects de la houille en parfums ou en couleurs plus splendides que la pourpre de Tyr. Toutefois, bien courte encore est la liste des cboftes dottt nous savons user relativement au nombre imm^^se de celles don! nous ne faisonrs rien. Sur les 140.000 espèces
i) f&ut dire que si riiomme a moins de vigueur musculaire que les animaux, il a en g*^néral plus de dextérité et il la doit surtout (comme le nom l'indique assez, dextera, droite) à ce merveilleux organe qui s'appelle la main.
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connues du règne végétal, la culture n*en utilise pas 300 ; sur les centaines de mille espèces que compte le régne animal, il en est à peine 200 dont nous avons su tirer parti ', et, dans les corps inorganiques, la proportion n'est guère plus Tavorable. Mais ie catalogue de nos richesses s'allonge chaque jour et il y a tout lieu de penser que si notre science était parfaite, il n'y aurait pas dans ce vaste monde un seul brin d'herbe, pas un grain de sable, dans lequel nous n'eussions su découvrir une utilité quelconque.
Ce ne sont pas seulement les richesses qui doivent être découvertes, c'est la façon de les transformer et de les utiliser — c'està-dire le travail manuel lui-même sous toutes ses formes, chaque mouvement des doigts du tisserand ou des bras du forgeron -— qui n'ait dû être inventé par un premier artisan. Et il ne faut pas croire qu'en ce domaine l'invention s'arrête jamais complètement : elle se^niâle au travail le plus humble et l'empêche de se cristalliser dans la routine. L'invention, au sens économique du mot, ce n'est pas l'éclair qui jaillit du cerveau d'un homme de génie : c'est simplement l'adaptation d'un moyen nouveau à une fin quelconque ^.
Il est à remarquer que toute invention, une fois faite, a ce privilège de pouvoir servir à un nombre indéûni d'actes de production ou, pour mieux dire, de reproduction. C'est même ce qui rend si difficile pour le législateur de régler et de protéger le droit de propriété de l'inventeur.
3* Enfin, toute entreprise productive, quand elle ne s'exerce plus à l'état isolé, mais sous une forme collective, exige une certaine direction : or, la direction constitue elle-même un mode de travail très efficace et dont l'importance va grandissant à mesure que l'industrie dans nos sociétés modernes tend à prendre les formes de la grande production.
< DeCandolie, Originet des plantes cuitioéeSf p. 366.
s Cepeadaat M. Tarde [Logique Sociale) se refuse à voir dans rinvention une simple catégorie du travail. I) y voit beaucoup plus que cela : la cause première de toute richesse, parce qu*elle est pour lui la cause première de tout besoin et de tout désir, dont la richesse D'est que Tobjet.
Et il proteste contre toute confusion entre l'invention (intuition, joie) et le travail (effort, peine) : pour lui, il y a entre les deux la même différence qu'entre la volupté de la conception et les douleurs de Tenfantement.
Pourtant si Ton réfléchit au mot de Buffon que « le génie est une longue patience», on sera plus porté à penser avec nous que l'invention plus encore que ie génie D*e8t qu*un des aspects du travail.
De réYolntion des idées en ce qui concerne la productivité
du travail.
C^est une curieuse histoire que celle qui nous montre comment ce litre de « productif », d'abord réservé à une seule catégorie de travaux» s'est peu à peu élargi et a fini par être décerné indistinctement à tous, et de suivre la filiation des doctrines économiques sur cette (Question.
i« L'école des physiocrates réservait le titre de productif au seul travail agricole (et aussi aux industries : chasse, pèche, mines) mais le refusait à tout autre, même au travail manufacturier. La raison qu'elle en donnait est que seules ces industries fournissent les matériaux de toute richesse, matériaux que les autres industries se bornent à mettre en œuvre.
2» La définition des physiocrates était incontestablement trop étroite. Tels qu'ils nous sont liyr^s par les industries agricoles ou extractives, les matériaux sont en général absolument impropres à notre consommation, et ils ont besoin de subir de nombreuses modifications qui sont justement le fait de Vindustvie manufacturière. Celle-ci est donc le complément indispensable des premières et le procès de la production est aussi incomplet sans elles qu'un drame dont on aurait supprimé le treisième acte. A quoi servirait le minerai sur le carreau de la mine, s'il ne devait passer par la forge ou la fonderie? A quoi bon le blé, s'il ne devait passer par les mains dn jpeuplgr et du boulanger? Sans le travail du tisserand, le lin ne serait pas plus utile que l'ortie. De quel droit donc refuser à ces travaux le titre de productifs, puisque sans eux ces richesses nous seraient inutiles, en un mot ne seraient même pas des richesse$?
Quant à croire que les industries extractives et agricoles créent la richesse, tandis que l'industrie manufacturière ne ferait que la transformer, c'est une erreur. L'agriculteur ne crée rien : il ne fait que transformer, lui aussi, les éléments simples empruntés au sol et h l'atmosphère. 11 fait du blé avec de l'eau, de la potasse, de la silice, des phosphates et des nitrates, absolument comme le fabricant de savon fait le savon avec de la soude et des corps gras.
Aussi, à partir d'Adam Smith, personne n'a plus hésité à étendre le titre de productif aux travaux manufacturiers.
3* Pour les travaux de transport, on a hésité plus longtemps, par cette raison que le fait du transport n'imprime, semble-*t-il, aucane modification à l'objet. Le colis n'est-il pas le même à la gare
ItO COURS D'ÉXaONOHlE POLITIQUE.
d 'arrivée qu'à la gare de départ? C'est là, disait-on, une différence caractéristique avec l'industrie naanufacturière.
