CHAPITRE m
Valeur des choses.
 mesure que les besoins naissent, Thomme est forcé à rechercher les choses qui peuvent les satis^ faire. La qualité qui rend les choses propres à satisfaire nos besoins se Homme leur utilités
Mais l'utilité des choses ne se manifeste pas par elle-même : il faut la découvrir. C'est l'affaire duyagement. L'instinct, le tact, le hasard, y suppléent quelquefois; mais à l'exception de l'instinct, qui est infaillible toutes les fois qu'il est nécessaire à notre conservation, les autres guides soiit souvent en défaut lorsqu'ils ne s'aident pas du j ugement.
Ainsi c'est notre jugement qui nous fait découvrir le rapport qui existe entre nos besoins et l'utilité des choses ; et c'est ce qui forme le caractère le plus distinctif de notre espèce. Les animaux n'ont que l'instinct pour découvrir ce rapport : c'est un guide sur, mais il les abandonne du moment qu'il ne s'agît plus de leur conservation.
L'arrêt que notre jugement porte sur Futilité des choses constitue leur valeur et en fait des biens (a).
{a) Cette vérité n'est pas neuve , mais elle i^'a Jamais été développée et prouvée d'une manière convaincante (i). (Test
(i) M. Storch ici n'est pas é<jaitable. Cette Térité sert de fondement à aa livre auquel il a quelques obligations. J.-B> S.
II ne suffit pas qu'une chose existe ou qu'elle puisse être utile, pour qu'elle ait de là valeur; il faut encore que cette utilité soit reconnue. Nous en tirerons cette conséquence importante, que la valeur ne dérive point des causes qui font exister les choses, mais du jugement des personnes qui veulent les faire servir à leurs besoins. Toute chose qui a de la valeur existe^ ou par la nature, ou par le travail humain, et tient son utilité d'une de ces causes : mais il ne s'ensuit pas que chaque chose produite par la nature ou par le travail ait de la valeur.
Â.insi, pour créer une valeur, il faut la réunion de trois circonstances : i^ que l'homme sente ou conçoive le besoin; a*^ qu'il existe une chose propre à satisfaire ce besoin; et 3^ que le jugement se prononce en faveur de l'utilité de la chose. Donc, la valeur des choses, c'est leur utilité relative, celle que leur reconnaissent les personnes qui les emploient à satisfaire leurs besoins.
Cet emploi se nomme consommation. Consommer
sur elle que l'abbé de Condillac a fondé son système; mais Touvrage dans lequel il le présente {le Commerce et 4e gouvernement ^ coT^sidérés Vun relativement h Vautre ) est si peu fait pour captiyer Tattention du lecteur instruit, que l'appli-* cation fait oublier le principe. Dans la préface que Gamier a mise à la tête de sa traduction de Srtiith, il énonce (p. 5) Je même principe , et d*une manière très-précise et très-énergique; cependant le silence qu'il garde sur l'opinion contraire de Smith, fait bien voir qne ce n'était qu'une idée qui TaTait frappé momentanément, et dont il n'avait point saisi lea conséquences.
5o INTRODUCTIOir '
une chose, veut dire J'employer à ses besoins (i). Vous voyez que, dans le langage de Téconomie politique, tout le monde ^ sans exception, est consommateur, et que les maisons, les métaux, les livres, les statues , en un mot les choses les plus durables , se consomment aussi bien qu'un dîner. Ce mot est encore applicable aux choses qui ne tombent pas sous les sens : on peut consommer le travail, les connaissances, les talens. Au premier abord, cette si* gnification paraît un peu étrange; mais en y réfléchissant bien , vous trouverez que c'est le sens usuel qu'on attache à ce mot. Tout le monde dit, consommer un mariage , un échange, un voyage, etc., pour dire, les terminer, les achever ou finir. Or la destination d'une chose utile est achevée ou terminée lorsqu'elle parvient à son consommateur ou à celui qui l'emploie à ses besoins.
(i) Pour qu'il y ait consommation il faut de plus qu*il y ait une destruction de valeur et que cette valeur ait été donnée par rindustrie. On ne consomme pas l'eau d'une rivière, bien qu'on l'emploie , parce qu'elle n'avait aucune valeur. On ne consomme pas un champ, bien qu'il ait une valoir , parce que ce^'est pas l'industrie qui la lui a donnée; mais on peut consommer les clôtures^ lesbàtimens ajoutés à ce champ, parce que ce sont dés produits de l'industrie; qu'ils ont une valeur^ et que la consommation qu'on en fait détruit cette valeur. Ce n'est point parce qu'une chose est terminée ^^nie y comme il est dit plus bas, qu'elle est consommée : c'est parce que sa valeur n'existe plus. Il n'y a aucun rapport entre la consommation d'un mariage et les consommations de l'économie politique, si ce n*est, peut-être, Ie& satisfactions qu'on y goûte.
GÉNÉRALE. Si
Les choses consommables peuvent être employées immédiatement à no3 besoins , comme le blé qu'on destine à sa nourriture; ou l'instruction dont on tire parti pour sa jouissance^ on peut encore les employer Uà production de quelque autre objet de consomma* tioQ, comme les grains qu'on destine aux semailles, ou les connaissances qu'on fait servir à l'instruction d'autres personnes. Dans ce dernier cas, la consommation est toujours ^r^2^^2V^; elle l'est même sou* vent dans le premier : le blé qui sert à nourrir lé cultivateur est consommé productivement , tout aussi bien que celui qui est consommé en semailles; Il n'y a donc de consommation stérile que celle qui
n'est nullement remplacée par une autre chose consommable.
La consommation est tantôt destructii^e , et tantôt elle ne l'est pas; la destruction , à son tour , est tantôt lente et tantôt rapide, suivant la nature des choses et l'usage auquel on les destine.
Il y a des consommations qui ne détraisent point leitrs objets^ qui ne les déteriqrent pas mêine: telles sont la jouissance d'un sentiment moral, dSine belle vue, d'un beau climat, l'usage convenable qu'on fait d'un fonds de terre, etc. (i).
U y a d'autres consommations qui ne détruisent pas immédiatement leurs objets, mais qui les détériorent toujours plus ou moins. Tel est l'usage qu'on
(i) Dans les exemples cités il y a jouissance et non consommation , car on ne détruit pas la valeur de ce dont on jouit. J.-B. S.
fait des diamans, des maisons, de la vaisselle, des livres, des ouvrages de sculpture et de peinture; des habits, des bêtes de somme et de trait, des instrumens de métier, des machines, etc. Plusieurs de ces choses peuvent servir pendant des siècles; d'autres s'usent r en peu de temps. Ce qu'elles perdent de leur valeur par l'usage s'appelle le déchet.
Enfin il y a des consommations qui détruisent immédiatement leurs objets: Tel est l'emploi qu'on fait des alimens, du tabac, des bougies, du combustible , des matériaux, d'un feu d'artifice,- etc. Dans le langage ordinaire c'est surtout à cette espèce d'emploi que se borne le sens du mot consommation.
Nous avons vu que la valeur n'est point une qualité inhérente aux choses^ mais qu'elle dérive de notre jugement. INTéanmoins, dans le langage scientifique, les choses elles-mêmes dans lesquelles on a reconnu de l'utilité se nomment des valeurs. De même qu'on appelle du nom de besoins les choses dont nous sentons le besoin , on exprime encore par le terme de valeurs les choses auxquelles nous attribuons de la valeur. Ainsi, choses utiles , objets de consommation , bîens^ valeurs f sont des termes qui ont exactement la même signification.
C^irÉRALE. 53