‹ Cours d'économie politiqueChapitre 6 sur 56 · G0IJ1I6 BL-ÊCOITOMIB POLITIQUE · texte numérisé non relu

G0IJ1I6 BL-ÊCOITOMIB POLITIQUE

cansétjfneiit Viwfierventiom d'efm'miorité cfoét «j rétiUfvre à un mmmum indispensable à lia séeifrîté' de ehacan et à k séenri^ de tous, en iHi mot à lerissserfmre^.

ITnetetîe coaceptien ne manque, certes, mw è» simpjieité, ni de çrancfeur. Ottclle ^yne soit la cteslinée qni lui sotll réservé», ei^^^if^^ (fn moins le mérite d'cnroirserri' à constituer ki serenee économie^* e« si (Tautres d<od!ri«e9 ctoi'venll l'a remplacer ira jour, elle n'e restera pas mofn* lefôndement sur Ieqn«l^ ceiîes-er awrontrhéiii.

Mars vorci les critiques qif'oo peut adresser k cette doefvîne :

i° La première, c'est une- «eiidÉwice très marquée à foptimisfrif tendfanee qui paraît inspirée beaucoup moins par on esprit vraioier ^ scientifique que par le parti pris de* jnstifter Tordre de chosf * existant. Elle s'est surtout manifestée dan^Tétsole française*. El est d^aifFeurs inevitaMie éta'Ut donné îe poiaQ de départ. Si en> efft rmtérô* i-ndividuel est te- seul naobile d^action, il fMt bien admeth q^ue les intéi'êts iiKlividlielis sont inalemenft convergents car, san cehi, €on4ie vie sociele serait impossible. Et sans âoa>l9, qaimà o considère rorganisatioirécoooniiqiie d'une soeitété et lies institution qui en sont le fondement, on est autorisé à eondure qu'elles son bonnes par certains eôtés, puisqu'e41«s dénontrent soffisamnaent par le fart même de teur existence et de leur diwée, une valewr ai moins relative : on est même autorisé à concl'nre qu'eiles» son naturelles ea ce sens qu'elles sont évidemnaent diétevroinées par h série des états antérieurs qui l)eur ont doon^ naissance; mais or n'est nullement autorisé' à conclure qu'eNe» sont les meilleures j possibles. Cette conclusven est tout à fait irrationneile.

2»' L'kièe que Tordre économique existant est Tordre nctturelr en ce sens qu'il est le résu4lat spontané des lois naturelles et de la liberté et que par conséquent il est, sinon tout ce qu'il devrait être: dw moins tout ce qu'il pewt être, ne paraît pas plus exacte. L'his

f «Nous disons qu'il suffit de iea observer (ces lois nalu relies), en aplanissant le obstacles naturels qui s'opposent a leur action, et surtout en n*y ajoutant point 1er obstacles artificiels, pour que la condition de rhomme soit aussi bonne que le comporte l'état d'avancement de ses connaissances et de son industrie. C'est pourqu( notre évangile se résume en ces quatre mois : a laisser farre, laisser passer » (1> Molinari, Les lois naturelles). On a dit de même, dans une formule quelque pei paradoxale : Téconomie politique n'est pas plus Tart d'organiser les sociétés qui'astronomie n'est l'art de faire tourner les planètes. Tout le célèbre ouvrage d ' Bastiat, les Harmonies^ Économiques^ n'est que le développement de cette idéci

* Cette tendance est beaucoup moins accusée dans l'école anglaise qui, à cei-taii égards se montre au contraire nettement pessimiste^ notSimment dans les théories o\ Ricardo, de Mallhus et même de Stuart Afill que nous verrons plus loin, telles q les lois de la popuiotion, de la rente, d\i s ildire nécessareraent .'imité au.x moyens « subsistance, du rendement non proportionnel, de rétiits'jtionnairc, eto.

LES MVERSES ÉCOLES ÉCOiSOttlQUËS. 23

teire mooire que très souveiàt cet ordre est le résultat, soit de faits de guerre et de conquête brutale (par exemple, rappropriation du sol de TAugleterre et de Tlrlaude par uu petit nombre de landiords a poar origiue historique la couquéte, Tusurpatioa ou la conQscatiou), soit de lois positives édictées par certaines classes de la société à leur profit (lois suecessoiHiles» lois Uscales» etc.). Si donc le nïonde était k refaire et sMl pouvait être refait dans des conditions de liberté absolue» rien ne prouve qu'il fut semblable à celui qui existe aujourd'hui. xtl)

3* Enfin, quand bien même Tordre existant serait Tordre oaturel, "^ * on ne serait pas davantage autorisé à conclure que les faits et les institutions économiques actuelles doivent avoir un caractère* de permanence et d'immutabilité. C'est là un pur sophisme, pour ne pas dire un jeu de mois. Si au contraire, comme tend à le croire la science contemporaine, la loi naturelle par excellence est celle de Tévolution, alors il faudrait dire que les lois naturelles, bien loin <r exclure Vidée de changemerU, la auppo&eni ioujoun^ Si DDus prétendons» par exemple, que le salariat doit disparaître, parce que de même qu'il a succédé au servage et à l'esclavage, de même il sera remplacé à sou tour par la coopération ou tout autre état innommé, on peut sans doute critiquer cette argumentation, nais on ne peut prétendre qu'elle soit en contradiction avec les l«is naturelles, puisque ces mêmes lois font succéder sur une même plante la fleur à la graine et le fruit à la fleur.

Et non seulement les faits et les institutions économiques pe^tînt changer, mais encore notre volante n'est certainement poJf hnpuiifsante à déterminer ces changements. En fait, cette volonté «fexercetoos les jours sur les faits de Tordre physique, et de la laçon la plus efficace, pour les modifier suivant nos besoins,, et Oitte action raisonnée de Thomme sur les phénomènes naturels n'est nullement incompatible avec l'idée de loi naturelle : elle lui est au contraire intimement liée*.

Sans doute, il est certains faits qui échappent, par leur immenâté ouleuréloignement, à toute action de notre part, tels que les fhénomènes de Tordre astroncKnique ou géologique ou même météorologique : noQs n'avons ici qu'à les subir en silence et Aotre faculté de prévision ne saurait nous permettre d'échapper au choc jfune comète ou à un tremblement de terre — mais que d'autres dunaines où notre science est quasi-souveraine 1 La plupart des

Coouae le dit spîriluellemenL M. Ëspinaâ {Sociétés animales] : » Si l'activité t^ainc étail iocompalibie avec. Tordr^î des phénomènes, il faudrait coosidérer c^me UD miracle le fait de faire cuire uo œuf ».

composés de la chimie inorganique, et les plus importants, ont été créés parle savantdans son laboratoire. Quand on voit l'éleveur de bétail dans ses étables, Thorticulteur dans ses jard ins, modifier sans cesse les formes animales ou végétales et créer des races nouvelles, il semble que la nature vivante se laisse pétrir aussi docilement que la matière inerte. Même les phénomènes atmosphériques n'échappent pas absolument à Tempire de Tindustrie humaine : celle-ci émet la prétention, par des défrichements ou des reboisements appropriés, de modifier le régime des vents et des eaux et. renouvelant le miracle du prophète Élie, de faire descendre à son gré du ciel la pluie et la rosée !

A plus forte raison, notre activité peut-elle s'exercer sur les faits économiques, précisément parce que ce sont des faits de Thomme et que nous avons immédiatement prise sur eux'. Sans doute, ici comme dans le domaine des phénomènes physiques, cette action est renfermée dans certaines limites que la science cherche à déterminer et que tous les hommes, soit qu'ils agissent individuellement par des entreprises privées, soit qu'ils agissent collectivement par des règlements législatifs, devraient s'efforcer de respecter. C'est le cas de répéter le vieil adage de Bacon ; naturœ non imperatur nisi parendo (pour gouverner la nature, il faut commencar par lui obéir). L'alchimie s'efïorçait de convertir le plomb en or : la chimie a abandonné cette vaine recherche depuis qu'elle a constaté que ces deux corps sont des éléments simples ou du moi is irréductibles, mais elle n'a pas renoncé à convertir le charbon tsn diamant, parce qu'elle a constaté qu'il n'y a là qu'un même corps sous deux états différents. L'utopiste torture inutilement la natui^ pour lui demander ce qu'elle ne peut lui donner : l'homme cJe science ne lui demande que ce qu'il sait être possible. Mais a sphère de ce possible est infiniment plus vaste que ne le pensait l'école classique.

§ 2. — Écoles socialistes.

L'école socialiste est aussi ancienne que l'école classique : on peut même dire que chronologiquement elle l'a précédée, car il y a *îu des socialistes longtemps avant qu'on connût des économistes. Ce-

1 Même les représeolaoU de l'école détermiaisie, même ceux qui oient le libre arbitre (et tel, certes, ne saurait être le cas de Técole qui s'intitule « libérale »} reconnaissent à Khomme le pouvoir de modifier l'ordre des choses dans lequel i! vil. Ils font seulement cette réserve que tout acte modificateur de Tliomme est lui-mt^-me prédéterminé nécessairement par certaines causes, mais ceci est une questioiJ de pure métaptiysique dans la discussion de laquelle nous n'avons pas à entrer ici. ^^oir d ailleurs ce que nous en disons p. 7, note t.

pendant ce n'est qu'après que la science économique a pris un caractère scientifique que le socialisme s'est affirmé par le fait même de son antagonisme avec elle. Les doctrines de cette école ayant surtout un caractère critique et étant très divergentes, il est beaucoup plus difficile de les formuler que celle de Técole précédente. Voici cependant comment on peut les résumer * :

i* Toutes les écoles socialistes ont ceci de commun qu'elles considèrent l'organisation des sociétés modernes comme entachée de certains vices incurables ou tout au moins comme portant en elles certains ferments qui doivent entraîner leur désagrégation dans un délai plus ou moins rapproché.

â» Elles voient la cause essentielle du désordre social dans la concentration des biens entre les mains d'un petit nombre d'hommes qui donne à ceux-ci le pouvoir d'exploiter la masse en la faisant travailler à leur profit : paucis humanum genus vivii,

$• Elles attendent donc un ordre de choses nouveau dans lequel la propriété capitaliste, et son autre face le salariat, seront, sinon complètement abolis^ du moins de plus en plus limités. Et suivant que ces écoles se montrent plus ou moins exigeantes sur ce point essentiel, elles peuvent être ainsi classées : le communisme qui veut la suppression de la propriété privée pour tous les biens ; le co//ectivisme qui réclame la suppression de la propriété seulement pour les biens qui servent à la production ; le socialisme agraire qui se contente de la suppression de la propriété seulement pour les biens immobiliers, terres et maisons.

Au reste les traits de la société future sont très indéterminés. Les anciens socialistes (Thomas-Morus, Saint-Simon, Fourier), qu'on qualifie dédaigneusement d'utopistes et dont les doctrines sont aujourd'hui assez discréditées, peut-être trop, s'étaient complu à la construire de toutes pièces d'après quelque idée de justice a priori; ils proposaient des systèmes. Les autres, qui prennent fièrement le titre de socialisme scientifique (les collectivistes), se refusent à proposer des systèmes, mais ils se bornent à montrer comment la so-

1 Le socialisme, en laissaot de côté toute la lignée des précurseurs qu'on peut ftre remonter jusqu'à Platon, a eu comme principaux représe'ntants dans le dernier siècle : — en France: Saint-Simon (Système industriel, 1821), Fourier {Associêliûn Domestique Agricole, 1822), Proudhon {Qu'est-ce que la propriété? i840> ; — en Angleterre, Owen (son principal ouvrage, New Views of Society, est de 1812) ; — en Allemagne, Karl Marx {Le Capital, vol. I, 1867, plus trois volumes pottbomes, plusieurs éditions Françaises), Lasaile {Bastiat, Schulze Delitzsch,{S6i^ traduit en français). C^est la France qui adonné la plus vigoureuse impulsion au socialisme jusqu'au milieu du xix* siècle, mais depuis lors ce soolles Allemands qui ont doané au socialisme contemporain, dit Collectivisme, sa physionomie caractéristique.

âC GOGB& »ÊCONOM(E iK>LitlQO£.

ciété future se fera d'elle-même et camment elle a'élabore dij^ bous nos. yeux. La partie la plus intéressante et la plus on^inale de leur thèse consiste à démontrer que cette société future se trouve déjà contenue, comme k l'état d'embryon» dans le sein de nos. soeiétés

> modernes qui seraient mûres pour cet enfanteodent^ / A° Ces écoles ne contestent nullement — eonume le leur imputaient à tort les économistes afm de lesmieum réfuter — L'existence des lois naturelles : elles sont, au contraire, déterminisies k outrance ! Seulement, tandis que ce mot « loi naturelle » implique pour Técote libérale Tidée de stabilité et d'immutabilité, ce même mot implique pour l'école socialiste contemporaine Tidée de ebang^ment et de transformation indéûnie. Au lieu de se représeofter, eonime Bastiat, les sociétés bumaines semblables aux systèmes planétaires, suspendues dans un équilibre éternel qui ne se trouble jamais, elle se les représente à la façon d'une plante ou d'un animal qui, de la naissance k la mort^ se transfwn^ sans eesae — et il faut ree(>nnaître que ce point de rue eat mieux conforme k Tesprit de la -Hidence contemporaine.

L'école marxiste non seulement admet le déterminisme dans l'ordre économique^ mais encore- prodame que les faits d'ordre économique, et plus spécialement encore ceux relatifs k la production et k la technique industrielle, déterminent tout les faits .sociaux^ même les plus éloignés et les plus élevés dans la hiérarchie, même ceux de l'ordre politique, moral, religieux^ esthétique. Mari a écrit : « En changeant leur mode de production les hommes cba vgeot tous leurs rapports sociaux. Le moulin k bras vous donnera ta société avec le suzerain; le moulin k vapeur, la société avec le capitaliste industriel D.Et on se fait fort d'expliquer ainsi, par des causais purementéconomiques, l'avènement du Christianisme ou la Réforme, la Renaissance, les luttes des Guelfes et des Gibelins, ou des whi^ et des tories, et tout ce qu'on voudra ^

Cette doeirioe, qui a eu un grand retentissement sous le nom de matérialisme historiques contient évidemment une part de vérité en ce sens que pour faire n'importe quoi Thomme doit d'abord, manger et qu'ainsi ïes faits économiques sont les premiers et le fondement sur lequel tout le reste est bâti. Mais autre chose est de dire qu'une certaine infrastructure^ économique est la base

^ Voir cepeoclanl diverses descriptioQs anLicipées de celte société future «a point de vue coileclivisle dans la (XiÂinlesienae. du Socialiême par ScbaîCCLe, el Le régime socialiste par George Renard.

' Voir noUimmeot le curieux livre de Loria : B<ues cssentielUs de la Cofutuution sociale.

LES BIVfllSES ÊCOtJES ÉCDN€dCIQtIES. 21

nécessaire de tevte dnrilisttHieui^ avtre eh ose est de dire qni'elk^ détermiBecetleciTtilrsatîao.e'eaf sinpUflMnib le teiraicLsirrleqtii^les. flofSè lies plus dircrses peuvent s'^anouîr- Au re&te lies aoeiali^tes mavxisles eux-mêmes, ne^prennent plus ceUe doctrine diaas juï sens abeohi etetle n'a piss gnèier de valeur qs&eonifliepiroteat%ti6Q>con>tre ïa méthode idéoloffiqtK\.

En outre la plupart des socialistes attendent la Révoiutioff comme «ne secousse indispensahifi pour aubslitcieir Tordre de choses dduvcsu à. Tordire màmel K D« la paort d^évohitiDiinistea, cette Saçooi de voir peut donner av premier aJsord : ils s'e&rcent de lia: justifier efl faisant observergue Le procès de. l'évoliiitteka Si^aceoniipiit souvent par crises, c'est- i^ire par le passage brusque et ntème vietent. d'tm é!»S à im antre^ \éma\n la chrysalide qui deit,. peur devenir papillon, déchirer son coco», on le poussin qui^ pour sortir de Tœof, émt em briser la eocpille à ceuips de bec.

5^ BnfioK tes écoles aodaliates SQnt généfsienieDt diapoaéesà. étendre aukant qwm possiihle les attributions des pouvoirs collectifs, représentés a^ pat TËbat^ soit par les eomminnes, soLt par les aâsocialiiMis* oovrièses». pnisqn.*en effet teur but est d'arriver à transfonaer en services. pubtiAS: tout ce qui est aniijjoiiird'hiaii du ressort de l'entreprise privée.

Itoles kiem pourtant que; \%> aocialiaina ne; denàande: li'exteasioa des attributioDB de l'Élatqne connoe mesure*. traE^toirepoar trans^ former les entreprises individuelles en entreprises collectives, mais cela fait, il Le supprimera. Car, loin d'être étatiste, il professe le pkift grand' mépris pour TÉlat telqu'aaiourd'hui, <c l'État boargeois^ », comaie' il* Tappeilev c'est-^dire^ TÉtat gérant seS' iniérèta et ses entreprises par les mêmes procédés que !es individus. PI évite même, dans ses plans de réorganisation socîaFe, de prononcer le mat d'État et il emploie de préférence celai de Société. L'État,

f P«s tous pourtant ! Les socialistes de l'a première mctilfë d^ xix* siècle ne faisaieaL appel qu'à Tunion des classes, à la fraternité, à ITntérét mieux compris des classes possédanles elles-mâmes. Maiis à partir de 1^848 et sous TmAuence marxisfeie SQcîaJisme a pris un caraclèrenetlement ouvrier et, comme tel, en opposition avec la classe bourgfioise. Alors le socialisme a pris pour mot d^ordt'e la htiie des cfasses. NéaomoÎDs ce mol lui-même n'implique pas nécessairement la rë\'ol'u(ion violente : la lutte des classes peut aboutir légalement par la conquête des pouvoirs publics, el tel est géoénilement le programme du parti socialiste en France, en Allemagne et ailleurs. Mais il y a. néanmoins bon nombre de socialistes qui croient que le monde éconoBûfiae acluel ne pourra changer que par un coup de force de la masse ouvrière. Cette thèse « catastrophique », comme on l'appelle, est celle préconisée en ce moment en France par 1.î parti dit syndicaliste y qui attend sa réalisation de la grève générale»

dans le plan socialiste, devra perdre tout caractère politique pour devenir simplement économique : il ne sera rien de plus que le Conseil d'administration d'une sorte d'immense sopiété coopérative embrassant le pays tout entier. C'est par là que le pur socialisme, le socialisme ouvrier (on dit en Allemagne « socialisme démocratique »), se distingue du Socialisme d'État que nous allons voir tout à l'heure*.

