CHAPITRE I
Qad: est le sens dm mot «MMOniMalioB?
Coosominer une richeseey c*est Tutilifier pour la satUfacUoo de nos besoins; c'est doAC lui do&oer remptolei la flo eu vuô desquels €lle a été faite. La coosommatiosi est donc la cause finale et, comme ie nom le dit si bien, « raecom^lissement i^ de toui Le. procès écoaomique, production, circulation,, répartition. Son importance est beaucoup plus graiode que ne le feraii. supposer la puce modeete qu*elle occupe dans les traités d'Économie Politique. C'est ua -domaine infmiment ricbeea curiosités, encore quasi inexploré, et û •est probable que c'est parla un joiorque lascienoe sera renouvelée. C'est même par là, en bonne logique,, qu'on devrait commencer, et, quand au début de ce livre, nous avons commencé par parier des besoins et de l'utilité finale, nous étions déià dans le domaine de la <20iisommatk)n. Il faut relire ces cbapîlres avant ceuK-ci.
Le mot < Gonsommalioa » prête h certains malenlendus auxquels ii faut prendre garde.
La consommation étant le but de toute production, il est évident
que du jour où les hommes cesseraient de consommer ils cesseraient de produire; du jour où ils ne mangeraient plus de blé, ils n'en sèmeraient plus. Delà on est porté à conclure que, pour pousser à la production, il faut pousser le plus possible à la consommation. C'est là, comme nous le verrons plus loin, ce qui rend i opinion publique indulgente et même sympathique pour tous les actes de prodigalité.
Et sans doute la consommation intense, à l'américaine, est un puissant stimulant de la production, telle aux États-Unis. 11 faut prendre garde cependant que si la consommation est la cause finale de la production, elle n'en est point du tout la cause efficiente. Les seules causes de la production ce sont les facteurs déjà connus, travail, terre et capital, et il est bien clair que ce n*est pas la consommation qui peut avoir pour effet de créer ou d'augmenter aucun des trois. Au contraire! sans cesse celle-ci s'ingénie à défaire l'œuvre de ceux-ci et à vider le réservoir qu'ils travaillent à remplir. Si ce réservoir était alimenté par un courant continu, de telle façon que plus on en tirerait, plus il en viendrait, alors l'erreur qui consiste à croire que plus on consommera de richesses et plus on en produira, pourrait s'excuser. Mais tel n'est pas le cas. Personne n'oserait prétendre que plus on cueillera de fruits et plus le verger en produira, que plus on péchera de poissons et plus la mer en nourrira, que plus on brûlera de bois et plus la forêt sera haute et touffue t
Il est vrai que toute production de richesses exige une consommation incessante de matières premières, de houille, etc., décapitai circulant en un mot (voir pp. i35-i37). Et en ce sens on pourrait bien dire que la consommation est la condition indispensable et même la cause de la production et que celle-ci sera en raison de celle-là. Mais cette consommation-là n'a rien à faire avec celle qui va nous occuper dans ce chapitre. Il ne faudrait pas lui donner ce nom. Les économistes désignent généralement cette consommation du capital sous le nom de <c consommation reproductive » pour la distinguer de l'autre, de celle qui sert à la satisfaction immédiate de dos besoins et qu'ils appellent « consommation improductive ». Mais cette dernière seule est la vraie et c'est à celle-ci seulement qu'il faudrait réserver le nom de consommation. Le « geste auguste du semeur » doit rester le symbole de lacté de production par excellence ; le qualifier d'acte de consommation, assimilant par là deux faits aussi opposés que de semer le blé et de le manger, ne peut se justifier que par la pauvreté et l'incorrection de la terminologie économique.
Sans doute le procès économique forme un circuit fermé : l*homme produit pour manger et il faut bien aussi qu'il mange pour produire. Et cela est si vrai que, de même que certains économistes voient dans les semailles un acte de consommation, d'autres, comme Jevons, ont vu dans l'alimentation un acte de production parce qu'ils voient dans les aliments consommés par les travailleurs le type même du capital sous forme d'avances faites au travail. Mais il faut pourtant, si l'on veut s'y reconnattre, marquer à un point quelconque la fin et le commencement du circuit. Or, la fin de tout le procès économique, c'est la satisfaction des besoins de l'homme '; c'est à ce moment seulement que la richesse se consomme définitivement : jusque-là et à travers toutes ses transformations elle est simplement en cours de production.
