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DEUXIÈME PARTIE L'ORGANISATION DE LA PRODUCTION

De Tentreprise et du coût de production.

Nous venons djétudj^ séparément chacun des facteurs de la production. Mais nous avons vu aussi que séparément ils ne pouvaient rien. Il faut donc pour qu'ils puissent agir qu'ils soient réunis dans la même main ou tout au moins sous la même direction. Comment s'opère cette combinaison ?

il est possible qu'une même personne fournisse à la fois les trois facteurs : la main-d'œuvre parce qu'elle travaille elle-même, la terre et le capital parce qu'elle en est propriétaire. Le paysan qui cultive sa propre terre, de ses propres mains et avec le cheval et la charrue qui lui appartiennent, constitue la forme type de ce premier mode de production. On l'appelle le producteur autonome.

Mais le plus souvent le même individu n'aura pas les trois facteurs de la production. L'un aura bien ses bras et sa terre, mais pas le capital : ce sera un paysan qui empruntera sur hypothèque. Tel autre aura son travail et son capital, mais il n'aura pas le terrain et sera obligé de le louer : ce sera le fermier qui afferme une terre ou le commerçant qui loue un magasin. D'autres, inverse-

COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION. 14t

ment, auront la terre et le capital mais ils ne peuvent ou ne veulent pas fournir le travail : ils embaucheront des ouvriers.

On peut même supposer le cas où le producteur ne pouvant fournir lui-même ni le travail, ni le capital, ni les agents naturels, devra emprunter le tout. Telles les entreprises de mines ou de chemins de fer ou du canal de Suez, qui se procurent le terrain (sol ou sotts-sol) par le moyen de concession à long terme, le capital par des emprunts et des émissions d'actions, et la main-d'œuvre par Tembauchage de milliers de travailleurs.

Or dans tous ces cas où celui qui a Tinitiative de la production emprunte au dehors tout ou partie des moyens de production» il s'appelle Vent repreneur. Et son rôle, qui est d'ailleurs le tout premier rôle, est de combiner tous ces éléments de la production pour en tirer le meilleur parti possible.

L'entreprise est donc le pivot de tout le mécanisme économique» C'est sur elle que tout tourne. C'est là que convergent tous les facteurs de la production : c'est de là aussi, comme nous le verrons, que divergent tous les revenus, puisque ce qu'on appelle les revenus sous les noms divers d'intérêts, dividendes, rentes, fermages, loyers, salaires, traitements, ne sont que le prix touché pour la location du capital, de la terre, ou de la main-d'œuvre. L'entrepreneur est donc tout à la fois le grand metteur en œuvre et le grand répartiteur.

Nous savons, par l'étude des facteui^ de la production, que pour produire n'importe quelle richesse il faut nécessairement consommer une certaine quantité de richesses préexistantes : la somme de ces richesses est ce qu'on appelle dans la langue des économistes le coût de production et parfois, dans celle des commerçants, le prix de revient (Voir cî-après le Chap. Le coût de production).

Voici, par exemple, l'exploitation d'une mine. L'entrepreneur inscrit dans ses frais de production :

!• Le salaire qu'il paie aux ouvriers qu'il a embauchés;

â* L'intérêt et l'amortissement qu'il paie pour le capital qu'il a emprunté ;

3* Le loyer du terrain qu'il occupe, si, comme en Angleterre, il doit payer une redevance au propriétaire du sol.

Et alors même que Tentrepreneur serait propriétaire du terrain et du capital employé, cela ne changerait rien à ce calcul, car il devrait compter néanmoins dans ses frais de production l'intérêt du capital propre qu'il a placé dans l'entreprise et de celui avec lequel il a acheté le terrain.

Si nous passoDS de rindustrie primaire que nous avons prise pour exemple aux industries de transfonnation et que nous suivions la matière première, qui est ici le minerai, entre les mains du mattre de forge, du fabricant de fers de charrues ou d*aiguilles à coudre, «te., il est évident que le coût de production originaire va se grossir, comme une boule de neige, de couches superposées de frais de production, mais qui seront toujours les mêmes : à savoir le prix de location du travail, du capital et du terrain; — le salaire. Tintérôt et le loyer*.

L'entrepreneur fait donc une balance entre la somme des valeurs détruites et la valeur créée ; naturellement il ne marche que s'il calcule que la seconde sera supérieure à la première. C'est une sorte d'échange qu'il fait : il échange ce qui e«^ contre ce qui sera. Il peut arriver qu'il se trompe dans son compte, mais c'est accidentel.

On dit souvent, et bien des économistes même ont enseigné autrefois, que la valeur est déterminée par le coût de production. Cette affirmation est sans fondement. On pourrait dire aussi bien et même à plus juste titre, que c'est le coût de production qui est déterminé par la valeur de l'objet qu'on veut produire. En effet, la première règle de l'art de l'entrepreneur, avant d'entreprendre la production d'un article nouveau, c'est de se demander à quel prix il pourra le vendre et ensuite s'arranger de façon à ne pas dépenser pour le produire plus qu'il ne vaudra. A plus forte raison s'il s'agit d'un article déjà coté sur le marché. Celui qui veut entreprendre une exploitation de charbon se dit : « le charbon valant tant la tonne dans cette région, voyons si je pourrai l'extraire \ un prix plus rémunérateur, c'est-à-dire qui me laisse une marge de bénéfices ». S'il a mal fait ses calculs, s'il est obligé de dé{>enser pour l'extraction plus que le charbon ne vaudra, sa sottise n'aura pas pour effet d'augmenter d'un centime la valeur du charbon. Elle aura pour effet de le ruiner et de faire fermer la mine : voilà tout.

Pourtant n'est-il pas évident qu'en fait, et pour presque tous les objets que nous voyons, le prix de vente tend à se rapprocher du prix de revient ou tout au moins à le suivre dans ses variations tout comme s'il y avait entre eux une solidarité nécessaire, un lien? — 11 est vrai, mais ce phénomène s'explique de la façon la plus simple. Il n'y a pas ici une relation de cause à effet, mais l'action d'une cause extérieure qui est la concurrence et qui tend toujours, comme une sorte de pression atmosphérique, à rapprocher

^ £d outre de ces trois catégories fondameDlales de frais de production, il y en a quelques autres qui figurent dans la comptabilité de l'entrepreneur, tels que Vassurance contre Tincendie et les accidents et les impôts.

€l même à faire coïncider le coût de production et la valeur de chaque produit, et elle agit avec une pression d'autant plus grande que Técartement des deux tend à s*accroître. Il est facile de comprendre en effet que sitôt qu'ils s'écartent l'un de l'autre, c'està-dire qu'ils laissent une marge considérable de bénéûces à l'enirepreneur, tous les concurrents se précipitent de ce côté et ont bientôt fait, en multipliant le produit, d'en rabaisser la valeur et le prix'. On peut même affirmer que sous un régime de libre concurrence parfaite, la coïncidence serait parfaitement réalisée. C'est là une des lois les plus importantes de l'économie politique parce que c'est elle qui règle automatiquement la production, comme nous le verrons dans le cbapitre suivant.

Mais voici alors la difûculté qui se présente à l'esprit. Si la valeur de toutes choses tend à coïncider avec leur coût de production, alors il semble que le genre humain fait un métier de dtSpe, tout pareil à celui des Danaïdes qui remplissaient un tonneau sans fond.Xlilr si chaque acte de production ne fait que reproduire, sous forme de valeurs nouvelles, les valeurs anciennes qui ont été détruites, où est le profit, où est le progrès? On ne comprend pas comment la civilisation aurait pu se développer et comment l'humanité aurait pu s'élever au-dessus de l'animalité si la production ne laissait pas normalement un produit net qui sert à l'élargissement de ses consommations et à l'accroissement de son capital. Il est clair que si l'homme ne récoltait jamais plus de blé qu'il n'en consomme pour la semence et pour sa nourriture il n'aurait jamais pu fonder une famille ni une cité.

