‹ Cours d'économie politiqueChapitre 5 sur 56 · LA SCIENCE ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

LA SCIENCE ÉCONOMIQUE

de la nation, et cette appellation nouvelle coïncidait avec une révolution historique : Tavènement des^ands États modernes. On aurait pu dire et on a dit parfois Economie Sociale au lieu d'Économie Politique : étymologiquemenlla signification est absolument la même (néanmoins Tadjectif « politique » est mieux assorti avec le nom « économie )>, puisque tous deux viennent du grec),, mais aujourd'hui ce qualiûcatif sert à désigner un ordre d'études un peu différent, ainsi que nous Tavoris indiqué (voir p^^ 3). ^^

Certaines de ces questions, que nous appefons aujourd'hui questions économiques, avaient attiré de tout temps l'attention des hommes, telles que l'argent, le commerce et les moyens d'enrrchir les individus et l'Etat. Les Pères de l'Église avaient condamné le luxe, rinégalité des richesses, le prêt à intérêt. Les anciens, Aristote entre autres, avaient très bien analysé la nature de la monnaie, la division des métiers, les formes d'acquisition de la propriété^ Mais on n'avait pas vu le lien qui unissait ces différentes questions : on n'avait pas songé à en faire l'objet d'une science^ d'ensei^ble. Elles rentraient dans les attributions du sage plutôt ^ que du savant. Elles se présentaient sous la forme dé bons conseils donnés soit aux souverains, soit aux particuliers. ""

La découverte de l'Amérique provoqua pour la première fois, dans le cours du xyi* siècle et surtout du xvn* siècle, la formation d'une véritable théorie économique, d'un système^ c'est-à-dire que ces conseils prirent la forme d'un ensemble de préceptes coordonnés et raisonnes! Les pays comme la Frapce, Tïtalie et l'Angleterre, qui voyaient d'un œil d'envie l'Espagne tirer des trésors de ses mines du Nouveau-Monde, se demandèrent par quels 'moyens ils pourraient se procurer aussi l'or et l'argent. C'est précisément le titre que porte le livre d'un Italien, "Antonio Serra, publié avant celui de Montchrétïen, en 1613 : Des causes qui peuvent faire'' abonder l'or et r argent dans les royaumes où, il n'y a point de mines. Us crurent trouver ce moyen dans la vente à l'étranger des produits manufacturés et à cette fin s'efforcèrent de développer le commerce extérieur et l'industrie manufacturière par tout un système compliqué et artificiel de règlements. C'est ce qu'on a appelé le système mercantile ' .

Au milieu du xvra® siècle, nous voyons se produire en France une vive réaction contre tous « les systèmes ». On ne rêve plus que revenir « à l'état de nature » et on répudie tout ce qui paraît arrangement artiflciel. Toute la littérature du xvm* siècle est imprégnée

* Voir ci-après au chapitre de la Politique Commerciale.

10 COURS DlGONOMIE POUTIQUE.

de ce seQtiineat2.jïauki&-l«K^ien€e politique au£si, avec Rooseeûa et Montesquieç^^^eD^jnsjiirai

V Esprit des Lois commence par cette phrase immortelle : « Les lois soQt les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », et Montesquieu dans la préface de ce môme ouvrage déclare : K Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses ».

C'est alors seulement que la science économique ya vraiment prendre naissance. Uil médecin du roi Louis XV, le docteur Quesnây, en 1758, publia Le Tableau Économique^ et eut pour disciples tout un groupe d'hommes éminents qui se donnèrent le nom d'Économistes et qu'on appela plus Jard les Physiocrat^^,

L'école des Physlocrates a ihlroduit dans la science deux idées nouvelles qui jetaient précisément à Tàntipode du système mercantile :

l*" L'existence d'un « Ordre naturel et essentiel des sociétés humaines » (c'est le titre môme du livre d'un des physiocrates, Mercier de la' Rivière) qu'il suffit de reconnaître pour que l'évidence s'en impose et nous oblige à rioi^s y conformera Inutile donc d'imaginer des loi§, règlements ou systèmes : 2[nj a qu'à laisser faire.

2* La prééminence deragriculture sur le commerce et l'industrie. Pour eux, la terre seule, la Nature, est la souixe des richesses ; seule elle donne un produit net : les classes de la société autres que la classe agricole sont des classes stériles.

Le premier de ces j>riacipes devait servir de fondement définitif à tout^rédifice de la science économique — en eflet, des faits quelconques ne peuvent servir de base à une science^u'autant qu'on a reconniT entre eux des rapports de cause à effet, « un ordre essentiel et naturel * — et aussi Mcjfute une politique qui devait durer un siècle et accomplir de grandes choses sous le nom de politique libérale ^.