Enfin, de même qu'il ne faut pas confondre consommation et production, de même il ne faut pas croire que consommation soit synonyme de destruction. Il est vrai — et c'est ce qui prête à cette confusion — qu*il y a certains besoins, l'alimentation par exemple ou le chauffage, qui ne peuvent être satisfaits que par la transformation des objets propres à nous servir d'aliments ou de combustibles. Pour utiliser le pain et le vin, c'est-à-dire pour les transformer en chair et en sang, nous sommes obligés de les manger, et pour nous chauffer avec du bois nous sommes obligés de le brûler, c'est-à-dire de le réduire en cendres et en fumée : c'est une nécessité fâcheuse*.
Mais il est heureusement beaucoup d'autres richesses qui peuvent être utilisées sans être détruites : maisons, jardins, monnaies, meubles, objets d'art. 11 est vrai que celles-là non plus ne sont pas éternelles et que généralement elles périsseot tôt ou tard, soit par accident, soit par le simple fait de la durée, tempus edax reruml mais cette destruction ne doit nullement être imputée à la consommation. La preuve c'est que nous tâchons de faire durer les choses le plus possible et si Ton pouvait faire toutes les choses inusables (vêtements, linge, meubles, maisons, etc.), elles répondraient non
* Il en résulte que lorsque l'homme D'est lui-même qu'un simple ÎDstrumeol de produclioD — esclave pour le maître ou salarié pour le patron — le point de vue change : la consommation de l'esclave ou du valet de ferme est à bon droit considérée par celui qui les emploie comme frais de production.
* Et encore par destruction ne faut- il entendre que la destruction de Futilité et de la valeur, non l'anéantissement de la matière, car il est bien évident que de même que l'homme par la production ne peut rien créer (voir p. 107), de môme par la consommation il ne peut rien détruire. Le chimiste avec sa balance retrouvera toujours jusqu'au dernier atome de l'objet consommé.
166 COURS B*ÊGONOMiE POUTIQUB.
pas moii» bien, nutis bien mieux, à leur destination économique, car, en telle hypotbèBe, elles pourraient être utiiisées à perpétuité et ee serait Tidéai de la consommation (prenez garde qu*in9isabie ne veut pas dire inutittsttèlei).
Même dans le cas où la oonsoramaiion a pour résultat une destruction d'utilité, une sage économie trouve le moyen de tirer encore parti de ces utilités mortes en faisant sortir de leurs cendres quelque utilité nonvelle : avec les chiilons, elle fait du papier; avec les détritus d*aliments ou les scories des fourneaux, de Tengrais; avec les résidus de la houille, toute la ganmie des parfums et des coaleurs; avec les ordares ménagères, du savon «a de la lumière. La possibilité d'utiliser les résidus, par exempie pour les raffineries de pétrole, est une des causes de la supériorité de la grande industrie. Ainsi dans une économie parfaite «ncwne utilité ne périrait, mais toutes seraient transformées. Et la consomraatiea ae serait que l'histoire des métamorphoses de la richesse.
Si la production pourra suffire à la consommation. Les lois de Halthus.
Quoique consommation n'implique pas nécessainement destruction, ainsi que nous venons de le dire, toujours est-il qne la plupart des consommations, et tout «péciatement ceiies pour ralimenlation, entraînent une absorption quotidienne et gnandissanle de produits.Et, dès lors,ee pose la question inscrite en tète de ce chapitre.