.Cette distinction est peu philosophique, car tout déplacement constitue une modification essentielle des corps, et c'est même, à vrai dire, comme nous Tavons vu tout à l'heure, la seule modificatiotn que noue puiâsiens imposer à la matière (voir ci-djeseus» p. d07). Si d'ailleiu^s on eatiiBait qu'un déplacement ne constitue pas une modiiûcation assez essentielle pour être aualiiiée de productive, .alors il fiaBdrait refuser le titre de produaives aux industries extractives, car quelle différence peut-on établir entre le travail du imneur qui transporte le minerai ou la houille du fond du puits à la surface du sol, et calui du voiturierj^ui prend ce minerai ou cette houille sur le carreau de la mine et le transporte dans l'usine? — à moins de prétendre que le déplacemeat n'est productif que quand il fi'opère dans le sens vertical, et qu'il cesse de l'être quand il s'opère dans le sens horizontal ! Inutile d'ailleurs de faire remarquer que, de même que l'industrie manufacturière est le complément Indispensable des iadustries agricoles et exjtractivea, demêmerin* dustrie des transports est le complément indispensable de celles qui précèdent. A quoi servirait-il d'écorcer les arbres k quinquina daits les forêts du Brésil, d'extraire le guano des îles du Pérou, de faire la chasse aux dents d'éléphant dans l'Afrique Australe, si ran n'avait des marins et des voituriers pour transpoiier ces produits-là où on doit en faire usage ? A quoi sert à un propriétaire la plus belle récolte du monde s'il ne peut la transporter faute de route?
^:^^û Pour rindustrie commerciale^ Thésitation a été eacore plus longue :
En ellet, on peut faire observer que l'opération commerciale réduite à l'acte purement juridique — c'est-à-dire au fait d*acheter pour revendre (telle est la définition légale de l'acte de commerce) — ne suppose aucune création de richesse. C'était la doctrine des Physiocrates et même de Dunoyer. Elle peut, disaient4ls, faire gagner beaucoup d'argent à celui qui s'y livre, mais elle n'ajoute rien à la richesse générale.
Mais, d'autre part, il faut considérer que l'industrie commerciale ne peut guère se séparer des industries de transport. Cette séparation, comme nous le verrons «ci-après, ne s'est mêm^ faite qu'assez tard. Aujourd'hui encore les commerçants sont les vrais directeurs des transports dans le monde : l'industrie voiturière ne fait qu'exécuter leurs ordres. De plus ils s'occupeatdecûrueri>er les marchandises sous forme d'approvisionnement. Us leur fout
«ubîr aussi ceftaiiies modifications : le nvarchand d*éioë.es eoupe les c< coupons », Tépicier fait griller le café, etc. Enfin, méflie réduit à rechange pur et simple, le simple fait d« faire parvenir la propriété d'une chose des nains deeeluiqui ne peut lien en faire ^«itre les mains de celui qui peut et veut l'utiliser doit être conekkéré comme productif, car rendre utile une chose inutile c'est tout le secret de la production (voir •ci-après, L'échange),
^ Enfin, c'est po«N* les travaux qui ne consistent cpie dans des services rendus, tels que les professions libénÈies, que la disoussion a été la plus vive. Il peut paraître bizarre, par eiempie, de (iéclarer k productifs » le travail du juge qui rend un arrêt ou oelui du chiruiigien qui ajnpute uneJainbe^Oii sont leurs produits? Où sont « les richesses » qu'Ds o<it créées ? Mais il suffît de remarquer :
a) Que s'ils ne créent pas de richesses matérielles, ils créent néanoioîiiâ des uUiités sous forme de services rendus et que c'est Tuti* lité, non la matièie à laquelle elle peut être attachée, qui est le but de la production ;
6) Que dans l'organisme social, grâce à la loi de la division du travail que nous verrons plus loin, il y a une telle solidarité entre tous les travaux des hommes, qu'il n'est pas possible de les séparer, et les services immatériels sont une condition indispensable de la production de toute richesse matérielle. Voici par exemple la production du pain. Sans doute nous allons ranger sans hésiter parmi les travaux productifs ceux des laboureurs, semeurs, moissonneurs, voîturîers, meuniers, boulangÊïs, en commençant par le THptolèrae quelconque qui a inventé la charrue et par tous ses successeurs ffui ont découvert telle ou telle variété de céréales, qui ont inventé la rotation des cultures ou les procédés de la culture intensive. Mais nous ne pouvons nous en tenir aux travaux manuels proprement dits. Il est clair que le travail du fermier ou du nmflre du domaine, encore qu'il n'ait pas mis lui-même la main à la charrue. est très utile pour la production du blé, non moins que celui du berger pour la production de la laine, encore que celui-ci n'ait pas fait la tofite Ini-même. On ne peut négliger non plus le travail de l'ingénieur qui a dressé le plan d'un système d'irrigation, de Tarchitecte qui a construit les bâtiments d'exploitation et les greniers. Faoi-U s'arrêter là? On le peut sans doute, et c'est ici que beaucoap d'économistes tracent la ligne de démarcation entre les travaux ^ doivent être appelés productifs parce qu'ils ajoutent à une «hose wne utilité nouvelle — et les travaux qui, quoique utiles aesarémeot, ne devraient pas être appelés productifs parce qu'ils
consistent seulement en services rendus (voir ci-dessus, p. 47, la distinction entre la richesse et le service). Mais pourtant le travail du garde champêtre qui a effrayé les maraudeure, celui du procureur de la République qui les a poursuivis, du juge qui les a condamnés, du soldat qui a protégé les récoltes contre ces dévastateurs de j)ire espèce que sont les armées ennemies, n'ont-ils pas, eux aussi, contribué à la production du blé! Et que dire du travail de ceux qui ont formé Tagriculteur lui-même et ses gens, de l'instituteur qui leur a inculqué des notions d'agriculture ou les moyens de les acquérir, du médecin qui les a entretenus en bonne santé? Estil donc indifférent, même à ne considérer que la production du blé, que les travailleurs soient instruits et bien portants, qu'ils possèdent l'ordre et la sécurité et qu'ils jouissent des bienfaits d*uD bon gouvernement et de bonnes lois? A-t-on même le droit d^éçacr. ter comme indifférents à la production du blé les travaux les plus étrangers à Tagriculture, tels que ceux des littérateurs, poètes, artistes? Pense-t-on que le goût des travaux agricoles ne puisse être utilement développé dans une société par les romanciers qui nous retracent les scènes de la vie rustique ou les poètes qui célèbrent les charmes des travaux des champs et qui nous ont appris à répéter avec l'auteur des Géorgiques :
0 fortunatos nimium sua si bona norint Agricolas I
Où donc s'arrêter ? nous voyons le cercle des travaux productifs s'étendre à l'inflni jusqu'aux extrêmes confins de la société — tout comme ces cercles concentriques qui vont s'élargissant sur la surface des eaux autour du centre que Ton a touché et se perdre au loin sans que le regard puisse saisir la limite où ils s'arrêtent. Sans doute on peut dire que les travaux que nous venons de considérer n'ont pas contribué tous de la même façon à la production du blé, ceux-ci ont agi d'une façon directe, ceux-là d'une façon indirecte, mais il sufût de constater que depuis le travail du laboureur jusqu'à celui du Présidentde la République, on n'en pourrait supprimer aucun sans que la culture du blé en souffrît.
