LES ENTREPRENEURS
travail. Seulement c'est ud genre de travail différent par sa nature du travail manuel/ supérieur au point de vue de la productivité, et qui par conséquent comporte une rémunération diflérente du simple salaire.
En effet il comprend à la fois :
a) Uinvention, acte capital de toute production, ainsi que nous Tavons vu(p. 107). On en conclut que les grandes fortunes industrielles(acier Bessemer, machine à coudre Singer, etc.)80ntlerésultat d'inventions Nous avons vu que Tacte véritablement productif c'est ridée. Or, dit-on, le rôle de l'entrepreneur est justement d'avoir des idées — non pas nécessairement des idées de génie mais des idées commerciales — c'est-à-dire surtout de découvrir ce qui plaira au public. Il ne suffit pas que Tentrepreneur invente de nouveaux modèles, il faut, si j'ose dire, qu'il invente de nouveaux besoins.
b) La direction. — Le travail collectif est plus productif que le travail isolé, c'est une des lois fondamentales de l'économie politique — mais à la condition d'être organisé, discipliné, commandé. Il faut donc quelqu'un qui distribue les tâches et assigne à chacun sa place : c'est le rôle de l'entrepreneur et c'est pour cela qu'on Ta appelé « le capitaine de l'industrie ». En eilet, il en est de l'industrie comme de la guerre. Qui gagne la bataille? C'est le général. Sans doute de bons soldats y contribuent, tout comme de bonnes armes, mais ce ne sont que les conditions du succès, non la cause efûciente : et la preuve^ c'est que les mêmes troupes avec le même matériel, mais mal commandées, seront battues. Dans l'entreprise aussi, c'est le commandement qui fait tout, et la preuve c'est que de deux entreprises employant un personnel d'ouvriers de capacité équivalente, on voit tous les jours Tune réussir là où l'autre échoue misérablement.
c) La spéculation commerciale. — Ce n'est rien que de produire : l'important c'est de vendre, c'est de trouver des débouchés. Aussi aujourd'hui l'entreprise tend-elle à prendre de plus en plus un caractère commercial. Et voilà encore un des traits caractéristiques du travail de l'entrepreneur, et de la plus haute importance sociale, puisque par là il tend, quoique inconsciemment, à rétablir sans cesse l'équilibre entre la production et la consommation.
Telle est l'explication qui fait du profit la rémunération d'un travail d'ordre supérieur. Malgré la part de vérité qu'elle contient, elle ne dégage pas la nature essentielle du profit et paraît plutôt inspirée par le désir de le justifier contre les attaques des socialistes. Il est en effet à remarquer que de tous ces travaux que l'on vient d'énumérer comme caractéristiques de l'entrepreneur — invention.
743 C0UR8 D*ÉQQNOMIE FOUTIQUE.
direction, et même recherche des débovchés — il n'en est aucun qui De puisse être et qui, par le fait, dans toutes'les grandes entreprises constituées en sociétés, ne soit confié le plus souvent à des salariés : à des gérants, ingénieurs, chimistes, commis-voyagears, etc.
Et nous avons dit (p. 738) que les entrepreneurs eux-mêmes comptent dans leurs frais de production (et non dans leur profit) le traitement qu'ils s'attribuent à eux-mén^es.
§ 2. ^ Les socialistes au contraire voient dans le profit une spoliation du travailleur.
Déjà Owen, au commencement de ce siècle, voyait dans le profit le résumé de tout mal économique et s'eQorçait de l'abolir par Tinstitution d'un magasin d'échange où les travailleur pourraient échanger leurs produits contre des bons de travail et vice verta, sans avoir à passer scmis le joug de Tentrepreneur et par conséquent sans avoir à lui payer tinbut sous forme de profit.
Mais c*est surtout depuis le iivre de Karl Marx sur le capital que Tattaque s'est précisée. Voici sommairement de quelle façon ce rude jouteur démiolit le revenu de Tentrepreneur, du patron.
