CHAPITRE IV LES ENTREPRENEURS
L'évolution historique du patronat.
Nous connaissons déjà ce personnage important qui s'appelle dans la langue économique V entrepreneur. Nous avons vu dans le Livre de la production que c'était lui qui prenait l'initiative de toute production. Mais il n'occupe pas une place moins considérable dans
^ Voir cependant dans les comptes rendus de la Société d'Economie Politique d'octobre 1905 la discussion de cette question : « la coopération peut-elle abolir le salariat »? — et qui a été résolue par la négative.
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la répartition, puisque c'est lui aussi qui est le grand répartiteur. C'est lui qui paie le concours de ses collaborateurs, et la part qu'il donne à chacun d*eux est précisément ce qui constitue leur revenu. Au travailleur, il donne son salaire, au capitaliste son intérêt, au propriétaire foncier sa rente ou son loyer — après quoi il garde pour lui ce qui reste, s'il en reste : c'est ce qui constitue son revenu à lui entrepreneur, le profit '.
Dans le langage courant, Tentrepreneur s'appelle le patron : mais à y regarder de près, ce nom n'est pas absolument synonyme de celui d'entrepreneur. Il vise plus spécialement les rapports avec les salariés : il connote une certaine idée morale de protection, de patronage^ une certaine conception des droits et des devoirs d'un chef vis'à-vis de ses subordonnés, qui est étrangère à la définition strictement économique d'entrepreneur '.
Cette idée des devoirs du chef de Tindustrio vis-à-vis des ouvriers a subi depuis un siècle, et sans remonter jusqu'au régime corporatif, des transformations dont l'histoire, même sommaire, est curieuse. On peut distinguer trois périodes :
i* Au début de la période industrielle et jusque vers le milieu du XIX* siècle Tidée du patronat au sens que nous venons d'indiquer n'existait pas. Il n'y avait que des entrepreneurs s'en tenant à leur fonction économique et se préoccupant seulement de produire le pUis p9ssible, au moins de frais possible, et d'utiliser pour le mieux — c'est-à-dire au mieux de leurs intérêts — la force de travail disponible :. non seulement celle des hommes, mais celle, plus lucrative, parce que moins coûteuse, des femmes et des enfants. C'était le régime du laisser- faire, caractérisé par ce mot célèbre d'un patron anglais à qui on demandait ce qu'il adviendrait d'ouvriers
> Il est possible que renti'epreoeur, au lieu de distribuer aui copartAgeaots leur part après que la valeur des produits aura été réalisée, leur en fasse l^avance : c'est même ce qui a lieu géoéralement pour le salaire, mais cela oe change rien à sou rôle.
Il est possible aussi et même fréquent que l'entrepreneur fournisse lui-même certaine éléments de la production : généralement le terrain, tout ou partie du capital, et aussi un certain travail. Mais peu importe : lui-même alors, comme nous le verrons sous chacun de ces titres, s'attribuera des revenus théoriquement distincts, en cumulant les titres de capitaliste, propriétaire et salarié.
* Adam Smith et i*école anglaise ne Pavaient pas distingué du capitaliste. C'est J.-B. Say le premier qui l'a mis en lumière : toutefois le nom « d'entrepreneur » se trouve déjà dans Que^nay. M Yves Quyot propose de l'appeler V employeur — mot dijà usité en anglais comme symétrique à employé qui désigne le salarié^ mais qui a Pinconvénient de rétrécir un peu trop la conception de Tentrepreneur; celui-ci fa t beaucoup plus que donner un emploi au travail.
d'ailleurs Texempie que donnent déjà quelques grands patrons en Angleterre et aux États-Unis.
S"* Une troisième période a commencé récemment quand les patrons, se trouvant en face d'ouvriers organisés et syndiqués qui déclaraient ne vouloir avoir de rapports avec les patrons que sur le terrain de la lutte des classes, ont dû songer non plus à protéger leurs ouvriers mais à se défendre eux-mème^ Alors les institutions de patronage ont fait place aux institutions qu'on pourrait appeler militantes, car elles ont pour but d'opposer aux organisations ouvrières des organisations patronales plus puissamment armées et en état de rendre coup pour coup, de répondre aux grèves par les lock-out et par l'enrôlement de strike-breakers (les briseurs de grèves), de répondre aux mises à l'index des ouvriers par la mise à l'index des meneurs (listes noires), de créer en face des caisses syndicales de chômage des caisses patronales d'assurance, etc. Le métier de patrons va devenir très dur; ce ne sera plus un patrimoine qu'on se transmettait de père en fils comme une étude de notaire. Beaucoup renonceront à la lutte et il se fera une sélection naturelle qui augmentera les forces de la classe patronale.