Elle a, autrefois surtout, beaucoup tourmenté les économistes. Tout homme venant an monde apporte une bouche — et deux bras, il est vrai — mais la bouche commence à fonctionner tout de suite, tandis que les bras ne commenceront à fonctionner que dans quinze ou vingt ans. Ainsi, dans Towlre naturel des choses, la consommation devance de beaucoup la production. Et ce n'est pas tout, cai' nous avons vu que les économistes redoutent que la production, tout au moins celle des aliments, ne se trouve limitée dans Tavenir par la loi du rendement non proportionnel (voir p. 89), tandis que le nombre des bouches à nourrir semble destiné k s'accroître indéfiniment, et il n'y a pas de raison décisive de penser que l'appétit des hommes de l'avenir soit moindre que celui des hommes d'aujourd'hui. En sorte qu'il pourrait bien se faire que la production ne suffise plus un jour à la consommation.
Ces craintes ont été exprimées avec une force singulière, il y &
un peu plus »d'uQ siècle, par un économiste anglais, Malthus. Dans une formule qui a en nue prodigieuse céléiNrité^ il avait affirmé que la population tendait à s'accrotire suivant une progression géométrique^ tandis que les moyens de subsistance ne pouvaient sMcroUre que sîàvant une progression arithmétique. Il exprimait cette loi par les chiffras BuÎTants qui n'avaient d^ailleurs, dans sa pensée, d'autre but que de servir à illustrer son raisonnement et qu'on a eu le tort de prendre à la lettre :
Progression de la population : i. 2. 4. 8. i6. 82. 64. 128. 256 ...
Progression de la production : 1. 2.3. 4. -5. 6. 7. 8. 9...
Ma) thos évaluait à 25 ans la période de temps qui devait s'écoukren moyenne entre deux termes consécutifs de sa progression. 11 en concluait donc que, au bout de deux siècles, la population serait aux mojyens de subsistance comme 256 est à 9, au bout de trois siècles comme 4.096 est à 13, et après quelques milliers d'années la diilérence surpasserait tout nombre imaginable.
L'aocroisseraent de ces deux séries étant prodigieusement inégal, il en résulte que la production, loin de marcher d'un pas égal avec la consommation, devra rester de plus en plus en arrière.
Et remarquez que ce n'est pas seulement pour un avenir plus ou moins lointain que Malthus exprimait ces craintes. 11 prétendait dénaontrer que cette pression de la population s'exerçait dès à présent et s'était môme toujours exercée dans le passé, et que Téquilibre ne s'était maintenu que par une sorte de mise en coupe réglée de l'espèce humaine» s'exerçant par les guerres, les ^idémies, les famines, la misère, la pro&titution et autres fléaux abominables^ mais qui lui apparaissaieot, à oe nouveau point de vue, comme de véritables lois providentielles * .
4 Providentielles, doq seAjlement parce qu'elles servaient à maintcair l'équilibre entre la production et lu consommation, mais aussi parce qu'en faisant disparaître les plus faibles et les plus incapables, elles contribuaient au perfectionnement général tJe l'espèce. On sait que Mallhus a élé l'inspirateur de Darwin : celui-ci Ta déclaré lui-même.
«Mais, coBtrairement à ce qu'on croit «t à ce qu'enseignent aujourd'hui les néomalthusiens, Ma.thus n'a jamais préconisé la limitation des enfants dans le mariage (voir les textes cités dans VHisloire des DoctrineM^ Gide et Rist) : c'est avant le mariage que la contrainte morale devait agir, non après, 11 considérait six enfants comme le chiffre Bornml, ce qui est déjà un chiffre et, ajoutait-il : « les époux ne peuvent savoir s'ils n'en auront pas davantage ».
Malthus, en reconunaudant le célibat à ceux qui n'avaient pas les ressogrcee nécessaires pour élever des enfants, proscrivait à plu4 forte raison les unions illégitimes puisque les résultats au point de vue de la natalité auraient été les mêmes et pires. Sa contrainte morale,' il le décLire catégoriquement, implique 1 abstention de tout rapport sexuel.
Toutefois, pour l'avenir il espérait que les hommes auraient la sagesse de substituer aux obstacles répressifs les obstacles prévenlifs en limitant eux-mêmes par leur propre volonté Taccroissement de la population. Malthus leur conseillait à cet elTet la contrainte morale, c'est-à-dire de ne se marier que lorsqu'ils auraient des ressources suffisantes pour entretenir des enfants » morale, mais non légale en ce sens qu'il n'a jamais voulu que la loi prohibât le mariage à ceux qui ne pourraient justifier d'un certain revenu, comme cela s'est fait pourtant jusqu'à une date récente dans quelques États d'Allemagne.