Il n'y a même pas lieu d'établir entre eux une hiérarchie au point de vue de leur utilité économique. D'après l'ordre des besoins économiques auxquels ils répondent on pourrait être tenté de classer au premier rang les travaux de découverte et d'invention, puis les travaux agricoles^ puis ceux des manufactures, puis ceux du transport, et au dernier rang ceux du commerce et des fonctions
publiques. Mais il suffit de remarquer que si le pays est mal gouverné ou s'il n'a point de moyens de transport, toutes ses richesses agricoles ne lui serviront de rien. Cependant ce serait tomber dans une erreur non moins grave, quoiqu'inverse, de croire que parce que tout métier ou toute profession peut être également productive, il importe peu que telle s*étende plus ou moins que telle autre. La vérité c'est que si toute profession peut être utile dans les limites du besoin à satisfaire, elle devient nuisible au delà puisqu'elle dégénère en parasitisme. Ce qu'il faut c*est la juste proposition entre Ceffectif de chaque groupe professionnel et l'importance du besoin auquel il doit satisfaire. Or, malheureusement, ce juste équilibre est loin d'être réalisédansnos sociétés civilisées^ C'estainsî que nous voyons certains pays, par exemple, dépenser des milliards pour développer leurs moyens de transport sans se- préoccuper de savoir s'ils auront des produits à transporter. C'est ainsi que, alors que les travaux agricoles sont de plus en plus désertés, nous voyons le nombre des personnes engagées dans le petit commerce ou dans les fonctions publiques augmenter tous les jours, et ce n'est certes pas sans raison que l'on se plaint de l'accroissement du nombre des intermédiaires et des fonclionriàîres et du prélèvement usuraire que les uns et les autres exercent sur le produit du travail de tous. Nous verrons plus loin que les sociétés coopératives de consommation ont précisément pour but de remédier au mal résultant de la multiplication des commerçants.
I La Statistique du recensement des induntries et professions publiée par le Ministère du Commerce donne pour la France les chiffres suivants :
Agricolture, forêts
Industrie et transport..
Commerce
Professions libérales...
Il résulte de ce tableau que, dans la courte durée d'une génération, la proportion d'bommes engagés dans les deux premiers groupes, qui sont les seuls directement prodoctifs, a passé de 85 à 81 p. 0/0, donc a diminué de près de 5 p. 0/0 (et si la diminatioa n*e8t pas plus grande encore, c*est parce qu'elle a été en partie neutralisée par le développement des chemins de fer), tandis que la proportion d'hommes engagés dans les deux derniers groupes, ceux improductifs dans l'ancienne acception de ce mot, a passé de 15 à 19 p. 0/0, donc a augmenté de plus d un quart.
Gide. — Cours. 8
Ma cours D'ÉCONOMIE POLITIQUE.
De la peine considérée comme élément constitutif du travail.
C'est un fait indiscutable que rhomme ne travaille guère spontanément mais seulement sous la pression de causes extérieures, telles que, pour l'enfant, les punitions, les prix, rémulation, et pour l'homme, le besoin, l'appât du gain, Tambilion, Thonneur professionnel. La plupart des hommes ne travaillent avec ardeur que pour hâter Theure où ils pourront ne plus travailler. Il faut donc en conclure que tout travail productif implique une certaine peine. C'est là une loi d'une importance capitale en économie politique. Si le travail n'était pas une peine on peut affirmer que tous les phénomènes économiques seraient autres qu'ils ne sont : par exemple ni l'esclavage ni le machinisme n'auraient existé puisqu'ils n'ont eu pour but que de dispenser d'un certain travail.
Mais pourquoi le travail est-il pénible? Quoique tout lé monde le sente, il n'est pas facile de dire pourquoi. Car le travail, en somme, n'est qu'une forme de l'activité humaine : or l'activité n'a en soi rien de pénible : agir, c'est vivre; c'est au contraire l'inaction absolue qui est un supplice, et si atroce que, lorsqu'elle est trop prolongée dans l'emprisonnement cellulaire, elle tue Impatient ou le rend fou.
Est-ce parce que le travail implique toujours un certain effort et que l'homme est un animal naturellement paresseux? Ce n'est pas une explication suffisante, puisque beaucoup d'exercices qui sont considérés comme des plaisirs — ascension de montagne, canotage, bicyclette, automobile, aviation, sports dç toute nature — exigent des efforts plus intenses que ceux du travail et que pourtant beaucoup d'hommes s'y livrent avec passion.