ï Avant lui avait para un livre, Essai sur la nature du oommerce, par Cantilloo (publie ea 1*355, mais qui a\*aJtété écrit dès 1725). Ce livre vient d'être remis en lumière pas les écooomiates anglais et a été appelé par J*an d'eux la pnemier traité méthodique d'économie politique. Toutefois, cet ouvrage, resté généralement ignoré, n'a ezercé une influence sur le développement de la science que par le canal de Técole physiocratique qui le connaissait et lui a beaucoup emprunté.

* Le mot de « physiocralit » est composé de deux mots grecs qui veulent dire précisémeat « gouvemeneat de ta nalore ».

'Un économiste iilualre de la môme époque, Turgol, sans partag4>r les erreurs de l'école physiocratique, fut le premier à appliquer celte politique, d'aJbord comme intendant de Limoges, puis comme ministre de Louis XVI : premièrement en déci^tant la liberté des échanges par Tabolition des douanes intérieures et droito sur )es grains, ensuite en décrétant la liberté du travail par raboHiion des corporalioniis.

LA SCaSNGfi ÊOUMMIQUE. H

' Le second, au contraire/ bien que i)éagis8«nit d'one façon heureuse contre les erreurs du jf^aième ntercaotik, était à son tour en. taché d'une erreur, comme nou» le verroifô ci-après, qui a suffî pour ruiner rapidemeôt l'autorité de celte école.

L'apparition du livre du professeur écossais Adam Smitb, Jiecherche sur la nature et les causes de la richesse des Nations, en 1776, naarque une ère décisive, dans l'histoire de l'économie politique et va assurer à l'école anglaise une prééminence incontestée pendant prè8^^iin)8iècle. Il a valu à' sou auteur le titre, un peu eragéré, de pèrTSe TÉconomie Politique. -

Adam Smith rejette le second principe des Physiocrates en rendant à l'industrie sa place légitime dans la production des richesses, mais il confirme et développe magnifiquement Icpremier, c'est-àdire la croyance à des lois économiques naturelles et au laisserfaire, du moins comme règle dé conduite pratique. ' '

Il est d'aîlleurs très supérieur aux Physiocrates au point de vue de l'observation des faits et des enseignements à tirer de l'histoire et a su s'élargii* h telspoïn^ie ehamp de la seience économique que les bornesf'n'en>ont guèreété reculées depuis lui. — ^53^eu de temps après Adam Smith, apparaissent simultanément, eu Angleterre deux économistes dont les théories admirées par les • uns, exécrées par les autres, fVont marquer la science économique d'une empreinte séculaire ; — Malthus, dont la célèbre loi sur l'accroissement de la population (1803), bien que spéciale en apparence, devait avoir un retentissement considérable dans toute la science économique; Ricardo (1817), non moins célèbre par sa loi de la TCKle foncière et auasà par l'abus de la méthode abstraite et purement déducUve.

En France, à la même époci«e, Jean^fiaptisie Say publiait son Traité éfÊeonomie pUitique (i8Q3) qui brille plutôt par la clarté de l'exposition, fMur la belle ordonnaoce du plan et par la elassiôealioa 4e» idéesy mais qui^daus la! coastituâon delà science n'a pas apporté de cootribulkHis aussi fécondes que les coryphées que oous reùond de ncMauner. Cependant, traduit daas toutes les langues d'Europe,' il a été le premier traité d'écooonûe politique vraiment insulaire et a servi plus ou moins de modèle aux ianoiubrables manuels classiques qui se sont succédés depuis lors.

C'est dans ce dernier Hvre Surtout .qu'est mis en relief le caractèi^ de science naturelle, c'est-à-dire purement descriptive, attribué à l'Économie Politique. Adam Smfth l'avait définie comme, • èe proposârit; d'enrichir à la fois le peuple et le souverain », lui assignant ainsi un but praTTque. Mais J.-B. Say, con^igeant cette*

définition, écrit : « J'aimerais mieux dire que l'objet de l'Économie Politique est de faire connaître les moyens par lesquels les richesses se formant, se distribuent et se consomment »,Woul^ai^ dire par là dans Tordre Économique tout va de soi-même spontanément, automatiquement * .

A partir de cette époque, l'Économie Politique peut être considérée comme définitivement constituée sous sa forme classique. Mais elle ne va pas tarder à se diviser en un grand nombre d'écoles dont nous allons sommairemement indiquer les caractères distinctifs*.

Les écoles au point de Yue de la méthode.

On appelle « méthode »» dans le langage scientifique, le chemin qu'il faut suivre pour arriver à la découverte de la vérité.