Il est impossible d'apprécier dans ce chapitre la valeur des griefs que Técole socialiste fait valoir contre Tordre social actuel; nous les retScoirtrerons sans cesse au cours de ce livre. Disons cependant dès à présent que le rapide essor du socialisme par tout pays s'explique très bien par la part de vérité qu'il contient, et que, en tant que doctrine critiquCy il a exercé une influence plutôt salutaire sur les esprits et les tendances de notre temps. —

Mais en tant que doctrine positive, c'est-à-dire en tant que plan d'organisation économique destiné à remplacer celui sous lequel nous vivons, il n'a pu aboutir. Tous les systèmes proposés autrefois, après avoir recruté quelques disciples enthousiastes, ont été abandonnés ou ne subsistent qu'à l'état de vagues espérances ; et quant au socialisme dit scientifique, il s'est refusé à formuler un plan d'organisation ou même a dû désavouer ceux que de plus hardis avaient prématurément esquissés. Nous reprendrons d'ailleurs cette discussion sur le collectivisme au Livre Ili.

1 Entre les diverses écoles socialistes Y Anarchisme se distingue par des caraclères si tranchés quMl faudrait lui réserver une catégorie à part. Ce mot même de socialiste ne lui convient guère puisqu'il a au contraire pour caractéristiques 1 iadividualisme à outrance, Thorreur de toute réglementation et de toute contrainte. Il apparaît plutôt comme une sorte d'outrance de Técole libérale, car, comme elle, il veut la parfaite liberté (aussi s'appelle-t-il volontiers socialisme libertaire) : seulement tandis que l'école libérale se contente de réduire au minimum le rôle du législateur, l'école libertaire supprime toute loi. Celle-ci partage d'ailleurs le même optimisme et exalte aussi l'harmonie des instincts naturels livrés à eux-mêmes. Mais où elle diffère grandement de l'école libérale et s'apparente au socialisme c'est qu'elle croit que la propriété individuelle est incompatible avec la pleine indépendance de l'individu, ou du moins ne peut la donner à l'un sans l'enlever aux autres. Comme l'a dit spirituellement un socialiste chrétien M. Wilfred Monod, c.p qtfon appelle la propriété « privée » n'est-elle pas celle qui « prive »... autrui?

VAnarchisme est généralement considéré comme d'origine russe, d'abord parce qu'il a été surtout enseigné par deux Russes : Bakounine (mort en 1876), Kropotkine (les ouvrages de tous les deux ont été publiés en français) ; et aussi parce qu'on le confond généralement avec le Nihilisme^ quoiqu'il n'eût aucun rapport avec cette doctrine qui était surtout politique — mais, en réalité, l'Anarcbisme ne s'est guère propagé que dans les pays de race latine, France, Espagne, Italie.

§ 3. — Socialisme d'État. — Du rôle de l'État.

Cette doctrine ne se confond nullement avee la précédente. Au contraire elle se présente comme son antidote et est généralement aussi bien vue des gouvernajjtsrparfois des despotes, que l'autre Test des révolutionnaires.

Elle se rattache étroitement par ses origines à Vécole historique dont nous avons parlé dans le chapitre précédent et même se confond avec elle. Celle-ci ne s'était séparée d'abord de l'école classique que sur la question de méthode, mais elle n'a pas tardé à s'en différencier par ses tendances et son programme. Elle a commencé par rejeter absolument le principe caractéristique de Técole libérale, le «.laisser faire ». Elle assigne à la science un but pratique : elle considère comme surannée, du moins quand il s'agit des sciences sociales, la vieille distinction entre Tart et la science et revient par là à la conception des premiers économistes. Elle estime, en eff'et, que nous ne pouvons songer à modifier les institutions économiques dans un autre sens que celui indiqué par l'histoire, mais que dans ce senslà nous pouvons et nous devons le faire, et que par conséquent la science renferme l'art de la même façon que le passé renferme l'avenir. Ce qui est, ce qui sera^ ce qui doit être, tout cela est inséparable. Par exemple, tandis que l'école classique considère la propriété foncière, le salariat, comme des institutions définitives dues à des causes nécessaires et générales, l'école historique les considère comme de simples « catégories historiques », dues à des causes diverses, et qui ont aff'ecté des formes très variables suivant les temps et suivant les pays*.

Précisément en raison du peu d'importance qu'elle attache à la notion de loi naturelle (voir ci-dessus, pp. 13-14), elle en attache une d'autant plus grande aux lois positives émanées du législateur, et y voit un des facteurs les plus efficaces de l'évolution sociale*.

* Et mieux que cela! A en croire récoie hisloriqpe. Te principe hëdonistique luimême n'est Qullemeot un instinct inné, universel et de tous les temps. Dans les sociétés primitives (et même aujourd'hui là où les mœurs primitives se sont conservées) l'homme D*a point pour principe de vie de rechercher U profit maximum. C'est seulement dans ses rapports avec Tétranger, c'est-à-dire avec l'ennemi (ces deux mots éliot synonymes chez les anciens), nu'il Ta appris; et c'est au fur et à mesure que le eommerce extérieur s'est étendu jusqu'à englober et à domiuer les rapports individnela que la règle féroce du marché (la marche frontière), où l'on n'échangeait que" la lance au poing), est devenue la loi des rapports économiques (Voir Brentano, One leçon sur VÉconomU clcusiquef Revue d'Écon. Politique, 1889).

'« Les lois dont s*occupe l'économie politique ne sont pas des lois de la nature : c€ioat celles qu'édicté le législateur. Les unes échappent à la volonté de l'homme, les autres en émanent ». (Develeye, Eléments éCEconomie politique, p. 17).

aO QDORS J)'ÊC(K»OftDE roUTIQOE.

Elle est doDc portée k iéJtendre conudérAhlemâDt les attributions de l*Etat et ne partage nullement à cet égard les antipathies ou les défiances de l'école libérale.

Cette école a exercé xme grande rn'fluence dans ces dernwrs temps, non seulement sur les esprits, maïs sor Iti législation. Le grand mouvement législatif du dernier quart du xix!** ^ècle qu'un appelle la législation ouvrière, le puissant mouTTsm^nt en faveur d'une réglementation internationale du travaîl, l'appui mora! ^ souvent pécuniaire prêté par ITÉtat an ne foule d'institutions sociales, lui sont dus en grande partie. EFle a certainement rendu grand service à la science en élargissant le point de vue étroît, factice, d^une simplicité voulue et d'un optimisme irritant, auquel Técole classique s'était toujours complu. Elle a fait sortir la science de cette ab^ention systématique où die s'enfermait et à cette question posée depuis si longtemps par la misère humaine : « Que faire? » eWe a cherché une antre réponse qu'un stérile « laisser faire ».

ETle a été utile aussi en démontrant que cette défiance extrême de l'état manifertée par l'école libérale — ne lui laissant guère d'autre rôle que de préparer son abdication progressive — ne paraît pas établie., ni scientifiquement ni historiquement. Le rôle de l'Etat a toujours été très grand et, malgré certaines apparences, il va grandissant.

D'abord c'est rÉtat qui toujours a fait les lois et c'est la loi qui crée le droit. "Or quelle influence n'exercent pas sur les rapports sociaux, même au point de vue purement économique, la Loi et le Droit,par lapropriété, par l'hérédité, etpar tous les contrats, ventes, prêts, location? On dit, il est vrai, que l'État ne crée pas les lois ni le droit, mais se borne à donner une sorte de formule de consécration h ce que les mœurs avaient déjà créé. C'est pour cette raison, disaient les Physiocrates, qu'on dit législateurs et non légisfncteurs. — Sans méconnaître la part de vérité contenue dans cette docti^ne et sans se jeter dans rextrèxne opposéi par «xemple dans la doctrine du pbiilosophe Hegel, qui a exercé une si grande influence sur le développement du socialisme d*État en Allemagne, à savoir que l'État serait la conscience de la Notion — il est facile de montrer combien cette conception libérale est insuffisante. Quand nou« voyons aujourd'hui l'État prohiber par des lois l'absinthe, les puèiiications porùograpiiifques, lés jeux, penset-on qu'il ne fasse que suivre et consacrer les mœurs? Et ne luttet-il pas plutôt contre elles?

Tel quel, et si mal organisé qu'il ait été, il ne faut pourtant pa£ oublier que J'Ëtatdaas i'btstoii^e, a !£ait, cnème à «'en tenir au do-

LES AVERSES ËOOLES ËOONOMKKJES. M

nah>e éoonomiqve, de très grandes et très belles choses que Tinitiadve iadividaelte avait été impuissante à réaliser — abolition de fesckivage, da serrage, des maîtrises, réglemfcntatiofi du travail, protectioii des enfants, établissement d«s routes, hygiène des cités. Sans doute, ces réformes ont été provoquées d'abord par les indi- TÎdus : comment pourrait-on oublier, dans fabolitîon de fescht- ▼âge des noirs, le rôle de Wilberforce et M™* Beecher-StoveTet dans la libération des enfants de la fabrique, celui de lord Shaftesbury î Il est évident que TÉtat ne se met en branle qu'après les Individus et qu'il n'agit lui-même que par Vorgane d'individus — l'État c'est toujours quelqu'un, héros ou scribe — mais néanmoins c'est par sa puissance que ces bonnes volontés individuelles parviennent à se réaliser • .

Il n'y a que deux çraves objections contre le socialisme d'État.

La première, c'est .que l'État, même lorsqu'il réalise des réformes bonnes en dles- mêmes, ne le peut faire généralement que par la loi, c'est à-dire par la coniminte. Mais tf" abord dans toute association, même volontaire, il faut bien admettre que les individus doiveiît se soumettre à la volonté de la majorité. De plus TÉtat n'agit pas toujours par voie de contrainte en ordonnant ou en défendant de faire ceci ou cela : très souvent il agit par vpie A^txempie — ainsi comme patron dans ses chantiere et ateliers : — ou par voie d'aide, quand il crée les routes, les ports, les canaux, les télégraphes, subventionne certaines 'industries, telles les chemins de fer, ou des institutions dues à l'initiative privée, telles les sociétés de secours mutuels, caisses de crédit, de chômage, de retraite, ou quand il organise directement certaines institutions pour les mettre à la disposition des intéressés, telles les écoles professionnelles, caisses d'épargne ou d'assurances.

Un second grief grave contre le socialisme d'Etat, c'est que souvent l'État a montré la plus déplorable incapacité en matière économique et souvent aussi s'est fait l'instrument des partis plutôt que l'organe de l'intérêt générale Ce n'est que trop vrai, mais ce sont Jades vices tenaat moins à la natui^ de i'État qu'à son organisation. Nous ae voyons pas de raison de principe pour que l'Etat, qui n'est en somme qu'une association^ soit nécessairement infériair à n'importe quelle auiœ de ces sociétés qui prennent de plus

* Voir CD ce sens Dupont VVhite, L'Individu et l'État (1865); — Hamilton, Le développement des fondions de VÉtat dans leurs rapports avec le aroit oonstituUonnel {Bévue d'Economie Politique^ 1891); — .Cauwès, Cours d'Économie PoUOqme, t. 1, Ut. J, 3* édit

* Voir le célèbre pamphlet d'Herbert Spencer, U Individu contre lÉtaL

32 COURS D'ÉCONOMIE POUTIQUE.

en plus le gouvernement économique. Mais en fait il peut y avoir des États mal organisés pour exercer des fonctions économiques. U ne faut pas oublier que TÉtat, même dans les pays les plus avancés au point de vue 4éniocratique (surtout dans ceux-là, faudrait-il dire î) n*a été organisé qu*en vue de ses fonctions politiques et nullement de ses fonctions économiques — et même celles-ci sont subordonnées à celles-là : il suffit de voir Tinfluence des intérêts électoraux quand il s'agit d'établir un chemin de fer! La forme encore embryonnaire de la division du travail dans le gouvernement, l'arbitraire avec lequel sont distribuées les fonctions publiques, l'instabilité du pouvoir, l'organisation grossière du suffrage dit universel, lequel trop souvent ne représente même pas la volonté de la majorité, peuvent rendre l'État actuellement impropre à poursuivre des fins économiques. Mais il est permis d'espérer que du jour où il serait constitué en vue de ses nouvelles fonctions, il pourrait exercer une action plus économique et plus efflcace que celle à laquelle il s'est essayé jusqu'à présent.

Nous nous bornons ici à ces notions générales mais nous retrouverons l'intervention de l'État, et les critiques qu'elle provoque, dans chacune des quatre grandes divisions de ce livre.

Dans la production, l'Etat entrepreneur d'industrie ou subventionnant et contrôlant certaines industries privées;

Dans la circulation, l'Etat réglementant le commerce international et les banques et fabriquant lui-même la monnaie;

Dans la répartition, l'État intervenant dans la distribution de fortunes par les lois sur les propriétés, les successions, le prêt à intérêt, les fermages, les salaires, et se faisant à lui-même sa part par l'impôt prélevé sur le revenu de chaque citoyen.

Et même dans la consommation^ l'État prohibant ou contrôlant certaines consommations.

^ '^ § *• — Chpistlanlsme social.

Cette école est subdivisée en deux tendances très divergentes dans leur orientation, quoique ayant le même point de départ, et qui correspondent naturellement aux deux grandes confessions religieuses chrétiennes entre lesquelles se répartissent les pays les plus avancés au point de vue économique ^

I 1. — L'école catholique croit fermement, comme l'école classi--

i Voir pour plas de détails, Le Socialisme CaéihQÎxque, par Nitti, traduit ea français.

que, à Texistence des lois naturelles, qu^elle appelle lois providentielles^ et qui gouvernent les faits sociaux aussi bien que les faits de Tordre physique.

Seulement, elle croit que le jeu de ces lois providentielles peut être profondément troublé par le mauvais emploi de la liberté humaine et que, en fait, c'est précisément ce qui est arrivé : par la faute de Thomme, par le péché d'Adam, le monde n'est pas ce qu'il devait être, ce que Dieu aurait voulu qu'il fû^sA IcTdifïérence de l'école libérale, elle n'est donc nullement optimiste : elle ne considère point l'ordre social comme bon ni même comme tendant naturellement vers le mieux. Surtout elle n'a aucune confiance dans le laisser faire pour rétablir l'harmonie i|t assurer le progrès, puisqu'elle voit au contraire dans la 'foi orgueilleuse en la liberté, qu'elle appelle le libéralisme, la véritable cause de la désorganisation sociale.

La véhémence des critiques que l'école catholique dirige contre Torganisation actuelle, contre le capitalisme, contre le profit, contre l'intérêt qu'elle flétrit, comme au Moyen âge, du nom d'usure {usura vorax), contre les sociétés par actions, contre le libre-échange et toutes les formes de Tinternationalisme, et surtout contre la con-' currence, lui a valu de la part des économistes libéraux le nom de Socialisme catholique. Elle s'en défend cependant très vivement et, en effet, malgré certains points de vue qui leur sont communs, elle diflère de l'école socialiste toto orbe : — d'abord, en- ce qu'elle ne propose nullement d'abolir les institutions fondamentales de l'ordre social actuel, propriété, hérédité, salariat, mais bien plutôt de les consacrer par l'esprit chrétien ; — ensuite, en ce qu'elle n^ croii nullement à l'évolution ni au progrès indéfini de l'espèce humaine et cherche beaucoup moins son idéal dans le futur que dans une renaissance de l'esprit qui animait les institutions du passé et qui a procuré aux hommes une vie relativement heureuse : par exemple le retour à la vie rurale et aux corporations professionnelles de patrons et d'ouvriers.

Elle ne se montre pas hostile en général à l'intervention de l'État qui est, après l'Église, « le ministre de Dieu pour le bien »^, et la réclame même formellement pour assurer aux classes ouvrières le repos dominical, la réglementation du travail et même un juste salaire. Cependant une fraction de l'école catholique se montre non moins opposée que l'école libérale elle-même à l'intervention de

* Pirole de l'apôtre Paul« Épitre aux Romains, ch. XIII, verset 4.

GiDB. — Cours. 3

U COURS B'ÉGOSOIIIE POLITIQUE.