Mais dans le jeu l'effort est volontaire et libre, il cherche et trouve sa satisfaction en lui-même : il est sa propre fin. Au contraire, dans le travail lefiort est imposé ]>ar la nécessité d'atteindre un certain but qui est la satisfaction d'un besoin : Teflort n'est plus que la condition préalable d*une jouissance ultérieure, il est, comme l'on dit, « une tâche » et voilà pourquoi il est pénible. Entre un canotier qui rame pour s'amuser et un batelier qui rame pour travailler, entre un alpiniste qui fait une ascension et le guide qui raccompagne, entre une jeune flile qui passe sa nuit au bal et une danseuse qui flgure dans un ballet, je ne vois qu'une différence, c'est que les uns rament, grimpent, dansent, à seule fin de raraer,
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grimper ou danser» tandis que les autres, rament, grimpent ou dansent pour gagner leur vie; mais cette, différence suffit pour que ces mêmes modes d'activité soient considérés parles uns comme un plaisir et par les autres comme une peine. Il était agréable pour Candide de a cultiver son jardin )» : cela lui aurait été désagnéable 8*il avait dû le cultiver pour y faire pousser des légumes et aller les vendre au marché. Le touriste qui Suit une route uniquement pour s'y promener y prend plaisir, mais le facteur rural qui la parcourt matin et soir pour arriver à u n but déterminé la trouve toujours longue et fatigante. Or, pour la presque totalité deTespèce humaine, le travail n'est qu'une voie dans laquelle elle est engagée par la nécessité de vivre. Elle travaille pour gagner sa vie: elle ne travaille pas « pour son plaisir ».
Ce qui prouve que la pénibilité du travail tient bien à son caractère de condition imposée, c'est qu'elle varie en raison directe de la contrainte et en raison inverse de la liberté j Elle était à son maximum pour l'esclave romain attaché à iajneule ou pour le galérien lié sur 'Bon banc : elle est lourde encore pour le salarié qui doit gagner son pain quotidien. Elle est à son minimum pour le paysan qui laboure avec amour son propre champ, pour le directeur de trusts qui dirige la bataille des milliards de dollars comme un général son corps d'armée, pour l'artiste qui évoque l'idée sur la toile ou dans le marbre.
De là à conclure que le travail pourrait se dépouiller complète-^ ment de tout caractère pénible sous un régime social où la pression de la misère et de la faim ne se ferait plus sentir, il n'y a qu'un pas. Et ce pas a étéjranchi par la plupart des socialistes. Fourier avait donné pour pivot à la société future qu'il se proposait d'organiser le travail attrayant. Il déclarait que si le travail est pénible cela tient uniquement k une organisation vicieuse de nos sociétés modernes» et il se faisait fort, dans son phalanstère, de transformer le travail en plaisir par le libre choix des vocations, la variété des occupations, la brièveté des tâches, l'esprit de corps, l'émulation, et mille autres combinaisons, les unes ingénieuses, les autres fantasques, en un mot de faire du travail du laboureur, du forgeron, du charpentier, du cordonnier, etc., autant de variétés du sport*. Si le roi Louis XVI, dit'^il, prenait son plaisir à fabriquer des serrures, pourquoi tous les hommes aussi ne pourraient-ils pas arriver à travailler par plaisir?
« Voy. Fourier, Œuvres choisies, pelile édition GuillaumlD. Preique loua les «ocialittes et aoarchisUf aajourd'hui louLieoDeol la même thèse.
On doit admettre en eflet que le travail deviendra de moins en moins pénible au fur et à mesure que les hommes deviendront plus riches et plus indépendants, parce qu'alors le travail perdra de plus en plus son caractère de tftche imposée par la nécessité pour prendre le caractère d une activité libre. Cependant, alors même que la loi du travail cessera d*être une fatalité économique elle restera une loi morale, un devoir de solidarité sociale. Et il serait contradictoire de supposer que le travail devienne jamais un jeu^
En tout cas, présentement tout homme qui travaille est soumis à l'action de deux forces opposées : d'une part le désir de se procurer une jouissance quelconque, d'autre part le désir de se soustraire à la peine que le travail lui cause. Suivant que Tun ou l'autre de ces deux mobiles fera pencher le plateau delà balance, il poursuivra son travail ou s'arrêtera.
Comme Va fait remarquer très ingénieusement Stanley Jevons, la peine supportée par le travailleur va toujours croissant à mesure que le travail se prolonge, tandis que la satisfaction qu'il en attend va sans cesse en diminuant au fur et à mesure que ses besoins les plus pressants commencent à être satisfaits^ — en sorte qu'entre ces deux désirs, celui qui le pousse à travailler et celui qui le pousse à s'arrêter, il est évident que le second finira tôt ou tard par rempor> ter la victoire. Considérez un travailleur qui tire des seaux d'eau d'un puits. La fatigue augmente à chaque nouveau seau d'eau qu'il faut tirer; d'autre part, l'utilité de chaque seau diminue, car si le premier est indispensable pour l'alimentation, le second ne servira qu'à abreuver les bestiaux, le troisième à des soins de propreté, le quatrième à arroser le jardin, le cinquième à laver le pavé, etc. A quel chiffre s'arrêtera-t-il? Cela dépend dans une certaine mesure de sa résistance à la fatigue, mais surtout de l'échelle de ses besoins. L'Esquimau, qui ne voit d'autre utilité à l'eau que celle de se désaltérer, s'arrêtera au premier ou au deuxième seau, mais le Hollandais qui éprouve le besoin de laver jusqu'au toit de
* Cependant quelques sociologues croient pouvoir afûrmer que le travail a commencé par être un jeu, c'est-à-dire que pour obtenir la discipline et la régularité dans le travail, on a plié les gestes de l'homme à ceux de la danse et des jeux physiques (Voir Bùchner, Arbeit und Rythmus). Mais il y a toujours eu celte dltlérence essentielle que le travail avait pour but la production et le jeu le plaisir. Le travail ne pourrait donc devenir un jeu, par définition môme, que le jour où il cesserait d'être productif de richesse — ce qui ne veut pas dire que le jeu ne puisse procurer un gain accidentel au joueur. Le spéculateur qui joue à la Bourse peut S'enrichir ou se ruiner, mais il ne produit rien.