Un siècle s'est écoulé depuis la publication de cette célèbre doctrine et l'expérience n'a pas jusqu'à présent justifié les prévisions pessimistes de Malthus. Il semble même qu'elle lui ait infligé le plus complet démenti à l'une et à l'autre de ses deux fameuses progressions.
En ce qui concerne la progression trop lente des subsistances, nous voyons partout un accroissement de la richesse plus grand que l'accroissement de la population, et cela aussi bien dans des pays neufs comme les États-Unis que dans des pays vieux comme la France. En sorte qu'aujourd'hui la préoccupation est plutôt en sens inverse. A cette heure où les marchés sont encombrés de produits industriels et agricoles à tel point que les États élèvent des barrières de douanes pour se protéger contre ce qu'ils appellent l'inondation des produits étrangers, la question qui se pose est plutôt celle-ci: trouvera-t-on des débouchés suffisants à la production?
On pourrait dire, il est vrai, que l'avance énorme et subite qu'a prise la production sur la consommation dans ces dernières années tient À des causes qui ne sont pas destinées à se renouveler, telles que la mise en culture des continents nouveaux et Timpulsico que la machine à vapeur a donnée aux moyens de transports. Et en fin de compte, il est bien évident que la terre avec ses 13 milliards d'hectares, dont 9 seulement paraissent cultivables, ne pourra nourrir un nombre indéfini d'babitants.
Mais il faut remarquer d'autre part que si la nature ne met à notre disposition qu'une quantité limitée de chaque produit spécifîô. elle nous oflre en revanche un nombre véritablement infini de combinaisons, tel que les désirs de l'homme n'arriveront jamais à l'épuiser : ainsi la loi de limitation de la production se trouve incessamment éludée par la loi de substitution. Par exemple, le besoin d'alimentation ne seia jamais remplacé par aucun autre, mais le besoin de tel aliment particulier pourra toujours. être remplacé par quelque autre. Si les hommes ne devaient se nourrir que de blé, il
LA CONSOMMATION AVEC LA PRODUCTION. 7e»
paraît certain que tôt ou tard il n'y en aurait point aases; mais comme ils mangent au contraire de moins en moins de pain et le remplacent par une infinité d'aliments divers et qu*on en invente sans cesse de nouveaux, il n'y a pas de raison pour penser qu'on voie jamais la fin de la carte du menu.
En ce qui concerne la progression trop rapide des hommes, le démenti est bien plus frappant. Car en admettant même qu'un ralentissement dans l'accroissement de la production rentre dans les éventualités d'un avenir plus ou moins lointain, d'autre part un ralentissement de la natalité est bien plus certain et bien plus prochain puisqu'il est déjà en voie de réalisation par tout pays et surtout en France. La préoccupation de l'heure présente est l'inverse de celle de Malthus : comment faire pour soutenir la natalité qui tombe ^ ?
Cette interversion des alarmes, au premier abord surprenante, s'explique aisément. C'est que les causes qui poussaient autrefois à la procréation ont faibli toutes à la fois : — causes économiques , autrefois les enfants accroissaient le revenu de la famille par leur travail dès le premier âge, et pendant longtemps en restant dans la maison paternelle. Aujourd'hui les lois sur l'instruction et sur les fabriques interdisent toute utilisation lucrative des enfants. Déplus, dès qu'ils sont en mesure de gagner quelque chose, ils quittent la maison paternelle. C'est donc pour les pauvres, plus que pour les riches, une détestable affaire d'avoir des enfants ; — causes sociales et morales : autrefois c'était le désir de perpétuer la famille, d'accroître la force de la cité ou de la patrie, d'assurer le culte des ancêtres, de créer des âmes immortelles, ou tout au moins de transmettre le flambeau de la vie que l'on avait reçu. Et aujourd'hui la
i Ce D'est pas seulement en France que le taux de la Datalité décroît rapidemeol. Ce pbénomèao est constaté à peu près partout. Si en France elle est tombée, de 1850 à 1U06. de 27 à 20 p. 1000 habitanU, en Angleterre elle est tombée dans le mônae laps de temps de 83 à 26 p. 1000, en Allemagne de 35 à 32 (mais dans ce dernier pays la baisse est toute récente). Dans les États de J'Australasie le taux, qui était de 38 p. 1000 en 1875, est tombé à 27. Et pour les anciens Élals desÊl&ts- Gdîs le taux serait presque au môme niveau qu*en France si la forte natalité de» immigrés ne relevait la moyenne.
