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CHAPITRE PREMIER

Si la baisse des frais de pruduction est probabie poar l’argent.

La question de savoir si la valeur .des mélau.x précieux doit baisser relativement aux autres produits de l'industrie humaine, abstraction faite do toutes circonstances propres à ceux-ci, et sous l’iufluence exclusive de causes particulières à l’argent et à l’or , doit être étudiée séparément par rapport à l’un et à l’autre. Commençons par l’argent.

La question peut se diviser en trois parties distinctes:

1 ° Les frais de production de l’argent peuvent-ils baisser?

2” La (|uantité produite peut-elle augmenter beaucoup?

3° Y a t-il lieu de croire que l’augmentation, supposée forte, le soit assez pour modifier sensiblement le rapport entre l’offre et la demande, de façon à déterminer la baisse delà valeur du métal?

Nous examinerons dans ce chapitre le premier de ces trois points.

L’exploitation des mines d’argent dans le Nouveau- Continent, qui sont celles d’où provient la majeure partie du métal répandu sur le marché général du monde, doit éprouver, dans un délai qui ne peut être bien long, des perfectionnements étendus. Les nombreux et puissants

filons de la chaîne des Andes, dans la niasse desquels est disséminée la matière argentifère, sont exploités d'une manière barbare. Hormis le procédé de l’amalgamation à froid, qui encore est loin de s’appliquer avec un égal succès ci tous les minerais (I), presque tout est grossier dans l’industrie argentière de l’Amérique espagnole, et cette grossièreté se traduit par la grandeur des frais. Dans la plupart des établissements métallurgiques du Nouveau- Monde, en dehors de ceux qui sont situés aux Etats-Unis, on est fort arriéré en fait d’arts mécaniques. Les moyens de transport sont exécrables, ce qui se résout financièrement en ces termes, qu'ils sont excessivement coûteux. Dans l’immense superficie de l’Amérique espagnole, excepté le Chili où même quelques chemins de fer sont établis, il n’y a pas une seule bonne roule carrossable de quelque longueur. Depuis l’expédition française seulement, on s’est sérieusement occupé d’avoir des chemins de fer au Mexique, et c’est après l’arrivée de l’Empereur xMaximilien qu’on s’est mis, dans ce beau pays, à construire des voies ferrées d’une grande étendue; mais, au moment où nous écrivons, l’exécution de la ligne sur laquelle on a judicieusement concentré les efforts, celle de Mexico à la Vera-Cruz, est fort peu avancée. Le Mexique et le Pérou n’ont pas un seul fleuve navigable, à portée des mines du moins; àplus forte raison pas un canal qu’on puis.se citer (2). A peu d’exceptions près, les transports s’y font à dos de mulets, et c’est ainsi que les matières qu’on emploie pour le traitement du rainerai d’argent, le sel et le magistral, sont grevés, avant d’arriver aux usines, de frais exorbitants. Excepté deux ou trois localités, nulle part dans les mines de l’Amérique

(t) Il laisse échapper l'argent de certains minerais.

(2) Il ne faut pas compter, en elTet, les très-petits canaux qui existent dans les environs de Mexico, comme le canal de Chalco.

COURS n’Éco^•o^^E politique.

espagnole, ou u’a pris, pour l'écoulement des eaux soulerraiues, les mesures prévoyaulos qui font un si grand honneur aux Allemands, et qui permettraient aux tra- \aiix de s’étendre à de grandes profondeurs sans que i'on fût géné par les eaux aftluentes, sans même que les li ais courants d’exploitation en fussent sensiblement augmentés. A défaut de ces galeries d’écoulement que les mineurs d’Allemagne creu.scnt patiemment pendant des siècles , les Hispano-Américains n’ont pu adopter les machines d’épuisement des Anglais, parce que, surla plupart des points, le pays est dépourvu du combustible qui serait nécessaire pour mettre eu mouvement des appareils à vapeur. Aussi la présence d’eaux abondantes est-elle presque toujours une ruine pour l’exploitant des États espagnols du Nouveau-Monde.