I Cependant il faut noter deux exceptions en sens inverse :

a) Il peat arriver que la valeur de certains produits demeure d'une façon permanente tris au-dessus du cotit de production : c'est le cas du monopole, c'est-àdire le eas où la concurrence n'agit plus, ou, du moins, où elle n'exerce de pression qne jusqu'à un certaia niveau — jusqu'au niveau du coût de production le plus élevé, laissant au-dessus des autres une marge qui, comme nous le verrons cuaprès, est ce que les économistes appellent la rente.

b) II peut arriver que la valeur de certains produits tombe au-dessous du coût de production sans que néanmoins la production s'arrête. C'est lorsque, par suite d'an progrès industriel, le prix de revient d'un objet va s'abaissant graduellement. £n ce cas la concurrence ramène sans cesse le prix au niveau non du coût de production, mais à celui du coût de reproduction — lequel pour les produits industriels est généralement inférieur au coût originaire.

Il est possible aussi que le capital engagé dans Tentreprise ne puisse plus être dégagé, par exemple dans des mines ou des chemins de fer. Dans ce cas, alors méoae que l'entreprise ne couvrirait plus l'intérêt et l'amortissement de ce capital de premier établissement, il suffira qu'elle rapporte un peu plus que les frais d'exploitation pour qu'elle continue tout de même.

En effet, mais pour résoudre cette apparente contradiction, il suffit, comme pour d'autres difficultés de la science économique, de distinguer entre le coût de production individuel et le coût de production social.

Pour l'entrepreneur individuel, ce qu'il appelle avec raison ses dépenses, ses frais^ ses sacrifices, ce ne sont en réalité que les revenus de ses collaborateurs : ce sont, comme nous Tavons vu, le salaire, Tintérêt, le loyer, c'est-à-dire les revenus des ouvriers, des capitalistes et des propriétaires. Donc alors même que, par l'efTet de la concurrence, la valeur des produits ne laisserait rien déplus que ces frais de production, ce pourrait être fâcheux pour l'entrepreneur*, mais la Société gagnerait tout de même une bonne partie de ce que touchent tous ces collaborateurs sous forme de revenus. Pour elle donc le revenu net pourrait être énorme quoiqu'il fût nul pour l'entrepreneur.

Cependant, même à considérer la Société dans son ensemble, il doit bien y avoir un coût de production, car elle n'a pas la vertu de produire sans consommer? — Sans doute, mais pour elle le coût de production se compose seulement des valeurs efiectivement consommées par le coût de la production, des matières premières détruites, des instruments usés.

La réglementation automatique de la production.

L'état de santé pour le corps social, comme pour tous les corps vivants du reste, consiste dans un juste équilibre entre la production et la consommation.

Ne pas produire assez est un mal, puisqu'une certaine catégorie de besoins reste en souflrance : produire trop est un autre mal, moindre que le premier si l'on veut, mais réel pourtant. Tout excès de production en effet entraîne nécessairement, non seulement un gaspillage de richesse, mais surtout une déperdition de forces, par suite une peine inutile.

Là où chaque homme produit pour lui-même ce qu'il doit consommer, comme Robinson dans son fie, ou plutôt comme dans la première phase de l'industrie domestique, dans la famille antique

1 Du reste duus verrons plus loin (voir Profit) que Tentrepreneur, même en ce cas, n'esl pas trop à plaiodre, car il touche encore une part, sinon comme entrepreneur, du moins au triple titre de travailleur, de capitaliste et de propriétaire : seulement ces parts-là ne s*appellent plus profit parce qu'elles sont inscrites dans les frais de production.

OU dans la communauté du Moyen âge, cet équilibre s'établit aisément. Chacun de nous ind ividuellement, ou chaque petit gicupe, est capable de prévoir à peu près ses propres besoins et — quoique ses prévisions ne soient pas infaillibles, — de régler sa production en conséquence.

Le problème devient déjà plus difficile lorsque le producteur ne produit plus pour lui et pour les siens, mais pour le client, pour autrui, car il est évidemment plus malaisé de prévoir les besoins d*autrui que les nôtres.'^Et pou rtant, même sous le régime de la division du travail et de Téc hange, l'équilibre entre la production et les besoins n'est pas encore trop difficile à établir tant que le producteur travaille sur commande^ ou du moins tant que les habitudes de chaque client sont connues et sa consommation facile à prévoir : le boulanger ou le pâtissier calculent assiez exactement le nombre de paÎDs ou de gâteaux qu'ils auront à débiter chaque jour.

Mais le problème devient vraiment difficile sous un régime économique comme le nôtre où le marché est devenu immense, où l'industriel n'attend plus les commandes du consommateur, mais marche sur les ordres de commerçants, d'intermédiaires et de spéculateurs — qui eux-mêmes vont de l'avant, achetant et vendant à terme, et anticipant sur les besoins du public ^

Cependant c'est précisément à ^avènement de ce nouveau régime que le législateur, abandonnant toute la réglementation ancienne, a décidé que la production n'aurait plus d'autre règle que la liberté. On sait que ce fut la Révolution française, de par la loi célèbre du 17 mars 1791, qui abolit le régime corporatif , c'est-à-dire le régime sous lequel un individu ne pouvait prendre un métier qu'autant qu'il avait satisfait à certaines conditions, et proclama la liberté du travail, c'est-à-dire le droit pour tout individu de produire ce que bon lui semble. Cette réforme, saluée par des acclamations unanimes, ne tarda pas à être imitée dans toute l'Europe.

Mais cette liberté pour chacun de produire ce qu'il veut ajoutant une nouvelle part d'incertain à celle de Tanticipation sur les besoins, n'a-t-elle pas inauguré l'anarchie dans la production? C'est ce qu'ont affirmé les socialistes, surtout ceux de la première

1 C'est ce souei dérégler ha production sur les besoins qui explique, au moins pour partie, les réglementaltons rigoureuses de ]*in dustrie dans les civilisations pasaéesy soit le régime des castes où chacun en principe ne devait avoir d*autre métier que celui de son père, soit le régime corporatif où nul ne pouvait prendre un métîer sans Tautorisation du roi(Esmein, Histoire du droit). Et ce n'étaient pas seulement les métiers, c'était aussi la production agricole et le commerce qui étaient réglementés à outrance. 11 était, par exemple, défendu de remplacer une terre à blé par OQ vignoble, afin d'éviter la disette du blé ou la surproduction du vin. GiDi. — Cours. 10

moitié du xrx*' siècle. Mais les économistes, aa contraire, se sont généralement pâmés d'admiration au spectacle de Tordre et de l'équilibre qui règne dans la production.

Le fait est que c'est un phénomène assez inexplicable au premier abord que, chaque jour, des centaines de millions d'hommes, sans s'être entendus entre eux, trouvent chacun ce qu'il lui faut — du moins quiconque a les moyens de le payer. Quelle providence, quelle force occulte, règle donc ainsi au jour le jour la production des richesses, de teWe sorte qu'il n'y en ait ni trop, ni trop peu ?•

L'explication qu'en donnent les économistes est très simpl<>.. Ils disent que la production se règle de la façon la plus sûre et la plus rapide, et très simplement, par la loi de Coffre et de la demande qu'on peut formuler ainsi : les choses valent plus ou moins suivant qu'elles sont produites eo quantité plus ou moins suffisante pour nos besoins.

