III
lings environ, ce qui ertt été le véritable pair, la guinée passait pour 28 et même 30 schellings (1).
Jusqu’ici, dans le raisonnement relatif aux différences de valeurs entre les lingots et les espèces monnayées, j’ai laissé à l’écart un fait qui s’est présenté trop souvent dans l’histoire, et à la funeste influence duquel les États les plus civilisés ne se sont soustraits que depuis assez peu de temps; je veux parler des restrictions abusives qui pourraient être établies par la loi au sujet du commerce des matières d’or et d’argent et des espèces monnayées (2).
On sait que les gouvernements principaux de l’Europe, ou pour mieux dire tous ceux des grandes monarchies, avaient porté des lois draconiennes qui furent en vigueur jusques et y compris le dix-huilième siècle, et même le commencement du dix-neuvième, à l’effet de retenir dans le sein de chaque Étal les métaux précieux, soit monnayés, soit en lingots. La sanction donnée à la défense d’exportation était, dans tous les cas, la confiscation grossie d’une amende, avec une peine corporelle, qui le plus souvent était la mort ; quelquefois cependant le législateur, modérant ses emportements, se contentait des galères à péril ) Voir le Traité de lord Liverpool, p. fiO, ou encore les Éléments d'Éeonomie politique de M. Macleod, chap. vi. On lira aussi avec un grand intérêt sur ce sujet l’exposé de la situation nnonétaire de la Grande-Bre> ' tagne à celle époque, dans la belle Histoire d’Angleterre, de lord Macaulay, chap. xxi.
(2) Cés restrictions n’ont été déDnilivement abolies en Angleterre que depuis tStg, par la loi qui a ordonné la reprise du payement en espèces par la Banque. En France, le dernier vestige de ces mêmes mesures disparait en 1816. 11 faut dire qu'en Angleterre l’abolition de ces lois restrictives est irrévocable ; personne n'oserait élever la voix pour les rétablir, tant elles excitent la réprobation de l'opinion publique. En France, elles ont encore des partisans haut placés, dont la prétention ne va à rien moins qu'à faire considérer comme étant encore en vigueur les lois de l’ancien régime qui consacraient ces extravagances.
LA MONNAIE. SECTION III, CH.APITllE U.
pétuilé avec la marque. On sait aussi que, malgré cet incroyable luxe de sévérité, la transmission internationale des métaux précieux n’a pas cessé de s’opérer sur une vaste échelle, tant le bon sens des particuliers résistait à ces fureurs tyranniques, et tant le besoin du commerce était impérieux à cet égard. Ces lois si violentes n’étaient pourtant pas sans un certain effet, au sujet de la valeur des matières qu’elles concernaient. Par exemple, en Angleterre, où, par une dérogation aux dispositions prohibitives généralement admises en Europe, la loi permettait, dans le dix-huitième siècle du moins, défaire librement l’exportation des lingots, tandis qu’elle interdisait celle des pièces monnayées, et en défendait non moins sévèrement la fonte, il arrivait que, lorsqu’il devenait nécessaire âu commerce d’exporter une quantité inusitée de métaux précieux, les lingots acquéraient une valeur sensiblement plus forte que les espèces monnayées, quelque correctes de poids et de titre que fussent celles-ci. Non précisément que le commerce renonçât à exporter des espèces monnayées, mais l’avantage qu’il y avait à faire sortir des lingots et la sécurité qu’offrait l’opération à celui qui l’entreprenait établissaient, entre la valeur des monnaies pour l’exportation et celle du lingot, une notable différence à l’avantage de ce dernier. On pourrait dire que le lingot gagnait une prime, qui était l’équivalent du risque couru dans l’exportation des espèces monnayées. M. Fullarton, dans son volume On the régulation of airrency (1), indique quel a été, dans diverses circonstances, le montant de eette prime ou de ce risque. Dans plusieurs cas, ce fut de S à ,5 1/2 pour cent; cet auteur mentionne même une circonstance où ce fut de 13 ; ces écarts parais- . sent n’avoir été que de très-courte durée. Lecélèbre rap-
(I) Page?.' •
port (lu Bullion committee de 1 81 0 (1), comprend les renseignements donnés par M. Fullarlon.