2 Voir ce que nous avons dit, ci-dessus, des besoins, p. 41.
ses maisons, aura peut-être à en puiser cinquante avant de s'estimer suffisamment pourvu.
Si au stimulant des besoins présents et actuels vient se joindre le stimulant des besoins à venir — si, par exemple, dans un pays où l'eau est rare, le travailleur songe à remplir une citerne pour les jours de sécheresse — Tactivité productrice peut se trouver singulièrement accrue. Mais cette faculté de mettre en balance une peine immédiate et une satisfaction lointaine, faculté qui de son vrai nom s'appelle la prévoyance^ n'appartient qu'aux races civilisées et, parmi elles, aux classes aisées. Le sauvage et l'indigent sont également imprévoyants.
Le temps comme élément constitutif du travail. La durée de la vie utile.
Nous avons dit ci-dessus que le temps pouvait être considéré comme un des facteurs de la production ^ quand il s'agit de la nature — il faut du temps pour mûrir les fruits et pour bonifier le vin dans les bouteilles : — à plus forte raison le temps tient-il une place énorme quand il s'agit du travail de l'homme. Entre le moment où le travail commence et celui où il donnera les résultats qu'on en attend, il s'écoule toujours un temps plus ou moins long.
En règle générale, celte durée est d'autant plus longue que Topération doit être plus productive. Quand il s'agit de travaux qui font vivre l'homme au jour le jour, from hand to mouth (de la main à la bouche) comme disent les Anglais, tels que la chasse, la pêche, ou la cueillette des fruits sauvages, quelques heures suffisent; mais quand il s'agit de travaux agricoles, d*entreprises industrielles ou de ces travaux d'art qui sont l'honneur de notre temps, tels que mines, puits artésiens, chemins de fer, tunnels ou canaux, le temps nécessafre devient énorme et se proportionne à la grandeur des résultats. Combien d'années s'écouleront entre le jour où a été donné le premier coup de pioche dans l'isthme de Panama, il y a trente ans, et le jour où le prênuer navire y passera?
1 Gomme aussi de la destraction bien eDteodu, mais l'action du temps comme agent de destruction lempus edax reruml est beaucoup plus frappante que son action comme agent de production. A vrai dire il n'agit pas plus dans un cas que dans Tautre, mais il est une des conditions d'action des forces qui agissent tant dans le sera de la production que dans celui de la consommation : la durée est aussi indispensable à ia formatioD du grain de blé ou à la construction d'un cuirassé qu'à la forma lion de la rouille.
il 8 COURS D'ÉCONOMIE POLITIQUE.
Seulement si, lorsqu'il 8*agit de la nature, on peut dire que le temps est uq facteur de la proJuction, quand il B*agit de Thomme au contraire il apparaît comme un obstacle, du même genre que la peine et l'efTort. En eiïet on ne peut dire de lui comme on dit de la nature, que le temps ne lui coûte rien ^ le temps coûte beaucoup à l'homme; le proverbe anglais dit time is money, et le proverbe finançais plus pittoresque dit : le temps est Tétoffe dont la vie est faite. Or cette étoffe est parcimonieusement mesurée à Tbomme et plus encore au travail. Car Thomme est bien loin de pouvoir consacrer au travail toute sa vie. Sans compter même le temps incalculable gaspillé par la paresse ou le mauvais emploi, il faut noter que Thomme ne peut :
i° Ni travailler toutes les heures du jour. Il faut bien déduire le temps du sommeil et le temps des repas, et l'expérience a prouvé que Ton ne gagnait rien, au point de vue de la productivité, à vouloir forcer la durée de la journée du travail. Elle était autrefois de 14 k 45 heures. La pression des syndicats ouvriers ou la loi Tout réduite, dana presque tous les pays, à 10 ou il heures, et môme déjà en Australie à 8 heures, ce qui fait le Uei:s^eulement de la journée.
*»Ni U'availler tous les jours de l'année. Il n y a aucun pays où il n'y ait un certain nombre de jours fériée, L'Angleterre et l'Amérique observent avec rigueur le repos dominical : les Anglais s'accordent en plus l'après-midi du samedi. En Russie il y a un nombre incroyable de jours où l'on fête quelque saint. Il y a d'ailleurs à faire la part des jours de maladie, en moyenne 7 à 8 jours par an. U est rare qu'un ouvrier, môme des plus laborieux, atteigne une moyenne de 300 jours de travail dans l'année; le nombre donné par la statistique officielle en France est de 295.
a* Ni travailler enfin toutes les années de la vie, car il faut déduire les années de l'enfance et celles de la vieillesse.
La vie utile, c'est-i-dire celle où l'homme peut gagner sa vie, quand il s'agit d'un ouvrier commence à 14 ou 15 ans et ne se prolonge guère au delà de 55 ans> soit une durée de 40 ans «. Pour les professions libérales, la vie utile se prolonge plus tard, mais elle commence beaucoup plus tard aussi.
En somme, sur une vie de 80 ans, la période productive n'en représente guère plus de la moitié et le nombre d'heures consacrées effectivement au travail guère plus de la sixième partie.
