CHAPITRE VII
Idée générale du prix.
.Pour consotnmer }es échanges, les troqtians sont obligés de comparer la valeur échangeable de leurs marchandises et de s'accorder sur la quantité que chacun cédera de la sienne contre une certaine quantité de celle de Tautre. Par exemple, lorsque dans notre commerce avec les Chinois, il s'agit de troquer dels draps contre du thé, il ne suffit pas que les marchands russes et chinois déclarent vouloir échanger ces marchandises Tune contre l'autre : il faut encore qu*ils conviennent de la quantité de drap qui doit être cédée contre une certaine quantité de thé, et vice versa*
Ce sont ces quantités corrélatives qui constituent le prix des marchandises. Supposons que les marchands de Kiakhta conviennent de troquer quatre livres.de thé contre une archine de drap : il est clair que la quantité de drap fait le prix du thé , comme la quantité de thé fait le prix du drap (i). Ainsi le prix
(i). L'usage veut que l'on appelle valeur échangeable la quantité de toute autre marchandise que l'on donne en échange de celle qu'on veut avoir, et prix la quantité de monnaie que l'on donne pour le même objet.
l'une marchandise ne peut jamais s'exprimer autrement que par le prix de la marchandise contre laquelle elle s'échange. Il s'ensuit encore que le prix d'une marchandise ne saurait hausser, sansnUe le prix de la marchandise contre laquelle on l'échange ne baisse. Si le prix du drap, relativement au thé, montait, le prix du thé, relativement au drap, diminuerait précisément dans la même proportion.
Comment le prix diffère-t-il de la valeur échangeable? En ce qu'il est l'expression précise de cette valeur. Quand le drap et le thé peuvent s'échanger l'un contre l'autre, ou contre d'autres choses, ces denrées ont une; valeur échangeable. Mais lorsque , dans les échanges , on donne telle quantité de drap contre telle quantité de thé, les troquanà sont convenus du flegré de valeur échangeable qu'ils attribueront mutuellement à leurs marchandises; et ce degré s'appelle le prix.
Mais voici une autre différence plus essentielle. Vous avez; reconnu , Messeigneurs , que c'est la demande seule qui fait naître la valeur échangeable : il en est autrement du prix, car celui-ci est le résultat de l'offre et de là demande, c'est-à-dire il se détermine aussi bien par Tune que par l'autre. Si les prix des marchandises dépendaient uniquement de la demande, ils seraient purement arbitraires; mais étant l'effet combiné de l'offre et de la demande, ils ont une base êxe vers laquelle ils tendent toujours , et dont ils ne peuvent dévier long-temps sans faire cesser l'offre. . '
Cette base, ce sont les frais de production , ou les
avances indispensables qu'exige une marchandise pour la faire exister dans le lieu où elle doit s'échanger. Ces frais constituent \e prix nécessaire de la marchandise, bu le prix que doit lui attribuer le producteur (i). Lorsqu'une marchandise vient à être échangée, le producteur ne peut la céder au-dessous de ce^ prix sans une perte évidente; s'il y est forcé, la pro-. duction s'arrête : car dans la règle, personne ne voudra s'occuper d'une production qui coûte plus qu'elle ne rapporte.
Cette notion du prix nécessaire, Mésseigneurs, peut vous servir à préciser celles de la demande et du marché que vous ayez déjà acquises. Vous voyez qu'une marchandise n'est effectivement demandée que lorsqu'on offre pour l'avoir une valeur égale à son prix nécessaire {a) ; et que le marché d'une marchandise s'étend à tout demandeur qui offre un prix égal au prix nécessaire de la marchandise rendue chez lui. Or cpmme le prix nécessaire varie suivant les temps et les lieux , il s'ensuit que de deux personnes qui débitent la même marchandise , celle qui peut la céder à un prix nécessaire moindre, aura un marché plus étendu que l'autre,! puisque sa marchandise trouvera un plus grand nombre de demandeurs effectifs. .
Si l'offre pouvait toujours se proportionner exac-
{a) C'est le prix que Smith appelle le prix naturel; qualiiication qui ne lui conyient guère. J'ai préféré le terme employé par Sismondi , qui exprime ce qu'il doit exprimer.