On trouverait, dans l’histoire de France, des faits assez analogues à ceux (jue nous venons de rapporter pour l’Angleterre. En Francè , l’exportation des matières d’or et d'argent était traitée par la loi avec la même rigueur impitoyable (|ui frappait celle des espèces monnayées. Mais par l’effet des opérations de faux-monnayage auxquelles se livraient les rois, des écarts se manifestaient entre la valeur du lingot et celle delà monnaie. La prétention des souverains qui se laissaient aller à ces déplorables pratiques était de faire passer, dans la circulation, un poids déterminé d’or ou d’argent pour une valeur très-supérieure à celle qu’il possédait réellement. On voulait, par exemple, qu'une certaine somme d’argent renfermant une once de métal fin fût acceptée, dans les payements, comme si elle en avait pesé deux. L’effort du commerce était de résister à cette tentative arbitraire, et, quelles que fussent les combinaisons imaginées par une autorité sans frein pour faire fléchir la volonté publique, cet effort réussissait toujours dans une certaine mesure ; néanmoins, par l’effet dès dispositions pénales insérées dans les édits des rois sur la matière, il restait, pendant un temps plus ou moins long, quelque chose de l’écart que le prince avait voulu établir. La monnaie valait sensiblement plus que le lingot, poids pour poids, titre pour titre (2).
Il n’est pas rare aujourd’hui chez nous d’entendre dire que l’or n’a rien perdu de sa valeur depuis la découverte des mines de la Californie et de l’Australie, et d’en donner
(1) Report from the select committee on the high pries of the gold buUùm,
(2) Dans la suite de ce volume, nous aurons occasion de donner quel- <)iics renseignements sur ce régime monétaire et sur les violences qui le caractérisaient.
pour preuve ce fait que, sur le marché de Paris, les lingots d'or se tiennent au pair, ou à peu près. Les personnes qui raisonnent de la sorte tombent dans une confusion dont un peu de réflexion les garantirait. Pour bien savoir si l’or est enchéri ou s’il est déprécié, s’il gagne une prime ou s’il en subit une, le moyeu n’est pas d’en comparer les lingots aux espèces monnayées qui peuvent en provenir. Entre le lingot et les espèces droites de poids et de titre, ce n’est qu’accidentellemenl que la différence peut s’écarter de la limite déterminée par le montant des frais de monnayage, y compris l’intérêt du capital pendant le petit intervalle que prend la fabrication des monnaies. Une meilleure mesure, la seule bonne, de la hausse ou de la baisse que peut éprouver la valeur de l’or, c’est le prix de ce métal en espèces d’argent, ou, ce qui revient au même, le prix des matières d’argent en espèces d’or; et encore ici faut-il admettre qu’aucune cause perturbatrice ne soit venue apporter un changement à la valeur de cet autre métal.
Ainsi aujourd’hui la prime que gagne l’argent, et qui, depuis quelques années, varie le plus communément de vingt à trente francs pour mille, donne la mesure exacte de l’écart qui est survenu entre l’or et l’argent, puisque cette prime indiqua l’excédant du prix de l’argent, pai rapport au pair légal en pièces d’or. Sans doute on peut prétendre que dans cet écart, le total ne doit pas être attribué à la baisse de l’or, et qu’une partie provient de ce que l’argent aurait enchéri. Nous n’avons pas à faire ici le départ entre ces deux causes. Je dois dire pourtant qu’il me parait fort malaisé de l’indiquer par des chiffres précis. Mais aussi il serait bien difficile de ne pas admettre que la baisse de l’or ait été la circonstance prépondérante. Au surplus, ce que j’ai voulu signaler en ce moment, c’est l’erreur à laquelle se laissent aller les personnes qui
croient apprécier juste renchérissement ou le bon marché de l'or en comparant le cours des lingots au cours des espèces de ce métal.