* I^tus de 1/4 des hommes (2d2 p. 1.000 en France) meureot avant d'avoir alleiot l'Agée de 18 ans. C'est i>r ënormA déchet pour la Société puisqu'ils ont été él«Tés eo pure perte, tl est vrai que la plupart meurent dès les premières années de la vie, ce qui réduit d'autant les frais.
La situation démographique la plus favorable pour ud pays est celle où le nombre de personnes appartenant à la période utile de la vie est proportionnellement le plus élevé. L'idéal (au point de vue purement économique, bien entendu) serait celui où il n'y aurait point d*enfants ni de vieillards puisque ces deux catégories sont improductives. Évidemment la chose est impossible ; pourtant les pays neufs, qui se peuplent surtout par l'immigration, se rapprochent beaucoup de cette situation; car les immigrants y arrivent déjà à rftge d'homme ou avec des enfants déjà grands, et parfois même ils ne sont plus admis au-dessus d'un certain âge. C'est certainement un des facteurs de leur prospérité économique K
Les pays où la natalité est très faible, comme en France, se trouvent dans une situation démographique qui n'est pas sans présenter quelque analogie avec celle des pays neufs puisque la venue.au monde des enfants étant moins nombreuse, la proportion iës adultes dans la population est évidemment plus forte. Il est vrai que celle des vieillards est plus nombreuse aussi, ce qui diminue l'avantage économique^.
La nécessité du temps pour toute opération productive — et d'un temps d'autant plus long que l'entreprise doit être plus productive, constitue, comme nous le verrons, une des principales causes de l'importance des capitaux et de la situation privilégiée faite à ceux qui les possèdent. En effet il faut bien que le travailleur, en attendant les fruits de son travail, vive sur des avances, et ces avances c'est le capitaliste seul qui est en état de les fournir. On peut prévoir qu'il ne les fera pas gratis.
f Les pays où la vie moyenne est longue se trouvent aussi généralement dans Doe boone situation. Cependant la vie utile n'est pas dans un rapport nécessaire avec la vie moyenne. Car imaginez deux pays : Tun où tout le monde meurt à 30 ans; Tantre où une moitié meurt à la naissance et Tautre moitié ne meurt qu*à 60 ans. La vie moyenne sera la même dans les deux pays et pourtant combien le second sera plus farorisë que le premier au point de vue de la vie utile 1 elle y sera de 40 ans au lieu de 10.
> Voici la répartition des Âges dans trois pays (pour 1.000 habitants) :
Motos de 90 ans. 20 à «0 aos. Plu de «0 ans.
Angleterre 452 473 75
Allemagne 449 471 80
France 357 525 118
La France compte doue pour 1.000 adultes de 20. à 60 ans — 54 personnes de plus que i^Allemagne, ce qui, sur une population de 39 millions, représente 2.106.000 dsBS ta période de vie utile et compense dans une petite mesure, pour le service militaire comme pour le service industciel, rinfériorité de la population.
L'apprentissage et rédncation professionnelle.
Tout travail manuel consiste en une série/le gestes combinés, inventés au cours des âges par les travailleurs les plus habiles et transmis d'une génération à l'autre, un peu par renseignement oral ou écrit, mais surtout parla vue, l'imitation et la pratique. Cet enseignement s'appelle, pour celui qui le reçoit, V apprentissage^*
Autrefois et surtout au Moyen âge, où il paraît avoir atteint son plus haut degré de perfection, l'apprentissage était pour les fils de la classe ouvrière une période de la vie non moins importante, non moins lodgue et non moins coûteuse relativement, que l'est aujourd'hui la période de la vie d'étudiant pour les Ûls de la classe bourgeoise et couronnée comme elle par ce diplôme qui était « le chefd'œuvre ». C'était un enseignement non collectif mais individuel qui prenait la forme d'un contrat entre le patron et l'apprenti, contrat qui comportait de part et d'autre des obligations et des sanctions rigoureuses — du côté du « maître » l'enseignement complet du métier; du côté de l'apprenti l'obéissance — et qui pouvait durer, selon le métier, de longues années. Ainsi s'est formée la classe admirable des artisans, nom qui était synonyme d'artiste, du Moyen âge. Le maître n'avait pas à craindre que l'apprenti vînt, une fois instruit, lui faire concurrence, car, d'après les règlements du régime corporatif, celui-ci ne pouvait s'établir qu'autant qu'une place de maître se trouverait vacante; très souvent celle même du maître chez qui il avait servi et à qui il succédait — surtout quand il avait réussi à épouser sa fille.
Aujourd'hui tout cela est changé. On se plaint qu'il n'y a plus d'apprentissage et que par conséquent il n'y a plus de bons ouvriers. C'est une des questions sur lesquelles on a le plus écrit ces derniers temps. Les causes de ce changement ne sont pas difficiles à trouver. Voici les principales :
< Od eDseigne généralement que TapprenCt, le compagnon et le maître étaient superposés par ordre hiérarchique et que chaque ouvrier pouvait passer, au cours de sa vie proressionnelle, par ces trois grades. Ce n'est pas tout à fait exact en ce sens que l'apprenti pouvait devenir maître sans passer par le compagnonnage, sll trouvait une place disponible. Mais quand ces places devinrent rares ou d*uo accès difficile, le compagnonnage devint une sorte de stage nécessaire. Enfin, quand le jour vint où les compagnons ne purent plus aspirer à la maîtrise, l'apprentissage resta-t-il obligatoire peureux? Cela paraît assez douteux. En tout cas c'est le com> pagDon qui est le père du prolétaire aolu^l.
i» Dans la grande industrie Tapprentissage est devenu à la fois — presque tnu/iVe parce que, étant donnés le machinisme et ladivision du travail, chaque ouvrier n'est appelé à faire pendant toute sa vie qu'une tâche parcellaire : k quoi lui servirait-il d'apprendre à faire un soulier complet puisqu'il n'aura jamais qu'à conduire la machine qui coud les ilemelles ou celle qui place les agrafes? — et presque impossible parce que le patron d'une grande usine a autre chose à faire que de se faire Tinstructeur et le répétiteur d'une troupe d'apprentis^.