VÉi»L HA, cette question a pnovoqué Tnéme des quei^elies très' vÎTes dAius son sein L

C'est à cette branche libérale (dans le sens économique de ce mot) de Vécde catholique que se rattaclte l'école de Le PÎa^j dont nous avoQ« déjà parlé à |>ropos de iti méthode. Celle-ci reste néanmoins en oommiiiiioQ avec récoJeeatholiqQe : — l"* par la part pr^ominajate qu'elle fait au sentiment religieux et moral dans Toi^re éeonomiqae; — 2° par sa méfia&ce à l'égard de révolution, duprogrès natuml, et uae vive hostilité oontre « les faux dogmes » de la Révolution française; — â«par l'imporiaoce extrême qu'elle attache à Torgaaisation et à la stabilité de la ÙBuniUe {famille souche), à la conservation du patrisaotne et à ia liberté de tester'. Préoccupée surtout de rétablir Tordre et Ja paix Bociale, elle espère y arriver par un triple patnDnage : celui du père dans la famille, du patron dans l'atelier, de V Église dans la société, mais sous la condition de dévoilas réciproques de la part de ces « autorités sociales ^.

L'objection la plus forte que Ton puisse adresser à cette école, en écartant toute controverse qui porterait sur le terrain politique ou religieux, a été formulée, il y a longtemps déjà, par Stuart Mill quand il a dit qu'il n'y a pas d'exemple qu'une classe quelconque en possession du pouvoir se soit jamais servie de ce pouvoir dans l'intérêt des autres classes de la société. 11 serait fort à craindre que le patronage des classes dirigeantes, si jamais on se tiait uniquement à elles du soin de résoudre la question sociale, ne fît que confirmer une fois de plus le fait douloureux signalé par Stuart mil.

§ 2. — L'école protestante ne se montre pas plus sympathique à l'ordre économique actuel. Elle dénonce aussi la concurrence et la poursuite du profit. Elle accepte la propriété mais surtout comme fonclion sociale. Elle croit que le monde devra se transformer radicalement pour se rapprocher de ce « Royaume de Dieu » dont tons les fidèles doivent attendre et préparer déjà sur cette terre ravènemenl.

Maisfidèleàses traditions démocratiques qui font de chaque église protestante une petite république, elle vise à appliquer le même

^ Voir pourrécoie catholique interr^eotionniile leCoursdu Père A otoineet pour celle an4i-iQteryeniJ0Dnisle le Traité cC Economie Politique de M. Bambaud (3"* édition).

2 L'école de Le Play s'est eMe-mème divisée en deux :

L'une ()ui, au point de vue des solutions et de la politique sociale, est restée fidèle aux enseignements de Le Play et a pour organe la revue Réforme Sociale;

L'autre, dissidente, qui s'est attachée i»lus spécialement à la méthode et à la classification des faits sociaux ; elle avait pour chefs Ûemolins et Tabbé de TourviUe et pour organe la revue Science Sociale.

LES WrCMCIS t(}(!fue& ÊOONWMKHJES. 95

Pégûne daos l^^nAo^ie. EKe cherctre )â iscMtiDn moiirs dfttis raise^odatm pmléssîoiifielle — qui loi pwâtt Jte Titfture à dMvelopp» riégtGff9fne'e«rfM»rfttif -- qve Â&tfê trtxft hMttt tantùt de V«smcï9î\À'ovk ouverte è tous, "celle flite vaopiratwe. Bfie V6il*atrs la wôpératioô r^avtitlhèse iviilï'qmëe Ae la compéliititm et la tvii^re «n pratrque 'ée l^aiAs uniUieRe. Lescc socialistes chrë&ettfi », tîdrameofi)6s%Lpf>e)ait (tes fiWBteurâ Kvngëiiey, Maurice, ^.), onftyris at^e 'griffée pai^ «ft >Dftdir¥enient ooopéwttif en Afigletetre, bxl milieu **n tnt* siècle.

On «ooDçôît fticilemeiA d'^aîBcurs (ïtre ï'tiftTté'des ^octorttres ''eifebc eawre mmtfs ^a'QS le protestantrsme s^cifal cfo^dans le ealMici^me sDCMil. Son programme a rarrë liepui^ le soefalisnm û't^l cm« servateur et antisémite du pasteur Stoeckw M AHafnagne j«sttu'wu «wiplert cen^naanisme -évangèlique -dn payeur Herpon au^t Etats- UniB. E}B Anglffterre !« sorciaHsme protestant 'se montre très favera* ble k ia nationalisation de la terre *.

*S 5. — ftoltdai^mtd.

Dans cette rev42e,quoique soi!nniaire,nousne pouvons passer sous silence une écoi« qu4 ne date que de queki^aes années mais dont rinûuence grandit rapidement : c'est oelle qui preoKl pour devise le mot 4e Solidarité*

Le fait de la solidarité* c'est-à-dire de la dépendance mutuelle des hommes», qui -appai^aîtsi <clairemeDtdans la division du travail, dans rechange — «t pour oe qui concerne l«s générations successives, -dans rbérédité — avait déjà été signalé par Leroux, Bastiati Aii^sie Comte. Mais on y voyait une loi natnrelle qui n'avait pas besoin du concours des individus pour opérer et qui d'ailleurs était loin de pouvoir toujours être considérée comncie un hien^ cai* la solidarité dans le mal (exemple la U^ansmi^^ion des^ maladies par la contagion ou l'hérédité) est plus visible que la solidarité dans le bien (dans la santé publique, par exemple). Et» au point de vue inoml, elle paraissait contraire à la justice qui veut que chacun ne réponde que de ses propres actes.

L'éeole«olidariste au contraire veut que la solidarité, qui n'était qu'un £ait l»rutal, devienne une règle de conduite, un devoir moral, voire m^me une obligation juridique sanctionnée par la loi. Quelle raison en donne-t-elleî C'est que la solidarité, loi naturelle, nous*

> Eu France celle école est représentée par « l'Association proleslanle pour l'étude prtUqne des qoertionssociaftea y», fondée en 1S8T, «tpar la revue le CtvrUtianisme Social. En Atïgielerre eluox EtatS'-lîfjis il y a ftussi pl-asieurs associalionrVt jijî^ TttTix ftoclafirtcs-chréliens, trotamnjenl l'Economie ReviefO d'Oxforti.

â6 COURS D'ÊGONOxMIE POLITIQUE.

ayant montré clairement que chacun de nos actes se répercute en bien ou en mal sur chacun de nos semblables, et réciproquement, notre responsabilité et nos risques se trouvent énormément accrus. S'il y a des misérables, nous devons les aider : — 1* parce que nous sommes probablement en partie les auteurs de leur misère, par la façôh dont nous avons dirigé nos entreprises, nos placements, nos achats, ou par l'exemple que nous leur avons donné ; et, étant responsables, notre devoir est de les aider; — 2* parce que nous savons que nous ou nos enfants serons exposés à être les victimes de leura propres maux : leur maladie nous empoisonnera, leur dépravation nous démoralisera, et par conséquent, notre intérêt bien compris est de les aider.

11 faut donc transformer la Société des hommes en une sorte de grande société de secours mutuels où la solidarité naturelle, rectifiée par la bonne volonté de chacun ou, à son défaut, par la contrainte légale, deviendra la justice, où chacun prendra sa part dans le fardeau d'autrui et recueillera sa part aussi du profit d'autrui. Et à ceux qui craignent de diminuer par là Tindividualité, Ténergie qui compte d'abord sur soi, le self-help, il faut répondre que l'individualité ne s'affirme et ne se développe pas moins en aidant autrui qu'en s'aidant soi-même \

Le solidarisme se distingue du socialisme en ce quMl maintient ce qu'on appelle les bases de Tordre social actuel, propriété, hérédité, liberté de disposer, et les inégalités qui en résultent, mais il atténue ces inégalités en liant les faibles aux forts par les mille liens d'associations volontaires. Cependant il admet aussi l'intervention de l'État toutes les fois que, sous forme de réglementation sur le travail, sur les logements insalubres, ou sur les falsifications de denrées, la loi peut prévenir la dégradations des masses, ou même encore quand par certaines formes d'assurance ou de prévoyance obligatoire, la loi tend à inculquer dans les diverses classes de la nation Tesprit de solidarité. On ne saurait oublier que l'État n'est lui-même que la forme la plus antique et la plus grandiose de la solidarité entre les hommes. Sans doute la solidarité n'acquiert toute sa valeur morale qu'autant qu'elle devient voulue, mais la solidarité imposée par la loi peut être indispensable pour préparer , le terrain sur lequel s'épanouira plus tard la coopération libres

< Vinet, le critique proteslanl, h dil admirablemeol : « Pour se donner il faut s'appartenir ».

s M. Léon Bourgeois a cherché à donner une forme juridique au concept un peu vague de la solidarité. Tout homme, dil il, naît débiteur de la Société en vertu d'un contrat tacite (qu'il appelle un quasi- contrat) et ce contrat tacite résuUe de&

Cette doctrine a eu le rare privilège de rallier des adhérents venus de tous les points de l'horizon : les fidèles au vieux socialisme idéaliste français de Fourier et de Leroux, les disciples d'Auguste Comte, les mystiques et les esthètes qui s'inspirent de Carlyle, de Ruskin, ou de Tolstoï, ceux qui vont à Téglise comme ceux qui sortent des laboratoires de biologie. Mais peut-être doitelle cette bonne fortune au fait que son programme est encore assez indéterminé *. Et c'est pour cela qu'elle n'a fait que peu de recrues dans les rangs des économistes professionnels.

Les besoins de l'homme.

Les besoins de l'homme constituent le moteur de toute activité économique et par conséquent le point de départ de toute la science

avnntages colleclifs, frait du labeur de tous, dont il recueille sa part. Il doit donc ecmmeocer par payer cette dette — par exemple eo contribuant à Tassurance, à rassistancef à rinstructioo de ses frères, et par tous autres modes de contribution à détermioer. C'est seulement après avoir satisfait à cette condition préalable que Ih Kberté économique et la propriété privée pourront se donner libre carrière (Voir La Solidarité par Léon Bourgeois, et aussi le volume Esêai d*une philosophie de la Solidarité f série de leçons faites par des solidaristes en 1902, à TEcole des Hautes Etudes Sociales).

L'objection à cette théorie ingénieuse c'est qu'il ne peut j avoir de débiteurs sans qu'il n'y ail de créanciers. Or, il n'est pas facile de savoir à qui, dans la Société, devra être attribué le titre de créancier ou celui de débiteur?

Et cela importe pourtant 1 A première vue on pourrait croire que les riches sont les débiteurs et les pauvres les créanciers (puisqu'on appelle généralement ceux-ci « les déshérités »). Mais rien n'est moins certain, car il est très possible que l'homme riche ait en réalité beaucoup plus donné à la Société qu'il n'en a reçu — tel grand ioventeur, par exemple — et qu'inversement l'homme pauvre soit un incapable ou un infirme qui n'a jamais rien donné en échange de ce qu'il a reçu. Dans cette théorie les enfants, par exemple, sont-ils des créanciers ou 'des débiteurs ?

1 El surtout elle a eu cette bonne fortune de fournir à un grand parti politiqut3,

3fe CWBfi jyÉGOaSQMIK. MtJlKÏUE.

éaoAQiniqjue. Ipiaaa e& cbapU/C^ oei pourrait doafi foiee- rieotre;? toute r^aiiWiPmia.politiqiiAL ^ .

Km eO^,^ tpQut. âtne, pio^u? rk^ree^ s«- dô^teto^pex ejb a^l^kidi^e. ses fins, a bfi^oin d'eiopcm^ei! aià nu^ode extiérûeur cenUiaâ élémaoïts, elii, quQ^d ils> maQqudat«. il eiL cé^ulli»: uha ^oufitano^ d*aJ)QQd et ftoAte^ ment lâ4 inj9Pt. Depuis lfr.pjâiifte^(et mft«àa.dâ9iu6ile{aiu»èai) jp«q«*à L'hiîiDiUidv, à imsiura (lua-L'indlvÂduALité) grandit,, oeite. néffessslé va. gcaadiâsaïQt. ajj^si. Taut boeoia engandce; donc: cbea Fétre.- Tw«mt ua (f^5î> et par suite un *;jFof?^. pôjui» se^piracureB c«»objpt* e&téfiiôuca*, parce que leur possession lui procure une satisfaction.

Les besoins de Thomme ont divers caractères dont Timportance est grande, car de chacun de ces caractères dépend quelque grande loi économique :

le parti dit radical (dont M. L^d Bocuogçois esLiui d8s leaders), le programme social et écODomique doDt il avait besoin pour se distinguer à la fois du libéralisme individualiste et du âûciaii&me-«oJlecUviste.. Elle UiL a pormis^de maintenir le principe de la propriété individuelle tout en reconnaissant les dVoils des prolétaires, et de prendre pour but l'abolition du salariat tout en rejetant comme moyen la lutte de classes.

1 Les mots de besoin et de désir quoique le plus souvent employés l'un pour l'autre (et nous ferons souvent de même), ne doivent pas être confondus.

Le besoin est d'origine physiologique : il consiste dans le sentiment qu'il manque quelque chose à l'organisme, et dans une appétence de ce q^i manque. Mais il ignore encore l'objet déterminé qui'poupm l'e satisfaire. C'est seulement après que l'instinct, ou l'invention ou le hasard, nous ont révélé cet objet, qu'alors il est rfJ^ir^ et aussi, médiatement, les moyens propres à le satisfaire. Le désir e»t toujours d'ordre p.syoholpg^que>. Aiinsi le besoiiLi d& manc^n esiste- nainoaUemenU, mais> le désir* du paiii ou celui de pâté de foie gras ne peut prendre naissance qu'après que le blé a été découvert ou que l'art culinaire ai faite desr procès. Aina enoorB! ilt y a^ obez' toufr loft* hommes ud besoini physioJQgiqua: dB- stimulant atJ db oaoeolique^, dont les oauaes. sont diiuUeursst mal>GOiuiuQBi mais: qui a'ignore aoni longtomps que le tabac, ropinm, la i]U>i:pbioei eto.« n'ont pas>éU^troayé&: alor?* seulemeobac») objets otrt été; désinés et, à^ct^iae d'eu»,, la pipo^ a.u lat saringaa' Pfovaz; Ptmm l'independanon eM. un bo-^ soin^ mais-, ce n!e»t que. dui jaiu* où. Isi.. pnopriété dTunff. ternv- apparaît! à' L'homme comme, le plus sâr moyen? d'asautvr oatte; indépendamw; qa« Ibi terne estt désinée* passionnément. — C'est en ce sens que Tarde a pu formuler cetto propositibn, au premiej: abocd un peu. pumdasale : « lâr.pramièm-cmse dbtbutdésiréconomiqne, c'est rinyenlion.» {JlàQgiqvje soainkb, o^x VUI).

^-e désir est donc cnéé^panla besoim ei il' s'éteint sitâUsatIsfÈiiU : mais généralënrent; le bfisainr étant panmaoent^ le.' désir ns^taode pasiàinenaitre :: et quand*, plusieurs f6is de suite Ui Sr'eâttSatiafait, doila m^mâ! façon» il crée^une'^aWdaie, o'est-àrdira ni» besoin. spéoialiflé, pan eiempjQ non asuimnent' let besoin de- fumer ou. de boira. d» li'alcool -» maîa da fumes la pipBjouidfe boira^ de. l!a|]8inthe..ClBB besoins.' secoodaireaj nés d£ rbabitiida», sonli parfois (tiidingiié»'d0»>hjB6oiaa;primainQmen étant quallûésd.'artiricial8|.mAift il ne.faut paurtanli pa» nabUen' la diaton<.qua «^ liliabituda>est one* seconde nature u..QuoiqMB:né:d]f désic ofiîbasoin. Hnilc par deiiemn auBslphyaiolo*- ^iq^fl'..

LB& BKSOUfS ET LA VALEim. 39

1"^ Ils soet illimités en nombre. — C'est fk ce qui distingua llioniniedc ranimai et c'est là le ressott deU eïvïV\s9tîioQ éaun le sens le ptos exact de ce mot, car civiliser du peuple — voyez la colonisatian — ce n'est rien de plus que faire naftre cheï lui des besotos nouTeaux.

Il en est des besoins de rhumanifé comme de ceux de l'enfant. A sa naissance, il n'en a point d'^avtres qu^ini peu de lait ei une chaude enveloppe, mais peu k peu des aliments pivs variés, des vêtements ptus compliqués, des jo«ets, lui deviennent nécessaires; chaque année fait surgir quelque besoin, quelque désir nouveau.,.^^^ Dans les sociétés primitives rhomnie n'a gu^re qne les besoins primaires, c'esL-è-dire physiologiques, dont noas venonsdc parlev. Les autres s'ignorent encore. Mais plus no<us rayons, plus nous appre*nons, plus notre curiosité s'éveille et plus aussi nos désirs grandissent et se multipèient. De même aussi nous éprouvons, an jcrurd'hui mille besoins de confort, d*hygiène, de propreté, dMnâtructioii, de voyage, de correspondance, inconnus à nos aïeux, et il est certain que nos petitsrfirls en ressentiront davantage encore. Si nons ponvions connaître dans quelque planète un être supérieur il rbonune nous découvririons certainemeTit en lui une infinité de besoins dont nous ne pouvons nous faire en ce monde aucune iâée K

Cette nraltiplicatian indéfinie des besoins a donc créé la civilisa* tion moderne et tout ce qn'on appelle le progrès. Cela ne vent pas dire qu'elle rende les hommes plus heureux. On a so^rvent fait Fa remarqiiie que la multiplication des désirs et des ohjets de ces désirs, antrement dit des richesses, n'a pas de lien nécessaire avec raccroisaement du iKMrhenr ^. n est même permis de se demander

^ Llaportaicc des- hcsoias serait auez bien mefsorée par l'anlre de tietsr app^ritian daw l'htstoire «mi ^aiib la préhiBLoire. Mais ceci est l'afTarre de Is sociologie. Il est évident que le besoia de nourriture a été le pcemier. Celui de la défense ée l'iodîvidu contre les aormaux ou contre ses semblables a dû le suivre de près. C'est ce qui explique Pimportance très antique et^ effrayante du besoin de Varmement^ qû ééj/bi Nmft dbtfCe preaait daAs 1^ vie e€ le travail des tomme? de Tâge d« pierre niM plaça éga/e-el peuft-#tlre aupécieiire à ceèi« qniMI accapare dans les bad^tesdes pay& civilisa du xz* siècle. Mnk ca qud esl curieux ei inultendu c:e»l que le besoin de la parure a précédé celui du vêtement.. Ce besoin est le premier de ceux par lesquels rbomme s'est séparé de Panimal. Gomme le fait remaniuer Théophile Gauthier : « Aucun chien n'a eu Tidée de se mettre des boucles d'oreilles et les Pafanjatupid^Qa». quk maa^eai de U glaiee «t de& veis de terre, s'en font avec des cii^iiJlagta etdas Imms e*>lAnéeâw. Au.eoatraiffe beaucoup plus tardif^ maiâ depuis pea nerveilkuaciiianii grandissant, a été k bdaein ^ itè/ise en communication ror pidMéea b#mm<a eatra. eux»

^ Vûr pur excm^* ai> iAtéreasaot cbapitre sur e^ siijet daa& le livre de M. Durkheim {La Division du Travail).