Une erreur exactement semblable se refrouve, et, je suis forcé de le dire, sans aucune circonstance atténuante, dans le traité de lord Liverpool (1). Cet homme d’État distingué, dans le but de démontrer que l’argent a une ’ valeur moins stable que l’or, compare les variations que les matières d’argent et celles d’or ont éprouvées dans leurs prix en monnaie courante, alors que celle-ci consistait en or ou en billets de banque échangeables contre de l’or. N’est-il pas clair que cette méthode devait conduire à des variations bien plus fortement accusées pour l’argent que pour l’or? Une telle méprise, de la part d’un homme éminent par ses lumières, montre quel degré d’attention il convient d’apporter à l’étude et à la qualification des faits qui concernent la monnaie, pour ne pas être dupe de fausses apparences. ■'
Si l’on creusait bien le sujet, on découvrirait un grand nombre d’aperçus intéressants au sujet des phénomènes que présente le prix ou la valeur des métaux précieux ou de la monnaie rapportés les uns aux autres. En voici encore un qui n’est pas indigne de l’attention du lecteur. Lorsqu’on dit qu’une marchandise baisse de valeur, on entend par là qu’il faut en céder une plus forte quantité . qu'auparavant, pour obtenir en échange la même quantité des autres articles de commerce. Le prix de cette marchandise, si c’est du plomb, du fer, du blé, du vin, ou tout ^‘autre objet qui s’achète et se vende, sauf le métal dont + est l’unité monétaire, diminue alors dans la proportion ^■môme de la baisse de valeur, car le prix d’une chose est la i^valeur de cette chose spécialement rapportée aux métaux
(t) Pages 149 et sxiiv,, édit, de 1805. ' >
dont on fait la monnaie, ou, en d’autres termes, c’est le nombre d’unités monétaires qu’il faut donner pour en avoir une quantité déterminée. Mais si l’objet qu’on envisage est le métal qui constitue essentiellement la monnaie, la baisse de valeur se révèle tout autrement; ce n’est pas son prix qui varie : celui-ci reste absolument le même. La variation porte sur le prix de toutes les autres marchandises, sans exception : ce prix monte, si la valeur du métal dont est la monnaie a descendu ; il descend, si elle a monté. Quant à lui, la raison pour laquelle son prix ne bouge pas, c’est que, pour lui spécialemeutet exclusivement, le prix est sa valeur rapportée à lui-même. Supposons que la valeur de l’argent baisse de moitié ,du moment qu’en France l’uuité monétaire consiste en 4 grammes ‘/j d’argent (1), le kilogramme du métal supposé fin ne cessera pas de valoir 222 fr. 22, sauf la petite déduction qui répond aux frais de monnayage, parce que le nombre de fois qu’im kilogramme contient 4 grammes V» est exactement exprimé par le nombre 222,22. Dans le môme cas, le prix du plomb, du fer, du* blé ou du vin doublera, parce que, pour obtenir une quantité égale des mêmes articles, on devra désormais, toutes choses égales d’ail- .
leurs, donner un poids double d’argent.
CH.APITRE III
De la possibilité d'un grand écart entre la valeur de la monnaie et celle des métaux précieux.
C’est une règle aisée à comprendre, et que nous avons
(I) Je parle ici d’argent absolument fin. Dans le cours de cet écrit, lorsqu'il s'agira d’argent aliié à un autre métal, nous indiquerons la proportion de l'alliage ou le titre.
COUllR D’ÉCONOMIE POLITIQUE.
déjà exposée plus haut (I), qu’en générai, il ne peut y avoir que peu d’écart, si ce n’est pour un bref délai, entre la valeur de la monnaie et celle du métal en lingot. Cette règle cependant souffre quelques exceptions dont il a été dit un mot. Nous insisterons ici sur une qui est remarquable : c’est dans le cas où la distance serait très-grande entre l’hôteldes-monnaies et la résidence des détenteurs de lingots. Le cas s’est présenté sous une forme extrême en Australie après la découverte des mines d’or. La monnaie courante de la colonie était la monnaie anglaise. L’bôtel-des-monnaies, pour le mineur qui venait d’extraipe du métal à Ballarat, ou pour le banquier qui avait acheté la poudre d’or à Sidney, à Adélaïde ou à Melbourne, était dans la Cité de Londres, c’est-à-dire aux antipodes. Pour convertir son or en monnaie, l’habitant de l’Australie avait à envoyer les lingots du bout du monde à Londres, puis à faire revenir les espèces monnayées. 11 y a eu ainsi entre la monnaie correcte de poids et de titre et les lingots la différence de vingt pour cent, et plus. C’est ce qui résulte de l’exposé fait par M. Bell, directeur de la Banque d’Australie à Londres (2). Ce fut la cause d’une grande émotion et de beaucoup d’embarras dans la colonie, Jusques au moment 1 où un hôtel-des-monnaies y eut été établi.
Le colonel Torrens a consacré à cet épisode remarquable de l’histoire des mines d’or de l’Australie un chapitre intéressant (3), dans lequel cependant on ne trouve pas la preuve de ce qu’avance l’auteur, que ce qui s’est passé à cette occasion dans l’Australie renverse la théorie. Loin de là, la théorie est confirmée par l’incident dont il s’agit, puisqu’elle en rend parfaitement
(1) Section III, chapitre ii.
(2) Philosophy of joint-stock banking, p. iOl.
(3) The principles and praclical operation ofsir Hobert Peeis act o/' 1844 txplttined and dtfended, page 172 de la seconde édition.
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compte par la plume du colonel Torrens lui-môrac.
