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CHAPITRE IV

Sources de la valeur.

Vous avez reconnu , Messeigneurs, que la valeuc naît des besoins de Thomme et de \ utilité des choses, et que c'est d^x jugement à découvrir le rapport qui existe entre ces deux élémens. Cette vérité , féconde en conséquences importantes, mérite d'être approfondie.

D'abord il est nécessaire d'observer que le jugement est, chez la plupart des hommes, une faculté très^imparfaite , et qui exige beaucoup de travail et un grand concours de moyens pour se perfectionner. Ainsi l'arrêt qu'il porte sur l'utilité des choses , est loin d'être universel et infaillible ; en un mot , ce n'est qu'une opinion. Encore cette opinion n'est-elle pas le résultat du jugement seul , mais l'effet, combiné de toutes nos facultés intellectuelles et morales. Comme être sensible , l'homfhe tâche de diminuer ses peines et d'augmenter ses jouissances; comme être intelligent, il conçoit des buts et juge des moyens qui peuvent lui servir à les atteindre. D'un côté les facultés intellectuelles ne seraient point actives sans le désir du bien-être ; de l'autre, le désir de l'homme d'améliorer son sort serait vague et n'aurait aucun effet sans la conception et le jugement. Plus ces facultés se développent et s'étendent, plus l'honîme

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conçoit de besoins, et mieux il juge des choses qui peuvent les satisfaire. Or c^êst la multiplicité des besoins auxquels on peut satisfaire , qui constitue la richesse et la civilisation {n).

Remarquez que les besoins naturels nous sont donnés par la nature , et que Topinion est la source de nos besoins factices (é). Or les besoins naturels sont en très- petit nombre et ne font donner de la valeur qu'à fort peu de choses; les besoins factices, au contraire , se multiplient à l'infini avec le développement de nos facultés intellectuelles et morales , et ils font donner de la valeur à une multitude innombrable de choses. Ainsi la plupart des choses n'ont une valeur que parce qu'elles satisfont à des besoins que l'opinion fait naître.

Mais la valeur n'est pas une qualité inhérente aux choses : elle dépend de notre jugement. Nous jugeons que telle chose est plus ou moins propre à tel usage auquel nous voulons l'employer, et c'est cette estime qui constitue sa valeur. Donc la valeur n'a d'autre source que l'opinion.

Les choses même de prétnière nécessité tiennent leur valeur de cette source. Ces choses , à la vérité ,

(a) Les philosophes et les moralistes de l'antiquité pensaient autrement sur ce sujet. Si quem volueris esse divitem ^ dit Sfénèque, non est quod augeas dipitias^ sed minuas cupùdilates. Cette maxime, si elle était suivie, nous conduirait infailliblement à la pauvreté et à la barbarie, c'est-à-dire à cette condition où l'homme se rapproche le plus des bétes , et où il perd tout ce qui ennoblit sa nature.

{h) Voyez le chap. u , p. 42-

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satisfont à des besoins naturels qui naissent indëpendamment de Topinion : cependant l'estime que nous faisons de Tutilité de ces choses ne dépend que de notre jugement. La nourriture est un besoin naturel que l'opinion ne fait point naître; mais si je préfère tel aliment à tel autre, c^est que je juge qu'il satis-^ fait mieux à ce besoin.

S'il est vrai que l'opinion est la source de la valeur, il s'ensuit qu'il n'existe que fort peu de choses auxquelles on puisse attribuer une valeur absolue. Une pareille valeur rie peut se trouver que dans les choses qui satisfont aux besoins naturels, et qui y satisfont exclusivement. Or il n'y a que très-peû de choses qu'on puisse ranger sous cette cathégorie ; le lait même de ïa mère n'est pas indispensable pour nouftîr Tetifant nouveau-né; l'opinion lui a substitué (Vautres alimens. Il n'y a que l'air, la lumière , le sol et Peau, qui |)ararâsent avoir une utilité exclusive. C'est de ces choses, niais ce n'est que d'elleîs aussi, qit'on peut dire" qu'elles ont une valeur absolue et tout-à-fait indépendante de Topinion.

