CHAPITRE IX
Gage universel des yaleurs échangeables : Numéraire. ^
Quelque grands que soient les avantages qu'une mesure commune des valeurs présente, ils sont loin d'écarter toutes les difficultés qui se rencontrent dans les échanges. Un homme^ je suppose, a plus d'une certaine denrée qu'il ne lui en faut, tandis qu'un autre en manque. En conséquence le premier serait bien aise de se défaire par l'échange de son superflu, et le dernier ne demanderait pas mieux que de l'acquérir. Mais si par malheur celui-ci ne possède rien dont l'autre ait besoin, il ne pourra pas se faire d'échange entre eux. Le cordonnier va chez le boulanger,* et, pour avoir du pain, il lui offre des souliers; mais le boulanger est pourvu de souliers : c'est un habit qu'il lui faut. Pour en avoir un, il donnerait volontiers du pain au tailleur; mais le tailleur ne manque point de cette denrée; il voudrait avoir de la viande — et ainsi de suite à l'infini {a).
Les embarras qui résultent d'une pareille situation, conduisent les hommes de bonne heure à l'idée Remprunter les marchandises qu'ils ne peuvent pas se procurer par l'échange. Or dans l'enfance des sociétés, lorsque le crédit est inconnu, personne ne
{a) Say : Traité^ etc. , i*"® édir. , tora. I , p. 4i6-
sera disposé à prêter une marchandise, sans s'assurer de son recouvrement par un équwalent ou un gage^ que l'emprunteur dépose à cet effet chez le préteur, jusqu'au moment où il pourra rendre la marchandiseempruntée.
Toute marchandise peut servir de gage ; mais les marchandises les plus propres à cet emploi , ce sont celles dont la valeur varie le moins possible, qui sont les plus faciles à transporter, qui peuvent se conserver sans altération, et qui sont susceptibles de se diviser, sans perdre de leur valeur, en autant dé portions qu'il est nécessaire pour égaler la valeur qu'elles doivent représenter comme gage. Une marchandise qui réunirait toutes ces qualités au plus haut degré, serait si éminemment propre à servir de gage, que tout le monde s'accorderait facilement à n'en offrir et à n'en accepter d'autre que celle-là. Il ne faut donc pas s'étonner que les métaux , et surtout les métaux précieux, ont obtenu partout pour cet usage, la préférence sur toutes les autres marchandises; car ils sont les seules dans lesquelles toutes ces qualités se trouvent réunies au plus haut degré.
Dès qu'une marchandise sert comme gage universel dans une société, elle cesse d'être un gage, elle devient une marchandise banale : elle ne.se prête plus , elle s'échange contre toutes les autres marchandises. Tout homme sachant qu'elle sera volontiers reçue en échange contre toute autre marchandise d'égale valeur , est toujours prêt à la recevoir luimême en échange des marchandises dont il peut disposer. Elle lui convient par cela seul qu'il est assuré .
qu'elle conviendra à d'antres; et elle convient à tous , par la même raison qu'elle lui convient à lui-même.
L'or et l'argent remplissant sa double fonction de servir-comme mesure générale des valeurs et comme marchandise banale, on leur a dojmé le nom de numéraire quand ils servent à cet usage. Il paraît cependant que la première de ces fonctions a été leur destination primitive, et qu'ils n'ont été employés à la seconde que dans la suite des temps. Ceci n'est point une supposition gratuite; c'est une observation fondée sur l'expérience. Le besoin d'une mesure commune des valeurs est bien .plus urgent que celui d'une marchandise banale. Nous venons de voir que chez les nègres Mandigos^ l'invention des maeûtes a précédé l'usage du numéraire. Dans le commerce qui se fait entre la Russie et la Chine, l'argent sert à évaluer toutes les marchandises; cependant ce commerce se fait par des trocs. La même chose se pratique chez les libraires d'Allemagne rassemblés aux foires de Leipsick : chacun d'eux y troque ses livres contre ceux des autres libraires; mais lé prix de ces livres est évalué en numéraire. Dans tous les pays civilisés il se fait chaque année un grand nombre d'échanges sous forme de trocs, pour lesquels on peut se passer d'une marchandise banale ; mais dans aucun de ces échanges on ne peut se passer d'une mesure commune des valeurs.
A mesure que les hommes se sont familiarisés avec l'habitude de tout évaluer en numéraire et d'échanger tout contre du numéraire, ils se sont accoutumés à considérer les échanges sous un nouveau
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point de vue. Ils ont distingué l'échange d'une marchandise contre toute autre marchandise, de celui qui se fait d'une marchandise contre du numéraire, et ils ont appelé le premier troc^ et le second /TZûrcU. Un marché n'est que la moitié d'un troc, qui s'achève toujours ensuite par un autre marché. Un homme , par exemple , qui échange du vin contre de la toile , fait Un troc; mais celui qui a besoin de toile^ et qui échange son vin contre de l'argent, ne fait que la moitié d'un troc^ puisqu'il lui faut ensuite échanger l'argent contre de la toile. Chaque marché se compose d'un ûjc^ûj^ et d'une vente. Le vendeur, c'est celui qui cède la marchandise; celui qui l'acquiert et qui hipaie^ c'est l'acheteur. Dans les trocs , chacun des deux trpquans fait également l'offre et la demande ; dans les marchés , le vendeur seul est censé être l'offrant, et l'acheteur seul être le demandeur.
La plupart des nations commerçantes ont tâché de suppléer au numéraire par des papiers de crédit, qui doivent représenter le numéraire , lequel lui-même ne fait que représenter les marchandises. Ces papiers, compris sous le nom d£ billets de banque , ont plus ou moins de valeur, suivant que les conditions qu'ils énoncent, sont plus où moins exactement remplies : ainsi leur valeur est extrêmement variable, et elle peut même tomber au point de devenir nulle. Cette circonstance les rend tout-à-fait inhabiles à servir de mesure commune des valeurs, et peu propres à en être le gage universel; quoique, sous un autre rapport, ils soient un instrument de circulation trèscommode, par la facilité avec laquelle on peut les
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transmettre et les envoyer au loin. Nos assignats, par exemple, sont, sous ce rapport, un inistru^nent d'échange bien plus commode que la mcHinaie d'argent; mais sous tous les autres rapports ils lui sont infé* rieurs. Ils ne sont, ni un gage aussi s)ir, ht une mesure de valeur aussi juste« Lorsqu'il s'agit de comparer des valeurs en difFérens temps bu en différens lieux, on ne peut plus s'en servir comme terme de comparaison, parce que leur valeur varie d'un jour à^ l'autre. C'est par cette raison que, toutes les fois qu'il m'arriveradansla suite de ce cours d'évaluer des sommes en monnaie de Russie, je me servirai cotilstamment de la monnaie actuelle d* argent. Je vous prie de ne pas négliger cet avis , puisque autrement il y aurait lieu à beaucoup de confusion dans les idées et à des méprises essentielles (a)-