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LES ENTREPRENEURS

le régime économique actuel, étaat une marchandise comme une autre, elle aussi ne peut valoir plus que la quantité de travail qui a servi à la produire elle-même. Mais si Ton n'admet pas cette théorie de la valeur fondée sur le travail — et rares aujourd'hui sont ceux qui Tadmettent (voir p. 55) — tout croule.

Cette argumentation a néanmoins une valeur réelle, moins en tant que critique du profit qu'en tant que critique du régime du salariat, surtout au point de vue historique. Il faut bien reconnaître que la main-d'œuvre, sous le régime du salariat, n'a été qu'une marchandise dont on trafiquait, que le patron a toujours cherché à la payer le moins possible et que durant des siècles il y a merveilleusement réussi. Mais cela ne veut pas dire que le patron soit un simple marchand achetant pour revendre, un traitant : sa fonction est infiniment plus complexe. Et d'autre part, sa « marchandise », qui est la main-d'œuvre, ne se laisse plus traiter comme un ballot. Syndicats, législation ouvrière, coopération, tout cet ensemble de mesures tend précisément à régler le taux du salaire par d'autres lois que celles qui régissent le cours des marchandises, c'està-dire à reconnaître au salarié les droits d'un copartageant.

§ 3. — Ces deux thèses. Tune apologétique, Tautre critique, sont donc l'une et lautre un peu simplistes. Le profit est un faisceau d'éléments assez hétérogènes et qu'on ne peut apprécier en bloc. Il faut distinguer, croyons-nous, au moins deux sortes de profits :

a) Celui qui consiste dans la rémunération du travail de coordination, de direction et de recherche des débouchés, et dans la compensation des risques courus. Celui-ci, à vrai dire, est moins un profit qu*un des facteurs nécessaires du coût de production. Quand bien même le régime capitaliste serait remplacé par le régime collectiviste ou coopératiste, ce prélèvement ne pourrait être supprimé : au lieu d'être payé au patron il serait payé au gérant ou versé dans un fonds de réserve, voilà tout.

b) Celui qu'on pourrait appeler un sur-profit^qm tient à certaines circonstances favorables, soit personnelles, soit réelles, lesquelles permettent à l'entrepreneur — soit de produire au-dessous du coût normal de production et par là de bénéficier d'une véritable rente différentielle, analogue à celle que nous avons exposée à propos du propriétaire foncier^ — soit de

1 La rente Foocière, comme nous Tavons vq, se maniTeste toutes les Toisque sur un marché le prix se trouve réglé par le coût de production maximum (p. 576) — ce qui est le cas toutes les fois que l'offre est inférieure ou simplement égale à la demande. Et c'est souvent le cas pour les produits agricoles. Mais pour les produits industriels, quoique pour eux aussi la même loi du coût maximum s'applique à tout

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vendre au-dessus du coût normal de production et lai ooofèrent ainsi qq véritable mooopole. Cette dernière «tuatioo est beaucoup plus fréquente qu'on ne erort. D*abord die peut être légale et résulter d'un brevet d'inveotion ou d^ tarif de douane protecteur. Mais elle peut résulter aussi de maintes circonstances, telles que le fait de posséder un capital plus ou moins considérable, ce qui dans un pays pauvre on neuf constitue toujours un certain monopole, ou le fait de porter un nom déjà connu dans Tindustrie, ou d'occuper un emplacement bien situé — par exemple pour un débit de boissons se trouver aux abords d^une usine ou même d*uo cimetière. Qui est-ce qui n'a pas son petit monopole? C'est ce surprofit qui, lorsque se présentent des circonstances exceptionnellement favorables, crée les grandes fortunes. 11 semble que ce soit à lui que pensait Sbakspeare quand il parlait ée te flux et de ce reflux « qui pris au flot montant élève à la fortune et laisse sombrer dans la misère ceux qui manquent le moment opportun' «. Le surprofit n'apparatt pas évidemment avec les mêmes caractères de légitimité et de nécessité que le profit ordinaire puisqu'il implique, par définition même, un privilège ou tout au moins une inégalité des chances. Cependant on peut répondre que le surprofit lui-même est très justifié lorsqu'il n'est que le résultat d'une invention heureuse répondant à quelque désir du public ' ou d'une économie réalisée sur le coût de production, car en ce cas il n*esi qu'une prime à Tinvention, au progrès industriel, et loin d'impliquer un prélèvement sur les consommateurs, comme le fait le monopole ou la rente, I! implique un profit bien plus grand encoi^ pour le public que pour l'entrepreneur. En effet l'entrepreneur ne garde

moment donnd, ce moinevtDe dure guère peroe q«e U coocBrroDce iodostnelie ne tarde pas à multiplier l'offre au delà de U demande et dès lors c'est tout an conlraire le coût de production minimum qui règle le prix — en attendant que ce coût se trouve à son tour remplacé par un autre plus bas.

* There is a tide in the aCTairs of men Whicfa taken at the flood Feads fo ihe fortane;

Omilted, a.U tbe voyage or thetr Ufe Is bound io shallows aud in miseries.

* On cite des exemples nombreux et amusants d'énormes profits et d'énormes for* tunes réalisés par des inventions qui pourtant ne sont rien moins que géniales, le lacet à souliers, Tépingle de sûreté, id plume d'acier, le patfn ft roaleCtes. Qirelle fortune n'aurait pas réalisée Tinventenr de la carte postale illustrée s*il avait pul» faire breveter!