Cependant il est nécesisaire d'obseï'ver que toute chose qui répond à un besoin naturel peut acquérir momcntanénient une valeur absolue, quand elle devient la seule chose propre à satisfaire un pareil besoin. Personne n'accordera au' blé une valeur absolue , puisqu'il pak*tage sa propriété riourrissante avec une infinité d'autres alimens. Jféanmoins datis un paya où l'existence du peuple est basée principalement sur cette nourriture végétale, h récolte annuelle de bfé acquiert une valeur absolue pour toute

la quantité qui ne peut être remplacée par d'autres alimens, puisque , dans ce cas, l'opinion n'a plus de choix à faire.

Si c'est Topinion qui donne de la valeur aux choses, il s'ensuit encore que la valeur doit être variable^ comme l'opinion qui la fait naître. Or l'opinion peut varier sur nos besoins; elle peut aussi varier sur V utilité des choses qui satisfont aux besoins.

L'opinion ne peut point varier sur les besoins naturels, mais ces besoins eux-mêmes varient. 11 n'y a^ que le besoin de la nourriture qui se fasise sentir sur toute la surface dii globe; encore varie-t-il dans le degré de force avec lequel il se fait sentir. Dans les pays tempérés , l'existence de l'homme demande moins de nourriture et des alimens plus légers que dans les pays froids. Tous les autres besoin^ naturels sont plus ou moins locaux. U y a des contrées où l'homme peut se passer tout-à-fait de vêtement, d'abri et de chauffage; il y en a d'autres où le besoin de ces choses se fait sentir continuellement et avec une telle vivacité , qu'elles lui deviennent tout aussi indispensables que la nourriture même.

Si les besoins naturels varient dans les différens pays , l'opinion sur l'utilité des choses qui satisfont à ces besoins, est sujette à des variations bien plus frappantes. Quelle variété n'y a-t-il pas chez les différens peuples dans les objets qui leur serveni; de nourriture principale \ Dans les pays du nord , c'est le seigle; dans ceux du midi de l'Europe, c'est le froment; en Chine, c'est le riz; dans d'autres contrées de l'Asie, c'est le manioc, le maïs; dans les îles de

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rOcéan Pacifique, c'est le fruit de l'arbre à pain. Le bas peuple en Russie se nourrit principalement de légumes; les Anglais préfèrent la viande aux végétaux, les Indous refusent toute nourriture de chair; les Kamtchadales ne mangent que du poisson.

L'opinion sur l'utilité des choses qui satisfont aux besoins naturels ne varie pas seulement dans les différens pays; elle change encore souvent dans le même pays, à différentes époques. Une nation accoutumée depuis des siècles à se nourrir du même aliment, peut changer d'opinion sur son utilité par la découverte d'une autre nourriture plus saine, plus nour- .rissante ou plus facile à produire. Si jamais le mahométisme ou la religion chrétienne se répandent dans l'Inde, les Indous^ ne refuseront plus la nourriture animale. Les progrès de la culture des terres au Kamtchatka changera probablement la manière de vivre de ses habitans, et d'ichtyophages qu'ils sont, ils deviendront mangeurs de pain et de viande. En Europe, la culture du maïs et des pommes de terre: a rendu le blé moins indispensable qu'il ne l'était autrefois; et il n'y a peut-être que la difficulté dé conserver les pommes de terre comme le blé, qui empêche qu'-elles ne dé viennent la principale nourriture végétale en Europe, c'est-à-dire qu'elles ne remplacent le pain.

. Quant aux choses qui servent aux besoins factices , il serait inutile de prouver quç leur valeur est variable, puisque ces besoins eux-mêmes n'ont d'autre source que l'opinion. .

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