S'il arrive que teller ou telle branche d'industrie ne se trouve pas sulTisamment pourvue de bras et de capitaux, le besoin auquel elle correspond se trouvant en souffrance, ses produits acquièrent une valeur plus haute. Les producteure, particulièrement l'entrepreneur qui est le principal agent de la production et le premier à profiter de la hausse des prix, réalisent d« plus gros profits. Atti- » rés par l'appât de ces profits supérieure au taux nornial, d'autres producleui-s, capitalistes ou travailleurs, s'engagent dans cette voie. La production de la marchandise augmente donc jusqu'à ce que la quantité produite se soit élevée au niveau de la quantité demandée.

Toutes les fois, au contraire, qu'une marchandise quelconque se trouvera avoir été pioduite en quantité supérieure aux besoins, sa valeur doit baisser. La baisse de valeur a pour eflet de réduire le revenu des producteurs et en particulier les profits de Tentrepi^neur — celui qui ressent directement tous les contre-coups. Donc il se retire d'une voie dans laquelle il éprouve des mécomptes et des pertes, et la production de la marchandise se ralentit jusqu'à ce que la quantité produite soit retombée au niveau delà quantité consommée.

Telle est la très belle harmonie et très justement célébrée, notamment par Bastiat, de l'organisation spontanée de la production. C'est une sorte de mécanisme qui se règle automatiquement et combien supérieur, dit-on, à toute réglementation artificielle, si savante fût-elle».

* Oa donne comme exemple le blé. En effet, bien qae le oommeroe du blé ne soit plus réglemeoté, les famines ont disparu de nos pay».

Celte loi est vraie en principe et comme tendance, mais, pour qu'elle opère en fait, il faut beaucoup de conditions qui ne sont que rarement remplies.

Il faut que l'offre réponde instantanément à la demande. Il faut donc des facteurs de la production absolument mobiles et se déplaçant avec la rapidité de réiectricité des points où ils sont surabondants vers les points où ils sont insuffisants. 11 faut un marché mondial unique, ou du moins des marchés solidaires, comme des vases communiquants, pour que l'équilibre sitôt troublé s'y rétablisse quasi-instantanément. — Or si Ton peut admettre que le monde économique tend vers cet état, il faut avouer qu'il est loin encore de l'avoir réalisé. En effet, toute production agricole ou industrielle suppose des capitaux engagés pour un temps plus ou moins long (voir ci-dessus Capitaux fixes et circulants) et qui, par le fait même qu'ils sont devenus « fixes », cessent d'être mobiles. On dit aux viticulteurs en France qu'ils produisent trop de vin et qu'il faut faire « autre chose »; et il est probable en effet que la loi de l'offre et de la demande — ne fût-ce que la concurrence des vins d'Algérie les y contraindra |tôt ou tard. Mais que faire des sept ou huit milliards de capitaux enfouis dans la terre sous forme de plantations et de celliers?

Ce n'est pas tout. Là même où la loi de l'offre et de la demande agit pleinement, elle n'a rien d'harmonique, car n'oublions pas que la valeur n'a aucune relation avec l'utilité au sens vulgaire et normatif de ce mot. Elle distribue les productions et les professions noa en raison des vrais besoins des hommes mais de leurs désirs et du prix qu'ils veulent ou peuvent mettre à les satisfaire (Voir cidessus. De V Utilité).

Il en résulte que les fonctions les plus utiles, telles que celles de l'agriculture, tendent à être délaissées, alors que les plus improductives, par exemple, celles des boutiquiers dans les villes, pour ne pas parler de tant de fonctions publiques parasitaires, sont ridiealement multipliées. Si l'on compare les deux recensements* de 1896 et 19W, on voit que dans cette courte période de cinq ans le nombre des ouvriers des campagnes en France est descendu de 3.736.000 à 3.407.000 (soit ufie diminution de près de 9 p. 0/0), tandis que le nombre des commerçants s'est élevé de 1.604.000 à l«8â2.000 (soit une augmentation de plus de 43 p. 0/0), sur lesquels près de 500.000 débitants de boissop ? D'autres professions, comme les médecins, ont un effectif qui serait suffisant, s'ils étaient mieux répartis, mais Us sont presque tous concentrés dans les villes où beaucoup, faute de clients, sont réduits pour vivre aux pires expé-

dients, et il n'en reste qu*uD nombre insuffisant pour la population rurale. A propos d'une épidémie de petite vérole qui éclata en Bretagne (janvier 4893), les journaux ont signalé ce fait qu'il ne s'est pas trouvé un seul médecin à 15 kilomètres à la ronde *.

Enfin, il faut remarquer que « la demande » ne vient pas directement des consommateurs, mais des intermédiaires, des commerçants et spéculateurs, que c'est une demande fondée moins sur des besoins réels et présents que sur des besoins futurs et présumés, et qu'elle est par conséquent, sujette à erreur. Il est possible que la spéculation ait escompté des besoins qui ne se réaliseront pas; alors il y aura surproduction. Il est possible qu'à Tin verse elle soit restée au-dessous de ces besoins; en ce cas il y aura déûcit". C'est ce que nous verrons tout à l'heure aux chapitres des Surproduction» et des Crises.

De la concurrence.

La loi de l'offre et de la demande implique, pour pouvoir pleinement fonctionner, la liberté du travail; et la liberté du travail sous sa forme active s'appelle la concurrence. La concurrence apparaît donc comme le grand régulateur de tout le mécanisme économique dans nos sociétés modernes.

Il était de règle autrefois, dans les traités d'économie politique, de reconnaître à la concurrence les vertus suivantes :

i^ Adapter la production à la consommation et maintenir par \h V équilibre économique)

2» Stimuler le progrès par Témulation entre les industries concurrentes, et éliminer, fût-ce même par la ruine, les industries routinières:

3° Entraîner une baisse graduelle des prix et par là réaliser le

> Si riadustrie des automobiles, qui a pris en France dans ces dernières années un développement merveilleux, n a pas rendu jusqu'à présent à l'agriculture et au transport des marchandises les services qu'on était en droit d'en attendre, c*est parce que les fabriques ont peine à suffire aux commandes des clients riches qui emploient Tautomobile pour se promener et elles n'ont aucun intérêt à répondre aux demandes de ceux pour qui l'automobile serait un instrument de production.

s II n'en faut pas conclure, comme on se hftte parfois un peu trop de le faire, <^ue la spéculation, c'est-à-dire le fait d'anticiper sur des événements futurs, soit nécessairement un mal. Au contraire, le spéculateur qui achète en prévision de la disette et vend en prévision de l'abondance peut exercer une action régulatrice très bienfaisante. Mais enfin la spéculation se trompe souvent, surtout quand elle devient un jeu (voir ci-après, Bourses de commerce).

bon marché pour le plus grand profit de tous et surtout pour celui des classes pauvres;

4* Amener une égaliêation progressive des conditions en réduisant les profits et les salaires à peu près au même niveau dans toutes les industries.

Et les économistes de l'école optimistCi tels que Bastiat, se plaisaient à nous faire admirer ce ces harmonies », non moins merveilleuses pour eux que celle que Pythagore entendait descendre des célestes sphères. Ils y voyaient une organisation spontanée ou naturelle et en concluaient qu'elle est parfaite en son genre et définitive ^

Cet enthousiasme s'est un peu refroidi aujourd'hui. L'observation plus attentive des faits et la pratique de la liberté n'ont pas justifié cette foi finaliste. On a réconnu que le régime de la concurrence n'est ni plus ni moins naturel et spontané que bien d'autres formes d'organisation qui l'ont précédé, telles que l'industrie de famille, le régime des castes ou des corporations, puisque celleslà aussi étaient le résultat naturel de l'évolution historique. Et quant à ses efiets bienfaisants, ils sont assez douteux, car on a reconnu au contraire :

i« Qu'en ce qui concerne l'équilibre entre la production et les besoins, la concurrence ne l'assure que d'une façon très irrégulière, si tant est qu'elle ne le compromatte pas (Voir Surproduction)A^

I Voy. la deacriptioD, fort belle d'ailleurs^ qu'eo doone Bastiat dans sas ffar- HtonUê, ao Cbap. dn VOrganisation naturelle.