Celle similitude n*empèche pas que la France ne se trouve dans une situation d'iDfériorité très critique au point de vue politique, militaire et même économique, parce que la décroissance de la natalité s*est manifestée chez elle un demi-siècle plus tôt que dans les autres pays, en sorte que même quand elle s'arrêtera chez ceux-ci, ils n*en auront pas moins dépassé de beaucoup la France par la vitesse acquise. D'ailleors leur mortalité baissnnt plus encore que leur natalité, jusqu*à présent du moins. Pexcédent annuel de leur population reste aussi grand et même augmente.
GtDB. — COOKS. 49
170 COURS D-ËGONOMIE POLITIQUE.
famille sedisperse, aoa seulement par labandoQ des traditions mais surtout par la vie de fabrique; le patriotisme se dilue dans Tinternationalisme; les commandements des Églises qui condamnent les pratiques néo -malthusiennes ne sont plus guère obéis — et quant à Finstinct sexuel auquel la Nature avait surtout confié le soin de conserver Tespèce, l'homme a trouvé des moyens de plus en plus faciles et plus sûrs pour lui donner libre cours sans encourir les risques de la paternité ou de la maternité.
L'erreur de Malthus a donc été de n'avoir pas aperçu le nombre et la force de tous ces mobiles nouveaux qui conspirent à empêcher l'homme d'avoir des enfants — ou de n'avoir pas cru à l'efQcacité suffisante de ces mobiles parce qu'il croyait naïvement et honnêtement qu'ils ne pourraient agir que par la ^ contrainte morale », moyen dont la généralisation lui parai3sait, non sans motifs, assez douteuse*.
M. Paul Leroy-Beaulieu enseigne que la vraie loi de la population c'est que la natalité varie en raison inverse du degré de civilisation, en entendant par là « le développement du bien-être, de l'instruclion, des idées démocratiques et nouvelles » *. La loi ainsi formulée serait peut-être un peu trop flatteuse pour la France. Il y a des pays plus avancés que la France pour rinstruction et même pour le bien-être, et dont pourtant la natalité est assez élevée (États Scandinaves, Allemagne, Hollande, etc.). 11 est vrai cependant, toutes choses égales d'ailleurs, que la natalité parait diminuer surtout dans les pays les plus démocratisés. Déjà aux Étals- Unis, la natalité diminue progressivement et, phénomène imprévu, en Australie elle est tombée presque aussi bas qu'en France. Peutêtre la cause en est-elle dans les possibilités d'ascension qu'un t^l régime ouvre à chaque individu mais que les charges de famille tendent à restreindre. C'est ce que Dumont a appelé d'un nom pittoresque la loi de capillarité*. Remarquez que cette cause agit sur les femmes autant que sur les hommes : le féminisme (qui n'est qu'un des aspects du mouvement démocratique) tend à restreindre pour les femmes les fonctions naturelles d'épouse et de mère dans la mesure où il leur ouvre toutes les fonctions sociales.
Et il est vrai aussi que dans chaque pays la proHficité de la
1 II nMgaorait pas cependant les autres moyens prévenUb et même les dasMii sous cette rubrique « le vice », mais il n'avait pas prévu combien ils se géoéraliseraient dans la pratique, grâce à renseignement de ceux qui ont usurpé son non.
> Traité d* Economie Politique, t. IV, p. Ô72 et daua de nombreux articles de \* Economiste français.