3!9 Dans la petite industrie où cette instruction serait encore possiblCj par exemple chez le cordonnier qui travaille sur commande, le patron ne se soucie pas de la donner : car il n'a plus aucune autorité ni moyen de contrainte sur l'apprenti, et d'autre part il ne désire nullement se créer à lui-même un concurrent que rien n'empêchera d'ouvrir boutique en face de la sienne. C'est un danger auquel sont exposés fréquemment les directeurs des maisons de couture avec leurs « premières ». L'apprentissage n'est guèr» compatible avec la libre concurrence.
3* Mais si les patrons n'ont nulle envie de former des apprentis, les parents eux-mêmes se soucientencore moins d'envoyer leurs enfants comme apprentis : ce qui les presse c'est nonque leurs enfants apprennent un métier, mais c'est qu'ils gagnent le plus vite possible. Or, un apprentissage sérieux est incompatible avec le paiement d'un salaire à l'apprenti : au contraire c'est l'apprenti qui, comme au Moyen ftge, devrait payer le maître, -r Ajoutons que les enfants eux-mêmes ont pour ambition de gagner comme des hommes aûn d'êire indépendants de leurs parents. Donc le patron, répondant au désir des parents et à celui des enfants qui concordent avec son propre intérêt, ne prend pas d'apprentis ou, s'il en a nominalement, en fait des demi-ouvriers, de « petites mains », comme on dit, qu'on paie moitié prix et dont on tâche de tirer le meilleur parti possible*.
1 Od peut indiquer aussi une raisoo spéciale. C esl que la loi imposant la durée de travail de 10 heures à tous les ateliers mixtes, c'est-à-dire ceux où il y a, avec les hommes, des jeunes gens de moins de 18 ans ou des femmes, — tandis que, là OQ il n'y a que des hommes, la durée légale de la journée eât de 12 heures — il en résulte que beaucoup de patrons, pour avoir la Taculté d'user de la pleiae journée, refusent systématiquement d'emS^ftiicher des jeunes gens et par conséquent de faire des apprentis. Cependant comme on tend à généraliser la journée de 10 heures, les effets fftcheux de cette discrimination se feront de moins en moins sentir.
s Cependant il peut arriver que les patrons trouvent leur compte à employer ces soidisant apprentis, parce qu'ils les payent à moitié prix et s'en servent poor remplacer les vrais ouvriers; et de là la lutte incessante des syndicats pour la limitation
Voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer qu'il n'y ait plus guère d'apprentis. Il est possible d'ailleurs que, au point de vue purement économique, la grande industrie n'en souffre pas beaucoup, car les connaissances et l'habileté individuelle de chaque ouvrier peuvent être remplacées dans une certaine mesure par les connaissances et l'habileté de l'ingénieur qui les dirige collectivement. Cependant la disparition de l'apprentissage se fait sentir fâcheusement dans les industries d'art qu'il impoiie, en France plïïTqu'aîrieurs, de sauvegarder. D'autre part elle est regrettable au point de vue éducatif : — d'abord ne fût-ce que pour réagir contre l'évolution mécanique qui réduit l'ouvrier à une tâche monotone et parcellaire ; puis aussi pour lui donner un peu de cœur à son travail qu'il ne peut aimer qu'autant qu'il peut le comprendre et le situer dans l'ensemble auquel il se.rçli<^
Pour ranimer donc l'apprentissage on a proposé diverses mesures S telles que la rédaction d'un véritable contrat, dont les clauses et l'exécution seraient contrôlées par les Conseils de Prud'hommes ou les syndicats ouvriers, lesquels réclament même impérieusement cette mission. Mais il serait difficile de faire accepter par les patrons ce contrôle des syndicats ouvriers sur leurs apprentis, surtout s'il doit s'exercer sous forme de visites dans la fabrique et quoiqu'on ait proposé d'assurer en compensation certains avantages aux patrons qui feraient des apprentis, par exemple une diminution d'im- , pots. En tout cas, on n'explique pas comment on s'y prendra pour surmonter la résistance des intéressés eux-mêmes, parents et enfants, à moins d'allerjusqu'àrendrelecontratd'apprentissage obligatoire comme les examens pour l'entrée aux fonctions publiques.
Par suite de ces difficultés on a été conduit à chercher une solution d'un autre côté, dans renseignement professionnel donné hors de l.âielier, c'est-à-dire dans des écoles spéciales. Ce système paraît avoir ce grand avantage de donner au jeune ouvrier les connaissances générales et variées qui lui permettraient d'être apte non à un seul mais à plusieurs métiers, et par là de lui permettre plus tard de se retourner plus facilement et de moins souffrir du chômage. Et ces écoles professionnelles ont donné en effet dans divers pays, notamment en Allemagne, des résultats qui paraissent admirables. Mais il y a là aussi bien des difficultés :
du nonbre des apprentis, lutte très jusUGâe puisque plus tard ces apprentis ane fols devenus ouvriers ne trouveraient plus d'emploi.