L'assimilation établie par les économistes entre le rôle d'entrepreneur et celui de travailleur, dit-il, est absurde ou du moins surannée. Autrefois le patron qui travaillait lui-mftme avec ses ouvriers, primus inter pares^ pouvait être considéré comme un travailleur et un producteur. Le cas peut encore se présenter exceptionnellement dans la petite industrie. Mais dans la grande, qui, disent-ils, est la seule forme de l'avenir, le patron est unique* ment capitaliste et n*est patron que parce qu'il est riche, comme on était officier sous l'ancien régime parce qu'on était noble. Et il fait rapporter un profit à son capital par un simple commerce, comme un trafiquant : il achète pour revendre. Qu'achète-t-il î la force de travail de l'ouvrier, sous forme de main«<l'œuvre. Que reveod-ii? cette même force de travail sous la forme concrète de marehandises. Et l'excédent constitue son profit.
Seulement il s'agit d'expliquer cet excédent qui fait le profiU D'où sort-il? Car la théorie marxiste sur la valeur consiste précisément à affirmer que les choses n'ont d'autre valeur que celle qui leur est conférée par le travail et qu'elle se mesure par la quantité de ce travail ( voir p^. 54, 56). Il semble donc que le patron ne puisse revendre les produits de travail de Touvrier pour une valeur supérieure à celle qu'il a payée pour cette maio-d'osuTra f — Voici justement le nœud du problème, « le mystère dMniquité v dmit la découverte a fait la gloire de Karl Marx. Ecoutons l
Le produit livré par l'entrepreoeur sur le marché a, en effet, «ne
LEK ENTOEFBENEURS. Ht
valeur déterminée par le travail qu'il a coûté : mettons que l'ouTrier ail mis 10 heures à le faire : la valeur du produit sera mesurée par 10 heures de travail : le produit vaudra 10 heures.
Mais la valeur de la main-d'œuvre, de la force du travail de l'ouTrier, que sera t elle? Elle est déterminée comme celle du produit lui-même, comme celle de toute marchandise, comme celle d'une machine, par exemple, par son coût de production. Or, quand il s'agit de cette machine humaine qui est la main-d'œuvre, les frais de production ne sont autres que les frais indispensables pour produire un ouvrier, c'est-à-dire pour l'élever et le faire vivre. Supposons que les frais nécessaires pour entretenir cet ouvrier et pour amortir ce capital humain soient représentés par 5 heures de travail quotidien : eh hien! la main-d'œuvre vaudra 5 heures de travail, ni plus ni moins. Donc en donnant à l'ouvrier sous forme de salaire une valeur équivalente à 5 heures de travail, le patron paie la main-d'oeuvre précisément ce qu'elle vaut, d'après les lois mêmes de la valeur et de l'échange. Mais comme le produit du travail de ce même ouvrier vaut iO heures, il y a donc une diilérence entre le prix d'achat et le prix de revente, un excédent de valeur de 5 heures. C'est ce que Marx appelle Mehrwerth qu'on traduit par la plus-value : c'est la clé de voûte de sa doctrine.
Ed somme, il y a donc 5 heures de travail dont le patron profite sans avoir en à les payer, 5 heures pendant lesquelles l'ouvrier travaille gratis. Le profit, cest une certaine quantité de travail non payé : voilà tout le secret de Texploitation capitaliste ^ Et il
1 La démoDslriliua de Marx est plus compliquée que uous ae pouvons l'indiquer ici. Pour la reprodufre exactement il faudrait distinguer le profit de \à plus-value.
La • plus-value » ne peut être engendrée qae pir le capital qui eal employé à entretenir le travail, c'est-à-dire par celui-là sealement qvi est dépensé ea saUire.-*, e4 elle eet proportioQDelie à La <(i*aQtité de ce capital qu^ Marx appelle le capital variable. Mais le capital sous forme de machines ou même de matières premières, que Marx appelle le capital constant^ n'engendre pas de plus-value : le travail de Fouvner qui s'en sert ne fait que reproduire feur valeur» ni plus, ur moins.