' Arsène Dumonl, Dépopulation et Civilisalion.
classe qui lui avait valu le nom de « prolétaires » décroît ail fur et à mesure qu'elle s'élève à raisance et à la propriété -*• quoiqu'on fût en droit de penser au contraire, si Ton s'inspirait des doctrines de Malthus, que plus elle a à manger et plus elle aura d'enfants. C'est que, en même temps que l'aisance, vient la préoccupation de Tavenir et les besoins grandissent plus vite encore que l'aisance.
Par toutes ces causes Teapèce humaine est aujourd'hui plus que rassurée en ce qui concerne une multiplication exagérée* et tout au contraire on cherche aujourd'hui en France •— et probablement on cherchera tôt ou tard dans les autres pays—* les moyens de stimuler raccroissement de la population ou tout au moins de faire disparattre les obstacles qui l'enrayent. Mais les remèdes proposés à cet égard : dégrèvement d'impôts ou môme suppléments de traite* ment pour les familles nombreuses, réduction du coût de la vie par l'abolition des droits protecteurs, réformes des lois de succession \ facilités pour le mariage, voire même impôts sur les célibataires -rparaissent tout à faits impuissants à enrayer les causes générales que nous venons d'indiquer.
IJI
Le rôle du ooasommaieur.
Les ligues sociales d'acheteurs.
Une des dernières paroles de Bastiat sur son lit de mort fut : « Il faut apprendre à envisager toutes choses au point de vue du consommateur ». En cela d'ailleurs il n'a fait qu'exprimer le sentiment de réconomie politique libérale. Seulement les économistes libéraux pensent, fidèles à l'esprit de leur école, qu'il n'est pas nécessaire de prendre aucune mesure spéciale pour établir le gouvernement des consommateurs et que la libre concurrence y pourvoira. En eilet, disent-ils, sous le régime de libre concurrence tout producteur doit s^évertuer à servir pour le mieux le client, le consommateur, à lui donner ce qu'il a de mieux pour le moindre prix. M. Yves Guyot a écrit même un petit livre spirituel et para-
* Celle-ci est la principale. On sait que les RomalDs oot employé ce remède, sous le nom de lois oaduoaires, pour lutter contre le même mal, et quoiqu'on affirme qu'il a été toefficaoe, au bout du compte on a'eo sait rien. Divers systèmes ingéuieux oot été proposés en France. L'école de Le Play incrimine surtout la loi du partage égal parée qu*elle croit que c'est pour éviter ce partage que le père de famille supprimoMs eofaoti, et en conséquence elle voudrait rétablir la liberté de tester ou du moins élargir la quotité dispooit^ie. Mais li même loi du partage égal existe dans d'autres pays <|ai ont eooservé néanmoins ane très forte natalité.
doxal, SOUS ce titre La Morale de la concurrence, pour démoDtrer que les producteurs, passant leur vie à s'iogénier pour le service d*autrui, réalisent parfaitement laltruisme. En sorte quelecoasommateur n'aurait, comme un roi, qu*àse laisser servir.
/ Les faits ne justifient pas ce tableau optimiste. Sans doute le producteur a intérêt à satisfaire le client puisque c^est généralement pour lui le plus sûr moyen d'accroître sa clientèle et par là ses bénéfices, mais ce but n'est qu'un but médiat : le but immédiat c'est le profit et nullement le service d'autrui. Et s'il peut arriver à augmenter davantage son profit en majorant ses prix ou en vendant des denrées falsifiées, l'expérience prouve qu'il* n'y manquera pas. On sait combien, dans ces derniers temps et par tout pays, la majoration des prix et la falsification des denrées ont pris des proportions inquiétantes ^ Sans doute l'esprit professionnel, l'honneur commercial, peuvent donner au consommateur certaines garanties, mais alors nous sommes ici sur le terrain de la morale et non plus de l'économie politique
- Le consommateur fera donc bien de ne pas se fier au laisser-faire du soin de défendre ses intérêts et ne pas s*endormir dans le rôle de roi fainéant. Il a besoin de défendre énergiquement ses intérêts qui se confondent d'ailleurs, et c'est ce qui fait leur supériorité, avec les intérêts les plus généraux de la Société.