11 est à remarquer que les socialistes eux-mêmes, ceux du moins qui sont conséquents, ne contestent nullement aux patrons le droit de s'organiser pour la défense de leurs intérêts déclasses'; ils le souhaitent même en un sens, parce que par là le fait de la lutte des classes ne peut plus être contesté; il est mis en un relief saisissant; et ils ont confiance que par là le dénouement en sera accéléré. Il ne pourrait qu'être retardé par des concessions soi-disant philanthropiques de la part du patronat qui atténueraient la lutte et aftdibliraient chez les ouvriers la conscience de classe. Mais il va sans dire qu'inversement l'école catholique-sociale voit avec appréhension le patronat s'engager dans cette voie qui va au pôle
i C'est aux ÉtaU-UnU el eo Allemagne que les organisatioas militantes do pâtro- Dat se sont le plus développées. \
Les assurances contre la grève existent depuis quelques années en Allemagne et «n Autriche et tout récemment deux organisations semblables viennent d'être créées en France. On comprend qu'une assurance d*un caractère si spécial n*est pas commode à organiser, tant à raison de la quasi-impossibilité dé réparer ou m6mf d*éva!uer le dommage causé, que parce que la grève peut souvent être provoquée par des actes volontaires du patron/ Aussi Tindemnité n'est-elle payée que n /^ ^rèoe ett jugée légitime par le Comité — et il y a là une garantie contre les grère» intempestives qui confirme ce que noui disons dans le texte de Teffet plutôt paci6* •cateur de ces institutions,
* C'est ce que dé!lare, par ex^mpi^, M. George Sorei, dans son livre RélUx'ums sw la violence.
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opposé de la paix sociale. Et pourtaDt peut-être cette mise ea présence d'organisations puissantes et antagonistes est-elle le meilleur moyen d'assurer la paix, la paix armée, par l'équilibre des forces contraires, et notamment d'imposer l'arbitrage.
Qu'est ce que le profit?
C'est l'excédent du prix de vente sur le prix de revient.
Mais comment se calcule le profit? Il semble que rien n'est plus aisé qu'une telle opération et le plus petit entrepreneur sait la faire à merveille pour son propre compte. De la valeur du produit fabriqué, c'est-à-dire de son prix courant sur le marché, il retranche ses frais de production — et le résultat de cette soustraction c'est son profit.
Et pourtant ce calcul est un des points difficiles de la théorie économique : la difficulté c'est de savoir au juste ce qu'il faut faire figurer dans les frais de production ?
D'abord, et nulle difficulté sur ce point, les salaires payés par l'entrepreneur aux ouvriers qu'il a employés; — puis, dans le cas où il a emprunté tout ou partie du capital, aussi Vintérél de ce capital ; — enfin le loyer de l'emplacement ou rente de la terre, si elle a été louée — voilà les trois éléments essentiels des frais de production. Si Ton représente la valeur du produit fabriqué par V, le salaire par S, l'intérêt par I, le loyer par L, le profit P sera donné par la simple formule :
En ce qui concerne la rente foncière cependant les économistes de l'école anglaise ont toujours déclaré, en se fondant sur la théorie de Ricardo, que la rente foncière ne faisait jamais partie des frais de production parce qu'au contraire elle était elle-même déterminée par ces frais. Cette doctrine est vraie de la rente différentielle (voir ci-dessus, pp. 575, 577 note). Mais dans tous les cas où la rente est le résultat d'un véritable monopole, par exemple pour les terrains et les usines situés dans les villes ou près d'une chute d'eau, elle figure certainement dans les frais et, si l'entrepreneur est obligé d'en payer le loyer, ce loyer doit figurer dans les frais au même titre que le salaire et l'intérêt.
En somme, l'entrepreneur doit défalquer de la valeur du produit
Gide. — Coob». *7
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la part de tous ses collaboratears : rien de plas simple que cettr première opération (Toir cî-dessos, p. 141).