La méthode déductive part de certaines données générales, admises comme indiscutables, pour en déduire, par voie de raison* nement logique, une série indéfinie de propositions. La géométrie peut être citée comme type des sciences qui emploient la méthode déductive. On peut citer aussi, comme exemple familier à des étudiants en droit, le Droit lui-même, surtout le droit romain dans lequel on voit le jurisconsulte, partant de quelques principes posés par la loi des Douze Tables ou par le Jus gentium, construire tout

1 Tel est le titre significatif qu'il a dooné à son livre Traité d'Économie Poli' tique — ou simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent et se consomment les richesses,

3 Pour compléter ces indications sommaires, ainsi que celles du chapitre suivant, nous renvoyons à notre livre, Histoire des Doctrines Économiques depuis Us Physiocrates jusqu'à nos jours ^ en collaboration» avec M. Hist.

ce prodigieux monument qui s'appelle les Pandectes. On rappelle aussi méthode abstraite parce qu*elle fe^effbrce de simplifier les phénomène» en les réduisant au seul élément qu'on veut étudier et en écartant tous les autres.

La méthode inductive est celle qui part de l'observation de certains faits particuliers pour s'élever à des propositions générales — par exemple, du fait que tous les corps tombent à la loi de la gravitation.

C'est une grande querelle que de savoir laquelle de ces deux méthodes convient le mieux à la science économique.

Il est certain que c'est par la méthode déductive que l'économie politique a été constituée. C'est sur un petit nombre de principes, considérés comme axiomatiques ou suggérés pa^ des observations très générales — tels que l'accroissement de la population, le rendement non proportionnel de la terre — que les économistes de Técole classique ont dressé les colonnes et la charpente de leur beau monument'. Et même, pour construire toute l'économie politique " pure, ils se seraient contentés k la rigueur d'un seul principe» à savoir que « l'homme cherche en toute circonstance à se procurer le maximum de satisfaction avec le minimum de peine ». Les économistes classiques ont cherché ainsi à simplifier l'objet de leur étude en considérant Thomme comme un être mû^ uniquement par son intérêt, homo œconomicus, identique à lui-même en tout pays et en tout temps, et en faisant abstraction de tout autre mo^ bile qui serait perturbateur.

Mais il y a un demi-siècle on a commencé à contester Tefficacité de cette méthode.

L'école nouvelle recommande la méthode inductive^ cèHe=1a même que Bacon a introduite dans les sciences physiques et naturelles depuis quelques siècles et qui a donné de si merveilleux résultats. Dans le domaine économique cette méthode s'appelle aujourd'hui, surtout en Allemagne où elle est presque uniquement ,^ pratiquée, réaliste. Elle renonce à chercher des lois générales régissant l'homme abstrait, mais cherche seulement des lois historiques régissant les hommes vivant dans une société déterminée à une époque déterminée. Elle s'enferme dans l'observation patiente et accumulée de tous les faits sociaux, tels qu'ils nous sont révélés '— — dans leur état actuel, par les statistiques ou les renseignements des voyageurs — dans leur état passé, par l'histoire. Elle s'appelle aussi

t Uq des théoriciens les plus absolus à cet égard fut Nassau Senior, professeur à ^♦iford ^1880-1840). H ramène toute l'économie politique à quatre* axiomes ~ dont ucuB aujourd'hui n'est admis, pas du moins sans de nombreuses corrections.

14 COURS D'ÊCOflOMÏE POLITIQUE.

école historique parce qu'elle prétend que c'est l'histoire qui, en i^ous apprenant comment se sont formées les insthations économiques et sociales et comment elles se transforment, peut seule nous éclairer sur le véritable caractère des faits soctanx*.

1\ en résulte que le double caractère d'universalité et de permanenceque l'école cliassîque attribuait aux phénomènes économiques,

'iet qu'elle décorait du nom de lois naturelles, s*évjjaooit*. y^ Cette méthode est sans doute plus sûre que l'autre puisqu'elle s'abstient de toute généralisation téméraire. Maïs est-elle aussi féconde ? Il est permis d'en douter. C'est en elïet une illusion de croire que remploi de la mélliode pui"ement inductive puisse jamais être aussi efficace dans les sciences sociales que dans les sciences physiques et naturelles : et cela par deux raisons.