Pour cela il doit recourir au même moyen qu'emploient les producteurs de leur côté, à l'association. Ces associations de consommateurs appartiennent à deux types différents : les unes qui ont pour but d'enseigner aux consommateurs quels sont leurs droits et leurs intérêts, et quels sont les moyens d'y satisfaire; les autres de leur enseigner quels sont leurs devoirs et quels sont lés moyens de s'en acquitter. Car si le consommateur est roi dans l'ordre économique, cette royauté comporte évidemment des responsabilités. L'une ne va pas sans l'autre. Il dépend du consommateur, en changeant la nature de ses dépenses, c'est-à-dire en donnant à son argent des emplois différents, de détourner le capital et le travail des branches où ils s'employaient pour les porter ailleurs, où il lui plaît. Par là le consommateur, alors même qu'il vit en simple rentier, exerce sur les trois facteurs de production, terre, travail» capital, une action décisive. Il les commande. Comme le centurioa de l'Évangile, il dit à l'un : « Va! et il va, et à l'autre : Viens I et
1 Est-il besoÎD de rappeler Thisloire des fabriques de conserves de Chicago et da livre de Sinclair La Jungle qd a fait tant de bruit? En septembre 1906 oQ congrès sur les moyens d*empôcher les falsifications de denrées B*esl tenu a Genève. Voir d'ailleurs ci-après Le rôle de CÉtat dans la consommation.
Il vient ». Et ce pouvoir de commandement est précisément ce qui crée au riche des devoirs spéciaux, si peu compris jusqu'à présent.
En ce qui concerne les associations de consommateurs qui visent à défendre leurs droits, les plus importantes sont les sociétés dites de consommation : nous leur consacrerons un chapitre spécial. Mais ce ne sont pas les seules, comme on le croit à tort. 11 y en a beaucoup d'autres : ligues de défense contre le protectionnisme, comme celle pour Tabolition des droits sur les céréales qui a joué un si grand rôle en 1840 dans Thistoire économique de TAngleterre (voir p. 377) ; — contre les falsifications de denrées (en France la Société de l'Aliment pur) — et une de date récente et plus génér^Lle qui cherche à grouper tous ces intérêts dispersés {Ligue française des consommateurs *).
Ce n'est pas seulement par l'organisation et l'association que les consommateurs défendent leurs droits : tout comme les professionnels ils ont eu recours plusieurs fois depuis quelque temps à l'arme de la grève et qui s'est montrée non moins efficace entre leurs mains qu'entre celles des ouvriers^ grève des consommateurs contre le Trust de la viande {Beef Trust) aux États-Unis, grève des consommateurs de bière contre les brasseurs en Allemagne, grèves des consommateurs de gaz contre les Compagnies en diverses villes de France, etc.
Quant aux associations du second type, celles qui visent à enseigner et à pratiquer les devoirs des consommateurs, elles doivent se subdiviser encore en deux catégories :
a) Les unes ont pour règle de combattre les consommations nocives, immorales et ruineuses, et de prêcher d'exemple. D'abord parmi elles figurent au premier rang les sociétés anti-alcooliques (voir ci-après), puis les sociétés végétariennes ', et d'autres telles que celles contre l'usage du tabac ou de l'opium, ou contre l'emploi de dépouilles d'animaux pour la toilette, notamment contre le port des plumes d'oiseaux sur les chapeaux de dames.'.
* Les associations qui oot pour bat de défendre les intérêts des consommateurs de certains services publics, comme la Sooiété des abonnés au téléphone, sont de la même famille. Il faudrait en créer une contre les pourboires.
s Les sociétés végétariennes sont composées de ceux qui pensent que le fait de tuer des animaux pour se nourrir de leurs cadavres — et pis encore de les élever pour cette destinée I — est un acte contraire à Thamanité ; que, de plus, cette nourriture animale est anti-hygiénique et anti-économique, qu*elle fournit, à prix égal, une bien moindre quantité d'éléments nutritifs que les végétaux. Certaines sociétés végétariennes excluent non seulement la chair des animaux, mais tout produit animal, lait, beurre, œufs, miel.