8t la nature, ici comme pour la multiplication de l'espèce, ne fait pas de l'homme sa dupe, puisqu'au fur et à mesure qu'un besoin est satisfait, elle en fait surgir quelque autre et qu'ainsi elle fouette l'homme pour le faii*e courir après un but qui fuit sans cesse de* vant lui ? Et on peut citer comme exemple frappant l'état d'âme de nos contemporains où l'en vie et l'exaspération vont grandissant à mesure que le bien-être augmente. Na^aut-il pas souhaiter que cette multiplication des besoins s'arrête un jour ou du moins se ra* îentisse?Ne vaudrait-il donc pas mieux s'appliquer non h augmenter les richesses mais à diminuer les besoins? .

Telle était l'opinion des sages de l'antiquité et, après eux, de ceux inspirés par la doctrine chrétienne. Mais d'autres, surtout depuis le xvm* siècle, ont au contraire affirmé que la frugalité est solidaire de la fainéantise e} de la routine ^

Mais ceci est une question qui relève de la morale et non plus de l'Économie Politique. Nous admettons cependant qu'il est souhaitable que les besoins économiques, c'est-à-dire ceux qui ont pour unique fin la poui^uite de la richesse, se réduisent en nombre et en intensité et occupent dans la vie des individus et des peuples une place moindre que celle qu'ils accaparent à présent. Mais à une condition ! C'est qu'ils 'feront place à d'autres plus nobles (voir ci après, page 43), car si on se bornait à les supprimer sans les remplacer, on ferait rétrograder la vie sociale vers la vie animale. Malheur aux races satisfaites à trop bon marché qui n'étendent pas leur désir au delà du cercle étroit d'un horizon prochain et qui ne demandent qu'une poignée de fruits mûrs pour vivre et un pan de mur pour y dormir à l'abri du soleil ! Elles ne tarderont pas à disparaître d'une terre dont elles n'ont pas su tirer parti.

Du reste, il faut remarquer que même les besoins purement économiques ne sont pas dépourvus de toute valeur morale. En effet, chaque besoin nouveau constitue un lien de plus entre les honames, puisque nous ne pouvons généralement y satisfaire que par l'aide de notre prochain, et par là augmente le sentiment de la solidarité.A L'homme qui n'a pas de besoins, l'anachorète, se suffit à lui-même : c'est justement ce qu'il ne faut pas. Et en ce qui concerne les classes ouvrières, il faut se réjouir, non s'attrister, que

• Dans uo livre du xviii' siècle qui fut célèbre, \d^Fable des Abeilles de Mandeville, l'auteur dit que l'Iiisloire prouve « qu'il n'y a pas eu dans le monde une nation frugale qui ne fût en même temps pauvre ». — 11 veut dire non pas frugale parce que pauvre, ce qui va de soi, mais pauvre parce que frugale. Pourtant ce nonl les nations frugales qui ont conquis le monde. — Voir aussi Voltaire, Déferue du Mondain, et ci-après le Ch. sur le Luxe.

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des besoins et des désirs nouveaux sans cesse les tourmentent : sans cela, elles seraient restées dans une éternelle servitude. ^

2* Les besoins sont limités en capacité. — C'est ici une des propositions les plus importantes de Téconomie politique puisque, comme nous le verrons, c*est sur elle que se fonde la tbéorie nouvelle de la valeur.

Les besoins sont limités en capacité en ce sens que, pour satisfaire chacun d'eux, une quantité déterminée d un objet quelconque suHit. Il ne faut à l'homme qu'une certaine quantité de pain pour le rassasier et une certaine quantité d'eau pour le désaltérer.

Il y a plus. Tout besoin va décroissant en intensité au fur et h mesure qu*il se satisfait jusqu'au point où il y a satiété, c'esi-k-dire où le besoin s'éteint et est remplacé par le dégoût ou même la souffrance ^ C'est le pire des supplices que de soulïrir du manque d'eau ; mais c'était aussi une des pires tortures du Moyen âge que celle dite « de l'eau » quand on l'ingurgitait de force dans l'estomac du patient.

Plus le besoin est naturel, je veux dire physiologique^ et plus la limite est nettement marquée. Il est facile de dire combien de grammes de pain et de centilitres d'eau sont nécessaires et suffisants pour un homme. Plus le besoin est artificiel, je veux dire social, piius la limite devient élastique. Il n'est assurément guère possible de dire quel est le nombre de chevaux pour un sportman, de mètres de dentelle pour une femme du monde, de rubis pour un rajah de riode, surtout de pièces d'or ou d'argent pour un homme civilisé quelconque, qui pourra être considéré comme suffisant et qui lU] fera s'écrier: assez! Cependant on peut affirmer que même pour ces biens il y a une limite, que la satiété pour eux aussi est inévitable et, en tout cas, qu'à chaque nouvel objet ajouté h ceux déjà possédés, le plaisir ressenti va décroissant rapidement.

C'est pour l'argent que la satiété est la plus rare et paraît presque invraisemblable. Pourquoi? par cette raison bien simple que l'argent est la seule richesse qui ait la propriété de répondre, non à un besoin défini, mais à tous les besoins possibles, et par conséquent, il ne cesse d'être désiré qu'au moment où tous lesdésirssont satisfaits, ce qui recule la limite presqu'à l'infini. Néanmoins il est évident qu'une pièce de cent sous en plus ne procure pas à un

* Cest comme ces séries biea connues des mathématiciens qui vont diminu^mt JQsqo'à zéro, puis recommencent à croître Hu-dessous de zéro mais en prenant une valeur oégative. Les différents degrés du besoin, ce sont les termes positifs de la série : les difTèrents degrés du dégoût, ce sont les termes négatifs : le zéro, c'est la satiété.

U COURS B^ÉCONCOlIfi FOUTI^E.

nuJUiiMiFDarre. vd plaÛBâr comparaJble, à beaucoup près, à celui* qu'eRe cause à no paavce àiaUte. Bafion qui D'étail pas éc^Momiste, m&is q«i étak un grand esprit, Fsvait déjà remarqaé : <c Vécu du pauvre destiné à payée on objet ebe première oécesstté et Iféen qai complète le sac d'un riche financier sont, aux yeux é^n inathématKieD, deux unités de même ordre, mais, au moral, Tud vaat un louis, Taailfe me ravit pas on liard * ».

^^ Lfts besoÎBa sont eot^euTr^nis^^ ce qui veut dfire q&e le plus aeuvent «Jt besoiiBL oe. peut se développer qu'an détriment d'autres besoins qu'il abolit, oa absorbe ; et ils sont ti*ès souve&t interchan- ^ableSy conuna; ka pièces des fasils. av des bicyt^lettes^ ce qui leur persaet de se subotitueir aisément t'uo à autre. Corome « un clou chasse l'autre »», dit taproveriie, ainsi un besoin en chaise va autre. Ëik \F€Âïk la base d'une loi écooomique très importante dite foi de smbstitHtian '. On a eoneiaté souvent et en divers pays que le ^ût de k. bicyclette et de l'automioèile avait porté un préjudice considérable non seulement au commerce des chevaux de selle et à la carrcBsef ie^ mais flaème^ ce ^i était plus ioattenda, à la fabrication de pianos !:

Cette toi de svb^litcrtion a une importance caprâtale en ce qu*e)9e fonctionne comjne une sorte de soupape de sûreté ponrfe eonsommatevr,loi*sqaft la saJ^isfaction d un besoi» devient trop onéreux par les mcryens. habituels. Le consommÂfetiT en est quitte pour se rabattre sur quelque ajutre oèjet, répondant peut-être un peu moins bien aui besoim, niMiis y satisfaisant toat de même : il substitue la bicycdiette au cheval^ le journal aa livre, le eafé-co«iieert au théâtre, etc. Elle pemaet d'échapper aux exigences du producteur — quand celui-ci est investi cfun omociopole et que, par conséquent, la loi de concurrence entre producteurs, qoi suffit d'ordinaine à protéger le client, ne fonctkmne plus, Cest ainsi que la toute puissance des Trusts est limitée par la loi de substitution. Quand il s^agitdes besoins d'ordre physioèo^ique le champ des substitutions possibles estasses borné, mais quand il afagit des besoins de loxe, il est illiffliité. Il peat très bien se faire qai'un homme substitue le théâtre

1 Cesl précisémoit un des arguments sur lesquels est fondée aujourd'hui la politique de V impôt progressif.

Et de même qu'îî y a une Ifmite en haut iT y en a une aussi en bas, je veux dire que tout besoin exige une quantité minima : au-dessuus, la satisfaction esl nulle. PiMir me chausser ou se ganter il me !aul deaix ehanasurcso* deux gants : un seul D'est é'auciffic utiiiAé : \ï d est boo qu'à jeler. Pout avoir me automobile il mt faut a.vxiiir les rcTeaus. aéceaBaires poor futiliser. Siucm, j« n'ea puis rie» faire.

^ Voir dans le 3V«««é d'Ésottomie PalUiq,w^ ée iM. Pasol Leroy-BeftvRett de nombreuses applications de la loi de substitution des besoins.

Digiti:

If^

LES B£80ilNS KT LA YALEUR. 4S

à la chasse, ou une feiame une autooauDbile à un collier de perles.

L^hygièoe et la morale utilisât cette Loi ea &'efiorQaat de reaiplacer les besoins iaféneora et brutaux par des besoixus d'ordre supérieur. Ainsi, pour eambattrel'aleocrfisme, par exemple, Le&sociétés d'abstinence n'ont rien trouvé de mieux, que di*(Kkvrir des <t cafés de tempéraïkice » dan& le^que^s oo s'eftoroe d'habituer les consommateurs à boire du thé ou du café. Rennarquez qu'un heaoin matériel peut être remplacé par un besoin intellectuel, par exemple le cabaret par le cabinet de lecture, ou par uo besoiu mj&ral« par exemple un ouvrier se prive d'une (c consommation » au café pour verser sa cotisation à une caisse de prévoyance, de résistance ou de propagande.

4* Les besoins sonicômplémentaireSy c'est-à-dire qu'ils marchent généralement de compagnie et ne peuvent que malaisément se satisfaire isolément. A quoi sert un souîier ou un gant tout seuls? A quoi sert une voiture sans cheval ou une automobile sans essence? Pour se défendre du froid il ne sufût pas d'avoir un bon pardessui|« il faut avoir bien dîné. Le besoin de manger,, chez l'homme civilisé du moins, implique le besoin d'un grand nombre d'objets mobiliers têts que table, chaise, serviette, nappe, assiettes, verres> couteaux, fourchettes, et même, pour atteindre son maximum de satisfaction, il doit — tel dans les banquets — s'associer k certaines jouissances esthétiques, fleurs, lumières» cristaux» toilettes, musique, etc*.

o"* Les besoins, même artificiels^ une fois satisfaits, tendent à se renouveler régulièrement, à se fixer,, à passer à l'état d'habùudes, à devenu* comme on dit si bien a une seconde nature ». Cette loi a aussi une grande importaoce, notamment au point de vue du salaire* Le niveau habituel d'existence, le standard of ri/e, ne se laisse pas rabaisser ai&ément. 11 fut un temps où les ouvriers ne portaient ni lin^, ni chaussure, où ils n'avaient ni café» ni tabac,

♦ M. Tanfe dit, avec ce bonheur d'expression qui lui est Tamnier : « Le bien-être poursuivi par l'activité éconoraîqu-e consiste en un chœur, t{ non un soto, de besoins barmaaicoirtnBtot satisfaits » (PayehaSoi^e étoîwmiquey, L l, p. 95).

OUe l^i d£& b«flâ»A oomptléiiiftiitaiires: avait été signaléâ et aiiaWséo paor ITourier. Il rappelait la Comgonle et en faisait une passion apéciak : « la plus belle des douze passions, celle qui rehausse le prix de toutes les autres... Elle ne naît que de l'assemblage des plaisirs dfes sens et de l'âme ». — Ce que Pourier appelait les passions, «t dont if a Sait âne analyve minirtfeuse', maiiS' d\ine psychologie puérité^ n'élaÉenl ^po tes besoias. pouaeéa à YétaL a%;ff.

Un» faut pa&cooÉtondreiles biens dtta cumulé msntaires en ce qu'ils sont solidaires dans la consommation, avec ceux dits complémentaires en ce qu'ils sont solidafres dans la production, tels que la houille et le gaz, le bTé et Ira paille, 1^ viande cl le Tin, cl géoéralement ce qu'on appelle les sous-produits (Voir ci-après Vlntégralion de Vindwtrie).

OÙ ils ne mangeaient ni viande, ni pain de froment, mais aujourd'hui ces besoins sont si bien invétérés et incarnés que l'ouvrier qui ne pourrait plus les satisfaire et qui se trouverait ramené brusquement à la condition de ses pareils du temps de Saint Louis ou de Henri IV, périrait sans doute.

Si Ton ajoute enfin qu'une habitude transmise pendant une longue suite de générations tend à se fixer par V hérédité^ que les sens deviennent plus subtils et plus exigeants, on comprendra quelle puissance despotique peut acquérir à la longue tel besoin qui paraissait à l'origine ie plus futile ou le plus insignifiant.

De l'utilité.

Ce qui nous intéresse le plus dans le monde extérieur, du moins quand nous le considérons au point de vue de l'entretien de notre vie et de notre bien-être, c'est la propriété que possèdent un certain nombre d'objets de satisfaire à l'un quelconque des besoins que nous venons d'étudier. Cette remarquable propriété s'appelle Vutilité (du mot latin uti, se servir de).

Malheureusement ce mot est une cause de confusions parce qu'il a déjà reçu dans le langage ordinaire une signification qui ne concorde pas du tout avec sa signification économique. Lemotu/t/eest généralement opposé d'une part à celui de nuisible^ d'autre part à celui de superflu. Il implique un certain jugement moral. Il ne vise queles objets propres à satisfaire certains besoins jugés bons. Ainsi on répugnerait à parler de « l'utilité » des dentelles ou de celle de l'absinthe. Au contraire, dans son acception économique, le mot d'utilité ne signifie rien de plus que la propriété de répondre à un besoin ou à un désir quelconque, et cette utilité se mesure uniquement à l'intensité de ce besoin ou de ce désir.

Pour éviter ce malentendu perpétuel, il serait bon de remplacer le mot d'utilité par quelque autre. Les anciens économistes disaient valeur (T usage, M. Vilfredo Pareto a proposé celui d*ophélimité\ mot grec qui exprime « le rapport de convenance » entre une chose et un désir quelconque. Mais ce vocable n'a pas acquis droit de cité. Nous avions proposé nous- même, dès la première édition de ce livre (en 1883), celui de désirabililé qui a le double avantage de ne rien préjuger quant aux caractères moraux ou immoraux,

4 Cours d'i^conomie Politique^ 1896.

raisonnables ou déraisonnables du désir, mais il n'a pas prévalu non plus'.

Quel que soit le nom qu'on veuille lui donner, analysons maintenant cette propriété fondamentale.

Toutes les choses qui nous entourent, animaux, végétaux, corps bruts, ne la possèdent pas, tant s'en faut! Il n'y en a qu'un nombre très restreint — par exemple, dans le règne animal à peine 200 espèces sur quelques centaines de mille — qui soient des utilités.

Pour qu'une chose soit utile il faut deux conditions : -L^

1* Il faut que nous ayons découvert une certaine relation entre les propriétés physiques cTune chose et Vun de nos besoins *. Si le pain est utile, c'est d'une part que nous avons besoin de nous nourrir, et d'autre part que le blé contient justement les éléments éminemment propres à notre alimentation. Si le diamant est très recherché, c'est qu'il est dans la nature de Thomme, comme d'ailleurs dans celle de certains animaux, d'éprouver du plaisir à contempler ce qui brille et que le diamant, à raison de son pouvoir réfringent, supérieur à celui de tout autre corps connu, possède précisément la propriété de jeter des feux incomparables.

Remarquez bien que des deux termes de ce rapport, c'est l'homme et non la chose qui est de beaucoup le plus important (voir p. 3, note). On pourrait croire le contraire: on pourrait croire que la satisfaction que nous attendons tient h certaines propriétés des choses, que l'utilité de l'or est de même nature que son poids ou son éclat ou son inoxydabilité, que l'utilité doit être attachée aux objets comme une qualité sensible. Nullement : elle naît seulement quand le désir s'éveille, elle s'évanouit sitôt qu'il s'éteint. Elle le suit et se promène^avec lui de chose en chose, comme l'ombre suit le papillon, et ne demeure que là où il se pose. Elle est subjective et non objective. C'est pour cette raison encore que le mot de désirabilité serait bien plus clair que le mot d'utilité, car des deux termes du rapport, l'homme et la chose, il met au premier plan le premier, tandis que l'utilité met au premier plan le second.