D'abord parce que l'observation des faits y est plus diffieile — bien qu'il puisse sembler paradoxal au premier abord de déclarer plus difficile l'observation des faits qui noiv touchent d^^us près

-^t à régardJesguels nous sommes non pas seulement spectateurs, mais acteurs. Mais voilà justement la raison qui nous empêche de leè bien voir I — De plus, ils sont infiniment plus diversrfiés. Qui

J a vu un seul tj^im^ton les a tous vus : mais qui a vu un seiU ouvrier mineur n'a rien vu. A vrai dire, l'observation des faitfecono- ^l miques et sociaux est une tâche qui dépasse infiniment les forces

1 C'est en Aiteni^gne qu'elle ^ pris aaisraiioe, de même aussi que dans la science ^du droit avec Savigny. On peut dire qu'elle date ée la publication du Précit (GnmdriÈs) d'Économie Politique 4u professeur Rosebfir, en 1843. Elle compte comme principaux représentants à cette heure, en Allemagne, les professeurs Bûcher. Brenlano, Lexis, Schmoller et Wagner (celui-ci plus spécialement socialiste d'Élat). Pour la langue française, on peut y rattacher de Laveleye, te professeur de Liège, ' qui s'en fit le propagandisie il y a vingt ans, et notre collègue AL Oauwès (Court d*Éco7wmie Polilique, 1883, !»• éd.).

En France^ à peu près à la même date, la méthode historique dans les sciences sociales avait été brillamment inaugurée par la publication du livre de Le Play sur les Ouvriers Européens (1855) et elle a été depuis fidèlement appliquée par l'école dite « de Le Play », en mémoire de son fondateor, principalement sons la forme de « monographies de familles ouvriènes •>. Néanmoins remploi de la niétiiode bintorique a ici un caractère si dififéreot de celui de Técole allemande que ce serait une grande erreur de les confondre. Le Play partant de ce principe qu'en matière sociale il n'y a rien à inventer, cherche surtout dans le passé des leçons et des exemples et s« montre très conservateur comme programme d'action. L*^co1e allemande cherche dans Le passé senlemest le genne on les racines de ce qni est devenu le présent et se montre dans son programme très progressiste et même radicale.

9 A la méthode historique et réaliste il convient de rattaclMr celle qui, sons le non de maitériaUsnie hiêtoriq%ê€f a été préconisée par le socialisme dit soetilifique ou pluUH marxiste (Voir «-«près, p. 27 )«

L£S DIYGRSfiS ÊG0LB8 ÊQOXOMIQUES. 45

indnriduelles et qui ne saurait être que rœurre collective de milliers d'hommes réunisBant leurs lobeervations, ou des btats employant à cet eflet lee puissants moyens d'investigation dont ils disposent. C'est toute une science nouvelle qui s'appelle la Statistique. Par eiemple, le plus simple de tous les faits que puissent étudier les sdence sociales c'est assurément le nombre de pergonnes qui composent une société. Cependant, n'est-il pas évident qu'un observateur isolé est dans Timpuisscmce absolue d'arriver à cette détermination? Les administrations publiques peuvent seules entreprendre cette tAcfae, et encore les recensements officiels sont loin d'offrir des garanties de parfaite certitude ; -^ moins encore quand il s'agit de faire le dénombrement de certaines catégories spécifiées, par exemple, de celle des propriétaires fonciers ou des millionnmres.

De plus, fobservation pure des faits n'aurait jamais donné dans les sciences naturelles le merveilleux résultat que nous admirons sans le secours d'un mode particulier d'observations, pratiqné dans certaines conditions artificielles, et qui s'appelle Vexpérimentation. Or, précisément dans les sciences sociales Texpérimentation directe est impossible. Le chimiste, le physicien, le biologiste même (^quoique pour ce dernier ce soit déjà plus difficile), peuvent toujours placer le phénomène qu'ils veulent étudier dans certaines conditions artificiellement déterminées et variables à volonté — par exemple, pour étudier la respiration d'un animal, placer celui-ci .•fous la cloche d'une machine pneumatique et faire varier h leur ^pé la pression de l'air. Mais l'économiste, fut-il même doublé i'un législateur ou d'un despote tout-puissant, n'a point cette faculté*.

' Tl doit se contenter en fait d'expérimentation, si tant est qu'on puisse lui donner ce nom, de comparer les résultats donnés par des législations ou des systèmes différents : par exemple en France il regardera quels sontles résultats sur le réseau des chemins de fer de l'État et sur ceux des gi^andes compagnies — ou bien ceux du

1 On parle cependaDt sans cesse en économie politique « d'expériences faites».

' On dit que tel peuple a fait rcxpérience du sywlème protectionniste ou de la régle-

'meftt«^oii do travail et qv'il s'en est bien ou mal trouvé. Mais Vexpérience n'est

MS Vexfériw%efUation scieotiiiqtte : tant s'en faut. Et la preuve c'est que depuis

l . lueiques siècles que divers peuples ont fait J'espérieoûe du protectionnisme et

. l'autres du libre-échange, la solution de la question n'est guère plus avancée qu'au

)reniierjourî M. Pierson fait observer avec beaucoup de raison que la plupart des

rreoTs, on d« moins qa on considère aajourd*hui eomne telles, ont passé jadis pour

friôts «k Vexpèrieoee.