Si la monnaie qui existait dans l’Australie avant l’exploitation des mines d’or avait pu suffire au service des transactions après l’événement, la différence entre la valeur des lingots et celle des espèces monnayées eiit été bien moindre. Mais la quantité des transactions augmenta très-rapidement: les prix de toute chose, et surtout les salair esmontèrent dans une forte proportion ; il fallut donc beaucoup plus de monnaie. La demande de monnaie étant irès-grande par rapport à l’offre, la valeur de la monnaie s éleva, et elle resta élevée parce que le courant des affaires n’en amenait pas dans le pays ce qu’il aurait fallu ; on ne pouvait s’en procurer qu’en expédiant des lingots à Londres pour les y faire monnayer ou pour les vendre à la Banque. Jusque-là, entre Londres et l’Australie, le cours du change était déterminé par les circonstances ordinaires qui le fixent entre deux pays dont ni l’un ni l’autre n’est producteur du métal précieux servant à faire la monnaie : tant que le montant de la laine, du suif, du cuivre exportés de l’Australie en Angleterre était égal an montant des produits britanniques expédiés en retour, la masse des lettres-de-cliange que l’Australie avait à payer en Angleterre était égale à celle que l’Angleterre avait à payer en Australie. Par cela même qu’il y avait ainsi balance entre les comptes, les maisons de banque qui achetaient en Australie les leltres-de-change sur l’Angleterre se contentaient d’une modique commission. Il en était de même dans l’autre sens : les billets de banque australiens se changeaient pareillement, moyennant une modique commission, contre des billets de la Banque d’Angleterre ou contre ceux d’une autre banque des trois royaumes.
Il était rare qu’il y eût un parfait équilibre entre les deux masses de lettres-de-change dont je viens de parler : celles que l’Australie tirait sur l’Angleterre et celles de
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l’Angleterre sur l’Australie. 11 y avait, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, une balance à payer en espèces métalliques, c’est-à-dire en souverains. De là un change, tantôt favorable, tantôt défavorable à la colonie ; le montant de ce change était déterminé par les frais de transmission des espèces. La même cause réglait le cours des billets des banrjues coloniales en billets de la métropole.
Du moment que l’extraction de l’or se fut dessinée en Australie, il dut y avoir un courant constant d’or sortant de cette colonie pour se rendre en Angleterre. La valeur de l'or dut être, d’une manière permanente, moindre dans l’Australie que dans le Royaume-Uni, mais en soi, le fait n'eôt pas été grave et n’eût causé aucune perturbation, si l’Australie eût possédé un hôtel-des-raonnaies organisé sur les mêmes principes que celui de Londres, c’est-à-dire ne percevant pas de seigneuriage et monnayant gratis. .Mais en l’absence d’un hôlel-des-monnaies dans l’Australie, l’état des choses qui se produisit fut fort étrange. Le numéraire de l’Australie consistant en souverains provenant de la monnaie de Londres et en billets de banque échangeables à vue contre les souverains, les banques coloniales se trouvèrent dans la nécessité de conserver dans leurs coffres une quantité de souverains qui pût suffire au payement de leurs billets. L’état des choses créé par l’exploitation des mines d’or ayant rendu indispensable la présence d’uiie quantité beaucoup plus grande de numéraire, aussi bien en billets qu’en espèces métalliques, les banques durent se procurer et maintenir dans leurs caisses un approvisionnement beaucoup plus grand en souverains, et elles ne pouvaient se le procurer qu’en exportant des lingots et en faisant venir des souverains à la place, double opération qui nécessairement absorbait beaucoup de temps. On eut donc, en présence l’un de l'autre, les deux phénomènes suivants : d’un côté, sur le marché, une
quantité énorme de lingots du fait des mineurs, et de l’autre, la demande d’une très-grande quantité de souverains, tant pour les particuliers que pour les banques. Ces conditions étaient celles qui devaient produire nécessairement la baisse du lingot et la hausse de l’espèce monnayée. Avec un hôtel-des-monnaies sur les lieux, le prix du lingot en souverains aurait été, à peu de chose près, ce qu’il est à Londres, c’est-à-dire livres, 17 schellings,
10 deniers 1/2, par once du poids de Troyes au litre de onze douzièmes. En réalité, on le'vitse réduire à 3 livres et quelquefois descendre plus bas. Les lettres-de-change sur l’Angleterre subirent pareillement un gros escompte.
11 est facile de comprendre comment cette situation était très-préjudiciable aux habitants de l’Australie, et comment elle dut déterminer une crise. On y a mis fin, en 1854, par la création d’un hôtel-des-monnaies à Sydney, dans la Nouvelle-Galles.