Ou no saurait croire à quel point l’exploitation des niijics, etle travail du minerai extrait, sont surchargés de I rais parasites. Sur presque toute la surface de l’Amérique espagnole la brouette est inconnue, la charretteun objet de curiosité. Par delà ses dix doigts, son couteau et son lazo, le Me.vicain ou le Péruvien n’a pas d’outillage et ne se soucie point d’en avoir. Une grande partie du labeur qui, en Uiirope ou aux États-Unis, serait accompli par des machines, ou tout au moins par des animaux, l’est, dans les établissements métallurgiques de ces contrées, par les bras de l’homme. Comme exemples de l’imperfection des procédés mécaniques qu’on observe dans et sur les mines, je citerai latrituratiou du minerai donton forme les torUis (1), qui le plus souvent s’effectue par des mulets, et le foulage ou piétinement des tortas qui, dans quelques haciendas, .se fait par des hommes.

Le mécanicien ne peut multiplier les chutes d’eau à son

• Ljü oyCno^k

(I) Voir plus haut, page 378.

L\ MONNAIE. SECTION XVIil, CHAPITRE I. 737

gré ; nous n’en avons que ce que nous en a donné la nature; mais nous avons le pouvoir de mieux utiliser celles qui sont à notre portée. Rien ne serait plus aisé que d’avoir des roues hydrauliques mieux établies que celles qu’on aperçoit sur les mines du Mexique et du Pérou, et qui au surplus y sont rares. Dans plus d’une circonstance, en ces régions, où l’eau pluviale est trois fois aussi abondante qu’à Paris, il ne serait pas impossible de l’emprisonner dans de profonds vallons où l’on dirigerait aussi la fonte des neiges des glaciers éternels, placés à la cime des montagnes, lorsqu’ils ne seraient pas trop éloignés, et l’on se créerait ainsi de vastes réservoirs de force motrice. C’est ce qui était accompli au Potosi dès la fin du seizième siècle. Les moulins à vent ont été employés accidentellement au Mexique, par un ingénieur français, IM. Doy; ils pourraient l’être, ainsi que l’indique M. Duport, d’une manière permanente et générale dans toutes les mines, pour la portion du minerai qui est la plus pauvre. La vapeur n’a jamais été mise en œuvre pour la trituration du rainerai, et elle ne pourrait l’être qu’autant que les forêts auraient été régénérées. La restauration forestière ne serait pas d’une difficulté insurmontable, si on le voulait bien, dans ces contrées où la population est fort clair-seraée et où il n’y a pas de grands intérêts qui y soient opposés. Ce n’est pas comme dans nos départements des Pyrénées etdes Alpes, dontles habitants, n’ayant de ressources que dans le pâturage, ont besoin de mener paître leurs bêtes à tout prix, et ne consentent pas aisément à ce qu'on fasse de vastes réserves dans les espaces ci-devant forestiers, aujourd’hui déboisés, où ils les conduisent. La force de la végétation étant très-grande dans les régions équinoxiales, la reproduction des bois serait

(1) Voir plus haut, page 380.

rapiile sur tous les terrains qui n’ont pas une altiliule excessive. On rencontre assez souvent parmi les montagnes (lu Mexique des bassins assez étendus, qui furent jadis des lacs, où l’on a trouvé quelquefois de la tourbe; en cherchant, on en découvrirait peut-être des dépôts intéressants. Sur quelques points du Nouveau-Monde, nou loin des mines, on a reconnu des couches de houille, au Pérou par exemple, auprès des inépuisables mines d’argent de Pasco. Sur la presque totalité de son étendue, le Mexique semble être privé d’un si grand avantage; mais il n’est pas démontré que quelque jour, si le pays était coupé de bonnes routes et à plus forte raison desservi par des chemins de fer, et si la production intérieure était organisée de manière à offrir des retours au commerce (t ), la houille de la Nouvelle-Écosse et, à plus forte raison, celte qui existe dans le Mexique même, non loin de Tampico, en remontant le Rio Panuco, ne pût être livrée aux mines mexicaines à des prix abordables. A 5 fr. par 100 kilogrammes, ce que l’industrie européenne considère comme un prix exorbitant, les producteurs d’argent du Nouveau-Monde s’estimeraient trop heureux d’avoir de ce combustible (2).

11 n’est pas superflu de montrer, par un exemple précis, la portée des économies qu’on réaliserait, dans l’in-

(1) Le Mexique, sous le nSgime colonial, exportait des farines et du sucre. 11 produit aussi du colon de bonne qualité.