Nous citerons, pour permettre d'apprécier à quel point les idées se sont modiûées, cette strophe dithyrambique du premier Dictionnaire d'Économie Politique ^ publié en 1852 sous la direction de MM. Coquelin et Guillaumin, au mot Concurrence : « Le principe de la concurrence est trop inhérent aux conditions premières de la vie sociale, il es' en môme temps trop grand, trop élevé, trop saint et dans »0D application générale, trop an-dessus des atteintes des pygmées qui le menacent pjur qu'il soit nécessaire de le défendre. On ne défend pas le soleil, quoiqu'il brûle quelquefois la terre : il ne faut pas non plus défendre la concurrence qui est au monde industriel ce que le soleil est au monde physique ». Et StuartMill n'est guère moins catégorique : « Tout ce qui limite la concurrence est un mal, et tout ce qui 1 étend un bien en définitive » {Principes, liv. IV, ch. 7).

L)e nos jours, l'école économique mathématique a repris cette thèse et démontre quVotre tous 1er modes d'organisation imaginables, le régime de libre concurrence est préciséiDent celui qui réalise pour chaque individu le maximum d*utilité fioale

00 d'ophélimité). — C'est possible : mais comme elle déclare que cet état est purement hypothétique, sa démonstration par a -f- 6 ne réfute pas les griefs contre l'or- «ire existant (vol* les livres de Walraset de Pareto). Cependant M. de Mo!inari va Hud loin, car il enseigne que tous ces griefs ne tiennent qu'à l'imperfection du féicixe de libre eoncurrence et disparaîtraient du jour où celle-ci pourrait être pleine- QtrDt réalisée (Vnir notamment soa livre Comment se résoudra la question sociale).

150 COUBS D'ÉCONOMIE POUTIQUE.

^ Que 8i la libre concurrence stimule en général les producteurs par rémulation qu'elle entretient entre eux, à d'autres égards elle Tenraye, par exemple, au point de vue de la qualité des produits. Chaque concurrent, pour pouvoir soutenir la lutte, s'ingénie à substituer des matières premières de qualité inférieure et à vil prix à celles qui sont de qualité supérieure et partant plus chèr^, en sorte que, en fait de progrès, le plus remarquable peut-être est celui de la falsification des denrées qui est devenu un art véritable, mettant à contribution foutes les découvertes de lascience * .

Le monopoleur, au contraire, a en général un grand intérêt, et même, un point d'honneur à maintenir la qualité supérieure de ses produits, la réputation de sa marque.

3<> Qu'elle n'assure pas toujours le bon marché et peut même dans bien des cas provoquer la cherté. Il est bien vrai que la concurrence, partout où elle peut agir pleinement, tend à ramener la valeur de toute chose au niveau du coût de production. Mais comment le fait-elle? Par deux actes successifs : a) multiplication des producteurs; b) abaissement des prix par la lutte qui s'établit entre eux. Or, très souvent il arrive que le premier effet seul est réalisé et qu'il Test fort au delà des besoins : le second ne Test pas, car les nouveaux producteurs surnuméraires s'entendent avec les acheteurs (sans même qu'il soit besoin de coalition expresse) pour élever le prix h, un niveau suffisant pour permettre à tous de vivre. Ainsi il ne reste de la concurrence que l'effet malfaisant, non celui qui serait bienfaisant. L'exemple le plus frappant est celui de deux ou trois lignes de chemins de fer se faisant concurrence entre deux villes : il est clair que le trafic, qui reste le même, doit supporter doubles ou triples frais de premier établissement et d'exploitation. Un excellent exemple aussi est la boulangerie. Le nombre de boulangers est ridiculeusement exagéré. Chacun d'eux, vendant de moins en moins, par suite de la concurrence, est obligé de se rattraper en gagnant davantage sur chaque article. Un nouvel arrivant ne peut pas abaisser les prix, puisqu'ils sont déjà juste suffisant pour permettre aux anciens producteurs de vivre, et il va les faire surhausser, au contraire, puisqu'il faudra dorénavant en faire vivre un de plus sur la même quantité vendue^. Comme le dit spiri-

1 Les exemples serateot ionombrables. On est arrivé à faire du vin potable saos raieios, des confitures sans fruits et sans sucre, du beurre sans lait, du lait saas vache, même des œufs sans pouies, et à fabriquer des soieries qui cootienneot 5 p. 0/0 de soie et 95 p. 0/0 de matière minérale.

'^ Autrefois, le nombre des boulangers dans chaque ville était fîizé en raison du chiffre de la population, et le pain était relativement moins cher q/a*HUJourd*bui. A

G'oogle

tuellemeDtM.deFoyille la concurrence des marchands fait monter les prix, de même que celle des arbres dans les hautes futaies les fait monter vers le ciel pour s'y disputer Tair et la lumière.

En sens inverse, le régime dv monopole n*est pas le régime du bon plaisir; les prix n'y sont pas plus arbitraires que sous le régime de la concurrence, car, dans un cas comme dans Pautre, ils sont soumis à la loi générale des valeurs,, le prix d'un objet quelconque ayant pour limite les désirs des consommateurs pour cet objet et les sacriâces qn'ils sont disposés à faire pour se le procurer. Sans entrer dans la question difficile de la détermination des prix sous UD régime de monopole \ il suffit de remarquer que tout monopolear a intérêt à baisser ses prix pour augmenter ses ventes et à prendre pour devise celle du magasin du Bon Marché : « vendre bon marché pour vendre beaucoup ».

D n'est pas sûr non plus que la concurrence n'élimine que les rontimers et les incapables. Si la concurrence tt*était qu*une forme de Vémnlattûn, elle assurerait la victoire au plus moral, au plus dévoué, au plus altruiste, et alors ello. serait un instrument de progrès et de sélection véritable. Mais comme elle est surtout une forme de la lutte pour la rie, elle assure la victoire surtout au plus fort et au plus habile, et par là elle peut même entraîner une véritable rétrogradation morale, puisque, comme dit le proverbe : « on est obligé de hurler avec les loups ». Il pe«f très bien arriver qu'elle élimine le plus honnête : tels le commerçant scrupuleux qui ne voudra pas falsifier ses produits ou qui fermera son magasin le dimanche, le fabricant qui ne voudra pas diminuer le salaire de ses ouvriers ou augmenter la durée de leur journée de travail. Nous

Paris, il y a 30 aos seulement, oq comptait ud boulanger pour 1.800 habitants ; aujourd'hui on en compte un pour 1.300 habitants, et même si l'on compte les succursales 1 poar 80Q. II ea résnlte que, pour pouvoir rivre, un boulanger doit gagner 18 cenlines par kilo ck pain (e'esi i^'é^aluation officieuse publiée périodiquement par la préfecture de laSeine\ tandis que les grandes boulangeries coopératives peuvent coanir leurs frais avec 2 ou 3 centimes seulement par kilo.

Nul n*a dénoncé les vices de la concurrence, et notamment celui qui paraît si paradoxal de la cherté, avec plus de verve que Fourier. Mais Stuart Miil lui-même, dont Doiu avons cité Taffirmation énergique en faveur de la concurrencé, a reconnu aussi (dana une déclaration devant une comnission de la Chambre des Communes du 6 juin 1850), que Lea intermédiaires louchent une part extravagante du produit total du labeur de la Société etque « la concurrence n'a d'autre efïet que de partager la somma entre an grand nombre et de diminuer la part de chacun, plutôt que de taire baisser la proportion de ce qu'obtient la classe en général o.

« Voir les b«fiox chapitres de Co^rnot sureette question dans sa Théorie mathémaliq-uedes riohessex, et ci-apcès au Ch. des Prix.

verrons plus loio que rindustrie hoonéte ne peut guère soutenir la concurrence du sweating System *.