(«) Say, Traité, etc., i*"* édit., tom. II, p. 68.
t^ment à la demande, les marchandises s'échangeraient toujours pour leur prix nécessaire; mais il est impossible que cet. équilibre se maintienne longtemps, lors même que le hasard l'a établi. D'un côté la demande de chaque marchandise varie sans cesse suivant le nombre et le besoin des consommateurs; de l'autre, l'offre est sujette aux mêmes variations. Il s'ensuit que le prix de chaque marchandise devient le résultat d'une lutte entre les offrant et les demandeurs : leurs intérêts étant opposés, chaque parti cherche à pourvoir au sien propre, aux dépens de celui de son adversaire; et les deux partis ne demeurent d'accord que lorsqu'ils ont divisé le différent entre eux proportionnellement à leurs forces respectives. Le prix qui se fixe de cette manière, s'appelle le prix courant ou \eprix de marche {a),
La demande et l'offre peuvent augmenter ou diminuer sans que la proportion qui subsiste entre elles soit dérangée : elles peuvent encore subir ces changemens en sens contraire l'une de l'autre. Ainsi, il faut distinguer V étendue de la demande et de l'offre , de V énergie dont elles sont susceptibles. Sous le rapport de Tétendue, la demande et l'offre sont ou
{d) U n'y a que les marchandbcs dont la demande est réga- Hère et constante, qui ont un prix courant. Une marchandise qui n'est pas régulièrement demandée, n'a qu'un prix de fantaisie j dont il ne peut pas être question quand on "veut découvrir les lois qui règlent les prix. Lorsqu'on parle du prix d'une marchandise , sans autre désignation, on entend
par-là son prix courant y et non son prix nécessaire.
grandes ou petites; sous le rapport de l'énergie, elles sont OM fortes^ ou faibles. Quand la demande est grande ou petite l'offre l'est aussi; insiis quand la demande est forte, l'offre est faible; et quand la demande est faible, l'offre est forte.
Ainsi, sous le rapport de l'étendue, quelles que soient ses dimensions, la demande et l'offre sont toujours en équilibre, et le prix courant de la marchandise est de iweau avec son prix nécessaire. Quand la .demande est faible ou forte, la concurrence fait naître à. coté de la lutte entre les offrans et les de* mandeurs, une seconde lutte, soit parmi les offrans, pour se défaire de la marchandise, ce qui fait que le prix baisse;. soit parmi ïes demandeurs, pour acquérir la marchandise, ce qui fait que le prix monte. Une demande forte produit la concurrence parmi les demandeurs ; uncv demande faible la produit parmi les offrans. Tous voyez que les forces respectives des deux partis sont toujours en raison inverse de leur nombre et du besoin qu'ils ont d'échanger. Le nombre augmente la concurrence que se font les uns aux autres les gens dont l'intérêt est le même ; le besoin les presse de conclure.
Une demande forte suppose que la quantité demandée surpasse la quantité offerte : il s'ensuit que les demandeurs effectifs ( c'est-à-dire ceux qui sont disposés à faire l'acquisition dé la marchandise au prix nécessaire) ne peuvent se fournir tous la quantité qu'il leur fau,t. Du moment qu'ils s'aperçoivent ou se doutent de ce déficit, la rivalité s'établit entre eux. Craignant de manquer de la marchandisse , les^
plus riches des demandeurs, ou ceux qui sentent le plus grand besoin de posséder la marchandise, offrent un prix plus haut. D'autre part les offra^a^ augmentent leurs prétentions à mesure qu'ils voient la coacur-. rence s'accroître. De cette manière le prix courant s'élève plus ou mqins au-dessus du prix nécesscdrej suivant la grandeur du déficit, ou suivant que la richesse ou le besoiki des demandeurs vient à animer plus ou moins la chaleur de cette concurrence,. .Le même déficit donne; en général. lieu à une cohcurr rence d'autant plus active, que la marchandise; 3!e trouve satisfaire à un besoin plus indispensàl)le:^t qu'il y a une plus grande égalité dans les fortunes des concurrens : de là le prix exorbitant des deilrées nourrissanties pendant le blocus d'une ville ou dans une famine.
Une demande faible suppose que la quantité offerte surpasse la quantité cï^emandée : il s'ensuit que la marchandise ne peut être toute cédée ^ ceux qui vout draient l'acquérir au prix nécessaire. £n conséquence il faut bien qu'il y en ait une partie cédée à ceux qui veulent l'acquérir à un prix .^loindre, et Iç bas prix que donnent ceux-ci , réd^i^t i^éçessairement le prijt du tout. C'est ainsi que leprix courant, tombe plus ou .moins aurdessous duprifX jiéc^ssairey §elon quela quantité de l'excédant augmente: plqs ou moins la concurrence des offrans^^ ou suivant qu'il leur importe plus ou moins de se défaire promptement de la marchandise. Le même excédant donne, lieu à une concurrence d'autant plus vive, que la marchandise est plus périssable; elle sera plus vive lorsqu'il s'agit
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d'échanger ^es oranges, que lorsqu'il s'agit d'échanger du fer.
