CHAPITRE PREMIER
Observations générales sur la valeur.
Les métaux précieux ne donnent point, on l’a déjà vu, et nous espérons le montrer plus en détail dans le cours de ce volume, une mesure de la valeur qui soit invariable et indépendante des lieux et des temps. Si, par rapport à un même poids et en se restreignant à un espace de temps assez limité, ils offrent une mesure très-convenable et, à coup sûr, meilleure que toute autre; si même, à un instant donné, ils sont encore entre deux contrées, quelque distantes qu’elles soient, le terme de comparaison le plus acceptable pour la valeur des articles de commerce, c’est une mesure sur laquelle on ne peut plus compter, dès qu’on veut se placer successivement à des époques trèséloignées les unes des autres.
11 est en effet une force générale qui agit sur l’or et sur l’argent de manière à en diminuer la valeur, force dont l’action continue finit par prévaloir sur les causes accidentelles qui provoquent des oscillations alternatives dans des sens opposés. Je veux parler du progrès des arts. L’art d’exploiter les mines va toujours en se perfectionnant. Il en est de mêmede l’art de la métallurgie qui, une fois les minerais
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extraits du sein de la terre, s’occupe du soin d’en retirer les métaux. Si donc les raines étaient toujours d’une égale richesse, et si, d’ailleurs, le rapport entre l’offre et la demande était à l’abri de toute perturbation, on verrait le prix de revient d’un kilogramme d’or ou d’argent aller constamment en s’amoindrissant, à mesure qu’on descendrait le courant des siècles. Comme, à moins d’un changement sérieux dans le rapport entre l’offre et la demande, la valeur d’une marchandise se conforme à peu près au prix de revient, il s’ensuit que la valeur de l’or et de l’argent suivrait sans cesse une marche décroissante.
De là une cause d’abaissement successif de la valeur des métaux précieux. C’est pour le créancier un désavantage inévitable, pour le débiteur un profit assuré, du moment que les créances ou les dettes se stipulent en or et en argent.
Indépendamment de cette circonstance, qui est défavorable aux créanciers et favorable aux débiteurs, il peut en survenir d’autres, et il s’en est présenté en effet, qui ont affecté les transactions précédemment conclues dans > les résultats qu’en attendaient les parties contractantes. Je veux parler des découvertes de nouvelles mines, beaucoup plus abondantes que celles qui étaient exploitées au moment du contrat. Ce genre d’événements, dont l’exploitation des raines d’Amérique a offert le plus remarquable exemple, a eu cependant sa contre-partie dans l’histoire.
Il est arrivé en effet qu’à une certaine époque, les mines s’étant appauvries, ou, pour mieux dire, l’exploitation des raines ayant été suspeudue à peu près complètement, l’or et l’argent enchérirent au contraire dans une forte proportion. On a vu alors se produire des conséquences diamé^, tralement opposées à celles qu’a eues la découverte de^ l’Amérique. Nous aurons lieu d’en parler plus tard,
^ Nous arrivons ainsi à cette conclusion, que l’or et l’ar-
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gent, excelleDts pour la fonction de la monnaie dans les limites d’espace et surtout de temps qu’embrasse l’immense majorité des transactions, ne doivent plus être regardés comme donnant une mesure suffisamment ap»— ' proximative de la valeur, lorsqu’on met en regard des époques très-distantes les unes des autres. Une mesure exacte et invariable de la valeur, si l’on pouvait la découvrir, rendrait service à la société. Elle serait utile pour l’avancement de plusieurs brancliesintéressantesdes connaissances humaines ; pour l’appréciation d’un grand nombre de faits historiques, par exemple, elle serait d’un grand secoui's. Combien de lumière serait répandue alors sur les évolutions de l’histoire !
Mais est-il permis d’espérer la découverte d’un semblable mètre ? La valeur d’une chose se détermine à chaque instant par la relation qui existe entre la demande et l’offre. Elle résulte donc d’une multitude d’éléments, tous essentiellement variables : des besoins du public consommateur qui n’ont rien d'absolument fixe ; de ses désirs qui ne se règlent pas d’après ses véritables besoins, et qui dépendent de mille causes changeantes; des moyens, sujets à varier, qu’il a de satisfaire ses besoins ou ses désirs. Elle est subordonnée au nombre des producteurs qui se consacrent à cet objet, à l’étendue des ressources dont ils disposent pour la production ; elle l’est à leur intelligence, à leur activité, à 1a nature des circonstances dans lesquelles ils opèrent, au succès de leurs elforts, à l’urgence de leurs besoins, qui les porte à offrir leur mar- . cfaandise avec plus ou moins d’instance, à la vivacité de la concurrence qu’ils se font. Qui ne voit que ces diverses forces composantes, tant de la demande que de l’offre,' sont en variation perpétuelle, selon les lieux et selon les temps? ’ ’ ' -■> » .v. -i».