* Ces sociétés contre lé massacre des oiseaux ne sUnspirent pas seulement d'un
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b) Les autres ont pour but de faire cesser les exigences des coDsommateurs qui sont de nature à imposer uo surcroît de travail à la classe ouvrière : par exemple, les commandes de toilettes faites au dernier moment, qui exigent pour être liyrées en temps utile le travail de nuit ou les veillées, les livraisons le dimanche, l'emploi de malles trop lourdes pour les porteurs, ou la location d'appartements dans lesquels les cuisines et les chambres de domestiques sont trop sacrifiées. Elles s'appellent les Ligues socîaiet d'acheteurs. Les premières en date ont été fondées à New-Yoric, mais il y en a une aussi fondée à Paris par M"* Brunhes en 4900*. Ces sociétés ont des listes blanches sur lesquelles elles inscrivent seulement les magasins qui prennent l'engagement de se conformer, en ce qui concerne leurs ouvriers et employés, à certaines conditions de salaires, de repos, etc., ou bien elles distribuent des étiquettes {labels) pour être apposées sur les marchandises comme certificats d'une industrie loyale. On comprend que si ces ligues comptaient un grand nombre de consommateurs riches, les commerçants auraient un grand intérêt à figurer sur les listes blanches on à obtenir des labels, et par là seraient très stimulés à bien traiter leurs ouvriers.
Ces ligues d'acheteurs, dont le but ne saurait trop être loué et qui constituent même une ère nouvelle dans l'organisation économique, ont cependant provoqué dans ces derniers temps d'assez vives critiques, et plutôt inattendues car elles viennent des économistes de l'école libérale *. Ils estiment que le consommateur est totalement incompétent pour s'occuper de l'organisation technique du travail. Sans doute, mais il ne l'est pas pour juger de ses propres besoins et pour distribuer de bons ou de mauvais points aux producteurs. On peut dire seulement que, pour ce qui concerne les ouvriers ou employés, elles feraienU bien de s'entendre avec les syndicats
sentimentalisme généreui, comme on pourrait le croire. La disparition des oiseaux dans les campagnes rompt l'équilibre des espèces au profit des vermines qui dér^^ rent les récoltes.
* Du reste, il y eot en Angleterre, il y a près d'un siècle, une ligue de ooDsommateurs s'engageant à ne pas consommer de socre «esclavagiste*, c^est-à-dire produit dans les États à esclaves. C'était la première ligue de consommateurs.
En 1906, ces ligues d'acheteurs ont tenu leur premier congrès à Genève. Quatre pays (États-Unis, France, Suisse, Allemagne) ont déjà des ligues organisées.
* Voir une brochure de M. Wuarin, professeur à Genève, sur ce sujet et un article de M. Yves Guyoi dans le Journal des Èconomûtes, de 1907.
C'est à propos d'une enquête sor les fabriques de chocolat, faite par la Ugue des acheteurs suisses, que cette discussion a été soulevée. Les fabricants dont le chocolat n'a pas été jugé digne de figurer sur les listes blanches ont été natorelleoeot très irrités.
ouvriers et patronaux, mieux qualifiés qu'elles pour trouver des améliorations possibles.
Il est intéressant de noter que sur cette question de la fonction à conférer aux consommateurs, les socialistes sont tout à fait d'accord avec les économistes individualistes. Ils estiment que c'est du côté du producteur qu'il faut regarder et que c'est lui seul qui doit faire la loi. Ce n'est pas sur l'association des consommateurs, c'est sur l'association professionnelle que doit reposer la Société future. Et ils estiment même que c^est dans celle-ci seulement, et non dans celle-lÀ, que s'élabore la morale de l'avenir. L'idée de la royauté du consommateur ne serait qu'une idée de bourgeois*. Et on comprend aisément en effet que la suprématie du consommateur soit inconciliable avec les théories essentielles du socialisme marxiste qui sont la lutte des classes et la victoire de la classe ouvrière, puisque précisément la fonction de consommateur exclut toute division de classe. La production divise nécessairement les honunes en créant l'antagonisme des intérêts, des groupes et des classes. La consommation ne fait aucune acception de personnes oi de classes : c'est en cela qu'elle nous paratt supérieure.