Mais cet entrepreneur foarnit aussi généralement lui-même quelque chose : probablement le terrain et les bâtiments, probablement
aussi tout ou partie du capital, enfin, en tout cas, un travail quelconque d'organisation et de direction. Or en ce cas pourquoi tons ces éléments que nous venons d*énumérer ne seraient-ils pâs inscrits aussi dans les frais de production au même titre que les apports des collaborateurs? Qu'importe que ces éléments représentent rapport personnel de l'entrepreneur et qu'il n*ait pas eu besoin de les emprunter? S*il ne les avait pas engagés dans cette entreprise, il aurait pu en tirer parti autrement : de son emplacement eo le louant, de son capital en le plaçant, de son propre travail et de son intelligence en l'utilisant ailleurs. Alors, il faut bien qu'il retrouve dans Tentreprise au moins Téquivalent de ce qu'il aurait pu retirer de toute autre façon des valeurs qu'il possède : sinon il ne tentera pas lentreprise*^ Voici donc une seconde couche de frais de production qui vient se superposer à la première.
Mais, alors se pose la question de savoir sur quel pied évaluer ces divers éléments de production qui constituent rapport personnel de Tentrepreneur?
Pour le loyer, rien de plus simple : on l'évaluera au même prix que l'entrepreneur devrait payer lui-même pour se procurer un emplacement équivalent.
Pour le capital, rien de plus simple non plus; on calcule l'intérêt au taux courant, celui auquel Tentrepreneur doit payer les capitaux qu'il emprunte lui-même. Et, par le fait, dans toute comptabilité bien tenue l'entrepreneur fait figurer sur son livre de compte rintérèt du capital qu'il a apporté.
Cependant cet intérêt doit être calculé à un taux sensiblement supérieur au taux normal de l'intérêt, par la raison que, tandis
1 Et pourtant, ti on regarde de près les nombreuses entreprises qui FoDctiooaeo! daos un pays quelconque, on en trouvera certain dneot plus d*ane qui ne produit p<is assez pour rémunérer au taux courant les capitaux qui y ofK M engagés. D*où vient que duos de semblahies conditions, elles eootiiiaenl cependast à fonctionner? — Cette coatradiclion apparente s*expliquc iiiséaeat en considérant L nature des ca|>itaui engagés. S'àls sont sous la forme de capitaux Axes, il esî impossible de leur donner, quand bien même oc le voudrait, une destination différente de celle pour laquelle ils ont été formés. On n*a donc que \e choix de les ateadonner complètement ou de se contenter du rerena, si minime soit-il, qtV)t pourra en tirer. Évidemment on préférera le second parti, piusq«*il vaal HÛeui eaoore ne perdre qa'uee partie que perdre tout. Le caa se présente fréqQemn^t pour les chemins de fer, tramways, mines, etc.
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ipie le revenu du eapital prêté est fixe, le retenu du capital engagé dans la produetion est variable. En supposant, par exemple, ua<r^ entreprise à revenu si variable qu'elle ne donnât de profits qu'une année svr deuK, il faudrait évidemment, pour que rentrepreneur retirât un revenu moyen égal au taux courant de rîntéréti que le taux du profit fût au moins le double da taux courant de rintérét, 10 p. 0/0 par exemple, au lieu de 5 p. 0/0. La difiérence est simple^ ment la compensation des manques ou assurance contre les risques ^ C'est celle qui fait la différence entre le taux de Tintérét pour les obligations et le taux du dividende pour les actions.
C'est seulement pour le travail personnel de l'entrepreneur que le calcul devient plus difficile: quel est le salaire qu'on doit lui attribuer? Il faut répondre : au moins autant que Tentrepreneur devrait allouera celui qui aurait les capacités voulues pour le remplacer, à Mù bon gérant, ou le traitemeat auquel il pourrait prétendre lui-même s'il voulait louer ses services. Sans doQte cette évaluatiott est assez arbitraire : pourtant il ne manque pas d'entrepreneurs qui comptent dans leurs frais et inscrivent sur leurs livres un certain traitement qu'ils s'attribuent à eux-mêmes. Et même, en ce cas» le traitement que s'attribue le patron est généralement supérieur à celui qu'il allouerait à ud employé à mérite égal, supérieur an traitement auquel il préteodraît lui-même s'il cherchait une place comme gérant. Et cela se comprend, car il faut compter les respooaabifités, les préoccupations et lee risques du métier d'entrepreneur— non point les risques du capital, déjà comptés, mais les risques de sa situation et de son honneur commercial — et si Ton ne devait pas gagner plus comme entrepreneur que comoie employé salarié, mieux vaudrait se faire employé : on y gagnerait au moins la tranquillité. Il n'y a d'ailleurs que trop de gens, en France surtout, qui font précisément ce raisonnement.