4^* Qu'elle n'amène pas nécessairement Tégalisation des profits et des fortunes, puisque, en somme, la concurrence est une véritable guerre qui assure la victoire aux forts par l'écrasement des faibles. Or, on ne voit pas que les guerres politiques aient pour résultat d'assurer l'égalité des forces entre nations, ni que la concurrence vitale entre les espèces végétales ou animales, le struggle for life^ ait pour eflet de contenir leur développement dans des limites égales. C'est au contraire l'élimination des moins aptes qu'implique cette doctrine. Les pays où la concurrence industrielle bat son plein, comme aux États-Unis, par exemple» sont ceux où surgissent les fortunes les plus colossales.

5"" Enfin, le résultat le plus inattendu et le plus curieux, c'est que l'état de concurrence ne paraît pas un état stable, puisque l'expérienee semble indiquer qu'il tend à se détruire lui-même en engendrant le monopole! Il tend, précisément par l'élimination des petits HU profit des gros, à constituer des entreprises géantes qui cherchent à supprimer toute concurrence. Et ces grands producteurs cherchent à s'unir à leur tour en gigantesques syndicats nationaux (appelés Trusts aux États-Unis, Cartels en Allemagne) qui régissent despotiquement, au moins pour un certain temps, toute une branche de la production. Ceux-ci rendent de réels services, /^omme nous le verrons plus loin, mais, pour garantir le public contre leur puissance et leur monopole de fait, l'État tend à intervenir sous forme de réglementation — en attendant que les consommateurs eux-mêmes s'organisent défensivement sous la forme de fédérations de consommateurs.

Nous pouvons très bien concevoir et nous commençons déjà à voir réalisé un régime où l'entente — soit entre les fabricants et les ouvriers par des syndicats parallèles, soit entre les producteurs et les consommateurs par des associations coopératives — pourra faire

f Le mol de concurrence comporte en efTet deux idées très distinctes quoiqu'elles s<iient généralement, mais à tort, conTondues :

L*une, c'est celle de la liberté du iravail\ à chacun de suivre la voie qu'il préfère. Comme nous lavons dit, elle date en France de la Révolution de 1789.

L'autre, c'est celle de la luUe "pour la vie; k chacun d'arriver le premier s'il 1p peut. Celle seconde conception ne s'est dégagée que beauconp plus lard sous TiDfluence des idées de Spencer et Darwin.

Sous le premier aspect, la concurrence, quoiqu'elle n'ait pas toutes les vertus qu'on lui prèle, ne peut qu'être approuvée. Mais sous le second aspect elle a plus de dangers que de vertus et a besoin d'être très contrôlée. Voir notre conférence Concurrence et Coopération, dans le livre La Coopération,

disparattre la plupart des maux de la concurrence sans que nous en soyions réduits à remettre la liberté du travail sous le joug d'une réglementation officielle comme celle du passé ^

La surproduction et la loi des débouchés.

A en juger par l'état de pauvreté où se trouve l'immense majorité des hommeSf il semble que la production reste toujours en arrière des besoins et que la grande préoccupation doit être de l'activer le plus possible. Et c'est bien ce qu'on fait, mais pourtant, chose curieuse ! c'est tout au contraire la craiqte d'un excès de production, d'un encombremeat général des produits {gênerai glut, disent les économistes anglais), qui tourmente les fabricants et les hommes d'affaires et c'est d'elle qu'on entend parler le plus souvent. Comment estce possible ? ^

Les économistes, eux, n'ont jamais partagé ces appréhensions : le péril d'une surproduction générale leur paraît tout à fait imaginaire et ridicule. Ils ne JAénV pas, certes, qu'il ne puisse arriver,. dans certaines branches et même dans beaucoup de branches de Pindustrie, que la production dépasse les demandes parce qu'elle a mal fait ses prévisions. Mais ils dénient toute existence réelle au fait d'une surproduction générale et l'attribuent à une pure illusion d'optique dont il est d'ailleurs facile de comprendre la cause. C'est parce que les producteurs dont les produits sont surabondants sur Je marché, et par conséquent se vendent mal, goussent les hautes cris, mais ceux dont les produits sont rares, et par suite se vendent bien, ne disent rien. De là vient qu'on n'entend jamais parler que de surproduction et on finit par croire qu'elle est partout.

Bien plus! les économistes estiment que, étant donné l'engorgement dans une branche quelconque de la production, le remède le plus efficace qu'on puisse apporter à ce mal c'est précisément de pousser à un accroissement proportionnel dans les autres branches de la production. La crise résultant de Tabondance ne peut se guérir

< Il y a d ailleurs, en dehors des arguments économiques, des arguments d'ordre moral et philosophique poar croire que la coopération est destinée à se substituer de plus en plus h la compétition. Et même, ddns Tordre biologique, une école nouvelle commence à enseigner que l'association et l'aide mutuelle pourraient bien être uo facteur du progrès et de ramélioration des espèces, aussi puissant que la lutte poar la vie. Voir Geddes, L'Évolution des espèces (traduction française); — de Laoessan, La lutte pour Vexistence\ ~ Kropolkine, V Entre- Aide,

ia4 COURS D'ÉCONOMIE POLITIQUE.

que par l'aboadaDce elle-iDéme, cooformément k La devise d'une école célèbre eo médecine : similia siniilibus. Ainsi tous les producteurs se trouvent intéressés à ce que la (production soit aussi abondante et aussi variée que possible. Cette tbéorie est connue sous le nom de loi des débouches. C'est J.-B. Say qui Ta formulée le premier et il s'en montrait très fier, disant « qu'elle changerait la politique du monde ». On peut Texprimer de la façon suivante: chaque produit trouve d'autant plus de débouchés qu'il y a une plus grande variété et abondnnce d'autres produits.

Pour comprendre cette théorie, il faut commencer par faire abstraction de la monnaie et supposer que les produits s'échangent directement contre des produits, comme sous le régime du troc- Supposons, par exemple, un marchand qui arrive sur un des grands marchés de l'Afrique centrale, à Ghadamès ou àSégou : n'a-t-il pas intérêt à trouver le marché aussi bien approvisionné que possible de produits nombreux et variés? Sans doute, il n'a pas intérêt à y rencontrer en quantité considérable la même marchandise que celle qu'il peut ofïrir, par exemple des fusils, mais il a intérêt à en trouver le plus possible de toutes les autres^ ivoire, gomme, poudre d'or, arachides, etc. Chaque marchandise nouvelle qui apparaît sur le marché constitue un ^acement ou, comme on dit dans cette théorie, un débouché pour sa propre marchandise : plus il y en a, mieux cela vaut. Et même si notre marchand a cette malchance d'avoir apporté trop de fusils, eh bien ! ce qui peut arriver de plus heureux c'est que d'autres aussi aient apporté sur ce même marché trop d'autres marchandises : alors les fusils mêmes ne se trouveront plus en excès relativement aux autres produits car, comme le dit très bien J.-B. Say : « ce qui peut le mieux favoriser le débit d'une marchandise, c'est la production d'une autre ».