Du reste, peu importe qu'une chose n'ait reçu de la nature aucune des propriétés propres à satisfaire à nos besoins pourvu que nous croyions qu'elle les a. Des reliques plus ou moins authentiques ont été pendant bien des siècles, et sont encore aujourd'hui dans certains

1 M. Landry, dans soo livre Manuel d^ Économique^ lui reproche d'exprimer « ce qoe ooas devons désirer plutôt que ce que nous désirons effectivement »» Peat-^tre bteo. Ccst le mot de appétiàiliiè qui, étymologiquement et psychologiquemeot, dirait le mieux ce qu'il faut dire.

s Voir ci-dessas, p. 38 note 1.

4€ OOmâ D ÉGONOItfIfi POUTIQim.

pays^ «oa£!dérées comme des richesses iDOompambles 4 mison des

vertus qu'on leur prête. H y a bien des eaux minérales et des prodtiits phirmaceatiques qui sont très recherchés, quoique leurs propriétés curatives soient loin d'être démontrées. Costomes qti'on oe porte plus, iiTFBs qu'on tie lit plus, tableaux qa'on n^ admire plus, moQQZudes qui ne circulent plus, remèdes qui «e guérissent plus.,, que la liste serait hDngue de ces rich^esses dont 1 utilité -est aussi éphémière et fugitive qu« le besoin qui Ta créée 1 El pourtant, même alors, si par aTcnture le désir du collec^âonnettr, le pius intense de tons peut-être, vient à se fixer sur ces richesses mortes, il leur rend une nouvelle vie et elles reprennent anssitM une valeur bien supérieure à celle qu'elles avaient au cours de leur première existence.

/ L'alcool et les boissons qui en dérivent ne possèdent, au dire des ''^savants et des hygiénistes, aucune des vertus qu'on leur prête; ils ne sont ni fortifiaots ni réchauffants. Maïs qu'importe? Il suffit malfaéurensemént que des millions d'hommes par tous pays croient qu'elles ont ces utilités pour qu'elles constituent des richesses, et même des richesses qui se chiOrent par milliards et dans lesquelles les États eux-mêmes puisent une partie de leurs revenus.

2^ U ne suffit pas encore que nous sachions qu'une chose a la propriété de satisfaire nos besoins : il faut que nous puissions en fait rappliquer à la satisfaction de ces besoins. Tl ne suffit pas qu'une chose soit reconnue utile : il faut qu'elle puisse être utilisée. Ce n'est pas toujours le cas. Il y a bien des forêts qui pourrissent sur place faute de pouvoir être exploitées ; beaucoup de rivières, même en France, roulent de l'or qu'on ne peut en retirer économiquement; nous savons que des forces énormes sont latentes dans le flux et le reflux des mers, dans les ruisseaux des campagnes, dans les attractions moléculaires, mais de tout cela nous ne pouvons tirer parti, du moins dans l'état actuel de nos connaissances. Il est probable qu'il n'y a pas dans le monde un seul corps qui ne pût être utile à Thomme et qui ne pût par conséquent accroître nos richesses. Mais tant qu'ils sont incognito ils restent aussi inutiles que les terres •fertiles ou les métaux précieux dont l'astronome, à l'aide du télescope ou de l'analyse spectrale, découvrirait l'existence dans Mars ou dans Vénus.

Cette propriété de satisfaire à nos besoins, de nous procurer une jouissance, n'appartient-elle qu'aux choses (res comme disaient les jurisconsultes romains)? — Assurément elle appartient aussi aux actes^ aux faits et gestes des autres hommes, de nos semblables. Nul doute que beaucoup d'entre eux ne nous procurent beaucoup de

JUES 1KB0INS ET Là VALEOR. 17

jeies et même im «eus soient wtiks, dans ie sens éooKKMniqiiB de ce mot, en satisiaisant direofcenMot nos tesoios et mns rinla*né- ^ diaàre d'aDGane ric^Kesse matérielle : Je «édecia aoos procare la sanlé; le proféasevr, laconfiaifisance ; ie juge, la justioa; Tageàt de police, ia sécarité; le itttéralear ou rarti$(tt, ies plus hautes et les plas pures joanmnces ; et le doines^iqve fait lios commissioas^. — , L'iioroine est ce quHl y a de plus utàle à rhomme ! Nui doute que ces satisCadâMS ne eiHeat d^ûa raiiç égal^ oo même d'an ordre sqiérieiir à oeiies <fee i»oii8 pronureat les choses et que nous ne les estimions aulanl tm pi-us, puisque laens les payons fort <cherB^ Je faut. On emptoteplos roVHitiers ici, il estvFai, le mot de service que oekii d'utilité. Mais qpa'impoite? Ne dil-on pis tous les joar^ d'un objet quelconque, une bicycketle, un ewcrierde poche^qu^l nous « Femd bien aerrîoe » — de même qu'en sens ioTerse dous d-icons à nos amis (simpte formule de politesse, U est Tnai, mais très corneqte Kieiitifiq«erae«t) : ^ uses de moi, je vous prie! »

Quel nom donnerons-nous à ces choses ou à ces actes q^ii jouissent de cette propriété précieuse de satisfaire à nos besoins» de Qous èbre utiies ou désirables ? U faut faire oet aveu extraordinaire quïl n'existe aucun mot adéquat pour désigner ce qui fait l'objet même de la science économique ! Les jurisconsultes emploient le mot de biens (ce qui est bon, bona en latin, goods en anglais). Ce mot est peut-être le meilleur. Néanmoins il implique, comme celui d'utilité, une certaine appréciation morale ; on ne dira pas volontiers d'un obus ou d'une trousse de cambrioleur, qu'ils sont des a biens d. Les économistes emploient le mot de richesse, mais celui-ci a Je grave inconvénient d'avoir reçu déjà une signification vulgaire qui est celle de fortune opposée à ia pauvreté. Ou ne comprend pas facilement que des fleurs des champs, une eau pure, un air salubre^ ou même un morceau de pain, soient appelés des richesses. Pourtant toutes ces choses possèdent à un très haut de^ré ia propriété de nous faire jouir et de nous faire vivre,

* Le mot de richesse implique d'ailleurs une autre idée que celle de jouissance; celle de puissance (c'est d'ailleurs sa signification étymologique, reich en allemand c'est Tempire). Et l'importance de cette idée est au moins égale à la première. Car si la richesse ne comportait que ia jouissance, comme la possibilité de jonissance ne dépasoe pas uo certain maximum, la poursuite de la richesse ne dépasserait pas non plus cette limite. C'est l'autre aspect de la richesse, c'est le désir de la puissance sur les hommes et sur les choses qui pousse Tefiort humain au delà de toute limite assignable, qui fait surgir les milliardaires américains, ceux qu'on

appelle si bien les rois du pétrole, ou de l'acier, ou du coton.

C'est généralement sous la forme de revenu que se présente l'aspect de la richesse-jouissance et sous la forme de capital que se présente Taspect de la richesse-puissance. Et nous verrons plus loin que le socialisme actuel peut se définir par ceci qu'il cherche à abolir la richesse en tant qu'instrument de puissance de l'homme sur ses semblables, tout en laissant subsister la richesse en tant que moyen de jouissance — mais il est douteux qu'il réussisse à dissocier ces deux fonctions de la richesse et, en admettant qu'il y réussît, c'est la moins noble des deux qu'il laisserait subsister.

Le mot de richesse a un autre inconvénient : c'set qu'il ne peut guère s'appliquer qu'à des objets corporels et non aux actes de l'homme. On ne peut dire que la consultation d'un médecin, le chant d'une diva, la coupe de cheveux faite par un coiffeur, sont des richesses. Et pourtant, comme nous venons de le voir, il y a autant « d'utilité » dans tous ces actes que dans n'importe quel objet matériel*.

Que faire? — Se résigner à employer le vocable de « bien » ou celui de « richesse », en le traduisant mentalement par cette périphrase : tout ce que nous jugeons propre à satisfaire à un désir d'ordre économique.

Qu'est-ce que la valeur?

Toutes les choses désirables ne le sont pas au même degré. Nous établissons entre elles un ordre de préférence, un classement : c'est ici qu'apparaît l'idée de valeur.

Généralement on enseigne que la valeur est inséparable de réchange et ne peut être même conçue en dehors. Nous croyons le contraire. Robinson lui-même dans son île s'était fait une échelle comparative des objets qu'il possédait, ne fût-ce que lorsqu'il lui

' C'a été une question longuement discutée entre économistes que celle de savoir si les richesses étaient nécessairement matérielles. Nous jugeons inutile de résumer ici les arguments pour et contre de cette discussion scolastique. On les trouvera dans le livre de M. Bloch, Progrès des Sciences économiques^ vol. 1, et dans un article de M. Turgeon, dans la Bévue d'Économie Politique de 1892. Contentonsnous de dire que la majorité des économistes incline aujourd'hui à embrasser sous la dénomination de richesse les produits immatériels aussi bien que les produits matériels. C'est Pécole française, avec J.-B. Say, quia d'abord soutenu celle thèse, et la conception de l'Économie Politique comme science psychologique l'a définilivement consacrée, puisqu'elle place l*idée de richesse non dans les choses mais en nous. A'^oir page 3, noie l.

fallut les retirer du vaisseau naufragé en commençant par ceux qu'il désirait le plus. Et si jamais une société communiste était réalisée, rechange disparaîtrait, mais non pourtant Tidée de valeur. Néanmoins^ ceci dit, nous reconnaissons que dans nos sociétés c'est presque toujours l'échange qui détermine la comparaison entre deux ou plusieurs richesses, c'est l'échange qui fait sortir la valeur du for intérieur où elle sommeillait inconsciente et la force à se ^ préciser dans la cote qu'il inscrit en regard de chaque marchandise. Aussi bien retrouverons- nous la valeur dans le chapitre de l'Échange, mais cette introduction générale serait bien incomplète si ridée de valeur n'y était expliquée : car ce n'est pas seulement l'échange et la circulation des richesses, c'est la répartition, la production et la consommation, c'est l'économie politique tout entière qui est dominée par Tidée de valeur.

Cherchons donc à préciser cette idée qui est la plus importante mais malheureusement aussi la plus obscure de toute la science écoriomique.

L'idée de valeur est plus complexe que celle d'utilité. Elle s'en distingue notamment par les deux caractères suivants :

1« Ce qui caractérise d'abord la valeur, c'est l'idée d'un classement ou d'un rapport entre deux ou plusieurs choses, ou plutôt, puisque les choses ne sont ici que l'accessoire, d'un classement entre des besoins, entre des désirs. Ce n'est pas seulepient la désirabilité, c'est le degré de désirabilité.

C'est par là qu'elle se distingue de l'utilité, car celle-ci existe par elle-môme, tout comme le besoin auquel elle répond. Quand je dis que telle chose est utile j un fusil, un cheval, j'énonce une proposition parfaitement claire et définitive. Mais si je dis qu'un fusil ou un cheval vaut., cette proposition est incomplète et même inintelligible, car que vaut-il ? Il faut, pour être compris, ajouter qu'il vaut tant d'argent ou, si nous sommes chez les sauvages, tant de pièces de cotonnades ou de dents d'éléphants, c'est-à-dire le comparer à quelque autre richesse.

La valeur est donc une notion relative, de même ordre que la grandeur ou la pesanteur. S'il n'existait qu'un corps au monde, on ne pourrait dire s'il est grand ou petit : on ne pourrait pas dire non plus s'il a peu ou beaucoup de valeur ^

* De ce caractère relatif de la valeur résulle celte conséquence qu'on ne doit jamais parler d'une hausse ou d'une baisse de toutes les valeurs; une semblable proposition serait dénuée de sens. Car si la valeur n est rien de plus qu'un ordre, uD claJBeement, une hiérarchie établie entre les ricliesses, comment pourrait-on comprendre que toute-s en même temps, pussent monter ou descendre? Pour que les

Gide. — Cours. , 4

Il est vrai qu'on dit couramment d'un objet quelconque qu'il a ce une grande valeur >» — sans rien ajouter d'autre; mais le terme de comparaison, pour être sous-entendu, n'en existe pas moins. On entend par là que le diamant a une grande valeur relativement à l'unité monétaire, auquel cas on le compare à cette autre valeur qui s'appelle une pièce dejnaonnaie ; — ou qu'il occupe un rang élevé dans Tensemble des richesses, auquel cas on le compare à toutes les autres richesses considérées coUectivemcntADe même, quand on dit d'un corps, comme le platine, qu'il est très lourd, sans exprimer aucune comparaison, en entend par là qu'il représente un nombre considérable de kilogrammes, c'est-à-dire que nous le rapportons au poids d'un litre d'eau; ou que, si l'on dressait la liste de tous les corps à nous connus^ il occuperait, au point de vue de la pesanteur, le premier rang.

2** Ce qui caractérise encore la valeur c'est la rareté, c'est-à-dire (car ce mot-là a besoin d'être expliqué et rectifié non moins que celui d'utilité)*une insuffisance de la quantité existante par rapport a la quantité demandée'. C'est là en effet une condition sine quâ non^ car si un bien est en quantité surabocdante pour les besoins, il ne peut prétendre avoir une valeur quelconque. Tel est le cas, toujours cité, de l'eau potable dans la plupart de nos pays, de la ^ terre vierge dans les pays non encore occupés, et hélas ! souvent, ' dans nos cités, de là main-d'œuvre humaine. Et pourquoi? par la ^

unes puissent monter sur l'échelle, il faut nécessairement qu'elles prennpnl la place des autres, lesquelles, par conséquent, doivent daoendre. C'est absolument comme si des candidats à quelque concours, classés par ordre de mérit'î, se demandaient s'ils n'auraient pas pu etrere(:us tous à la fois à un rang supérieur!

Cependant celte proposition pourrait prendre un sens raisonnable si l'on entendait simplement par là que les désirs de l'homme peuvent tous à la fois auj^meoler ou diminuer d'inlensilé. Si, par exemple, les sociétés civilisées marchent vers « cet étal stationnaire » que prévoit Sluart iVlill, où les âmes cesseraient d'être remplies du souci de poursuivre la richesse, on pourra dire alors véritab'ement que toutes choses auront moins de valeur : — de même si un jour on constate que la force de l'attraction terrestre a décru, on pourra dire que le poids de tous les corps a diminué. Et encore, même dans cette hypothèse, l'assertion n'aurait guère d'utilité pratique et ne serait même guère vérifiable, puisque tout moyen de mesurer cette décroissance générale des valeurs et désirs nous ferait défaul — sinon le nlentissemenl de l'activité humaine dans Tordre économique.

1 En effet, le fait de la rarelé, considère isolément, c'est-à-dire quand il o'eal pas rapproché de la demande, du besoin, n'a aucune influence sur la vileur. Les cerises ne sont pas moins rares à la fin de la saison qu'au début; néanmoins comme elles ne août désirées que lorsqu'elles sont des primeurs, li rareté à la fin de saiaon ne leur confère aucune valeur. En supposant que j'aie écrit une tragédie, mon manuscrit sera un exemplaire unique au monde, ce qui est le maximum de la rarelé, mais cela ne lui conférera aucune valeur.

raison bien simple que nous avons donnée en analysant les besoins (p. 4i ) : parce que tout besoin et tout désir disparaît dès qu'il est saturé et se change même en répulsion pour l'objet qu'il convoi^ tait naguère. Cependant, dira-t-on, Teau reste utile même quand nous sommes désaltérés? Oui, elle est utile en ce sens qu'elle a toujours physiquement des propriétés désaltérantes, mais économiquement elle n'est plus désirable ni pour moi ni pour personne, puisque tout le monde en a assez, en a même « de reste », comme on dit^

Plus la quantité se rapprochera de cette limite où elle dépasse le besoin et plus la valeur tendra à baisser, plus elle s'en éloigne et plus elle tendra à hausser.

H en résulte cette conséquence curieuse, qu'on pourrait appeler un paradoxe économique» c'est qu'il est possible qu'en augmentant la quantitéd'unbienon diminue la somme des valeurs qu'il représente, et réciproquement qu'en diminuant cette quantité on augmente la somme des valeurs. Cette loi était connue et pratiquée par les marchands d'épices des Indes hollandaises qui détruisaient une partie de la récolte quand ils la jugeaient surabondante, et elle Test encore aujourd'hui parles fabricants associés en Cartels qui limitent, sous peine d'amende, la production du charbon ou de l'alcool.

Supposez que par le coup de baguette d'une fée, ou plus simplement par le progrès indéfini de la science et de l'industrie, tous les objets devinssent aussi abondants que l'eau des sources ou le sable des plages et que les hommes, pour sati'sfaire leurs désirs, n'eussent qu'à puiser à volonté, n'est-il pas évident que dans cette hypothèse, toutes choses, à raison même de leur surabondance, aurait perdu toute valeur? Pour un individu elles n'en auraient ni plus ni moins que cette même eau des sources ou ces mémos grains de sable auxquels nous venons de les comparer.

Et on arrive à cette conclusion que dans ce pays dfe Cocagne la richesse sociale serait à son maximum et que pourtant il n*y aurait plus de riches, puisque ce jour-là tous les hommes seraient égaux devant la non-valeur des choses, de même qu'aujourd'hui Je roi et le mendiant sont égaux devant la lumière du soleiP.

t Ceci d'ailleurs D'est vrai que de feau potable ; car si elle doit satisfaire aux besoins de l'irrigation, ou à ceux de l'agrémeDt, ou qu'elle devienne force motrice, Teau a parfaitement une valeur et une valeur considérable. Pourquoi ? parce que, pour de semblables emplois, elle n'est plus en quantité suffisante pour répondre aux besoins de tous ceux qui voudraient en user.