(2) Par heure et par force de cheval, une bonne machine à vapeur brûle 3 kilogrammes de charbon, et un cheval de vapeur a une force double d’un cheval de chair et d’os, et vaut, par conséquent, dix hommes. I.es hommes et les bôtes travaillant huit heures par jour, 24 kilogrammes de houille, qui, à S francs les 100 kilogrammes, coûteraient 1 fr. 20 c., produiraient le travail de deux mules, dont la nourriture revient à 2 francs au moins et souvent à beaucoup plus, et celui de dix hommes, qui coûtent, en supposant une moyenne de 3 francs par tête, 30 francs. L’avantage serait bien autrement grand avec des chutes d’eau ou des moulins à vent.

duslrie argentière du Nouveau-Monde, au moyen de meilleures dispositions mécaniques. Prenons un détail de l’opération métallurgique, le foulage des (ortas. Un voyageur français visitant lePotosi, il y a vingt ou trente ans, donna aux mineurs le conseil do remplacer les Indiens, payés à raison de 3 fr. 40 cent, par jour, qu’on faisait piétiner dans ces boues, non plus seulement par des mulets, comme au Mexique et dans le Pérou proprement dit, mais par une machine pareille à celle qui sert, en Europe, à broyer le mortier, et que les Parisiens ont vue tant multipliée autour d’eux pendant la construction des fortifications. L’idée fut goûtée d’un des mineurs qui, moyennant 1,600 francs environ, établit la machine. Les résultats en furent excellents. Avec une seule mule pour tourner la roue, on fit, selon ce qui m’a été assuré, autant de besogne qu’avec vingt Indiens, dont la rétribution n’était pas de moins de 68 francs par jour : la mule avec son conducteur ne revenait pas à 5 fr. 50 cent. Comme trait de mœurs propre à faire connaître combien peu de lumières il y a parmi cette population, et à quel point elle est esclave de la routine, ajoutons que le mineur qui avait fait cette expérience, et auquel elle avait si bien réussi, est resté, pendant longtemps, le seul à en profiter. C’était un Espagnol ; les créoles, ses voisins, se refusaient à l’imiter.

Un autre obstacle à l’adoption d’un système d’exploitation bien conçu et économique, c’est que les capitaux, lorsqu’on est forcé d’avoir recours à ceux d’autrui, ne s’obtiennent plus qu’à des conditions très-dures. Autrefois, au Mexique, le clergé, qui administrait de grandes richesses, les confiait aux hommes industrieux, sans jamais exiger plus de 6 pour 100. Lorsqu’on Î828, d’aveugles passions politiques eurent fait porter la loi qui chassait du territoire mexicain tous les natifs de la Péninsule espagnole, 70,000 personnes environ durent émigrer, et elles

emportèrent une grande partie du capital roulant du pays. L’exil de ces négociants, agriculteurs, magistrats, membres du haut clergé, qui formaientrélitede la nation mexicaine, rompit le lien vivant qui rattachait le Mexique aux nations civilisées, et ne contribua pas peu à livrer le pays à l’anarchie qui n’a cessé de le ronger; par là aussi s’est tarie la source de beaucoup d’entreprises utiles.

Si l’ordre et la sécurité se rétablissaient dans le pays, cette pénurie de capitaux, qui est un grand obstacle au perfectionnement de l’industrie minérale, commode toute autre industrie, ne se ferait bientôt plus sentir qu’à un degré bien moindre.

Là marge est donc grande dans l’Amérique espagnole, pour le progrès de l’industrie minérale et par conséquent pour l’abaissement des frais de production de l’argent. L’imperfection môme de la civilisation dans ces contrées suscite beaucoup d’autres entraves, dont il serait trop long de dérouler ici le tableau. 11 s’en rencontre dans l’administration du pays, dans la législation générale et spéciale, dans la manière dont se rend la justice. On manque d’une multitude de ressources, qui se présentent comme d’elles-mêmes dans les pays plus avancés. A chaque instant on trouve devant soi, comme un mur à pic, les usages ou les mœurs, la routine, les préjugés, l’indolence, tout ce qui caractérise enfin l’état de choses où l’homme n’a que très-imparfaitement assis son empire sur la nature et sur lui-même. Mais une pareille situation ne saurait se maintenir bien longtemps : ou bien les diverses parties de l'Amérique espagnole s’organiseront mieux et remplaceront l’anarchie qui, à l’exception du Chili, les a désolées depuis l’Indépendance, parun ordre politique et socialqui soit satisfaisant, ou bien elles deviendront la proie de la conquête, et une autre race d’hommes, venant y imposer sa domination, établira par la force cette civilisation mo-

derne, que les peuples hispano-américains auraient été impuissants à fonder de leurs mains parmi eux.