Les choses ne se passent pas autrement, dit-il, sous le régime de la vente et de l'achat. Chacun de nous a d'autant plus de chance de ti'ouver le placement de ses produits que les autres ont plus de ressources, et ils auront d'autant plus de ressources qu'ils auront produit davantage. Ce qu'on peut donc souhaiter de plus heureux à un producteur qui a trop produit d'un article quelconque, c'est que les autres producteurs aient trop produit aussi de leur côté ; la surabondance des uns corrigera la surabondance des autres. L'Angleterre a-t-elle, cette année, produit trop de cotonnades? Hé bien 1 si la bonne fortune veut que l'Inde ait produit cette^méme année trop de blé, elle y écoulera bien plus facilement ses cotonnades. Ou bien encore voilà l'industrie qui, grâce au prodigieux accroissement de sa puissance mécanique, jette sur le marché une quantité

énorme de marchaftdises, mais la produetioa agricole n'a pas marché du même pas : ses produits oe se sont accrus que dans une faible mesure : leur valeur, respectivement à la valeur des produits manufacturés, s'est élevée et les consommateurs, obligés de d^éfienser beaucoup pour se procurer les objets d'alimentation, n'ont plus assez de ressources pour acheter beaucoup de produits manufacturés. Supposez au contraire que la production agricole vienne à marcher du même pas que la production mécanique, et l'équilibre va se rétablir. Le consommateur, dépensant moins pour se nourrir, absori^era sans peine Texcès des produits manufacturés-

Cependant, même dans l'hypothèse où tous les produits sans exception viendraient à augmenter de quantité, il se peut que les prix baissent et qu'il y ait encore une mévente. Comment l'expliquer? C'est qu'alors il reste, dans cette hypothèse, ua produit, un seul, qui n'a pas augmenté en quantité : le numéraire. Le rapport des valeurs entre le numéraire et les marchandises en généi^ a donc changé : le numéraire étant relativement rare, les prix ont baissé. Mais $i vous pouviez multiplier le numéraire dans la même proportion que les autres m^archandises^ le mal serait guéri ! car alors le rapport des valeurs qui s'appelle « prix » ne changerait pas, et la crise ne se produirait pas. Donc cette hypothèse même ne fait que confirmer la loi.

£b somme donc, la théorie des débouchés tend simplement à prouver que l'excès de production n'est jamais un mal toutes les fois que l'accroissement de la production s^çjiàrç simultanément et proportionnellement dans toutes les branches. En elFel, dans ce cas les rapports entre les quantités échangées n'étant pas modifiés, l'équilibre économique ne sera pas troublée

Malheureusement, l'accroissement de la production ne se manifestera jamais dans les conditions goulues par la théorie des débouchés. On pourrait démontrer mathématiquement sans doute qu'il n'j a pas une chance sur un million de voir un accroissement simultané et égal dans toutes les branches de la production. C'est par à-coups, par poussées intermittentes et localisées, que l'accrois-

1 Pouitaot Blâme dans oeUe hypothèse la snrprodoctioD oe serait-elle pns an mal si elle dépassait les besoins, puisqu'on ce cas il y aurait gaspillage des forces productives? Mais la théorie classique nie radmissibilité de cette hypothèse parce qu'en fait nous sommes loin du degré de saturation des besoins de tous les hommes.

Cependant M. Aftalion dans une série d'articles parus dans la Revue d'Economie JPoliiique, i909, critique la doctrine classique et s'efforce de démontrer que la surprodadioB générale n*est nullement chimérique mais est très réelle, étant due à une dÛBiiiatioD de l*u'jliié finale di tous les produits.

156 COURS DÉCONOMIE POLITIQUE.

semeot de la production se manifeste. D'ailleurs il faudrait, pour «que la loi des débouchés pût s'appliquer, que les pays ne fussent pas séparés par les cloisons é tanches des droits protecteurs, qui empêchent les produits en excès de se déverser d'un pays dans l'autre et un niveau général de s'établir sur le marché universel.

Voilà pourquoi la loi des débouchés, quoique vraie en principe, n'empêche pas d'incessantes ruptures d'équilibre dans l'échange, lesquelles provoquent des cr/se«. Et voilà aussi pourquoi les producteurs cherchent aujourd'hui à les prévenir par des ententes commerciales {Cartels, Trusts), qui sont un des phénomènes les plus intéressants de notre époque et que nous étudierons plus loin. Ils ont pour caractère essentiel des engagements réciproques pris par des producteurs, dans une même branche d'industrie, de ne pas produire au delà d'un certain chiffre ûxé selon l'état du marché.

L'État peut-il faire quelque chose pour éviter les crises de surproduction, tout au moins de surproduction partielle? Des expériences intéressantes ont été faites récemment par quelques gouvernements, ainsi le Brésil pour le café. Il a acheté une énorme quantité de café qui a été mis en réserve pour décharger le marché en temps de surabondance et Jçouler peu à peu ce stock dans les années maigres. Ce procédé, qu'ona appelé « la valorisation du café », rappelle celui de Joseph en Egypte quand il fit remplir les greniers publics pendant la période des sept vaches grasses pour vendre le blé pendant la période des sept vaches maigres. Et il semble avoir •donné d'assez bons résultats, quoique.pourtant discutés ^

Les crises.

Les crises ont été souvent comparées à des maladies de l'organisme économique : elles présentent des caractères aussi variés que ies innombrables maladies qui affligent les hommes. Les unes ont un caractère périodique, les autres sont absolument irrégulières. Les unes sont courtes et violentes comme des accès de fièvre; elles se manifestent de même par une forte élévation de température suivie d'une brusque dépression, les autres sont lentes (c comme des anémies », dit M. de Laveleye. Les unes sont localisées à un pays déterminé; les autres sont épidémiques et font le toiir du monde.

* Le gouvernemeDt grec et celui du Portugal, pour remédier à la surproduction des raisins secs et du vin, ont proliibé ou limité la plantation de vigDes nouvelles.

COMMENT SE RÈGLE LA PRODUCTION. i51

Mais ce sont là des métaphores. Regardons à la réalité. Nous venons de voir comment dans nos sociétés modernes l'équilibre entre la production et les besoins se maintient tant bien que mal. Or ce serait miracle qu'un équilibre qui n*a pour régulateur que le jeu de Toflre et de la demande fût parfait. En fait, il est très instable.

Sans doute il se rétablit automatiquement quand il est désacco!:dé, mais il ne se rétablit pas sans une petite secgusse. Quand la secousse est forte elle s'appelle une crise, et elle est^'ailleurs, quoique désagréable, bienfaisante puisqu'elle est précisément nécessaire pour rétablir l'équilibre.

11 est donc très naturel que ces crises coQstituent un phénomène normal, nécessairement Hé à l'organisation économique et se reproduisant, par une loi rythmique, périodiquement. On a même essayé de calculer la durée de ces périodes. Stanley Jevons a essayé de démontrer que les crises se reproduisaient régulièrement par cycles de dix ans. Depuis le commencement du siècle, il comptait, en effet, les neuf suivantes : 1815, 1827, 1836, 1839, 1847, 1857, 1866, 1873, 1882. Cette périodicité décennale se rattachait d'ailleurs, d'après Jevons, à une périodicité analogue dans les mauvaises récoltes, qui avait elle-même pour cause une périodicité décennale dans les taches du soleil! En sorte que la question des crises, de leurs causes et de leur développement, se ramenait à une loi astronomique.

Mais cette grandiose explication cosmogonique n'a pas été confirmée par les faits S ni en ce qui concerne la cause attribuée aux crises, ni même en ce qui concerne la périodicité décennale, quoique, il est vrai, le rythme dont nous venons de parler ne laisse généralement pas un intervalle de beaucoup plus d'une dizaine d'années entre deux crises. A l'énumération des crises que nous venons de donner il faut ajouter celle de 1890, une de peu d'importance en 1900, et une très forte en 1907. Gela fait trois en 28 ans '.

Ce n'est pas aux taches du soleil mais au capitalisme que les socialistes font remonter la responsabilité des crises.

< Cepeodaot elle vieot'd^ôtre reprise et adaptée aux nouvelles observatioDs astronomfqaes par M. Stanley Jevons fils dans un article de la ConUmporary Revieio (ao3t 1909) sur la chaleur solaire et racUvité indtMtrielle,

* Cette périodicité de crises avait été étudiée déjà en 1S60 par M. Juglar dans un livre qai porte précisément ce titre. L'auteur ne cherchait pas à découvrir la date des crises mais, ce qui est plus scientifique, les signes avant-coureurs; et lexpé- Hence i parfaitement confirmé Texactitude de celui quMl avait indiqué.