système des retraites pour les ouvriers en Belgique et en Allemagne. Mais les conclusions qu'il pourra en tirer seront toujours incertaines et discutables parce que les conditions de part et d*autre ne sont jamais tout à fait semblables. /

Il est obligé d'étudier les faits tels q^ils se présentent à lui, sans pouvoir les isoler de la trame des faits connexes dans laquelle ils se trouvent engagés. Il ne pourrait les isoler que par imagination, en supposant que tel ou tel phénomène s'accomplit .t«o/^men/ : de là remploi si fréquent chez les économistes et si ridiculisé, quoique à tort, des faits et gestes d'un Robinson. Mais il est clair que par là la méthode soi-disant d'expérimentation retomberait dans la méthode abstraite qu'dle voulait écarter.

En raillant donc, comme elle le fait» les procédés et les méthodes de l'école déductive, l'école nouvelle montre trop de prétentions et même quelque ingratitude, car, en somme, elle se meut toujours dans les catégories que la vieille école avait posées I elle n'a pas refait la science, elle y a seulement apporté un esprit nouveau ; c'est beaucoup, d'ailleurs! Elle-même, (fe son côté, l'école historique donne prise à la critique en ce que, à force d'appliquer son attention à l'observation des faits et aux variations des peuples et des temps, elle tend trop à verser dans l'érudition et à perdre de vue les conditions générales qui déterminent partout les phénomènes économique>l Elle risque de rester purement descriptive. On aura, beau ^-tfcc'umuler des millions de faits, il n'y aura une science que du jour où on aura découvert entre eux certaines relations. S'il falle renoncer à décou^vrir, sous les manifestations changeantes desph , nomènes, des rapports permanents et des lois générales, il faudra , renoncer définitivement à constituer l'économie politique comm \ science ; or, si dangereuses que puissent être pour la science de I hypothèses téméraires, elles le seraient infiniment moins que ce { aveu d'impuissance (voir ci-dessus, p. 5-6). Si justifiées que puissen être, à certains égards, les railleries que l'on a dirigées contre! rhomme abstrait, Vhomo (sconomtci/^ de l'école classique, il faut] bien admettre cependant qu'il y a certains caractères généraux] propres à l'espèce humaine. Et la meilleure preuve qu'on puisse enj trouver est précisément dans l'histore, puisque celle-ci nous mon-l tre que partout où des sociétés humaines se sont trouvées p\i^cées| dans des conditions analogues, elles ont reproduit des types similaires : — régime féodal en Europe au xii* siècle et au Japon jusqu'au! XIX* siècle, formes successives de la propriété et du mariage, emploi j simultané des métaux précieux comme monnaie, coutumes funé-^ raires et jusqu'aux contes de fée, comme eelui du Petit Poucet que

les tt Folk-lorisles » retrouvent aujourd'hui plus ou moins identique sur tous les points du globe !

On ne pçut donc pas rejeter absolument remploi de la méthode abstraite et ces « Supposons que... », familiers à Técole deRicardo et que l'école historique a en horreur. Le labyrinthe dep faits économiques est bien trop inextricable pour que nous puissions jamais arriver, par le seul secours de l'observation, à nous y reconnaître et k démêler ces rapports fondamentaux qui constituent la matière de tonte science. Ce n'est pas seulement à Tabstraction, mais à l'imagination c'est-à-dire à rhypothèse» qu'il faut faire appel pour parler la lumière dans ces ténèbres et Tordre dans ce chaos.

La véritable méthode procède par trois étapes :

V Observer les faits, sans idée préconçue, et ceux-là surtout qui paraissent à première vue les plus insignifiants;

âo Imaginer une explication générale qui permette de rattacher eitre eux certains groupes de faits dans des rapports de"Cliïses à ftîet : en d'autres termes, formuler une hypothèse.

3* Vérifier IgJugchfoadè de cette hypothèse, en recherchant anon par l'expérimentation proprement dite, tout au moins par lobservation conduite d'une façon spéciale — si l'application cor- Kspond exactement aux faits.

Du reste c'est ainsi que l'on procède même dans les sciences physiques et naturelles. Toutes les grandes lois qui constituent les .ases des sciences modernes, à commencer par la loi de la graitation de Newton, ne sont que des hypothèses vérifiées. Disons i lus même : les grandes théories qui ont servi de base aux décou- ' erties scientifiques de notre temps — par exemple l'existence de "éther dans les sciences physiques ou la doctrine de l'évolution dans >3S sciences naturelles — ne sont que des hypothèses encore non ' éri fiées * .