L’exploitation des mines d’argent s’étant établie dans l’Union Américaine, du côté de l’océan Pacifique, il est certain qu’elle y fera des progrès et s’y organisera au mieux. Il est difficile que les perfectionnements qu’elle y aura organisés, tant pour l’extraction des minerais que pour leur préparation mécanique et pour leur traitement, ne se répandent pas, de proche en proche, sur les gisements principaux du Mexique.

11 est un point sur lequel nous nous arrêterons un instant, parce qu’il est d’une importance exceptionnelle; c’est l’influence de l’approvisionnement en mercure et du prix auquel le payent les mineurs. La dépense en mercure représentait environ la neuvième partie des frais de production, il y a quelques années, lorsqu’on en découvrit des gisements admirables dans la Californie, particulièrement celui de New-Almaden. Jusque-là ce métal n’était exploité sur une grande échelle, pour le commerce général, qu’en deux localités, toutes les deux situées en Europe : Almaden en Espagne, et Idria dans la Carniole. Les mines d’Almaden surtout auraient pu subvenir à une grande production; mais, pour les mineurs mexicains, tout se passait comme si les mines de mercure eussent été appauvries et ne rendissent plus ce métal qu’à grand’peine. Sous le régime colonial, la couronne d’Espagne s’était réservé la vente du mercure d’Almaden; elle achetait pareillement de celui d’Idria pour le revendre. Elle ne livrait d’abord le mercure aux mineurs mexicains qu’avec un gros profit, tandis qu’elle le donnait au Pérou au prix coûtant. Le Mexique réclama; et en conséquence, de 980 francs par 100 kilogrammes, à partir de 1777, le prix fut réduit à 500 francs (1) les 100 kilogrammes pris à

(l)Peadant une première période qui fut courte, on l'avaitmis à732 fr.

Mexico (1). Depuis riodépendance, la spéculation l’avait fait monter très-haut ; il formait, entre les mains de capitalistes européens, l’objet d’un monopole. Rendu aux mines, il revenait aux mineurs, selon leur éloignement du port, de 1,550 à 1,750 francs (2). Les Mexicains se plaignaient de cet enchérissement, qui les empêchait de traiter les minerais dont la teneur est moindre d'un millième d’argent. Onaremarqué, non sans raison, que l’Espagne aurait tiré un bien meilleur parti de ses mines d’Almaden, si elle avait négocié avec le Mexique indépendant un traité de commerce avantageux pour les fabriques de la Catalogne et pour les vignobles de la Péninsule, en acceptant elle-même la condition de livrer le mercure aux mineurs mexicains, au prix du régime colonial.

Au commcucement du siècle, alors que les mines d’argent du Nouveau-Monde étaient exploitées plus activement qu 'aujourd’hui, elles réclamaient ensemble

1.350.000 kilogrammes de mercure. Celles du Mexique seul en absorbaient 750,000. L’Europe leur en fournissait

1.150.000 kilogrammes, sur 1,700,000 que rendaient ses raines. L’Amérique espagnole doit absorber aujourd’hui une quantité au moins égale de mercure, parce que la méthode de l’amalgamation à froid a pris de l’extension.

De tout temps, s’assurer une grande provision de mercure fut l’idée fixe des mineurs américains. « Le

Le prix coûtant était de ISO francs par 100 kilograrnines à Séville; il était de 3S5 francs à Mexico.

(1) C'étaient les prix du mercure d’Âlmaden. Celui d’idria était un peu plus cher.

(2) En convertissant les monnaies espagnoles en iponnaies françaises, nous calculons ici, comme partout, la piastre à sa valeur pleine de 5 fr. 43 cent., et non pas à 5 francs, comme on le fait ordinairement. Une piastre, tout comme 1 franc, est un poids d'argent, et il convient d'exprimer ce poids tel u'ilest, saus s'occuper du cours du change entre les différents pays.