* C'est la question que J.-B. Say considérait comme la plus épineuse de Téconomic politique et qu'il posait en ces termes : « La richesse étant composée de la valeur des choses possédées, comment se peut-il qu'une nation soit d*autanl plus

Qu'est-ce qui fait la valeur?

Nous venons de dire que la valeur implique un classement, une comparaison, une préférence. Or, pourquoi préférons-nous telle chose à telle autre, pourquoi disons-nous qu'elle vaut plus que telle autre? Pourquoi 1 kilogramme or vaut-il à peu près 10.000 kilogrammes pain? Voilà la terrible question qui, depuis plus d'un siècle, met à la torture toutes les générations d'économistes. Chacune se flatte d'y avoir répondu d'une façon catégorique*, mais la suivante ne se tient pas satisfaite et cherche à creuser le problème plus profondément.

On peut se demander si elle n'est pas insoluble de même que beaucoup d'autres problèmes que l'homme s'est posés pendant des siècles et qu'il a abondonnés depuis. Si le proverbe dit que « des goûts et des couleurs on ne saurait disputer », ne faut-il pas dire de même que les causes des goûts et des désirs des hommes échappent à toute analyse? Ricardo dit : (c Chaque homme a un étalon particulier pour apprécier la valeur de ses jouissances. Mais cet étalon est aussi variable que le caractère humain ».

Cependant ce serait renoncer à voir dans l'économie politique une science que de renoncer à dégager de ces préférences individuelles certains mobiles généraux. Et non seulement les économistes ont

riche que les choses y sont à plus bas prix? « [Cours d'Economie Politique^ 3* partie, ch. v). Et ProudhoD, dans ses Contradictions éoonomiqites, avait mis au défi « tout écoDomiste sérieux » d*y répondre. La difficulté prétendue tient à ceci que, dans le premier membre de phrase, J.-B. Say, en définissant la richesse « uoe somme de valeurs », prend le mot de richesse dans le sens individuel^ la valeur en échange. La richesse d'un individu est composée de la somme des biens qu*il possède évalués en argent; or plus il y en a, moins ils valent; — tandis que dans le second membre de la phrase » la nation est d autant plus riche que les choses soat à plus bas prix », le mot de richesse est pris dans le sens social^ celui d'abondance.

Quand, à certaines années de grande récolte, il arriva que la France regorge de vin ou de blé, on dit que c*est une « bonne année », mais elle est alors très mauvaise pour les propriétaires qui vendent très mal leur vin ou leur blé. M"* de Sevigné^ qui ne s*inquiétait guère d'économie politique, comprenait cela à merveille quand elle écrivait de son chftteau de Grignan (octobre 1673) : « Tout crève ici de h\é et je n'ai pas un sol? Je crie famine sur un tas de blé! ».

1 En 1818, dans ses Principes d'Economie Politique» Stuart Mill disaU : « Heureusement, il n'y a plus, dans les lois de valeur, rien à éclaircir présentement ni dans l'avenir : celte théorie est complète ». Les économistes qui ont repris aujourd'hui cette théorie en disent autant, mais ils pourront bien recevoir de l'avenir le même démenti.

cherché à déterminer les causes de la valeur, mais encore ils se sont évertués à les ramener toutes à une cause unique. Seulement ils n'ont pu se mettre d accord sur cette cause : utilité? rareté? difficulté d'acquisition ? coût de production? coût de reproduction? Chacune a trouvé ses partisans. Mais la plupart ont été successivement abandonnées.

La théorie de V utilité au sens vulgaire du mot, c'est-à-dire la propriété de répondre aux besoins les plus urgents, n'a pu résister à cette objection banale : pourquoi le diamant flgure-t-il au premier rang et l'eau au dernier rang de l'échelle des valeurs — c'est-à-dire en raison précisément inverse de leur utilité réelle? — puisque Tttau est assurément celui de tousles corps qui correspond au besoin le plus fréquent et le plus intense : api<7Tov f^ev SBcop, disait déjà le poète Pindare.

Mais elle avait été généralement complétée par l'adjonction de Télément rareté, et certains économistes même (comme Senior et Walras père) avaient pensé que celui-ci suffisait, l'utilité étant naturellement sous-entendue dans le mot rareté — une rareté inutile serait un non-sens. Bien que cette théorie se rapproche beaucoup de celle de l'utilité ûnale, généralement adoptée aujourd'hui et que nous allons voir tout à l'heure, elle déroute l'esprit en mettant au 4>remier plan ce qui n'est que secondaire. C'est pour le collectionneur seulement que le principal ou même parfois l'unique mérite des choses est dans leur rareté, mais la rareté n'est pas un attrait par elle-même : elle n'est que l'obstacle qui comprime et fait jaillir plus haut le désir' .

Il n'y a plus que deux explications aujourd'hui qui se dispu-

* La difficulté (faoguisition est une expression qui vaut mieux que celle de rareté parce qu'elle a Tavantage de grouper en deux mots beaucoup des éléments qai pearenl influer sur la valeur, mais elle passe sous silence, le plus essentiel, le déftir. Rien de plus difficile que de retirer un caillou jeté au fond de l'Atlantique : mais cela ne lui confère aucune valeur.

Le'ooOt de reproiwition^ théorie chère à réconomiste américain Carey et à ritalien Ferrara, ne diffère de la précédente qu'en ce qu'elle considère la peine quM • faudrait prendre pour remplacer la chose et non celle qui a été prise pour l'acquérir.

Quanta la loi de Voffre et de la demande si elle peut expliquer (et encore avec les réserves que nous verrons ci-après) lei variations de la valeur elle ne saurait expliquer son origine ou sa cause. Dire qu'une valeur est plus ou moins grande selon qu'elle est plus ou moins offerte ou plus ou moins demandée, c'est dire qu'un pendule oscille plus ou moins selon qu'on le pousse pi as ou moins à droite ou à gauche, mais cela ne dit point quelle est la causs qui ramène le pendule à la verticale (l'attraction terrestre).

Pour l'explicafinn du coût de production, voir ci-après page 57, note 3.

tent le terrain et encore la première Ta-t-elle presque tout perdu : c'est la théorie du travail et celle de Vutilité finale. Exposons-les brièvement.

§ 1. — Le travail.

Cette théorie a tenu une place éminenle dans l'histoire des doctrines. Enseignée pour la première fois, quoique sous une forme un peu incertaine, par Adam Smith, fortement affirmée par Ricardo, elle a rallié les économistes appartenant aux écoles les plus opposées, depuis les optimistes comme Bastiat jusqu'aux socialistes comme Karl Marx * .

Bien entendu, cette théorie ne conteste pas que l'utilité, c'est-àdire la propriété de satisfaire à un besoin ou à un désir quelconque de rhomme, ne reste la condition primordiale de toute valeur. Il faudrait, en effet, avoir perdu le sens pour imaginer qu'une chose qui ne sert à rien puisse avoir une valeur quelconque, quel que soit d'ailleurs le travail qu'elle ait pu coûter. Mais, d'après cette école, si l'utilité est la condition de la valeur, elle n'en est point la cause. Le fondement de la valeur ce serait le travail de l'homme, et toute chose vaudrait plus ou moins suivant qu'elle aurait coûté un travail plus ou moins considérable.

Cette théorie paraît au premier abord très séduisante :

Premièrement parce qu'elle semble plus scientifique, parce qu'elle donne pour fondement à la valeur une notion précise, quantitative, quelque chose qui se mesure. Dire que telle montre vaut deux fois plus que telle autre parce qu'elle représente un travail double, voilà qui satisfait l'esprit : l'explication paraît valahle; en tout cas on peut la vérifier, examiner, par exemple, s'il a fallu deux fois plus d'heures de travail — tandis que dire qu'elle vaut le double parce que son utilité est deux fois plus grande, voilà qui ne nous éclaire guère.

1 « li est tout simple, dit Adam Smith, que ce qui est d'ordinaire le produit de deux heures de travail vaille le double de ce qui n'exige ordinairement qu^une heure de travail ». f Livre 1, ch. 16).

« Je considère le travail, dit Ricardo, comme la source de toute valeur et sa quan> tité relative comme la mesure qui règle presque exclusivement la valeur relative des marchandises ». (Ch. 1, sect. 2).

M La valeur d'une marchandise est déterminée par le quantum du travail dépensé pendant sa production ». (Karl Marx, ch. 1).

Malgré cette identité apparente, les explications de la valeur données par ces trois grands esprits sont, au fond, assez différentes : mais nous ne pouvons entrer ici dans ces nuances (Voir V Histoire des Doctrines par Gide et Rist).

Secondement, parce qu'elle satisfait mieux l'idée de justice, parce qu'elle donne pour fondement à la valeur un élément moral : le travail. Et c'est par ce côté surtout qu'elle a séduit tant d'esprits génér reui. Si Ton réussissait à démontrer que la valeur de toutes les choses qui ont été appropriées, à commencer par la terre, est en rai- 80D du travail qu'elles ont coûté, il ne s'ensuivrait pas nécessairement que la richesse appropriée par chacun soit équivalente au produit de son travail — car il peut s'être approprié une valeur créée par le travail d'autrui, — mais du moins le problème qui consiste à attrihaer à chacun une valeur égale au produit de son travail se trouverait fort simplifié et il deviendrait plus facile d'asseoir solidement l'organisation sociale sur un principe de justice'.

Cependant il faut remarquer que ce motif d'ordre moral est contestable, carie travail lui-même, s'il est inutile, ne saurait prétendre à une valeur morale. En admettant même, ce qui n'est pas toujours le cas, qu'il implique tout arf moins de bonnes intentions, il faut se rappeler le dicton : « l'enfer est pavé de bonnes intentions ».

Mais au point de vue économique, cette explication vaut moins encore par les raisons suivantes :

4* Si la valeur d une chose avait pour cause ou pour substance le travail consacré à la produire, cette valeur devrait être nécessairement immuable, car, comme le dit Bastiat, le « travail pasisé n'est pas susceptible de plus ou de moins ». — Or, chacun sait, au con- traire, que la valeur d'un objet varie dans le temps et sans cesse, précisément parce qu'elle dépend de la demande, du désir. Il est donc bien évident que ces variations sont absolument indépendantes du travail de production. A priori, d'ailleurs, il est absurde de penser que la valeur d'une chose peut ainsi dépendre d'un fait passé sans retour. C'est là une affaire finie, il n'y a plus à y revenir, et c'est le cas de dire, comme lady Macbeth : whaCs done, is donel ce qui est fait est fait!

A ceci on peut répondre, il est vrai, que le travail pris pour mesure de la valeur n'est pas le travail passé, mais le travail présent, c'est-à-dire non le travail spécialement consacré à produire l'objet

1 Remarquez cependant que cette explication a été employée à deux fins contraires— aussi bien à défendre la propriété individuelle qa*à la démolir.

Ainsi récole optimiste affirme que les valeurs appropriées par chncun sont en général (sauf les perturbations, exploitations et vols, dont ne sont pas exemples les sociétés les plus civilisées) le fruit du traoail du propriétaire ou de ses auteurs. Voir Bastiat, Fontenay, Paul Leroy-Beaulieu. C'est ainsi notamment qu'on défend la propriété foncière quoique la démonstration y soit plus épineuse.

Aa contraire Técole socialiste affirme que les valeurs appropriées sont en général le fruit du tratail d'autrui*

56 COURS DÉGONOMIE POLITIQUE.

que Ton considère, mais le travail géoérique nécessaire, dans les conditions sociales existantes, pour reproduire les mêmes objets, le ti^avail de reproduction^,

2* Si le travail était la cause de la valeur, à des travaux égaux correspondraient toujours des valeurs égales : et à des travaux inégaux, des valeurs inégales. — Or, à chaque instant, nous voyons des objets qui ont coûté le même travail se vendre à des prix très différents (exemple : un filet de bœuf et la queue du même bœuf), précisément parce que la valeur de ces morceaux est déterminée par leur qualité, autrement dit, par leur utilité respective; — et, à l'inverse, des objets qui ont coûté des travaux très différents se vendre au même prix {exemple : un hectolitre de blé récolté sur une terre qui en produit 15 à l'hectare et im hectolitre de blé de même qualité sur une terre qui en produit 50)1 C'est précisément sur

t im n JO)]C'e

< Kari Marx répoodaît à peu près de même à celle objection . eo déclaraot qu'il n'y a pas à s'occuper du travail individuel qui a pu être consacré à produire un objet quelconque, mais du travail social nécessaire pour la production de cet objet, lequel se mesure par le nombre d'heures nécessaires en moyenne pour l'exécuter.

Bastiat, pour résoudre la même dirfîculté, dit qu'il faut considérer non point le travail effeclué par celui qui a produit l'objet, mais seulement le travail épargné à celui qui veut s*en rendre acquéreur.

Et comme épargner à quelqu'un un certain travail, c'est, d'après Bastiat, « lui rendre service », l'auteur des Harmonies arrive parla à définir la valeur : le rapport de deux efforts échangés^ et à déclarer que la valeur a pour cause et pour mesure un sei-vice rendu. C'est une fort belle idée (et très moderne) que de voir dans tes rapports sociaux un échange de services, mais, comme explication de la valeur, elle se résout en une simple tautologie. A cette question : pourquoi un diamant a-l-il une plus grande valeur qu'un caillou? elle répond : « parce que, en me cédant un diamant, on me rend un plus grand service qu'en me cédant un caillou ». C'est là un truisme que personne ne contestera, mais il suffit de répondre que si le service rendu par le transfert d'un diamant est plus grand que le service rendu par le transfert d'un simple caillou, c'est tout simplement parce que le diamant a plus de valeur que le caillou : nous n'avons donc fait que tourner sur place. Ce n'est pas, en effet, le service rendu par celui qui me cède un objet qui en détermine la valeur : c'est, au contraire, la valeur de l'objet cédé qui détermine et mesure l'importiince du service rendu. Voir dans la lievue d'Economie Politique (Ujuin 1887j la critique que nous avons faite de cette théorie et, au contraire, dans Cauwès (t. I, p. 308), sa défense.

D'ailleurs il faut remarquer que dans la mesure où ces amendements corrigent la théorie fondamentale, ils lui enlèvent du même coup le mérile, qu'avait du moins celle-ci, de satisfaire à l'idée de justice. Nous avons avoué, en eflTet, qu'il y aurait harmonie si l'on pouvait démontrer que la valeur d'un objet possédé est proportionnelle à la peine qu'a dû prendre son possesseur pour le produire, mais nous nions que celte harmonie subsiste si l'on se contente de démontrer que la valeur est simplement proportionnelle à la peine épargnée (et qui, par conséquent, n*a pas été prise!) comme le dit Bastiat, — ou au travail moyen (et, par conséquent, indépendant de V effort individuel I) comme le dit Karl Mafx.

ce phénomène qu'est fondée la loi si célèbre en économie politique sous le nom de rente. Comme nous le verrons, elle implique toujours un excédent du prix de vente d*un objet sur le coût de production, c'est-à-dire sur le coât du travail. Or, la rente existe, plus ou moins, partout ^

3* Si le travail était la cause de la valeur, là oii le travail serait nul, lavaleur serait nulle aussi. — Or, innombrables sont les choses qui ont une valeur originelle sans aucun travail, tout simplement parce que utiles et recherchées : source d'eau minérale ou de pétrole, guano déposé par les oiseaux de mer, plage de sable de la Camargue qui n'a été labourée que par le vent du large et qui se vend très cher pour y planter des vignes, terrains situés à Paris aux Champs-Elysées, etc. ' — ou qui acquièrentune valeur nouvelle sans travail : par exemple, le vin en restant en cave.

4'> Si le travail est la cause de la valeur, quelle sera donc la cause de la valeur du travail lui-même? Carie travail a incontestablement une valeur : il se vend, il s'achète, il se loue tous les jours. Pourquoi, sinon parce qu'il est utile et source d'utilités? Il est facile d'expliquer la valeur du travail par la valeur de ses produits, de même que la valeur d'une terre est détermidée par la valeur des récoltes qu'elle peut donner. Mais si Ton veut expliquer la valeur de ces mêmes produits par la valeur du travail qui leur a donné naissance, alors on tourne dans un cercle sans issue ^

* Ricardo ne niait pas la rente, puisqu'au contraire c'est luf-môme précisément qui l'a découverte pour la terre (Voir Liv. III, Li loi de la renu)^ mais l'explication qu il en donne ne sert qu'à constater le fait incontestable que deux objets de même qualité, c'est-à-dire de ,mème utilité, ont nécessairement la même valeur, quelque inégaux que soient les travaux qu*ils ont coûtés.

^ Hicardo et son école ne nient pas non plus (car le fait n^est pas niable) qu'il n*y ait certains objets « dobt la valeur ne dépend que de la rareté parce que nul travail ne peut en augmenter la quantité ». Seulement, il les coa^tidère comme une exception insignifiante et ne cite en exemple que les tableaux précieux, statues, etc. Or ces objets-là constituent, en fait, une exception énorme et qui emporte la règle.

* La théorie du travail tend aujourd'hui, comme un peu surannée, à se rajeunir sous le nom de eoût de production.