Ce signe c'est la comparaison de rencaisse des Banques et de leur portefeuille* Quand otk voit la première, après avoir rapidement monté, commencer à descendre, et en mâne temps l'autre, après avoir baissé, commencera remonter, c'est que la crise va éclater. Mais pour comprendre ceci attendons le chapitre sur les Banques^

Ils afârmeot doû seulement que les crises sont une nécessité de l'organisation économique actuelle, du régime capitaliste, mais encore ils affirment que ces crises sont destinées à devenir de plus en plus graves, jusqu'au jour où elles enseveliront sous ses ruines le régime capitaliste et qu'ainsi celui-ci est destiné à périr par les conséquences mêmes qu'il a engendrées. Seulement, pour les socialistes, la crise n'a pas pour unique cause la surproduction due à l'avidité des capitalistes qui, sous la pression de la concurrence et par suite de la baisse du taux des profits, cherchent à « se rattraper sur la quantité », mais plus encore la sous-consommation due à Tinsuffisaoee des ressources de la grande masse des consommateurs) de la classe ouvrière, des salariés, qui n'ont pas les moyens de racheter les produits de leur propre travail. En effet, il ne sert à rien de dire que les besoins des hommes sont illimités ou indéfiniment extensibles, il ne suffit pas, pour écouler un article, de trouver des gens qui en aient envie, encore faut-il trouver des gens qui aient les moyens de l'acquérir . Or l'accroissement du revenu de la masse de la population n'a pas marché en général d'un pas aussi rapide que Taccroissemenl de la production manufacturière. Et comme ces deux causes ijiverses mais aboutissant au même résultat'- — d'une part, la nécessité croissante pour les fabricants d'étendre le plus possible leur production ; d'autre part, le nombre croissant des salariés et l'insuffisance du salaire — vont s'intensifiant sans cesse, l'équilibre troublé, au lieu de se rétablir automatiquement comme le croient les économistes, deviendra de plus en plus instable jusqu'à TefTond rement final *.

Mais c'est là aussi un roman comme celui de Jevons, et moins poétique. Rien ne justifie ces prévisions pessimistes. La baisse du taux des profits, quoique réelle, aboutirait plutôt à ce que Stuart Mill appelait « l'état stationnaire » (voir ci-dessus, p. 99) qu'à la surproduction — et l'insuffisance du salaire, quoique réelle aussi, tend à s'améliorer de jour en jour. La puissance de consommation des classes ouvrières grandit rapidement et les sociétés coopératives de consommation (voir ci-après Liv. IV) la développeront énormément. D'ailleurs, en admettant même que la classe salariée coi^tinuàt à être spoliée indéfiniment du produit de son travail, nouji^ ne voyons pas pourquoi il devrait en résulter une insuffisance ) de \a consommation, car il n'y aurait là en tout cas qu'un simple tprans-

or

* « Actuellement la cause ullime d'une crise se ramène toujours à Tor »posilioQ entre la misère, la limitation du pouvoir de consommation des masses, • «( ta leo. dance du régime Capitaliste à multiplier les forces productives ». — Kar^ , Mari, Le Capital.

no'' ^

fert de la puissance de consommation d'une classe & une autre t et dès lors pourquoi les voleurs ne pourraient-ils pas consommer tout autant que les ygjé.8 * ? -■

Laissons donc décote ces deax tiiéories systématiques des crises, et |2ûcaan&-nous à voir en elles des phénomènes inhérents à la vie économique, nullement signes de mort, mais plutôt d'une vitalité excessive, et qui seront d'autant plus fréquents que Torganisation économique sera plus compliquée et plus sensible.

La rupture d'équilibre qui prépare et caractérise la crise peut se présenter sous deux aspects inverses» quoiqu'on ne parle guère que du premier :

§ i. Ces crises de surproduction, les seules dont on se préoccupe généralement, peuvent tenir elles-mêmes :

a) Soit à un excès de production parce que les fabricants ont anticipé des besoins qui ne se sont pas réalisés. Remarquons qu'il n'est point nécessaire que la surproduction soit générale et que tout au contraire si la surproduction était absolument générale et la même pour tous les produits (hypothèse d'ailleurs invraisemblable) il n'y aurait pas de crise, ainsi que nous l'avons montré dans le Ch. précédent. Ce sont les surproductions partielles dans certaines industries qui déclenç^lieat la crise, piii& elle se généralise. \

Remarquons aussi qu'il est très possible que l'excès de production ne soit pas réel, mais virtuel, c'est-àniire non point encore sous forme de produits créés par des fabricants mais sous forme d'entreprises lancées sur le marché financier par des spéeulateursyCela suffît très bien pour provoquer la crise. C'est même une des causes les plus ^ffOHg^t^. On croit que les besoins des automobiles, ou du ^i^^^ouc, ou des phosphates, etc., vont être énormes. On crée une foul^ de ces entreprises : on immobilise des masses de capitaux en chemins de fer, en mines, en plantations, en usines. On émet des liasses de titres de toute couleur. Toutes ces valeurs montent pendant quelque temps. Puis un jour on s'aperçoit que tel produit ne peut plus s'écouler : les titres qui représentaient la mise en monnaie de ces entreprises et de tant de revenus anticipés, on, comme dit éloquemment M. Seligman, « qui représentaient la capitalisation de tant d'espoirs », s'effondrent : dejjroche en proche tous les titres tombent comme des châteaux de cartes et les capitaux engagés qu'ils représentaient n'ont plus de valeur ^

* Voir poartcnt dam ce môme sens !e livre de M. Viaïles, £« Consommation et les erftes éoonomfqitet, qaotque non écrit dans un esprit socialiste.

■ C'est ainsi qneU crise de 1907, qoi a fait tant de ravages aax Etats-Unis, a eu pour eaïue initiale ave hausse démesurée du cuîTre et de toutes les yaleurs cupri-

b) Soit à une restriction de la consommation, si, par exemple, un pays étant ruiné par une guerre ou simplement appauvri par une mauvaise récolte, tous ses habitants se trouvent obligés de réduire leurs dépenses. Mais le plus souvent ces crises de sous-consommation ne sont que consécutives aune crise de surproduction-. C'est après que celle-ci a ruiné beaucoup d'industriels par la faillite^ privé de salaire beaucoup d'ouvriers par le chômage et appauvri beaucoup de rentiers par la baisse de leurs valeurs, que chacun restreint sa consommation. La crise de 1907, qui a eu son point de départ en Amérique, a eu pour conséquence en d908 une diminution générale de consommation, laquelle s'est révélée clairement dans les statistiques par des diminutions notables du commerce international et du rendement des impôts^

Toutes les crises de surproduction sont annoncées par les mêmes signes précurseurs : — activité grandissante dans le mouvement des affaires, des ventes, des placements, des escompte^, dans la hausse de prix des marchandises et du cours des valeurs à la Bourse.

Et elles entraînent les mêmes conséquences qui sont :

en ce qui concerne les marchandises : la mévente, la baisse des prix, la faillite des maisons de commerce ;

en ce qui concerne les capitaux au contraire : la raréfaction du capital-argent, la difficulté de se le procurer', la hausse du taux de l'intérêt et de rescompte, peut-être même la suspension des paiements de la Banque, c'est-à-dire le cours forcé 4es billets de banque.

Que la crise de surproduction entraîne un fixiUssgmfîjat de prix des marchandises, cela s'explique^assez, mais on s'explique moins qu'elle entraîne ce second effet, qui au premier abord paraît tout

fères et minières, suivie en août 1907 par un effondrement des cours du cuivre et desdites valeurs.

