‹ Cours d'économie politique;Chapitre 14 sur 173 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Origine des échanges.

Jusqu'ici nous avons considéré les valeurs en fai^ sant abstraction de la propriété : elles se présentent s^us un nouveau point de vue , du moment qu'on les envisage comme des choses étant déjà au pouvoir de quelifue personne qui est en état de se maintenir daiis leur possession.

Quand les hommes vivent rassemblés eri société, et que chacun cherche les moyens de satisfaire ses besoins à sa nianière, il ne peut pas manquer d'ar^ river qu'une personne ne reconBaisse soovent de l'utilké dans une chose possédée par une autre per-» sonne. Or, si le possesseur n'est pas disposé à Paban*donner au premier venu, s'il attribue quelque valeur à la chose qu'il possède , quels moyens l'autre a'-t-îl pour se la procurer? Par exemple, dans une tribu de sauvages un individu fait la découverte d'une matière colorante dont il s'avise de se teindre le Goi-ps. Cette parure excite l'envie de tous ses compstgnons ; chacun sent à l'instant le besoin de se teindre de la même manière : tnais l'inventeur seul est en possession de la couleur; comment les autres feront^ ils pour en avoir leur part?

Dans un cas pareil il n'y a que trois moyens pour obtenir ce qui se trouve déjà être dans la possession

d^une autre personne , savoir, la violence (a), laper^ suasion et Véchange.

La violence est un moyen peu praticable. On n'est pas toujours le plus fort ou le plus rusé; et lors même qu'on l'est au moment où la violence s'exerce , ' on n'est pas également sûr de Pêtre toujours; on a des représailles à craindre. Cette circonstance retient déjà tout homme prudent d'employer une mesure qui peut lui attirer plus de désagrémens qu'elle ne lui promet d'avantages. D'ailleurs le sentiment naturel du juste et de l'injuste empêche dans bien des hommes des actions que ce sentiment réprouve; et plus il se développe, moins on est disposé à se li^ -^nrer à de pareilles -actions. Enfin ce moyen devient de plus en plus difficile, à mesure que la société se perfectionne. Quelque grossiers et peu éclairés que soient les hommes dans l'enfance des sociétés, ils reconnaissent bien vite qu'il est de l'intérêt de toys d'empêcher les violences et de se garantir mutuellement leurs profHriétés.

Ij3l persuasion est un moyen plus efficace, et dont se servent même les animaux. Quand il leur est impossible d'user de violence , ils cherchent à gagner la faveur de celui à qui ils s'adressent. Le petit caresse sa mère^ et le chien qui assiste au dîner de son maître s'efforce par mille manières d'attirer son attention

(■a) Sous ce nom je comprends toute mesure illégitime qu'on emploie pour se mettre en possession de la propriété d'autrui , comme , par exemple , la spoliation , la rapine , le larcin, le yoI, etc.

60 INTRODUCTIOir

pour ien obtenir à manger. L'homme en agit quelquefois de même avec ses semblables. Quand il n^a pas d'autre voie pour les engager à faire ce qu'il souhaite , il tâche de gagner leurs bonnes grâces par des flatteries et par des attentions serviles. Cependant ce moyen encore est loin d'atteindre toujours son but; d'ailleurs îes progrès de la société le rendent de plus en plus insuffisant. Dans une société prospérante, les besoins de l'homme sont tellement multi-. plies qu'il devient également impraticable et humiliant de s'y borner pour satisfaire ses besoins. Il n'y a qu'un mendiant qui puisse se résoudre h dépendre de la bienveillance d autrui ; encore ce mendiant ne dépend-il pas de la bienveillance de tous ceux qui sar tisfont à ses divers besoins, mais seulement de celle des personnes charitables dont il reçoit- l'aumône. L'argent qu'il en obtient le met en état de se passer de la bienveillance du boucher, du boulanger, et s'ils refusent de lui donner gratuitement de la viande et du pain, il s'en pourvoit en achetant ces choses (1). Reste donc Véchange comme le moyen le plus prompt, le plus sûr et le plus praticable en tout temps

(i) La violence et la persuasion ne peuvent pa» être mises au rang des moyens de satisfaire les besoins de la société. Si un homme obtient ainsi une portion de ce qui m'appartient, je suis privé de la faculté de satisfaire mes besoins précisément jusqu'au point où il acquiert la faculté de satisfaire les siens. Il n'y a que la production qui introduise dans la société de nouveaux moyens de se satisfaire. Hoc opus , hic iaboresL J.-B. S.