Si par coât de production on entend la somme des prix payés pour les divers services productifs^ salaire, intérêt, loyer, etc., alors ceci revient à expliquer la ralear du produit par la valeur des éléments qui constituent ce produit, à expliquer le prix de vente par le prix de revient, et cela n'apprend rien sur la cause ni l'origine de la valeur puisqu'on explique une valeur par une autre valeur î

Si par coût de production on entend la qitantité du travail et la- quantité du temps employé à la production d'une chose (et c'est ainsi que Tenlendait Hicardo), a!ors cette explication se ramène à celle critiquée dans le texte, avec celle diiïérence que dans la peine ou Teflort nécessaire à la production, elle fait entrer non seulement le eoDcours du travail mais celu' du capital.

5» Enfin cette théorie de la valeur créée par le travail suggère invinciblement l'idée que la valeur est un produit du travail : or c'est là une idée fausse, car la valeur n'est pas un produit. Gomn)e nous allons le voir, elle n'est pas dans les choses, elle vient du dehors. Il faut se représenter la valeur comme un éclairage des choses sous le rayon projeté par notre désir. Selon que le rayon tourne ici ou là, il fait surgir de l'ombre les objets du monde extérieur et sitôt qu'il les quitte, ceux*ci disparaissent dans la nuit : ils ont eu une valeur, ils n'en ont plus. C'est ce que la seconde théorie va mieux nous expliquer.

g 2. - L*UUlfté finale.

Cette seconde théorie est en quelque sorte l'inverse de la précédente : tandis que celle-là s'attache à l'idée d'i?/7or^ accompli, celleci s'attache à l'idée de satisfaction procurée.

La théorie de l'utilité finale est fille de la vieille théorie de l'utilité mais lui est très supérieure par la distinction qu'elle a su faire entre l'utilité d'une chose considérée en bloc, in génère, et l'utilité de chaque unité de cette chose. Elle a démontré que la seule utilité qui nous importe c'est cette dernière.

Quand on formule celte vieille objection que l'eau est très utile et que pourtant elle n'a point de valeur, que veut-on dire par là? Veut-on parler de toute l'eau douce existant à la surface du globe? en ce cas, il serait absolument faux de prétendre qu'elle n'a point de valeur : elle en aurait une incalculable si elle appartenait à un individu ou à un État, si elle pouvait se vendre. Veut-on parler de la quantité d'eau contenue dans une carafe ou dans un seau? Sans doute, car c'est la seule qui nous intéresse. Hé bien î on ne saurait dire de l'eau contenue dans le seau qu'elle est utile ou qu'elle est inutile... Cela dépend!

En effet imaginons la quantité d'eau, dont je puis disposer journellement, distribuée en une série de seaux numérotés, rangés sur une étagère. Le seau N^ 1 a pour moi une utilité maxiraa, car il doit servir à me désaltérer; le seau N"» 2 en a une grande aussi quoique moindre, car il doit servir à mon pot-au-feu ; le seau N» 3 moindre, car il doit servira ma toilette ; le seau N<* 4, à faire boire mon cheval ; le seau N« 5, à arroser mes dahlias ; le seau N» 6, à laver le pavé de ma cuisine. Le seau N*» 7 ne me servira à rien du tout ; aussi ne me donnerai-je pas la peine de le tirer du puits... Et si quelque mauvais génie, comme celui évoqué par «le sorcier maladroit » d'une légende allemande, s'amusait à m'apporter un 10°,

UD âO«, un 100' seau, jusqu'à m'inooder, il est clair que de ceux-ci noQ seulement on ne pourrait pas dire qu'ils sont utiles, mais au contraire qu'ils sont positivement nuisibles. Donc on ne saurait dire de ces seaux d'eau qq'ils sont utiles ni inutiles, mais qu'ils présentent toute une gamme d'utilité décroissante depuis Tinfiiii jusqu'au zéro, et même au-dessous. . Arrêtons-nous parla pensée au seau N"* 6, le dernier qui ait une utilité quelconque, quoique petite — suffisante cependant pour qu'il ait valu la peine de le tirer du puits. Nous pouvons affirmer et c'est ici le point le plus curieux de la démonstration — qu'aucun des autres seaux ne peut avoir une valeur supérieure à celle mesurée par Vuiilitédece dernier. Pourquoi donc ? Parce que, quoi qu'il advienne, c'est par cette dernière unité, acquise ou perdue, que nous mesurons notre jouissance ou notre privation. Supposons en eftet que le seau n° 1, celui qui devait servir à ma boisson, se trouve renversé par accident, vais-je crier miséricorde en disant que je suis condamné à mourir de soif? Ce serait un raisonnement de Jocrisse. Il est clair que je ne me priverai pas de boire pour cela : seulement je serai obligé de sacritier, pour le remplacer, un autre seau. Lequel ? Evidemment celui qui m'est le moins utile : à savoir, le dernier tiré. Voilà pourquoi celui-là détermine la valeur de tous les autres. £t comme ce dernier seau n'a qu'une infime valeur (dans nos pays du moins : il en serait autrement dans les villages africains), voilà pourquoi l'eâu n'a qu'une infime valeur» C'est que réellement son utilité finale est très minime *.

Débarrassons-nous maintenant de ce numérotage qui n'a été inventé que pour la démonstration, mais qui ne nous sert plus à rien, puisque maintenant il est évident que tous les seaux sont iden-

* VtUilki finale doit donc être distinguée soigneusement de VutilUé totale. CelleHïi consiste dans la somme des utilités additionnées de tous les seaux d'eau et par cooséquent elle est toujours très supérieure à Tutilité du dernier seul. Voilà pourquoi l'atilité totale de Veau est immense quoique l'utilité d'un seau d'eau soit petite.

Le qualificatif finale n'est pas tout à fait satisfaisant. Il a été critiqué comme impliquant l'idée d'une série décroissante, d'un numérotage qu'il faut bien adopter comme procédé de démonstration, mais qui ne correspond pas à la réalité. Quelques économistes préfèrent le terme utilité-liniile^ ou marginale comme disent les Allemands. On pourrait dire mieux encore uiilité-liminale.

Dans son beau livre, trop oublié aujoud'hui, Fur Le Commeroe et le Gouvernement (1776), le philosophe Condillac avait pressenti cette explication de la valeur et, en cela, de beaucoup devancé les Physiocrates, ses contemporains : «r La valeur des choses croît dans la rareté et diminue dans Vabondance. — Elle peut même dans l'abondance diminuer au point de devenir nulle. Un surabondant sera .sans valeur toutes les fois qu'on n'en pourra faire aucun usa^^e, ^puisqu alors il sera tout à

tiques et interchangeables et que, par couséquent, ils ont tous la même valeur. Or cette valeur est précisément celle qui correspond au dernier besoin satisfait ou frustré.

Résumons cette démonstration :

La valeur est déterminée par Tutilité subjective ;

Cette utilité n'est pas la môme pour chaque unité possédée; et elle va décroissant, car Tintensité du besoin va diminuant à mesure que le nombre d'unités possédées augmente.

Or c'est l'utilité de la dernière unité possédée [la moins utile, par conséquent, car elle correspond au dernier besoin satisfait) qui détermine et limite l'utilité de toutes les autres.

Il faut admirer cette théorie en tant qu'analyse psychologique très fine et vraie des besoins de l'homme et des variations de leur intensité. Son mérite est d'avoir rajeuni et réconcilié les deux vieilles explications de l'utilité et de la rareté en démontrant qu'elles sont inséparables et que Tutilité, au sens économique de ce mot, est nécessairement « en fonction » de la quantité, comme disent les mathématiciens. L'utilité finale n'est, en somme, que le nom savant de Vutilitérare,

Mais cette théorie a un double défaut :

Le premier, c'est de prendre le mot d'utilité dans un sens détourné de sa signification ordinaire et qui, par conséquent, exige à chaque fois un redressement mental fatigant; c'est pour cela que nous préférons le mot de désirabilité etM.Vilfredo Pareto celui d'ophélimité.

Le second, c'est de donner à croire que l'on a trouvé la cause unique de la valeur, tandis qu'en réalité ce mot d'utilité finale em-

faii inutile,.^ «.Puis vient l'exemple de l'eau, suivant qu'elle est prise à la f^ource ou au désert {l'* partie, ch. I).

Et Franklin avait dit plus simplement encore dans la Science du bonhomme Richard : « C'est quand le puits est à sec qu'on connaît la valeur de Teau ».

Mais c'est seulement au milieu du xix* siècle que cette théorie de l'utilité finale parait avoir été formulée prur la première fois par un ingénieur des mines en France, Dupuit (18i4), et par un Allemand, Gossen (1854). Toutefois les travaux de l'un ou de l'autre étaient restés parfaitement inconnus jusqu'au jour où, en 1871- 1873, Slanley Jevons en Angleterre, Walras en Suisse, Karl Menger en Autriche, Clark aux Etats-Unis, ont créé à nouveau cette théorie. Le fdit que, sans se connaître, ces auteurs sont arrivés simultanément à peu près aux mêmes conclusions, constitue évidemment une présomption de vérité en sa faveur. Cette théorie a trouvé en Autriche ses principaux représentants, non seulement M. Karl Menger, mais MM. de Bôhm-Bawerk et Wieser. En France elle n'est que rarement enseignée, même dans les livres. Voir cependant les livres récemment parus, Cours dEconomie Politique de M. Colson et le Manuel d'Economique de M. Landry.

On trouvera un excellent résumé de cett-î théorie subtile dans un petit livre de M. Smart, professeur à Glascow, Introduction to the Theory of Fa/ue, malheureus8ment non traduit en français.

LBS BESOINS ET LÀ VALEUR. «i

brasse autant d'éléments différents que le mot de désirabilité ou que celui de difficulté d'acquisition. En effet non seulement Tutilité finale implique la rareté ; mais la rareté ou la limitation dans la quantité n'est presque jamais un fait primordial : dans notre état économique, elle n'est qu'un fait relatif. Car il n'est pas une chose au monde, môme parmi les produits de la nature, à plus forte raison parmi les produits de l'industrie humaine, dont la quantité soit si rigoureusement déterminée qu'on ne puisse l'ac^ crottre en y prenant peine. Si les diamants sont rares, ce n'est ~ point que la nature n'en ait jeté dans la circulation qu'un nombre d'exemplaires déterminé et qu'après cela elle ait brisé le moule : c'est simplement qu'il faut beaucoup de peine ou beaucoup de chance pour en trouver et par conséquent la quantité existante ne peut s'accroître que difficilement. Si les chronomètres sont rares, ce n'est point qu'il n'en existe de par le monde qu'un certain nombre d'exemplaires numérotés : c'est simplement que la fabrication d'un bon chronomètre exigeant un temps considérable et une habileté spéciale, la quantité se trouve limitée par le temps et le travail x^isponible. Il serait même téméraire d'affirmer que les tableaux de Raphaël soient en nombre absolument limité, car il n'est pas impossible qu'on ne parvienne, un jour ou l'autre, dans quelque grenier ou quelque vieille église, à en découvrir d'autres que ceux que nous connaissons.

Donc dans l'explication de la valeur nous ne pouvons faire abstraction des possibilités de multiplier la richesse : et cela est si vrai que la simple possibilité non encore réalisée — par exemple la découverte d'un chimiste pour cristalliser le carbone en diamant, même avant d'avoir reçu aucune application industrielle — peut très bien suffire pour agir comme réfrigérant sur la valeur. Enfin cette théorie, qui, tant qu'il ne s'agit que d'expliquer la valeur individuelle, paraît assee claire — dès que nous entrons dans le domaine de la valeur d'échange, ne réussit à l'expliquer que psr des tours de force d'abstraction (voir ci-après, valeur d'échange).

Voilà les deux grandes explications de la valeur. Entre les deux faut' il absolument opter ? — Non, car chacune d'elles représente une des faces de la vérité. L'esprit humain épris de l'unité cherche en tout une cause unique, mais pourquoi la valeur n'aurait elle pas deux pôles, deux faces? L'utilité et le travail, le plaisir et la peine? Si, comme nous l'avons dittout à l'heure, nous devons écarter l'idée

grossière que le travail crée la valeur, nous devons néanmoins admettre que l'effort nécessaire pour produire un objet influe sur notre désir.

Interrogeons-nous nous-mème. Pourquoi attachons-nous une certaine valeur à un objet, pourquoi telle chose nous est-elle chère? Nous sentons bien, avec un peu de réflexion, que nous pouvons donner deux réponses différentes et, à certains égards, opposées : nous pouvons nous attacher aux choses soit en raison du plaisir qu'elles nous donnent par leur possession, soit en raison de la peine qu'elles nous ont coûté pour les acquérir. Le plus intense des amours, Tamour maternel, n'est-il pas lui-même formé de ces deux éléments?

Même le producteur isolé, le Robinson, apprécie son blé non seulement en raison de sa faim, mais en raison de l'effort qu'il a fait pour le produire et qu'il serait obligé de refaire pour le remplacer si la grêle venait à le faucher avant la moisson. •

A plus forte raison en est-il de même dans l'état de société où presque tous les biens nous viennent de l'échange et où chacun de nous ne peut se procurer un bien qu'à la condition d'en céder un autre. Quand il est acheteur et consommateur, il pense surtout au plaisir que lui procurera l'objet qu'il veut acquérir; quand il est vendeur et producteur, il pense surtout au sacrifice que lui a coûté l'objet dont il se défait et à la peine qu'il faudra prendre éventuellement pour le remplacer. Ainsi ces deux sentiments sont simultanément ou tour à tour présents à notre pensée et, entre les deux, la valeur va et vient comme le volant entre deux raquettes *.

En somme, si Ton veut essayer de condenser \^.s éléments de la valeur dans une formule générale, on peut dire :

Un bien a d'autant plus de valeur qu'il répond à un désir plus intense.

L'intensité de ce désir grandit à la- fois en raison des jouissances que les hommes attendent de "ce bien tant quils ne le possèdent pasy et des sacrifices qu'ils devraient faire pour le remplacer s'ils venaient à le perdre.

* Celle expVic^iiou dualiste de la valeur parait bien élre celle des auteurs les plus récents. C'est celle du professeur Marshall, car il dit que la valeur est déterminée à la fois par Tutllilé Ûnale et par les frais de production et « se maintient en équilibre entre ces deux forces opposées comme la clé de voûte d'une arcbe ».

C'est aussi celle du professeur Vilfredo Pareto quand il dit : « la valeur nait du contraste entre les goûts et les obstacles ».

Nous avons dit (p. 18; que pour l'école mathématique tout se ramène à des problèmes d'équilibre.

Comment se mesure la valear.

Puisque la valeur c'est le degré de désirabilité, pour mesurer la valeur d'une chose, il faudrait pouvoir mesurer l'intensité du désir qu'elle provoque en nous. Est-ce possible? Oui, si nous nous contentons, et cela seul nous importe, de comparer^ au point de vue de leur intensité, deux désirs. De même que pour mesurer le poids d'un corps, nous comparons la force attractive que le globe terrestre exerce sur lui à celle qu'il exerce sur un autre corps, de même nous pouvons mesurer la valeur d'une chose en comparant la force qui nous attire vers elle à celle qui nous attire vers telle autre.

Il est vrai que pour peser les désirs nous n'avons pas cet instrument qui s'appelle la balance, mais nous avons un moyen non moins précis : c'est l'échange. Dans tout échange chaque co-échangiste est appelé à faire un certain sacrifice pour satisfaire son désir; il "^ faut qu'il cède une certaine quantité de la richesse qu'il possède pour obtenir celle qu'il convoite. Or, il est clair que l'étendue du sacrifice auquel il consent, mesure très bien l'intensité de son désir. Si le Bassouto donne dix bœufs pour avoir une femme, n'est-on pas en droit d'affirmer que pour lui cette femme est dix fois plus désirable qu'un bœuf?

Plus vif est le désir que l'objet possédé nous inspire, plus grande sera la quantité de toute autre richesse qu'il faudra nous offrir pour éveiller dans notre âme un désir contraire et égal en intensité et pour faire pencher la balance du côté de celle offerte. On s'exprime donc bien quand on dit que la valeur d'échange d'une chose est mesurée par la quantité d'autres choses contre laquelle elle peut s'échanger, ou plus brièvement par son pouvoir d'acquisition^.

Si donc, en échange d'un bœuf, je puis avoir, 8, JO, 12 moutons, je dirai que la valeur d'un bœuf est 8, 10, 12 fois plus grande que celle d'un mouton, ou à l'inverse que la valeur d'un mouton est 8, 40, 12 fois plus petite que celle d'un bœuf, ce que Ton peut exprimer en disant que les valeurs de deux marchandises quelconques sont toujours en raison inverse des quantités échangées. Plus il

1 Mais gardons-nous de dire, comme on le fait trop souvent, qae le pouvoir d'acqaisitioD est ce qui constitue la valeur I C'est notre désir seul qui constilue la valeur. La puissance d'acquisition n*est qu'un effet de la valeur, comme la puissance d*attniCtioo d'un électro-aimant n*est qu'un effet du courant qui le pénètre.

faut livrer d'une chose dans l'échange, moins elle vaut : et moins il faut en livrer en échange d'une autre, plus elle vaut.

C'est comme dans une pesée : quand la balance est en équilibre, vous pouvez dire que les poids des objets sont en raison inverse des quantités pesées. S'il a fallu mettre 10 moutons dans un des plateaux pour faire équilibre à un seul bœuf dans l'autre, c'est que le poids du mouton n'est que le 1/10 du poids du bœuf!

Mais pour se faire une idée claire de la grandeur, de la pesanteur, de la valeur, dé n'importe quelles notions quantitatiVes, il ne suffit pas de comparer et de mesurer les choses deux à deux : il faut avoir une commune mesure pour toutes. C'est^insi que pour mesurer les longueurs, on a choisi pour terme de comparaison, soit quelque partie du corps humain (pied, pouce, coudée), soit une fraction déterminée de la circonférence du globe (mètre). Pour mesurer les poids, on a choisi, pour terme de comparaison, un poids détermint^ d'eau distillée.