Mexique et le Pérou, écrivait, il y a quarante ans, Humboldt, produisent en général d’autant plus d’argent, qu’ils reçoivent plus abondamment et à plus bas prix le mercure. » La répartition du mercure, par les agents du roi, entre les exploitants, était alors comme la distribution de la manne dans le désert. Le pouvoir de répartir l’approvisionnement annuel de mercure, au nom de la couronne, était, de toutes les attributions du vice-roi, celle qui excitait le plus d’envie au dehors et lui attirait le plus d’hommages au dedans. C’était comme chez nous dan-s l’ancien régime la feuille des bénéfices. Les ministres de Madrid disputaient cette prérogative aux vice-rois, et ceux-ci avaient besoin de se sentir fortement appuyés en cour pour tenir bon. On eût dit que ce métal possédait la puissance que lui avaient attribuée les alchimistes, de transmuter en argent les substances minérales. Le bruit court qu’il y a du mercure en Chine; vite le vice-roi Galvez organise une expédition comme celle des Argonautes, pour aller l’y chercher. Le mercure de la Chine se trouva frelaté, peu abondant et fort cher ; on n’y revint plus.

On conçoit sans peine, d’après ce qui précède, que les mineurs de l’Amérique espagnole aient cherché à se procurer du mercure, en l’extrayant des entrailles mêmes de leur continent. A une époque assez reculée déjà, de remarquables indices de mercure avaient été signalés au Mexique, au Pérou, dans la Nouvelle-Grenade, et sur d’autres points encore du Nouveau-Monde. Suivant Humboldt, peu de contrées présentent des apparences de cinabre, en couches ou en filons, aussi nombreuses que le plateau formé par la chaîne des Andes, du 19° au 22* degré de latitude lioréale, c’est-à-dire au cœur du Mexique. Des recherches faites dans ces espaces conduisirent, pendant le dernier siècle, à quelques gîtes intéressants, qui

furent mal reconnus et dont on ne tira aucun parti. .\u Pérou, les indices de mercure sont plus multipliés encore, et, dès 1570, une belle mine y fut découverte et exploitée à Huanca-Velica. Elle donnait depuis longtemps il peu près autant de mercure qu’en réclamait cette viceroyauté, lorsque l’ignorance de l’intendant, chargé de surveiller l’exploitation pour le compte de la couronne, causa dans la mine un écroulement général qui la fit abandonner, quoique l’accident ne fût rien moins qu’irréparable; il eût été facile, en effet, de reprendre un peu plus loin le même filon, qui est reconnu sur une grande longueur. C’était pendant les dernières années du dixhuitième siècle. A partir de cette époque, l’exploitation grossière, par les Indiens, des affleurements de petits filons situés aussi non loin de Huanca-Velica, près de Sillacasa, produisait encore annuellement 140,000 kilogrammes de mercure, ce qui paraissait justement à ilumboldt une preuve de l’abondance du mercure dans cette partie des Andes. L’illustre voyageur n’a pas craint de dire que « peut-être le iMexique et le Pérou, au lieu de recevoir ce métal de l’Europe, pourraient un jour en fournir à l’ancien monde. » Si l’on considère la Californie comme une province mexicaine, cette prédiction, trèshardie à l’époque où elle fut énoncée pour la première fois, est en train de s’accomplir; car les mines de mercure de la Californie paraissent offrir des ressources illimitées. On assure que la teneur du minerai en mercure est double de celle d’Almaden, 20 à 22 p. 100 au lieu de 10. Déjà laCalifornie fournit pour le moins autant de mercure que tous les gisements de l’Europe réunis. Avec l’activité dévorante qui est l’attribut de la race anglo-américaine, que sera-ce dans dix ans? L’abondance cl le bon marché du mercure peuvent donc être regardés comme des faits acquis.

Pour apprécier l’influence que peut exercer le bas prix du mercure, il faut se rappeler que, dans la condition ordinaire des mines du Mexique ou du Pérou, pour chaque tonne de minerai sur laquelle on opère, il faut employer 22 kilogrammes de mercure qui, à l’ancien prix de 16fr., représenteraient 352 francs, et comme la tonne de minerai, au titre moyen de 2 millièmes, fournirait 2 kilogrammes d’argent, soit 444 francs, on est fondé à dire que, dans la situation des choses qui a précédé la découverte des mines de mercure de la Californie, le mercure nécessaire à l’exploitation des mines exigeait, dans le capital de roulement, la présence d’une somme égale aux quatre cinquièmes de la valeur de tout l’argent contenu dans le minerai.