GÉNÉRALE. 6l

pour se procurer les choses qu^on ne possède pas ou qu on ne saurait se procurer par son travail. Or plus la société avance en prospérité , plus les besoins de l'homme se multiplient, et moins il est en état de les satisfaire seul. Il est donc à tout moment dans le cas d'avoir besoin du secours de ses semblables , et c^est en vain qu'il l'attendait de leur seule bienveillance : il est bien plus sûr de son fait en s'adressant à leur intérêt personnel. C'est ce que fait c«lui qui propose à un autre un échange quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont fcd besoin^ et vous aurez de moi ce dont vous aurez besoin vousmême. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de vin ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité , mais à leur égoïsme, et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage.

Vous voyez que les échanges doivent s'introduire parmi les hommes, du moment qu'ils sont rassemblés et Q^'A% possèdent une variété de choses échangeables. Cette dernière circonstance est absolumei^t nécessaire pour faire naître les échanges, car si personne ne possédait exclusivement une chose , ou si tout le monde était pourvu des mêmes choses, ou enfin si les choses n'étaient pas de nature à pouvoir être échangées, les échanges seraient impossibles. Ainsi la condition que j^ viens d'énoncer en comprend trois autres qu'il importe de développer.

I** Les échanges supposent la propriété. Une

6a INTRODtJCTlOIT

chose qilî n'appartient à personne ne peut jamais devenir l'objet d'un échange. Or toutes les choses ne sont pas également susceptibles d'appropriation, c'^stà-dire d'appartenir à quelqu'un. L'air, la lumière, en font preuve; personne ne peut se les approprier* Dans les sociétés prospérantes toutes les choses susceptibles d'appropriation sont en effet devenues des propriétés; en conséquence il n'y a d'autre moyen légitime que l'iéchange , pour se procurer celles qu'on né possède pas ou qu'on ne saurait produire soi*même.

a^ L'échange exige encore que les choseç soient transmissibles ; car il y a des choses qu'on peut posséder sans pouvoir les transmettre, comme les facultés naturelles et acquises de l'homme. De tous les objets que nous connaissons, il n'y a que les choses maté'rielles et le travail humain qui soient transmissibles : ainsi l'échange se borne à ces deux espèces de choses. Les choses matérielles comprennent : i^ la terre et les productions des trois règnes de la nature ; et %^ les ouvrages de l'homme formés ou composés de ces productions. L'homme lui-même est encore souvent un objet d'échange; mais l'économie politique ne peut point le considérer isous ce rapport, puisque ce serait confondre la cause et l'effet, le créateur des matchai»dises et la marchandise. Les choses transmissibles qu'on peut s'approprier sont appelées choses échan^ geables.

y Enfin pour faire naître les échangés, il ne sufKi€ pas qu'il y ^it des choses échangeables ; il faut de plus qu'il y ait de la variété dans ces choses. Si le

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travail de chaque individu pouvait suffire à tous ses besoins, et si chaque terrain produisait de tout, réchange serait impossible, chaque individu possédant déjà ce que les autres pourraient lui offrir. Maiç heureusement il n^en est pas ainsi. La nature ayant lié la richesse et la civilisation du genre humain aux échanges, elle a eu soin aussi de rendre les échanges nécessaires et inévitables. La diversité qu'elle a mise dans les dispositions des hommes fait naître de la variété dans les travaux dont ils sont susceptibles ; et celle qu'elle a ordonnée dans les propriétés dont elle a doué la terre occasionne pareillement de la variété dans les productions que celle-ci fournit. Aucun homme, aucun pays ne se suffît entièrement à lui-même, du moment que les besoins factices s'éveillent ; tous doivent avoir recours les uns aux autres, et conséquemment tous sont forcés à faire l'échange. ïâchons de nous rendre cette nécessité plus palpable, par une analyse plus approfondie de ses causes.

Quelque nombreux que soient les traits communs qui distinguent l'homme et en forment une classe particulière d'êtres , cette conformité de l'espèce n'empêche point' qu'il n*y ait une très-grande diversité dans les individus qui la composent. Comme il serait presque impossible de trouver deux hommes qui se ressemblassent parfeitement par leur physionomie, leur démarche et l'ensemble de leur figure, il le serait de même d'en rencontrer deux qui eussent tputes les facultés humaines dans la même extension et qui en fissent exactement le même usage. Il en résulte qu'il y a

partout une grande diversité, non-seulement dans les besoins factices des hommes, mais encore dans les moyens qu'ils emploient pour satisfaire à ces besoins.