Ain^la loi générale à laquelle le prix obéit, c'est qu'il monte quand la demande surpasse l'offre , et .qu^t baisse quaud l'offre surpasse la demande. , . Quand l'offre et la demande sont égales, cet équilibre peut être dérangé : 1° par un accroissement de la demande, ou par une diminution dans l'offre, ou enfin par ces deux causes réunies, et dans tous ces cas le prix montera; l'équilibre peut encore être troublé; a^ par une diminution dans la demande, ou par une augmentation dans l'offre , ou bien par ces deux causes réunies, et dans tous ces cas le prix baissera.
Quand la demande et l'offre ne'sont point en équilibre, un changement dans les proportions peut le rétablir. Si la demande descend ou monte jusqu'au niveau de l'offre ; ou si l'offre ihonté ou descend jusqu'au niveau de la demande, l'équilibre se trouve rétabli.
Une variation dans l'offre ou dans la demande ne fait pas changer le prix, lorsque la variation est égale dès deux côtés. C'est le rapport 'des deux données qui détermine le prix courant ; quand le 'rapport demeure le^ême, le prix demeure lé ménié. C'est ce qui fait qtt'ôn trouve dans la circulation dPSénormes quantités de certaines marcliandises sans que leur* prix soit avrli;- La demande qu'on en fait est énorme aussi («).
(a)Say, Traité y etc, i'^* édit., tom. lï, p. 58.
GEKÉKALE. yg
Quelles que soient les variations du prix courante il est constamment ramené par la nature des choses vers le prix nécessaire; car lorsqu'il est au-dessous de ce dernier, Toffre diminué, et quand il est audessus, elle augmente; de sorte que Téquilibre tend sans cesse à se rétablir. Si cet ordre de choses se trouve dérangé, c'est toujours Peffet d'un monopole^ c'est-à-dire d'un privilège qui, en écai*tant la con«currence des offrans, favorise quelques-uns d'entre eux, au préjudice des autres et de tous les demandeurs. Quand l'offre d'une marchandise est restreinte de manière qu'il ne peut pas y avoir concurrence parmi les offrans, ceux qui ont le monopole dç la produire ou de l'amener au marché , profitent de ce privilège pour tenir le marché constamment dégarni , ce qui a l'effet que la demande reste toujours supérieure à l'offre, et que l'équilibre ne peut jamais se rétablir. Ainsi le prix de monopole est toujours le plus haut qu'il puisse y avoir. Nous verrons par la suite que le monopole résulte quelquefois des lois de la nature même; mais bien plus souvent il est l'effet des institutions vicieuses des hommes.
L'excédant du prix courant su^ le prix nécessaire, ou ce que l'offrant reçoit au delà des frais de production, constitue son gaùi^ L'excédant du prix nécessaire sur le prix courant, ou ce que l'offrant reçoit de moins que ses frais de production, constitue %?iperte.
Il est important d'qb$erver que toutes les choses'qui sont susceptibles de s'échanger ou de devenir marchandises, peuvent aussi %^ prêter. Le prix des choses
8o * INTRODUCTION
qui.se prêtent, se compose également d'un prix néj cessaire et d'un prix courant , et jl suit les meme$ règles que le prix des choses qui s'échangent (i).
(i) Cette exposition de faits, eu général yraie,. n'a peutêtre pas dans l'expression toute la précision désirable.
Il est iinpossible de parler du rapport entre la quantité que l'on offre et la quantité que l'on demande d'une certaine marchandise, en faisant abstraction de son prix, parce que c'est à tel prix et non à tel autre que Ton peut demander d'un côté et offrir de l'autre telle ou telle quantité.
En 1 8 1 3 lorsque la difficulté des communications, les risques de la contrebande, l'énormité des droits, avaient porté les sucres blancs en France au prix de cinq francs la livre, la France se trouva dans l'impossibilité d'en consommer, et par conséquent d'en demander, plus de i4 millions de livres par an ( voyez le rapport fait k cette époque par le ministre de l'intérieur). Aujourd'hui ( 1822) que le même sucre vaut un franc, il convient à la France d'en consommer 100 millions de livres environ. Dans les deux cas, les quantités fournies à la France étaient égalas â sa demande; mais il est évident que ces quantités étaient dépendantes des prix. '
Sur ce sujet assez délicat, il n'est pas impossible d'accorder Adam Smith qui pense que les prix sont pour chaque marchandise, le résultat du rapport entre l'offre et la demande ; et M. David Ricardo qui soutient que l'offre et la demande n'y influent en rien , et que les prix des choses ne sont réglés que par les frais de production, par cela même que M. Storck appelle le prix, nécessaire.
Les frais de. production déterminent, il est vrai, le prix auquel on peut fournir une certaine quantité d'une certaine denrée ; mais ces frais eux-mêmes varient selon la demande. £n effet de quoi se composent les frais de production? Des profits des dîfféren s' producteurs; du salaire des travailleurs notamment. Quand la demande d'un produit augmente,, le
GÉIVIÊRALE.