Dès 1860, grâce aux nouvelles mines de mercure, le prix de ce métal, rendu sur les mines d’argent du Mexique, était en moyenne d’environ 10 francs le kilogramme ou 1,000 francs les 100 kilogrammes. A ce prix la portion du fonds de roulement représentée parle mercure n’était plus que la moitié de la valeur de l’argent enfermé dans le minerai, et la baisse n’avait pas dit son dernier mot.

La proximité de San-Francisco et les avantages de la localité dans laquelle sont situés les liions de mercure autorisent à penser que la population affluera sur ces mines et que la production de ce métal grandira beaucoup, surtout lorsque le procédé métallurgique par lequel le métal est extrait du minerai, sera devenu plus salubre, ce qui semble n’être pas difficile. On a lieu de présumer qu’alors le mercure éprouvera une baisse plus marquée. Il résulte du rapport de M. Laur que, peu de temps après la mise en feu des fours à mercure de New-Almaden, le mercure fut mis en vente à San-Francisco, à raison de 4 fr. 50 cent, le kilogramme. Le prix s’était relevé les années suivantes; mais au mois de janvier 1861 il était

relonibé à 5 francs et même un peu au-dessous. Dans l’opinion de ce savant voyageur, on aurait lieu d’espérer que prochainement le métal fût offert à l’exportatiqn au prix de 3 fr. 20 cent, et 3 francs le kilogramme. Ce serait une amélioration considérable pour l’exploitation des mines d’argent mexicaines et péruviennes, et cette amélioration se traduirait, en vertu de la force même des choses, par un accroissement de la production de l’argent.

Pour se rendre compte avec quelque précision de l’action que peut exercer la baisse du mercure sur la production de l’argent, il est nécessaire de se livrer à quelques calculs. C’est ce que M. Laur a fait d’une manière convaincante. Il a montré comment, lorsque le mercure est cher, les mineurs sont forcés de s’arrêter, dans le traitement des minerais, à ceux qui sont au-dessous d'une certaine teneur qu’il fixe à un millième, tandis que, si le mercure était à bon marché, ils pourraient traiter avec avantage les minerais rendant 70 seulement sur 10,000.

D’après le rapport de M. Laur, en 1860, la compagnie de la Veta-Grande y à Zacatecas, au Mexique, a extrait en moyenne 500 tonnes de muerai, mais n’en a travaillé que 200. On a délaissé sur le carreau de la mine, comme un rebut stérile, 300 tonnes de minerai d’une teneur de 75 grammes environ sur 100 kilogrammes (75 sur 10,000). On a abandonné ainsi 40 pour 100 de l’argent contenu dans le bloc du rainerai retiré du sein de la terre. Avec du mercure à bas prix, cette proportion de 40 pour 100 eût pu être extraite et serait venue abaisser les frais d’extraction.

Par un autre calcul, M. Laur établit que , si l’on suppose le mercure à 3 francs le kilogramme à San-Francisco, ce qui revient à 4 fr. 70 cent., rendu sur les mines •mexicaines les moins éloignées, la somme des avances nécessaires, tant à l’extraction du minerai du sein de la

terre qu'au traitement métallurgique, en éprouverait une diminution de 24 pour 100, par rapport à ce qu’il en coûtait avant la découverte de New-AImaden. Dans un pays où le taux de l’intérêt des capitaux est élevé, cet avantage est considérable.

« Lorsque le métal devient rare et cher, dit M. Laur, bien des petites exploitations, fort importantes par leur nombre, mais peu prospères et à crédit limité, doivent restreindre et très-souvent suspendre entièrement leurs travaux. Les grandes entreprises continuent à marcher, mais souvent aussi elles ménagent l’emploi d’un réactif devenu si précieux, elles suppriment le traitement des rainerais qui, tout en rendant beaucoup d’argent, laissent peu de bénéfices, à raison de la grande quantité de mercure qu’ils consomment; la production se resserre de tous côtés. Lorsque au contraire le métal abonde, ses détenteurs ne craignent pas d’en faire une longue avance aux exploitations nouvelles ou nécessiteuses. Le traitement des minerais se fait plus exactement, les espèces argentifères les plus réfractaires sont réduites par l’emploi de plus fortes doses de réactifs. On détruit des quantités énormes de mercure, mais on produit beaucoup d’argent. »

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