Le tort de l'école classique, ce n'est donc point d'avoir trop usé

* Voir Vlntroduotion à Vétude de la médecine expérimentale de Claude Rer-

Urd et la Logiqtte de rhypolhése de M. Naville. — Comme Ta fait observer Stan-

ïy JevoDs, dans sea PrinoipUs of Science, la méthode qu'on emploie pour arriver

Ma découverte delà vérité dans les sciences est semblable à celle qu'emploient in-

Dsciemmeot ceux qui cherchent l'explication de ces rébus ou de ces langages chif-

^s qui figurent à la dernière page des journaux illustrés. Pour deviner quel peut

re le sens de ces énigmes, nous imaginons un sens quelconque, puis nous véri-

iru si en effet il 8*accorde avec les chiffres ou les images que nous avons sous les

ux. S'il ne s'accorde pas, c'est une hypothèse à rejeter. Nous en imaginons alors

elqa'autre jusqu'à ce que nous soyons plus heureux ou que nous perdions courage.

chercheur ne trouvera jamais rien dans les faits, s'il n'a pas déjà dans la tête

^ ^lage pressentie de la vérité.

ëI

Gide. — Cours. 2

1« COURS DÉGONOMIE FOLmQUE.

de la méthode abstraile, mais seofement d'avoir pins trop souvent Tabstraclion et Thypothèse pour la réalité : par exempte, après avoir supposé son homo œconomicus mû uniquement par Tintérêt petsonnel — œ qu'elle était en droit de faire — d'avoir cru à son existence réelle et même de n'avoir plus vu que lui dans le monde économique.

Aussi Técole déduclivc n'est point morte : elle revit aujourd'hui dans deux éooles nouvelles qui sont ses filles,

D^abord l'école dite mathématique. Celle-ci considère les relations qui s'établissent entre les hommes en toute circonstance donnée comme des relations d'équilibre^ semblables à celles qu'on étudie dans la mécanique mathématique et, comme elles, susceptibles d^élre mises en équations algébriques. Pour cela il faut réduire le problème à un certain nombre de conditions données et faire abstra^:tion de toutes les autres, exactement comme on fait d'ailleurs dar s la mécanique mathématique ^

L'école psychologique (dite aussi autrichienne d'après la natic»nalité de ses représentants les plus éminents)* s'attache exclusivement à la théorie de la valeur dont elle fait le centre de toute li science économique; et comme la valeur, selon elle, n'est que Texpression des désirs de l'homme, elle est tout naturellement conduit? à réduire la science économique h une étude des désirs des hommes . des causes qui les tendent ou les détendent, c'est-à-dire àunc ana • lyse psychologique très subtile. D'ailleurs le vieux principe classi, que, qu'elle a rajeuni sous le nom de pKncipe hédonistique (d'o * nwt grec qui signifie plaisir, jouissance) — obtenir le maximur de satisfaction avec le minimum d'effort — n'était-il pas déjà ton à fait psychologique?

On vwt donc que ces deux écoles se servent de la méthode déduc tive poussée à ses extrêmes conséquences. Toutefois, il fant leo pendre cette justice qu'elles n'ont pas commis la faute, comme favaii fait la vieille école déductive, de se laisser prendre au piège de leurs propres spéculations. Elles ne donnent leur principe hédonisliqu**

< Inaugurée par CouTWOft en France {Bccherches stw les principes rmUhêmat^qwet de la théorie des richesses, 1*838}, il y a soixttirte cl dix ans, mais aïors bbi ^ aucuD «uccès, la méthode malLématiqiie a été pi m récemmenl mise en hoimear p' r Slanley Jevons, MarshaW et Bdgeworlh en Angleterre, Walras en Suisse (mais fra>«çais), Pantafeeni et Vilfrede Pareto eo Italie, Gossen et Launhardt en Allemagr,-, Irvtn<; f ïsher aux ËUts-Um*. Voir 4e petit IrîDlê traduit en français de Virfredo Parc^ ,^ .

2 l«s professeurs Karl Meoger, de Bohra-Ba'w'crk, Wieser. Les théories subti j^,^ de cette école ont été très bien résumées dans un petit livre de M. W. Smart, Ir troduction to the theory of Value,

LES DIVERSES É(XM£S 'ÉCON0M)QUES. 4^

et lews absinœtioBfi que eomme «des ktfpùikèêes nécefisairfis pwix établir la science pure-^.