Quand les hommes sont rassemblés ou qu'ils vivent en société, les besoins factices de chaque individu se communiquent facilement à tous les autres (a) i mais chaque membre de la société, quoiqu'il soit susceptible d'avoir les mêmes besoins que tous les autres^ n'en est pas pour cela également doué des facultés nécessaires pour y pourvoir. Dans une tribu de chasseurs, par exemple y tous les individus sentent également le besoin de se procurer de la nourriture, de la préparer, de se pourvoir d'arcs et de flèches, de construire des cabanes, etc.; mais tous n'ont pas la même adresse à poursuivre le gibier, à faire la cuisine, à fabriquer des armes et à bâtir des huttes.

Dans cette^ituation, le seul moyen d'accorder les intérêts de tous, c'est V échange. En conséquence, le chasseur adroit fournit du gibier à ceux qui se chargent de lui préparer sa nourriture, de lui fabriquer des armes et de lui construire ou réparer sa cabane ; celui qui a du talent pour la cuisine, devient le cuisinier de la horde et reçoit en récompense du gibier et une hutte de la part de ses compagnons, et ainsi des autres. Chacun étant en état de fournir un travail analogue à ses facultés, et tous reconnaissant de la valeur dans ce travail, il est tout naturel qu'ils s'ar-

(a) Voyez chap. II, p. 47*

GE1VJSBALE. éS

rangent de manière à troquer chacutî le travail qu'il fait mieux que les autres , contre celui que les autres font mieux que lui.

C'est ainsi que la diversité des facultés humâmes fait naître V échange des tràuauûo : mais elle ne produirs^it point cet effet, si les hommes n'étaient susceptibles de besoins factices. Chez plusieurs races d'animaux, qu'on reconnaît pour être de la même espèce, cette dWersité de talem ou de dispositions haturelles est beaucoup plus remarquable que chez les hommes, antërieuremtent à l'effet dès habitudes et de l'éducation. Par sa nature, un philosophe peutêtre n'est pas de moitié aussi différent d'un portefaix en talens, qu'un mâtin l'est d'un lévrier, ufa lévrier d'un épagneul, et celui-ci d'un chien de berger. Toutefois ces différentes races d'animaux ne sont presque d'aucune utilité les un^ pour les autres^ Le mâtin n'ajoute pas aux avantag^ade $a.fprc§ ^n ^'aidant de la légèreté du lévrier .^ Qu.dç JS sagacité de l'épagneul, ou de la docilité du obien de bçrgçr ; niais ausst.il n'en sent aucun besoin* Qjiiôîjque manquant de l'usage de Ja parole), il ne serait pe^t-i^tr^ pas impossible à ces animayx de mettre, Ijet^s divers talens en commun et d'éch^inger çh^iiuh spp travail epqtre celui de l'autre : mais un pareil accord nç sef^t ji^mats entre eux, parce queleuf^ dispositioij^f;içi4i]ï5iduellea suffi^eiit parfaitement aux besoins que. {çpr a donnés la nature* Si cet échange de services était nécessaire à la conservation ou au développement des animaux^ la nature leur en aurait inspiré le besoin et l'instinct aurait remplacé en eux le jugement qui

.66 IKTRODUCTION

noMS est nécessaiire pour distinguer les services qui oorrespondeiftt à nos besoins (a). ,

Plus la société humaine fait dé {Irogfès, et plus la di¥er8:ité desfacultésâcquises se prononce. La richesse, le^ habitudes et l'éducation mettent. une distaBce immense entre des hommes^ qui, par leurs facultés naturelles;, se trouveraient sur la même ligne. Mais ce développement même que la richesse, l'éducation et les habitudes promurent à certains individus, n'eût pas été possible sans^les échanges; chacun alors eût été obligé de se procurer par lui-même toutes les nécessités de la Vie: chacun eût eu la même tâche' à reàsj^iïv^et le même: ouvrage à faire ,. et il, n'y aurak pas «eik lieu à cette, grande diversité de fortunes et d'oicciipation qui seule peut donner naissance à une grandediversité de facultés acquises. Ainsi vous voyez qiie lès échanges ^ qui ddns l'origine paraissent être Feffétde la diversité <fes facultés humaines, en deviennfent à la suite à leUt» liôtif la cause. Plus les échange» sotitcôtttmutis, pliii il est possible à 'cbaque';individtt de feiè fcôrrier à kiesôgne pour laquelle il se seutdes dispositions et du g'oût, parée q^i'abt^s il lui est ^&iMë de saliè^atré à' tous ^es àutre^> besoins ^r réchange î et phtt chttcutt se borne à une besogne p wiibttliei'e, lylus^esdiîpiWifiiôrts pour cette besogne ont le ^iïioyeïi de se développer et de se perfectionner. '-'■ '©é la même maiiière que la diversité des disposi*-