M. Paul Leroy-Beautieu, qni soutient rarioirt cette thèse (yoîr EmtA sur fc répartition dei richesses), cite par exemple le procédé d^ fabrication de raeicf" Beasemerqui a fait gagner qoelqnes millions à llnveuteur maïs bien plsseaoefvà rindnstrie en générai.

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généralement sous forme de proûi qu'uoe faible partie de l'économie réalisée; et même cette juste rémuDératioo ne taixie pas à lui être arrachée des mains par l'action de la eoneurrence, en sorte que ce qui n'était d'abord qu'un coftt de production minimum pour lui seul devient bientôt le coût de production normal.

Au reste cette question quelque peu scoiastique de la légitimité du profit doit se résoudre en posant une autre question : celle de savoir si la fonction patronale est indispensable? car si l'on peut s'en pas- 9er« il est clair qu'il n*y a pas de raison pour la rétribuer. C'est ce qui nous reste à voir.

De rabolition dn patronat.

L'abolition du patronat est une formule qui revient aussi souvent dans les manifestes socialistes que Tabolition du salariat : ce n'est pourtant pas, comme on pourrait le croire, la même chose, car ie patronat peut très bien disparaître sans impliquer la disparition du salariat : exemple toutes les entreprises sous forme de sociétés anonymes, qu'elles soient capitalistes ou même coopératives de consommation. On n'y voit plus de patrons et pourtant on y voit toujours des salariés.

Par abolition du patronat il faut entendre simplement la substitution de l'entreprise à forme collective à l'entreprise à forme individuelle. Que cette substitution soit possible cela ne fait pas de doute, puisque nous la voyons se réaliser de nos jours sur la plus vaste échelle et que même beaucoup d'économistes de l'école libérale, aussi bien que les socialistes, déclarent que cette évolution ira jusqu'à ses dernières limites, ce que d'ailleurs nous ne croyons nullement (voir ci-dessus p. 206)1.

Le développement des sociétés anonymes sert d'argument aux collectivistes pour prouver que le patron désormais ne sert plus à rien et qu'il est un simple parasite. Cette dénomination juridique de société anonyme indique assez clairement, disent-iîs, que là déjà il n'y a plus de patron dans le sens que les économistes donnent à ce mot, c'est-à-dire un individu à la fois propriétaire de l'entreprise et directeur, touchant les profits mais fournissant en échange un travail quotidien. Le patron a été éliminé, ou plutôt s'est décomposé d'une part en gérants et ingénieurs salariés, d'autre

1 D'une enquête faite par M. Camille Sabatier, pour la Ligtie de la Propriété de Toulouse, il résulterait que le nombre des petits patrons est en voie d'accroissement.

li% COURS D'ÉCONOMIE POLITIQUE.

part en une multitude d'actionnaires oisifs qui ne se connaissent pas et parfois ne connaissent rien de Tentreprise à laquelle ils soot soi-disant associés, sauf le nom de la Compagnie inscrit sur le tilre qu'ils ont en portefeuille! Qu*on supprime ceux-ci, et l'entreprise marchera tout comme auparavant. Or, par suite de révolution présente qui substitue lavgrande production à la petite et la société anonyme à l'entreprise individuelle» tous les patrons seront bientôt réduits à ce rôle d'actionnaires bornant leur rôle à détacher des coupons : alors leur inutilité se trouvera démontrée par les faits et leur rôle social sera fini.

Cependant dans la société par actions il faut voir moins la suppression du patronat que rétablissement d'un patronat collectif. Les patrons ce ne sont pas sans doute les actionnaires, simples bailleurs d'argent que les Anglais appellent si bien les associés dormants, sleeping partners : ce sont les membres du conseil d'administration et le plus souvent quelques-uns d'entre eux seulement, président ou secrétaire, qui font tout marcher. Ce n'est plus le gouvernement monarchique héréditaire, mais c'est le gouvernement oligarchique élu par un petit nombre de capitalistes et investi de plein pouvoir : une République à la façon de celle de Venise. 11 en est autrement de la société à forme coopérative. Ici, quoique comme partout la société ne marche qu'autant qu'elle est menée par un ou quelques individus, cependant, le directeur étant élu par le suffrage universel et toujours révocable, c'est bien une république démocratique ; et leur exemple suffit en effet à prouver que le patron n'est pas un personnage absolument indispensable. II est à remarquer pourtant que la forme coopérative, comme celle municipale ou étatiste, semble plutôt faite pour les entreprises déjà parvenues à un certain degré de maturité et qui peuvent fonctionner de façon quasi-automatique. Mais il n'est pas dit que pour créer des entreprises nouvelles on puisse se passer de « l'entrepreneur ». Il est douteux, par exemple, que des entreprises telles que l'aviation eussent pu naître et prendre un si merveilleux essor si quelques individus riches et audacieux n'en avaient fait leur affaire. Seulement le jour où le voyage en aéroplane sera devenu aussi banal que Test aujourd'hui le transport en tramway ou en wagon, alors sans doute l'aviation, tout comme les tramways ou le chemin de fer ou l'épicerie, pourra être coopératisée ou municipalisée ou socialisée.

L'élimination du patronat, en la supposant même réalisée, n'implique pas nécessairement l'abolition du profit — à preuve les sociétés par actions où le profit est plus vivace que jamais sous le

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