D'autre part, si la méthode abstraite de Ricardo revit dans les écoles mathématique et psychologique, on |feut dire aussi que la méthode naturaliste de J.-B. Say revit dans l'école organiciste qui fait de l'économie politique une annexe de Thistoire naturelle et de la biologie, en assimilant les sociétés liumaines à des êtres vivants, toutes leurs iofititati€)Dfi ou rouage à cies or^aAes ada;pié$ aux mènes fonctieiiis. et trAasfxose aiosi des lois ;phj6iolQgiq4ies ea lois sodaiLefi* : le pése&u «artériel et veineux «c'^st les ciiemiBs de fer, les fils télégraphiques <c*est le système Berveux, ies lûches, « le tissu Qdipetix »>, et enfin la Bourse c'est « lenraMir ^.

Mais cette derrière «école, qui a, eu «ua moment d'édut, a Sovi décliné. Bon Qomlkre de sociologues prA^esteot aujourd'hui contt^ Gâtte aBsunilatioa. Uerberl; Spencer, iui-nàêfne, qcû avait ie plus hrillamiteQt développé ces analogies, dajiiô:se» Principes deSodo-

^ « L'écoDomie politique pure, dil M. Walras dans ses Élémenls d'économie Volitigue pure^ est esseotiellemeot la théorie de la détermioatioD des prix sous un fjgime hypothétique de litre coDcatTence absolue ». M. Pantalepni Tait ipème cet i.cu, inouï ju8qa*ici [Primdfni di Economia pufra) i « Que ITi^pothèse hédonisti'- (ue et psychologique, d-oà ae déduisent toutes les vériléséooaomiqttes,coïDcideow ^on avec Jes motifs qui déterminent réellemeoL les actions de l'homme... c'est lÀ question qui ne touche pointa Texactitude des vérités ainsi déduites ». Voir le grand ouvrage de Schaiffle, Bau und Leben des Socialen Kôrpers"; onns, Organisme <«t Sotfiélé, — Celte école fait remarquer ncrtmnmenl :

IC^ue tout corps organigé se compose d'ionombrabies celloJes ayant chacune leur e j>rqpr£ et leur ândjvidjuttlité^ en sorte que tout être vivani n est véritablfiment a'une association de millions et de milliurds — plufi nombreuses par conséquent ue les plus grandes sociétés humaines — d'individualités infiniment petites qui, omme le dit Claude Bernard, a s'unissent et restent distinctes comme les hommes ui se tiendraient par la main».

Que tout être organisé est soumis à la loi de la division physiologique du traail. Dans tes organismes todt à fait inférieurs, toutes les fonctions sont confondues ins une masse informe et liomogène, mais à mesure que rorgamsaticm se perfeoonne, les fonolioDS dii^ersas ide nutrition, de reproduction, de locomution, etc., se itTérencient«t-ebdcuDie dispose d'un organe spécial, «o sorte que la perfection d« organisme est d'autant plus grande que le travail physiologique est plus divisé. Que tout être vivant est le siège d'un mouvement perpétuel d'échange et de rcuîation^ échange de services et même de matériaux :il faut bien en effet, pour l'une fonction de l'organisme puisse être spécialisée dans un seul organe, comme us venons de le voir, que les antres organes s'acquittent des autres fonctions esintielles è la vie et lui en communiquent les bienfarts.

|Que le crédit lui-même seraît indispensable au fonctionnement des êtres vivants, me h celui de Vorgaoisme social. Si un organe du corps de Tanimal ou du cor[)s itique, dit encore Spencer, est subitement appelé à fournir -une action considéiail faut qu'il reçoive un supplément de matériaux qu'il consomme en focctiont, il faut qu'il ait un crééRt ouvert sur la fonction qu^l remplit.

^o» av 'lae que h Voi

logie^ a protesté plus tard contre toute idée d'assimilation entré les organismes vivants et les sociétés humaines *.

Les écoles an point de vue des solutions.

Ce n'est pas seulement sur la méthode à suivre, mais plus encoiW jipg sur le programme d'action, sur la politique sociale^ comme disenften ( les Allemands, %\xv \q^ solutions à proposer, que les économisteB|e.jj sont divisés en nombreuses écoles — presqu'autant que les phik" sophes. C'est incontestablement un signe d'infériorité. Il ne suH pas de dire, pour se consoler, que l'économie politique n'a guèiBjjpl plus d'un siècle d'existence et que ce défaut passera avec i^âgJjjj , D'autres sciences qui ne sont guère plus vieilles, qui ont à peinl j|^r dépassé une vie d'homme, sont arrivées déjà à constituer u ensemble de principes assez certains pour obtenir l'adhésion pre:

ncèi urt.

que unanime de tous ceux qui les cultivent. Il ne faut pas dése« ,„

e ne

pérer de réaliser le même accord entre économistes, tôt ou tare en ce qui concerne l'observation des phénomènes et l'explicatia' des rapports qui les unissent. Malheureusement un tel espoir n'ei^T ' guère possible quant aui divergences qui portent sur les fins g ^^ poursuivre, sur l'idéal désirable et sur les moyens propres à le ré. a/^^ User. Celles-ci ne pourraient cesser que le jour où l'unité moral politique, sociale, du genre humain serait réalisée. ^ "'®°^»

On peut distinguer dans le mouvement économique contemp *^°

rain cinq écoles ou, si l'on veut, cinq tendances, assez netteme., ^^

caractérisées. l'^^s.