1 Dans un livre très documenté et tout récent, Des crises générales et périodiques de surproduction (2« édit.), M. Lescure attribue la cause des crises à un excès de concurrence entre les entreprises qui leur enlève toute possibilité de profit et par là les contraint à un moment donné à une liquidation désastreuse. Soit! mais c'est toujours, sous une autre expression, une disproportion entre la production et les besoins.

> Au moment le plus aigu de la crise de 1907 à New-York, il devint impossible, même aux personnes les plus riches, de trouver de l'argent. Et les banques fureot assiégées par un run éperdu qui contraignit beaucoup d'entre elles à suspendre leurs paiements — quoiqu'elles fussent parfaitement solvables — jusqu'à ce qu'on eut fait venir 600 millions d'or d'Europe. Pourtant la quantité de numéraire dans le monde, et même aux États-Unis n'avait jamais été plus abondante (33 dollars par tête au lieu de 22 en 1897). Mais l'organisation défectueuse des banques ne permettait pas de disposer de cet or. Voir ci-après, Organisation des Banques,

contraire, à savoir un renctiémaeiiifiALde l'argent? — Cela s'explique pourtant parce que les commerçants, ne pouvant plus faire d'argent par la vente de leurs marchandises, sont bien obligés de se procurer cet argent par l'emprunt ou l'escompte, et la crise de surproduction des produits crée ainsi par contre-coup une crise ({éjQÎâtaire du capital-argent.

§ 2. Mais il y a aussi des crises de déficit qui peuvent tenir :

a) Soit aune défaillance dans la production : celles-ci ne se voient guère que dans l'industrie agricole ou minière. Elles ne font pas généralement beaucoup de ravages, sauf pourtant dans les pays peu avancés industriellement. Le déficit dans la récolte des céréales peut entraîner des famines terribles dans les pays pauvres tels que rinde ou la Russie>Et le déficit de certaines matières premières peut entraîner un chômage des fabriques. On se rappelle encore en Angleterre les désastres causés par la disette de coton {cotton famine) à la suite de la guerre de sécession des États-Unis.

Il va sans dire que la crise de déficit entraîne des effets inverses (le ceux de la surproduction — et tout d'abord le renchérissement des marchandises déficitaires. Cependant il peut arriver, quoique ceci paraisse très paradoxal, que cette crise par insuffisance de production, lorsqu'elle porte sur des dâorées de première nécessité, produise indirectement les mêmes effets que la crise par excès de production, à savoir un engorgement général sur le marché et une dépréciation des marchandises! Pour expliquer ce paradoxe il sufût de remarquer que lorsque l'insuffisance dans la récolte du blé, par exemple, entraîne une hausse dans le prix du blé — par suite, tous les consommateurs de blé dont les ressources sont limitées, c'est-à-dire l'immense majorité des hommes, sont obligés de restreindre leurs dépenses sur tojs les autres articles de leurs budgets : dès lors une masse d'objeTs n'étant plus demandée ne pourra plus s'écouler ou ne le pourra qu'à perte. C'est ainsi que les disettes dans l'Inde se répercutent généralement par une baisse de prix pour les produits et les manufactures anglaises.

b) Soit à une extension brusque et inattendue de certains besoins à laquelle la production surprise ne peut tenir pied. C'est ainsi que le développement des entreprises électriques et de l'automobilisme a provoqué une crise sur le cuivre et le caôutcliouc.

Quand la disette ne porte que sur un seul produit, elle n'entraîne que rarement une crise générale •. Cependant il est un produit pour lequel toute brusque rupture d'équilibre entre la production et les

* Les cmes qui ne po.'lent que sur ud seul produit sont incessnotes : on a vu

GlDC. — COLRF. Il

I«fi <20URS D ÉCONOMIE POLITIQUE.

besoins entratne une crise qui se.rApercute sur tous les autres produits sans exception : .seulement ici les coaséquences sont inverses de celles inhérentes aux orisesaQûctant tout autre produit: en effet la surabondance de ce produit entraîne une .hausse générale et sa disette une baisse générale des prix ! Il est facile de deviner cette énigme : c'est de la monnaie qu'il s*agit (métallique ou de papier). Ces crises spéciales, qu'on appelle les crises monétaires, sont les plus dangereuses en ce sens qu'elles ^paraissent avoir au plus haut degré le caractère épidémique\ mais ce sont aussi celles qui ont été le mieux étudiées., dontpn peut le mieux prévoir la venue et que, par suite, on peut le mieux.coiîjurer (voy. ci-a^près La hausse du taux de l'escompte) .

Quoique les crises doivent être considérées comme salutaires en fin de compte puisqu'elles ont pour rôle de rétablir l'équilibre troublé, néanmoins il va sans dire q^ue ces secousses sont douloureuses et par conséquent très redoutées. Heureusement les conséquences des crises en sont ^n même temps les remèdes; elles fonctionnent à la façon des ^ns automatiques des dhemins de fer.

En effet, il est évident que la mévente, la baisse des prix, la difficulté de se procurer de l'argent, et le spectacle des faillîtes, constituent précisément les meilleurs moyens d'effrayer les producteurs et ne peuvent manquer d'enxa^î^ la surproduction. Seulement dès que l'effet réfrigérant de la douche a cessé, a(ors la ûèvre du profil recommence et de là ce mouvement rythmique qui est si caractéristique des crises.

Mais c'est justement parce que le remède vient à point que les

en France et au Portugal celles sur le vin, en Grèce sur les raisins secs, au Bréwl sur le câfc^,.

La crise 'vinicole en Fraitce u duré environ dix uns (1900-1910) et a provoqué en. 1907 des émeutes qui ont eu un grand retentissement. Eli« a fait l'objet dei nombreux articles (dont un de nous dams \a.R£vu£ d'Économie Politique du li5 juillet 1917). Elle a eu pour cause l'excès de plantation et a coïncidé avec une réduction de la consommation du vin, du moins dans la classe bourgeoise — mais les viticulteurs ont préfère l'attribuer à la fraude, autrement dil à la surproduction du vin artificiel. Peu importe d'ailieiirs, dans uo cas ou dans l'autre oVst toujours la surproduction.

< M. de Laveleye voyait même dan^) ce fait. la seule cau^e asseoUelle de toutes les crises (voir Le marché monétaire et ses crises, pp. 105, IH et 12S). Quoique cette cause paisse paraître au premier abord superôci^Ue, la monnaie a*ékMU en somme qu'un instrument d'échange, cette thèse parait confirmée par les faits. Il est bien probable que Tabondante production d'or, succédant tout à coup à une raréfaction de ce métal qtii s'était prolongée pendant vingt ans, a été une des principales causes de la crise de 1907.

jLA i>IYlSl0f< IMJ TmAYi^lt. 103

crises de sunproâuction ne mvki p«fi aus^i cedovtables qu'on pourrait le croire et n'ontrafaoeroot YTaisôBo^blabiemeiist .9Wmb des catciclysmes doBt tos aocit^listes Jious menacent.

Quant aux crises de déficit Qlles tendent aussi à s'enrayer auto« uiatiqueinent, oiaisavec moios d'e£flcacité^ car la Musse du prix du chai*bon, par e^i^mple, ne réiussira pas àauppriixver la disette du charbon si les mio^s son t. épuisées : tout au >plus pourra-t-elle lui créer des succédanés par la loi de substitutioq des besoins.

Nous venons de voi^ camment la production se règle tant bien que mal, et plutôt mal que bien, par la loi de la concurjre^peQ. Mais cette Joj n'eist pas la seule qui gouverne révolution industrielle; il en est ;d'autres, et notamment trois qu'il couvieut d'étudier séparément :

La .loi d0 la diviâiion du travail.;

La loi de coj^cen.lraUon;

La loi d'association.

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