(<i)' C'est effectivemeiit le cas de quelques espèces d'entre eux , qui -vivent eu société, comme des castors . des abeitiésy des fourmis, des tcrmiteà, etc.

oiënéhale. 67

ttons naturelles de rhcmaine fait naître l'échange des différens travaux qui sont le résultat de ces facultés, de même aussi la diversité des propriétés ruitureUes de la terre donne lieu à l'échange des différens prodaUs matériels qu'elle fournit, soit seule, soit dirigée par le travail de Thpmtne. Chaque pays, chaque can^ ton fournit certains produits, ou dans une plus grande perfection, ou exclusivement à toute autre contrée. Tous les pays de l'Europe produisent du lin ; maïs celui de la Russie-Blanthe et de Bologne est le meilleur; plusieurs pays abondent en cuivre, mais celui de la Suède et du Japon est d'une qualité supérieure. Les vins renommés, le sucre, le café, les épiceries, ne viennent que dans certains climats, e\.t. A mesure que les besoins factices naissent et se multiplient , l'homme tfe se contente plus des produits du sol qu'il habite : il visite d'autres contrées, pour y rechercher de nouvelles jouissances. C'est ainsi que la diversité des productions naturelles fait naître l'échange' entre deux contrée, avec la même facilité avec laquelle il s'établit entre les habitans ^u même canton. D'ailleurs si deux contrées différentes offrent une diversité dans les produit&de la nature, il est impossible qu'elles ne présentent encore une diversité dans les talens et les occupations de leurs habitans : ainsi les échanges de contrée à contrée lie se font pas seulement en raison des produits de la nature, mais encore en raison des produits du travail qu'elles peuvent s'offrir mutuellement («).

(a) Smirh cherche rorigii^e des échanges dans un penchant

68 IITTRODUCTION

J^i tâché de vous expliquer Torigine des échangea; il me reste à vous faire connaître le mécanisme par lôquelîls s'opèrent, et la terminologie qu'on à adoptée pour le rendre intelligible.

Tout échange est nécessairement précédé par XqffreeX la demande des objets qu'on veut échanger. On offre une chose quand on témoigne le désir de. s'en défaire par l'échange ; on. la demande quand on manifeste l'intention de l'acquérir par ce moyen. Comme le troc suppose toujours deux objets échangeables, vous voyez que chacun des deus; troquans peut être considéré comme offrant eX, comme.demandeiir. Les choses destinées à l'échange se nomment marchandises. , ,

. Lorsqu'il y a dans le même lieu plusieurs offrans et plusieurs demandeurs pour la même marobandise, on dit qu'il y a concurrence. Les ofGrajfè se font concurrence entre eux, les demandeurs de .même. Comme chaque offrant offre une certaine quantité de la marchandise , et que chaque demandeur en demande une certaine quantité, vous voyez bien que Xqffi^ d'une, marchandise est sa quantité, offerte ,

■ I 11 II I I .. .1.111 ■ Il I m Mil I ^ Il I I ,

h trafiquer y qu'il suppose être naturel à l'homme, et dont il croit les animaux dépourvus. Il ne veut point décider si ce pjencbant est ttn des premiers principes de la nature humaine, ou s'il est une conséquence nécessaire de l'usage du raisonnement et de la parole. ( Weaîth of nations y vol. I, p. ao. ) La . solution -de ce-problème, que j'ai hasardée , me semble plus naturelle ; si elle était trouvée satisfaisante, il s'ensuivrait que la division du travail serait plutôt la cause que Teffet des échanges, du moins dans ses commencemens.

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combinée Ui^ec le nombre des qffrans; et la demande d'une marchandise , sa quantité demandée , comhU née avec le nombœ des demandeurs (a).

Là où l'offre et la demande d'une marchandise se rencontrent, elle trouve un rnarché; ainsi le marché d'une marchandise s'étend à tous les lieux où elle peut s'échanger ou se débiter é Les marchandises qu'on offre à échanger ou qui cherchent à se débiter , sont dans la circulation.

Voilà les notions les plus indispensables sur les opérations de Féchange; à mesure que nous avancerons, nous parviendrons à les préciseï; de plus enplus , et à en acquérir de nouvelles.

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