• Le profit •, aa contraire, résufte de Templei du capital ea géaéral et saas distiacticm : iqa taux reste le néoc ^ueJles que soient les proportions de capital variable ou cooetaat employées dans l'industrie .
Ainsi voilà une industrie qui n'emploie que la main-d'œuvre et dépense de ce chef deux millions en salaires; en voici une autre beaucoup plus perfectionnée qui ne dépense qu*un million en salaires parce qu'elle a remplacé la moitié de ses oarriers par des machines. Diaprés le raisonnement de Bil-trx la plus-value de la première devrait être le double de la seconde. ETt pourtant très probablement c'est la seoomlequf fera le pFos de profits! — C'est là a ne des grosses pierres d'achoppement de la théorie marxiste. Il y a là une contradiction entre la doctrine marxiste et les faits qu'il n'est pas facîfe d'expliquer, quoique les marxistes s'y soient évertués (voir Histoire des DoetrineSj Gide et Rist).
t4i COURS D'ÉCONOMIE POLITIQUE.
va sans dire que ces heures non payées se multiplieut par le Bombre d'ouvriers employés, en sorte que plus il yen aura plus grand sera le profit.
On peut mettre cette démonstration sous une forme plus simple, mais moins précise, en prenant pour point de départ ce fait que /a valeur produite par le travail d'un homme est généralement supérieure à la valeur nécessaire pour faire vivre cet homme — et cela même pour le travailleur isolé et primitif (la preuve, c'est que sans cette plus-value jamais la civilisation n'aurait pu naître, ni même la population s'accroître), à plus forte raison pour le travailleur civilisé dont la puissance est multipliée par la division du travail et l'organisation collective. Or, le patron, devenu possesseur de cette force de travail parce qu'il l'a achetée, invente mille moyens ingénieu^L pour accroître cette plus-value — en prolongeant autant que possible la durée de la journée de travail, en stimulant l'ouvrier par Tappât trompeur du travail à prix fait, en épuisant l^s femmes et les petits enfants à l'aide de machines qui permettent d'utiliser leurs faibles bras. Et d'autre part, les progrès techniques, en permettant de produire à moins de frais tout ce qui est indispensable à la vie matérielle et à Tentretien d'un ouvrier, réduisent d'autant la valeur de la main-d'œuvre puisque cette valeur ne peut dépasser celle des frais d'entretien. Si, par exemple, la productivité du travail s'accroissait dans des proportions telles que cinq minutes fussent suffisantes pour produire la nourriture d'un homme travaillant 10 heures par jour, en ce cas une journée d'ouvrier n'aurait plus alors qu'une valeur équivalente à celle de 5 minutes de travail : tel est le salaire que donnerait le patron désormais et il garderait l'excédent, c'est-à-dire toute la valeur produite pendant les 9 heures 55 minutes restant!
Tout cet échafaudage dialectique, destiné à démontrer que le profit constitue, par sa nature même, une spoliation du travail', qu'il est constitué par une certaine quantité de travail non payé, est impressionnant, mais fondé uniquement sur une pointe d'aiguille ^, sur cette idée que toute marchandise ne vaut que la quantité de travail qui y est incorporée et que la force de travail, sous
* A vrai dire Man noHe propose nullement de démontrer nUégitimtté do profil" il écarte toute préoccupation morale, normative, comme on dit — mais seulemeol de donner l'explication scientifique du profit : le patron, dit-il, ne pouvant faire aolremenl qu*il ne Tait. Néanmoins son « explication » tend évidemment à présenter le profit comme une spoliation, in volontaire ou non.
* Mais il est un peu excessif de la qualifier de « tout à fait enfantine », comme le Sait M. Paul Loroy-Beaulleu, Cours d^ Économie Politiqtéet vol. U, p. 2H.