* En France il n'y a sur l'apprentissage qu'une vieille loi du 22 fé\Tier 1851 qui déclare bien que « le maître doit enseigner à l'apprenli progressivement et complètement l'art, le métier ou la profession qui fait l'objet du contrat », mais ne fournit aucun moyen d'atteindre ce but.
i^ D*abord« pour que cet enseignement donne des fruits, il faut que le jeune ouvrier puisse le suivi'e et, pour cela, qu'il ait du temps libre. Il faudra donc :
soit lui réserver — entre la sortie de Técole primaire, qui est à 13 ans en France, et rentrée à Tatelier-- un intervalle de quelques années où se placera cet enseignement. Mais alors il faut que la loi recule à 15 ou i6 ans l'admission des enfants dans les fabriques, sans quoi les i>arents préféreraient les envoyer à la fabrique plutût qu*à l'école;
soit réserver sur le temps du travail en fabrique un certain nombre d'beuresou de jours pour que le jeune ouvrier puisse suivre les cours (car il ne peut plus être question alors d'écoles proprement dites, mats seulement de cours, faits aux heures qui dérangeront le moins): Et il nesuffira pas qu'il le puisse, il faudra trouver un moyen de rendre obligatoire Fassiduité au cours. C'est le système adopté en Allemagne et qu'on propose d'essayer en France *• C'est au patron et non aux parents que la loi allemande — avec raison — a imposé le soin d'assurer la fréquentation des cours.
2* D'autre part Texpérience semble établir que l'enseignement professionnel ne peut remplacer l'apprentissage^ mais peut seulement le compléter. Le vieux dicton que « l'on n'apprend à forger qu'en étant forgeron » se vérifie ici. On ne sait quels professeurs choisir. Si ce sont des professeurs de carrière, ils ne savent pas la pratique. Si ce ex>nt des ouvriers, ils ne savent pas enseigner quand ils sont hors de l'atelier. Lea élèves de ces écoles, quand ils arrivent dans un atelier, ne savent rien faire : ils sont bientôt congédiés par le patron ou, humiliés, se retirent d'eux-mêmes. Beaucoup d'ailleurs ne vont même pas à l'atelier au sortir de l'école professionnelle. Ayant perdu contact avec leurs camarades et avec la classe ouvrière, étant devenus des demi-intellectuels, ils cherchent une issue dans les professions libérales ou les fonctions publiques, ou réclament tous
* Le Conseil Supérieur du Travail a émis le vœu que de 13 à 16 aos lea jeunes ouvriers /asaeut obUgéaà suivre ces cours, peadaat un certain ooiubre d'heures prises sur le temps du travail mais qui ne pourraient dépasser 8 heures par semaine.
En Ailemagoe d'ailleurs la lé^slation tend à uo double but :
a) k obliger les jeunes ouvriers, apprentis ou non, k la fréquentation des écoles profeasvoDoeilea, 11 y a use variété extraordinaire de cours et spécialités pour cbaque cnétier, pour les garçons de café, pour les ramoneurs, etc. ;
b) wais aussi à développer Tusage du contrat d'apprentissage : on stimule les patron» es faisant du droit de former des apprentis une sorte de dignité pour celai auquel elle est conférée.
Eu Angleterre les jeunes ouvriers de 12 k 14 ans ne font que le demi-iejnpsy c'est-à-dire une \/2 journée ou 1 journée sur deux.
au moins une place de contre-mattre. Les ouvriers syndiqués voieat même ces écoles de mauvais œil parce qu'ils prétendent qu*elles forment des « jaunes », c'est-à-dire des ouvriers inspirés de 1 esprit patronal et qui tendent à s'embourgeoiser.
3^ Enfin il faut compter que l'enseignement professionnel coûte très cher. Dans les écoles professionnelles de Paris^ chaque élève coûte de 430 à 1.250 francs, en moyenne plus de 800 francs. Si on •devait donner cet enseignement à un million d'enfants ouvriers, on voit ce que cela ferait ! Kt encore si l'on compte que les deux tiers de ces enfants ne se font pas ouvriers et par conséquent n'utilisent pas les frais faits pour eux, on voit quel énorme déchets
La solution mixte^ c'est-à-dire celle qui unit l'apprentissage à l'atelier, c'est-à-dire la pratique du métier, avec renseignement professionnel général, parattdonc la meilleure. Mais il est clair que s'il faut faire face à un double enseignement, cela doublera la difficulté de la solution.
Les syndicats professionnels, tant ceux des ouvriers que ceux des patrons et mieux encore s'ils peuvent s'entendre, pourront peut-être ressusciter l'apprentissage et renouer par là la tradition des anciennes corporations dans ce qu'elle avait de plus respectable. C'est un des points sur lesquels les intérêts des patrons et ceux des ouvriers concordent, car s'il est très utile aux premiers d'élever la qualité de leur main-d'œuvre, il n'est pas moins utile pour les seconds d'avoir pour membres des ouvriers « qualifiés » qu'on ne peut pas remplacer au pied levé, ce qui rend leur coalition beaucoup plus redoutable.
* L'eDseigaement professionnel est donné en France dans des écoles qui Torment •deux catégories très distinctes, différences marquées d'ailleurs par le fait que les unes relèvent du Ministère de Tlnstruction Publique et Jes autres du Ministère du Commerce.
Les premières, dites Éoolet Primaires Supérieures^ datent ofûciellementde 1833 et, en fait, d*une trentaine d'années. Elles sont (en 1907) au nombre de 230 avec 46.000 élèves des deux sexes. Les secondes dites Écoles Teohniquei sont de date beaucoup plus récente. Aussi ne sont-elles (en 1907} que 57 avec 11.500 élèves. Ces «bifTres sont peu de chose si l'on compte qu'il y a plus de 600.000 jeunes gens em* ployés dans Tindustrie.
Il y a de vives querelles entre les représentants de ces deux ordres d'enseignement pour savoir lequel des deux atteint le mieux, ou le moins mal, son but. Il semble bien résulter des statistiques que les premières sont surtout des petits lycées qui drainent vers les fonctions publiques les ûls de la classe ouvrière les plus aisés. Mais les secondes, jusqu'à présent, ne forment aussi qu'une minorité d'ouvriers.
Il y a aussi un assez grand nombre de cours professionnels organisés par les municipalités, les Bourses du Travail ou les sociétés philanthropiques, qui ont 4ieu généralement le soir pour que les jeunes gens puissent les suivre.