CHAPITRE
Les mêmes questioos examinées an sujet de l'or.
Il a'est pas besoin de longs développements pour établir que les gisements d’or nouvellement connus occupent une superficie presque illimitée, et qu’ainsi une grande latitude existe au profit des hommes industrieux qui voudraient les exploiter. 11 suffit de nommer la région occidentale des États-Unis, dont la Californie n’est qu'un lambeau, le continent australien avec ses dépendances, et la Russie asiatique, pour que sur ce point tous les doutes soient écartés. Une population nombreuse, qui ne peut que s’accroître, s’adonne à l’exploitation des mines de ces trois groupes. Toutes les ressources de la mécanique et de la chimie s’y déploient avec intelligence , dans les deux premiers principalement. Les capitaux n’y manquent pas. Que faut-il de plus pour que la production ne s’y arrête point et pour que la valeur du métal se réduise graduellement au montant des frais d’extraction, accru d’un légitime profit, ainsi qu’il arrive dans toute industrie qui offre un espace indéfini à la libre concurrence ?
A l’opinion d’après laquelle la valeur de l’or devrait -baisser, on a opposé une objection, qui ne laisse pas de mériter un examen très-attentif, parce que, au premier aspect, elle parait avoir pour elle l’autorité de l’expérience. Il est fort douteux, a-t-on dit, que la valeur de l’or soit destinée à diminuer notablement par l’accroissement de la production, car, depuis 1848 au moins, nous assistons au spectacle d’une production considérablement
augmentée, et nous ne voyons pas que la baisse de l’or se soit révélée d’une manière bien sensible. Des statisticiens éclairés et consciencieux se sout livrés à diverses recherches, dans le but d’apprécier les changements qui, depuis 1848, se sont manifestés dans les prix, c’est-à-dire dans le rapport de la valeur de l’or à la valeur des principales denrées et marchandises. Si ce travail a constaté quelque chose, c’est que quelques articles avaient haussé de valeur, ce qui donnerait à croire qu’en effet l’or a perdu une partie de la sienne ; mais il en résulte aussi que d’autres ont diminué, ce qui justifierait l’opinion opposée. Enfin^ à ne considérer que les prix qui ont monté, les variations qu’ils ont subies ne sont pas assez fortes en général pour autoriser une conclusion bien caractéri.sée, dans le sens de la baisse du précieux métal.
A cette objection l’on est fondé à répondre qu’il n’y a aucune raison pour que l’or échappe à la loi générale, en vertu de laquelle toute marchandise qui est offerte sur le marché, en quantité croissante, baisse nécessairement de valeur, à moins que la demande ne s’en augmente dans une proportion correspondante. C’est une loi absolue, aussi irrésistible que celle de la gravitation elle-même. Or, maintenant, y a-t-il un motif quelconque de supposer que les capitaux, l’intelligence et les bras ne se porteront pas sur l’industrie des mines d’or, de manière à en accroître la production, tant que l’exploitation de ces mines fournira des bénéfices supérieurs à ceux des autres variétés de l’industrieuse activité des peuples? 11 n’y en a aucune, puisqu’elle est libre, et que le champ qu’elle présente est d’une grandeur illimitée.
On a, en outre, lieu de faire observer que l’expérience faite depuis 1848, quoiqu’elle ait duré près de vingt ans déjà, n'est pas assez longue pour autoriser à penser que l'or n’est point destiné à baisser. On peut s’en convaincre
en se rappelant ce qui se passa après la découverte des riches gisements d’argent de l’Amérique au seizième siècle. L’année 1545, où l’on se mit à travailler lamine du Pütosi, peut, dans la pratique, être regardée comme le point de départ de la grande production. Or, si le lecteur veut bien se référer à ce qui a été exposé plus haut, il verra (1) qu’il se passa un assez long délai avant que la .baisse de valeur du précieux métal fût bien sensible. On peut estimer à un quart de siècle cette sorte de temps d’arrôt; la baisse, à partir delà, s’accusa fortement, mais elle mit soixante à soixante-dix ans à s’accomplir, tout au moins un demi-siècle.
La cause de cette lenteur, <^ui semble incroyable, c’est que, à la même époque, l’industrie, le commerce, et par eux la richesse prirent un grand essor. Il fallut beaucoup plus de monnaie pour le service des transactions de toutes sortes. La demande, en un mot, avait grandi dans une forte proportion; il n’en faut pas davantage pour restreindre l’influence de l’augmentation de production et même pour la paralyser complètement.
C’est le lieu de dire aussi que l’approvisionnement des deux métaux précieux, qu’il est impossible ici de séparer l’un de l’autre, n’a pas augmenté à ce point, sur le marché de la civilisation occidentale, depuis la découverte des mines de la Californie, que l’un ou l’autre pût, par l’excès de l’offre, y éprouver une baisse considérable. L’accroissement a été fort inférieur à ce qu’on pourrait penser, par la raison que, en même temps que ce marché recevait une quantité d’or inaccoutumée, il se dépouillait d’une grande partie de ce qu’il possédait de l’autre métal précieux. Nous avons présenté plus haut (2) un exposé duquel il résulterait que, de la Gn de 1848 au
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l'2) Voir plus haut, section Xill, chapitre ni.
commencement de 1865, en seize années, l’approvisionnement de l’Europe et de l’Amérique, en or et en argent sous toutes les formes, monnaie, ustensiles, bijoux, sommes thésaurisées, dorure et argenture, se serait accru seulement de cinq milliards 379 millions (différence entre les deux sommes de 39,583 millions et 34,204 millions) ; cet accroissement n’est guère que d’un septième de la masse préexistante, pour l’ensemble des seize années, ou en moyenne de 1 pour 100 par an. Pendant ce même laps de temps, les affaires, les échanges, les transactions augmentaient dans une proportion incomparablement plus forte. Le luxe devenait bien plus général. C’en est assez pour expliquer commént l’accroissement qu’a éprouvé l’approvisionnement en métaux précieux n’a pas déterminé une plus forte baisse.
Au seizième siècle, le changement avait été bien autrement marqué dans la grandeur de l’approvisionnement en métaux précieux, et il l'avait été beaucoup moins dans le développement des transactions^ et des échanges. On était parti d’un avoir total, en or et en argent, qui, pour l’Europe entière, a été estimé à un milliard de francs à peine, et peu après que la mine de Potosi eut été découverte et mise en œuvre (1545), ce ne fut pas de 1 pour 100 par an que s’accrut la masse des métaux précieux, ce fut de quatre ou cinq fois autant, sinon de plus. Quant au mouvement commercial, quelle époque vit une progression comparable à celle de nos jours? Apartir de 1845 au contraire, le mouvement de progrès fut entravé par les dissensions intérieures des États, par les guerres de religion et les luttes internationales que soulevait l’incessante ambition des princes (1).
(1) La découverte de la mine du Potosi coïncide à peu près exactement avec l'abdication de Charics-Quint, la mort de Henri VIII (1547) et de François 1" (1547) ; par conséquent l'exploitation des trente pre-
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