Les choses auxquelles on réussit à appliquer un étalon
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qui en donne la rigoureuse mesure, sont exclusivement matérielles. C’est une longueur, une surface, un volume, un poids ; c’est encore la chaleur, la lumière, l’électricité ; et déjà, pour ces derniers objets, le mesurage prend un caractère hypothétique. La valeur est, au contraire, la résultante d’une multitude de forces dont les principales, on vient de le voir, sont de l’ordre idéal ou de l’ordre moral. Toute valeur est un rapport déterminé par un ensemble de tendances multipliées, dont les unes se combinent et les autres se combattent, et dont la plupart échappent à toute appréciation positive.
Il résulte déjà de ce qui précède que, dans l’offre Ou dans la demande, il ne faut pas se borner à envisager seulement les quantités absolues qui sont offertes >. ou demandées; il faut aussi tenir compte des dispositions de l’acheteur et du vendeur qui sont en présence, des circonstances dans lesquelles ils sont placés l’un et l’autre; et parmi ces dispositions et ces circonstances, il en est, surtout en ce qui concerne le vendeur, plusieurs qui sont subordonnées aux frais de production.
Ce sont même celles qui, à la longue et en moyenne, finissent, dans la plupart des cas, par prévaloir sur les autres et pardéterminer les cours : 1 kilog. d’or vaut communément 15 kilog. 1/2 d’argent, parce qu’il coûte 15 fois 1/2 autant à produire. On remarquera que nous disons à la longue et en moyenne ; transitoirement et sous l'influence de diverses tauses, pour toutes les marchandises sans exception, les cours ont pu être, ont été et seront, tantôt en dessusv" tantôt en dessous des frais do production, et quelquefois mêine de beaucoup. '* ^ t
Les sentiments dont le vendeur ou l’acheteur peuvent être animés, les idées fausses ou exactes qu’ils se forment sur l’avenir, l’inquiétude que peuvent éprouver, Tache-, • teur sur la facul^'qu’il aura de satisfaire ses besoins, le '
vendeur sur l’écoulement de ses denrées, sont des mobiles quelquefois extrêmement puissants, qu’on doit toujours ranger dans les deux groupes de forces diverses dont les résultantes constituent, l’une l’offre, l’autre la demande. Ce sont des coefficients, très-variables selon les temps et les lieux et selon la nature des marchandises, qui modi— fient profondément la valeur, telle qu’elle se présenterait s’il y avait lieu de la déduire de la comparaison mathématique entre la quantité offerte et la quantité demandée. L'offre et la demande, ainsi qu’on doit les considérer pour ne pas se faire d’illusion, sont, pour parler la langue de l’arithmétique, chacune le produit de deux facteurs, dont l’un est certainement la grandeur de la masse offerte ou> de la masse demandée, mais dont l’autre est subordonné h îin nombre .variable de causes, non moins variables elles* mêmes dans leur puissance, et qui sont, les unes de l’ordre moral, les autres de l’ordre idéal, quelques-unes de l’ordre matériel. De même que le poids d’un corps dépend non-seulement de son volume, mais de sa pesanteur spécifique, de même l’offre et la demande sont détermioéWf chacune séparément, et par lagrandeur absolue de ce qui est offert ou demandé, et par diverses influences fort mobiles elles-mêmes, dont l’ensemble compose ce que l’on pourrait appeler l’énergie spécifique de cette offre et de cette demande.
Daüqs le louable désir de se procurer une mesure exacte de. la valeur, quelques personnes ont proposé de choisir le blé comme un terme absolu auquel on pouvait mieux qu’à la monnaie rapporter toute évaluation; d'autres ont recommandé le travail. Ainsi, selon ceux-ci, un hectolitre de blé, selon ceux-là, une journée ;,de travail serait l’étalon de la valeur, par excellence. Je crois que la discussion générale qui précède ne laisse pas que d’ébranler ces propositions, surtout en
ce qui concerne le blé. 11 n’est pourtant pas inutile de les examiner d’une manière plus spéciale.
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