§ 1. - École libérale. ^^^ÎUe>

ordre m

La première de ces écoles, qu'on appelle parfois classique paono .

que tous les fondateurs de l'économie politique, les Physiocrat 30 1 Adam Smith, Ricardo, J.-B. Say, Stuart Mill, lui appartiennen>Aj. '

parfois aussi individualiste parce qu'elle voit dans l'individu èj^j '?' fois le moteur et le but de l'activité économique — et que ses 5^1 ^^ veisaires appellent ironiquement orthodoxe^ à raison du caracl ^^^

* Et un sociologue éminent, M. Tarde, a rompu plus résolument encore avec cir^ ^^' tendance en déclarant que « la science sociologique ne se développera que du w ^^ où on aura coupé définitivement le cordon ombilical qui la rattache à sa mènQ" ."^^^^ biologie ». Mais c'est encore trop concéder, car nous ne croyons pas du tout» j^'^ f la biologie soit « la mère « de la sociologie I ^}^k\^

- Citons en outre, et seulement parmi les morts : en France, Dunoyer [Lib^^ ^ol du Travail, 1845), Bastiat [Harmonies, 1848), Courcelle-Seneuil et Léon Say. ®dùy

on peu dogmatique de ses affirmations et du dédain qu'elle a un

peu trop souveqJWémoigné aux soi-disant hérétiques — a déclaré

à maintçs re(|<ses n'accepter d'autre qualificatif que celui d'école

UbéralÊjrconYÏent donc de lui donner exclusivement ce dernier

^'^^frce que d*ailleurs il la caractérise fort bien et s'accorde avec

yormule fameuse qui lui a servi longtemps de devise : « laisser

fire, laisser passer ». Mais est-ce bien « une école » ? Ses partisans

en défendent avec hauteur et prétendent représenter la science

le-même. Ils se donnent à eux-mêmes, et leurs ad versai res\eur

Wcèdent même le plus souvent, le titre de « économistes » tout

l)urt. Il est vrai que les origines de cette école se confondent avec

hlles de la science économique elle-même. Sa doctrine est fort

[mple et peut se résumer en trois points :

io Les sociétés humaines sont gouvernées par des lois naturelles

le nous ne pourrions point changer quand même nous le vou-

HoQS; parce que ce n'est pas nous qui les avons faites, et que

[ailleurs nous n'avons point intérêt à les modifier quand même

yus le pourrions, parce qu'elles sont bonnes ou du moins les meil-

[ures possibles^^La tâche de l'économiste se borne à découvrir le

lu de ces lois naturelles, et le devoir des individus et des gouver-

lements est de s'appliquer à régler leur conduite d'après elles.

â^" Ces lois ne sont point contraires à la liberté humaine : elles |e sont, au contraire, que Vexpression des rapports qui s* établis-* *nt spontanément entre les hommes vivant en société, partout où hs hommes sont laissés à eux-mêmes et libres d*agir suivant leurs litérêts. En ce cas, il s'établit entre ces intérêts individuels, anta- Ioniques en apparence, une harmonie qui constitue précisément lordre naturel, lequel est de beaucoup supérieur à toute combinai- |on artificielle que Ton pourrait imaginer.

30 Le rôle du législateur, s'il veut assurer Tordre social et le pro-

[rès, se borne donc à développer autant que possible ces initiatives

idividuelles, à écarter tout ce qui pourrait les gêner,- à empêcher

îulement qu'elles se portent préjudice les unes aux autres, et par

Lnglelerre, Mac-Cul loch, Senior et Cairnes; en Italie, Ferrara; aux États-Unis, |irey et Walker. L'école libérale anglaise est désignée parfois sous le nom d'École

Manchester^ parce que c'est là qu'elle fit triompher le libre-échange. IC'est en France que cette école a conservé jusqu'à maintenant le plus grand nom- |3 de fidèles, presque tous les économistes de l'institut et ceux de la Société d'Ésomie Politique, etc. M. de Molinari, ex-directeur du Journal cUs Économistes, est le doyen et son successeur, M. Yves Guyot, eo est le plus pur représentant, a Les lois qui président au capital, au salaire, à la répartition des richesses ^t aussi bonnes qu'inéluctables. Elles amènent l'élévation graduelle du niveau sain » ( Leroy-Beau tieu, Précis (VÉconomie Politique),

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