Le rôle d'une commune mesure est de pouvoir comparer deux choses situées en des lieux différents, qui par conséquent ne peuvent être comparées directement, ou de comparer une même chose à des moments différents, et de s'assurer si elle a varié et dans quelle proportion. Le mètre permet de comparer la taille des Lapons à celle des Patagons et de mesurer de combien ceux-ci sont plus grands que ceux-là. Il permettra, s'il est usité ou simplement connu dans quelques milliers d'années, de comparer l'homme d'alors à l'homme de nos jours et de s'assurer si la stature humaine a dégénéré.

Pour mesurer la valeur il ne suffit donc pas de comparer les valeurs deux à deux (comme on le fait par le troc), il faut aussi prendre pour terme de comparaison la valeur d'une chose déterminée. Mais laquelle choisir?

Chaque peuple, chaque temps, ont usé d'une mesure différente. Homère dit que l'armure de Dioraède valait cent bœufs. Un Japonais aurait dit, il y a peu d'années encore, qu'elle valait tant de quintaux de riz, un noir de l'Afrique tant de mètres de cotonnades» un trappeur du Canada tant de peaux de renards ou de loutres.

Cependant c'est un fait remarquable que les peuples civilisés se soient trouvés presque tous d'accord pour choisir comme mesure des valeurs, comme étalon, la valeur des métaux précieux, or, argent ou cuivre, mais surtout les deux premiers. Ils se sont tous servis d'un petit lingot d'or ou d'argent, qu'ils ont appelé le franc, la livre sterling, le marc, le dollar, le rouble, etc. Pour mesurer la valeur d'un objet quelconque, on le compare à la valeur de ce petit

poids d'or ou d'argent qui sert d'unité monétaire; c'est-à-dire on cherche combien il faut céder de ces petits lingots pour acquérir ia marchandise en question, et s'il en faut 10, par exemple, on dit que la marchandise vaut 10 francs ou 10 dollars, etc. C'est son prix.

Le prix d'une chose est donc l'expression du rapport qui existe entre la valeur de cette chose et la valeur d'un certain poids d'or ou d'argent, ou plus brièvement sa valeur exprimée en monnaie : et comme, par tout pays civilisé, la monnaie est la seule mesure usitée des valeurs le mot prix est devenu synonyme du mot valeur \

Pourquoi a-t-on choisi les métaux précieux comme commune mesure des valeurs? Parce qu'ils ont deux propriétés particulières qui leur permettent de remplir cette fonction sinon d'une façon parfaite, du moins mieux que tout autre objet connu.

Ces deux propriétés sont : d'une part une très grande valeur sous un petit volume, ce qui leur donne une grande facilité detrans-^ port; d'autre part une inaltérabilité chimique qui leur assure une durée presque indéfinie. Grâce à la première de ces deux propriétés, la valeur des métaux précieux est de toutes les valeurs celle qui varie le moins d'un lieu à un autre; grâce à la seconde, c'est celle qui varie le moins d'une année à une autre. Et cette double invariabilité dans l'espace et dans le temps est la condition essentielle de toute bonne mesure. Cependant nous verrons plus loin que quand on embrasse de longues périodes de temps, non pas méme^ de plusieurs siècles, mais seulement d'une génération, cette invariabilité est illusoire (voir Historique de la monnaie).

Aurait-on pu en trouver une meilleure? — On en a proposé plusieurs, d'abord le blé.

Ce choix étonne à première vue, car si l'on considère la valeur de cette denrée en différents lieux ou k différentes époques, on constate qu'il en est peu dont les variations soient plus marquées! On peut voir au même moment l'hectolitre de blé se vendre 20 francs en France, 15 francs à Londres, et même 3à4 francs dans certaines régions de ia Sibérie. Et d'une année â l'autre, suivant que l'année sera bonne ou mauvaise, le blé peut varier aussi dans des proportions considérables.

A cela on répond que si la valeur du blé est incomparablement plus variable que celle des métaux précieux dans l'espace ou même à de courts intervalles de temps, elle est, par contre, beaucoup plus stable si Ton embrasse de longues périodes. Le blé répond à un besoin physiologique, permanent et qui ne varie guère. Aucune mar-

4 Voir au livre il le Chapitre Le Prix, GiDS. — Cours.

66 00UR8 D'ÉGONOMm POLITIQUE.

chdfidise ne présente au même degré ce douMe caractère : d'être presque iadispenfiable (du moins dans nos sociétés d^origine européenne) jusqu'à une certaine limite, celle marqAiiée par la quantité nécessaire pour nourrir un komrae, et d'être presque tout à fait iouttie au delà de cette limite, car personne ne se soucie d*ea manger plu« qu'à sa faim. Donc, malgré ks brusques et fortes oscillations que les caprices du ciel infligent à laproductioadu blé, laioi de L'offre et de la demande tend toujours à la ramener au niveau marqué par le besoin physiologique et avec d'autant plus de force que la production a été momentanément écartée de la position d'équilibre.

11 esl très vrai que le blé présente, au point de vue des variations de sa valeur, des qualités etde& diéfauts précisément inverses de ceux qui caractérisent les métaux précieux. Mais cela ne suffit pas pour lui décerner le rôle de monnaie : toutau plus celui de mesure complémentaire et rectificative. Et en eilet, il a été souvent employé par les statisticiens conune un bon moyen de contrôle pour apprécier le coût de la vie aux différentes époques de l'histoire*

On a proposé encore pour commune mesure le salaire de l'ouvrier de dernière catégorie, du manœuvre, celui qui gagne tout juste sa vie — en partant de cette idée que le nécessaire pour faire vivre un homme doit être une quantité constante. Mais il suffit de se référer à ce que nous avons dit des besoins (p. 39) et à ce que nous dirons plus loin des salaires^ pour recoanaître que c'est une présomption ai)8olument contraire aux faits.

La meilleure mesure, sembl^k-iJ, serait la peine prise, Veffi^ri exercé pour la production, car on peut prétendre à bon droit que les hommes consentent à prendre d'autant plus de peine pour produire une chose qu'ils la désirent davantage, en d'autres termes qu'ils lui reconnaissent plus de valeur. De même que dans l'échange nous .mesurons la valeur d'un bien par le sacrifice d'un autre bien qu'une personne est disposée à faire pour se le procurer — par la quantité d'argent cédée par l'acheteur, par exemple — de même aussi ne pourrions- nous la mesurer par le sacrifice de leur temps et de leur peine, par le nombre de coups de marteau ou de bêche, que les hommes sont consentants à donner pour les produire ? C'est en ce sens qu'Adam Smith disait : a Le travail a été la monnaie primitive avec laquelle les hommes ont payé toutes choses* ».

i II ne faut pas confondre celte théorie avec celle qui fait du travail la cause de la valeur et voir une contradiction dans le fait qu'après avoir rejeté celle-ci nous admettons celle-là (p. 55). Nou» considérons ici le travail non point comme la cause de la valeur, mais au contraire comme Veff'et^ la manifestation, de la valeur ou plutôt du désir qui constitue la valeur. Or, si Ton admet que le travail est un

LBS BESOINS ET LA YALBUR. «7

Malhe«reusemeiiA îA est chimérique de chercher une mesure des valeurs dans la peine ou l'elTort puisque eux-mêmes auraient besoin d'être mesurés et que nous n'avxms aucun dynamomètre pour cela.

Et c'est ainsi q«e, faute de mieux, il a fallu se contenter de For €t de Fargent comme mesure des valeurs : mais on peut essayer de eonr iger ses erreurs.

Comnent on corrige rétalon des valeurs.

Les Index Nnmbers.

Peut-on trouver un moyen de reconnaître et de corriger ces variations apparentes qui tiennent à la variation de TétaFon? — On en a proposé plusieurs.

Supposons une Hste soigneusement dressée des prix de toutes les marchandises, à un moment donné, sans en excepter aucune. Supposons que dix ans plus tard, on dresse une nouvelle liste des prix et que, en la comparant à Tancienne, on constate que tous les prix sans exception ont augmenté de 100 p. 0/0, c'est-à-dire ont doublé, nous pourrons affirmer en pareille hypothèse que la valeur de la monnaie a en réalité baissé de 50 p. 0/0, c'est-à-dire de moitié. Puisque désormais toute chose qui coûtait i franc en coûte 2, c'est que 2 francs n*en valent pas plus que 1 et, par conséquent, que le numéraire a perdu moitié de sa valeur.

effet de la taleor, on doit considérer comme un procédé très scientifique de mesurer la cauae ptr l*e(fet. C'est ainsi qu'on mesure Fa chaleur par la dilatation du mercure daas le tfaenaonèire.

Cette mesure serait même supérieure théoriquement aux précédentes, p«rce que toutes celles-ci se bornent à mesurer une valeur par une autre vaieur^ en les comparant, en sorte qu'on nepeutarriver qu'à un résultat relatif. Je mesure la valeur du blé par celle de l'or, mais si dans cent ans on constate que le méme'poids d'or vaut deux fois plus de blé, je ne puis savoir laquelle des deux valeurs a varié (voir ciaprès, la Monnaie), Au contraire, la peine que je consens à prendre pour satisfaire mon désir permet de remonter au fondemfint môme de la valeur, de mesurer le degré de désirabilité, et par là de comparer une valeur quelconque à elle-même, -" de nous dire, par exemple, si le désir du blé est moins intense aujourd'hui qu'il y a cent ans (ce qui n'est pas douteux d'ailleurs).

11 y a la même différence entre la monnaie et le travail, comme mesures des valeurs, qu'entre la balance et le pendule comme mesures des poids. La balance ne nous permet que de comparer les poids respectifs de deux corps, tandis que le pendule mesure îa cause de la pesanteur, c'est-à-dire l'attraction terrestre. Il nous appreod, par exemple, ce que la balance ne saurait nous apprendre, de combien décroit l'intensité de la pesanteur à mesure qu'on s'élève sur les montagnes.

Et quelle est la raison qui nous autorise à formuler une telle conclusion ?

La voici. C'est qu*un phénomène tel q\x*une hausse générale et uniforme des prix ne comporte que deux explications possibles : — ou bien il faut admettre que les faits sont ce qu'ils paraissent être, c'est-à-dire que toutes les marchandises ont subi un mouvement de hausse générale et identique; — ou bien il faut admettre que la valeur d'une seule chose, la monnaie, a subi un mouvement de baisse, rien n'ayant changé d'ailleurs dans la valeur des autres marchandises. Entre ces deux explications, laquelle choisir? Le bon sens ne permet pas d'hésiter un instant. Autant la seconde est simple et claire, autant la première est invraisemblable par le prodigieux concours de circonstances qu'elle suppose. Comment en effet imaginer une cause ayant la vertu d'agir simultanément et. également sur la valeur des objets les plus dissemblables au point de vue de leur utilité, de leur quantité, de leur mode de production? une cause capable de faire monter^ la fois et dans une proportion identique, la soie et la houille, le blé et le diamant, les dentelles et les vins, la terre et la main-d'opuvre, et tous autres objets qui n'ont aucune solidarité entre eux? t*référer cette seconde explication serait tout juste aussi insensé que de préférer, pour expliquer le mouvement des astres, le système de Ptolémée à celui de Copernic. Ce mouvement, lui aussi, peut s'expliquer de deux façons : ,'soit par 9^ placement de la voûte céleste tout entière d'Orient en Occident, soit tout simplement par le déplacement de notre terre en sens inverse. Or, même à défaut de toute preuve directe, il ne serait pas permis d'hésiter entre les deux explications : comment imaginer en effet que des astres aussi divers par leur nature et aussi prodigieusement distants les uns des autres que le soleil, la lune, les planètes, les étoiles et les nébuleuses, puissent marcher ainsi en conservant leurs rangs et leurs distances, comme des soldats à une revue ? — Le raisonnement serait le même pour un mouvement ascendant et uniforme des prix; il ne pourrait raisonnablement s'expliquer que comme une sorte d'illusion d'optique, cçmme un mouvement apparent causé par le mouvement réel et inverse de la monnaie*.

Il est vrai que les faits ne se présentent pas d'une façon aussi simple que nous l'avons supposé. On ne constatera jamais une hausse absolument générale et uniforme des prix : comme la valeur de chaque chose a ses causes de variations qui lui sont propres, on constatera que certains prix ont haussé dans des proportions très-

* Voy. Cournot, Doctrines économiques,

diverses, que certains sont restés stationnaires, que certains mènoe ont baissé. Toutefois, si à Taide des calculs bien conduits on peut dégager une moyenne générale, une hausse de 10 p. 0/0, par exemple, cette moyenne ne pourra s'expliquer, par suite des mêmes raisons que nous venons de donner, que par une baisse égale et inverse du numéraire ^

C'est dans ce but que beaucoup d'économistes s'appliquent aujourd'hui à dresser ces tableaux connus sous le nom de Index Numbers ou, si l'on veut parler français, les nombres indices. On ne peut mettre dans ces tableaux toutes les marchandises, mais on choisit les principales. Ce choix est assez délicat car il peut influencer sur les résultats. S'il s'agit moins de déterminer les variations de l'étalon monétaire que d'apprécier Tinfluence de ces variations sur le coût de la vie, on choisit les marchandises de plus grande consommation et même on multiplie leur prix par un coefficient proportionnel à leur importance dans le budget des dépenses. Ce choix fait, par exemple pour 50 ou 100 marchandises, on prend leur prix à une époque déterminée choisie comme point de départ. — Encore faut-il savoir quel prix choisir? ceux du gros? ceux du détail?Cela dépend de l'emploi qu'on veut faire du tableau comme mode d'investigation. Enfin, les prix une fois déterminés, on fait le total et on l'inscrit en regard de l'année choisie. On procède de même pour toutes les années qui suivent et, en comparant les totaux, on voit d'un seul coup d'œil si l'ensemble des prix augmente ou diminue. Pour rendre la lecture des tableaux et les calculs plus faciles, le total se référant à l'année prise comme terme de comparaison est exprimé par le chiffre conventionnel de 100, et les totaux de toutes autres années s'expriment alors par des nombres proportionnels.

On aura ainsi, par exemple en prenant un des Index Numbsrs les plus souvent cités', celui du statisticien anglais Sauerbeck, les chiffres suivants' (nous ne donnons que les maxima et les minima) :

1 Qu*oa D0U8 permette d'empruoter encore une comparaison au domaine astronomique. On a coQBtatë que les étoiles, qualifiées faussement de fixes, se déplnçaienl «n réalité dans des directions très divergentes. Cependant on a cru constater une direction moyenne de tous ces mouvements vers un point déterminé du ciel. Et on n'a d'autre ressource, pour expliquer ce mouvement général, que de le considérer comme tUasion d'optique produite par un mouvement de translation de notre système solaire vers le pôle précisément opposé qui est marqué par la constellation d'Hercule, mouvement que l'on a même tenté de mesurer.

< En France, il y a VIndex Number du Bureau de Statistique, un autre de M. de Foville, aux Etats-Unis celui du Département du Travail, etc.

s CbiOres cités par V Economiste Français ^ 11 juin 1910.

1^ COCTRB ^ÉCONOMIE POUTIQUfi,

1856-1867 100 (amée choisie pour élalao)

Actuellement (1910) le nombre indice est de 80. On voit que, quoiquMl marque une forte hausse depuis une dizaine d'années, il reste bien au-dessous de ceux du milieu et du commencement du dernier siècle.

On peut aussi mettre ces tableaux sous forme de graphiques, en représentant chaque prix par une verticale (une ordonnée) de hauteur proportionnelle et en reliant leurs sommets par une courbe.

Ces tableaux, qui ont été imaginés par un économiste anglais Newmarch en 1859, ne donnent pas des résultats très certains, puisqu'il y a évidemment une grande part d'arbitraire dans la façon dont ils sont dressés. Cependant quand on compare les Index Numbers dressés dans diOérentspays et par des méthodes un peu différentes, on voit qu'ils concordent de façon assez satisfaisante.

Tels quels, ils seraient déjà sufGsants pour permettre de réaliser un projet très hardi qui consisterait à introduire dans les contrats de prêts ou de location à long terme les modifications rendues nécessaires par les variations de l'étalon monétaire. * On pourrait publier, à périodes déterminées, des tables de ces variations qui serviraient de cours officiel pour corriger les erreurs résultant dans la pratique de remploi du numéraire comme mesure des valeurs : par exemple, pour permettre aux débiteurs qui auraient emprunté 100 francs de se libérer en remboursant seulement 90 francs — ou, à l'inverse, pour les contraindre à rembourser 145 francs — suivant que Ton aurÉÛt constaté une hausse ou une baisse proportionnelle dans la valeur de la monnaie K

1 Des labtes analoproes, dites tables de références, avaient été proposées déjà en 1822 par Lowe et en 1833 par Scrope.

M. K. Menger {Revue d'Economie Politique^ février 1892} propose unesolation plus hardie, qui consisterait dans la création d'une monnaie doot U valear serait invariable et par conséquent en dehors de 1« loi commAae. L'éBÔoeat tliéoricien pense qu'on pourrait arriver à oe résultat en émettant cette monnaie dans des proportions calculées de façon à neutraliser les causes de variations au fur et à mesure qu elles se produiraient.

Ce procédé nous a toujours paru théoriquement possible mais à la condition de prendre non une monnaie métallique, mais une monnaie de papier internationale dont l^quantité serait tout à fait indépendante du rendement des mines et d«s antres causes qui influent sur la valeur des métaux précieux.

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