Et maintenant voilà l'addition terminée. Il ne reste qu'à soustraire ce total de la valeur produite, et ce qui restera ce sera le profit, le profit />2<r... Seulement, quand on aura compté et déduit tout ce q«e nous venona d'énumérer, restera-t'il encore quelque chose ?
Il ne peut rester quelque chose qu'autant que la valeur du produit se trouvera supérieure à la somme de tous les frais de productiou que nous venons d'énumérer; or ce cas n'est possible qu'autant que l'entrepreneur est investi d'un certain monopole, de droit ou
t C^lte pHne d'atsaraoce ne doit pas èirt coafoodde avec niie autre que dods avoBft ftiit figarer sous le nétoe noni dans le ealcal de Tintérét (p. SSl), parce que eeMe-4J^ tisaif la fierté érentoelk» du eapital (atidSs que eeireHSi ne vifte que ia trari»bflHé du retem.
de fait, d'une situatioD privilégiée. Mais s*il Q*y a aucun monopole, si rindustrie est soumise à la libre concurrence, ce qui revient à dire si Tentrepreneur n'apporte rien d'autre sur le marché des services que ce que tout le monde peut apporter, alors en effet il ne restera rien : et il n'y a pas lieu d'en être surpris car si la concurrence des entrepreneurs entre eux est libre» comme elle les pousse toujours du côté où ils aperçoivent un proût à gagner, elle ne peut manquer de ramener la valeur du produit au niveau des frais de ^pi^oduction K
De la légitimité du profit.
Précisément parce que Tentrepreneur a été le grand premier rôle sur la scène économique, le héros, c'est autour de lui surtout et de son revenu que se concentrent l'attaque et la défense. L'opinion que l'on se fait de la légitimité du profit dépend évidemment de la façon dont on comprend le rôle de Tentrepreneur.
§ 1. — Les économistes français (J.-B. Say le premier) avaient nettement séparé le rôle de l'entrepreneur de celui du capitaliste pour faire du premier un personnage distinct. Ce sont eux qui l'ont baptisé du nom sous lequel il est désormais connu. Le caractère qui leur a paru prédominant en lui c'est celui de travailleur: il en résulte que le profit leur apparaît comme une rémunération du
1 M. Walras emploie une formule frappante, mais qui ëtonoe À première vue, en disant que le taux normal du profit est zéro. Il entend par là que, sous le régime hypothétique de libre concurrence qui sert de base à son système d*ëquations mathématiques, le prix auquel l'entrepreneur achète les services producteurs (y compris ceux qu'il apporte lui-même) et le prii auquel il revend les produits fabriqués doivent être nécessairement égaux — ce qui réduit évidemment «>& bénéfice à zéro.
Ceci revient à dire que le seul revenu normal de l'entrepreneur est celui quii touche à titre de travailleur ou de capitaliste et que le surplus (ce qu'on appelé généralement le proût) n'est qu'uoe bonne fortune accidentelle.
Cette thèse, qui paraît si paradoxale, est peut-être plus conforme aux faits qu'oo ne le croirait à première vue. Supposons deux capitalistes qui auraient mis uce somme égale dans les mêmes entreprises, le premier tout en actions, te second tout en obiiguiions— la thèse ci-dessus énoncée signifie simplement ceci : c'est que ce^ deux capitalistes, Tun qui ne touche que l'intérêt, l'autre qui ne touche que des dividendes, se trouveront, au bout d'un laps de temps assez long, disons cinquante ans, avoir touché exactement le même revenu. Or cette assertion sera, croyons-nou», confirmée par les gens qui ont l'expérience des affaires. Il n'est même pas impossible que, tout compte fait, le revenu actions ne se trouvât inférieur au retenu obligations^ à raison de cette loi psychologique qui fait que les hommes attacbeol toujours une valeur exagérée aux bonnes chances et une insuffisante aux mauvaises.