CHAPITRE II
Si la blé peut eoiuUUer une b<miie mesure de la valeur.
Le blé est une marchandise qui n’est ni produite ni vendue sous l’empire de circonstances absolument identiques dans deux contrées, dans deux provinces, dans deux champs contigus, dans le même champ à deux récoltes successives. Le blé de l’Égypte est obtenu dans de tout autres conditions que celui de la vallée de l’Obio. Le blé des plaines de Toluca, au Mexique, et celui de la Beauce ou du Languedoc sont le résultat de données différentes. De même, ceux de rUkraÎBe, de la vallée de la Yistule et du comté de Kent. D’un côté la constitution politique et sociale, d’un autre les influraces atmosphériques, hydrologiques et géologiques changent, quand on passe d’un pays à un autre, et agissent très-diversement. Les procédés de l’agriculture perfectionnée, toutes choses égales d’ailleurs, ont, pour la production du blé, une puissance bien plus grande que ceux d’une agriculture arriérée. Dans le même pays, en France, que dis-je? dans la même vallée, tel cultivateur ne sera point en perte s’il vend son blé à 1 0 fr. l’hectolitre; tel autre, placé sur un sol naturellement aussi propice, sera ruiné, s’il ne le vend que 15 fr. L’inégalité des salaires ne vient pas toujours compenser l’inégalité des autres conditions de la production ; le laboureur qui arrose de ses sueurs le sol ingrat de la Lozère est payé plus cher que celui qui exploite le riche terroir du 111. 7
Delta du Nil, c’était le cas du moins il y a quelques années (1); celui de l’Angleterre est rétribué deux fois • plus que le premier et, à son tour, il l’est moins que le cultivateur des États-Unis. Si l’on envisage successivement, dans la suite des temps, deux époques séparées par des siècles, il doit y avoir plus de chances de variation encore, puisque les éléments politiques et sociaux qui contribuent à déterminer la valeur du blé deviennent différents, et qu’il doit ou peut y avoir une assez grande différence dans les procédés de culture.
A cause de l’importance toute particulière du blé, la vente s’eu fait avec plus de publicité que celle de tout autre produit. On a des tableaux de mercuriales qui remontent à des temps fort éloigués. On y voit que, il y a quelques siècles, les variations étaient très-fortes d’une année à l’autre, d'une saison à la suivante. De nos jours, elles sont beaucoup moindres pour plusieurs raisons, et surtout parce que la facilité des transports, en agrandissant le marché, a nivelé les prix et les a rendus plus uniformes. Cependant, troisfois, dansl’espace de quarante années, en 1817, en 1 847 et en 1 854 et 1 855 , le blé a monté au double, et, dans quelques localités, au triple de sa valeur habituelle (2) .
(1) D'après plasieurs dépositions recueillies dans l’enquête qui a eu lieu par-devant le conseil d’État au sujet de l’échelle mobile, en 1 859, la maind'œuvre a beaucoup haussé en Égypte depuis quelques années, et depuis lors, ce mouvement n’a fait que se caractériser davantage.
(2) MM. Jacob, Dupré de Saint-Maur et d'autres écrivains ont extrait du Chronicon preliosum de Fleclwood, du livre de Mathieu Pâris, des Registres du parlement (Holls of parliameni), des Records de Cotton, des Fœdera de Rymer,, du Survey de Stow, de l’ouvrage de M. Lloyd sur le Priœ (/« bli à Oxford, une masse de renseignements concernant le prix du blé du l’an 1120 jusqu'à une date assez récente. Du treizième au seizième siècle, ou observe dans ces tableaux beaucoup plus de variations d’une année à une autre que dans les temps les plus rapprochés de nous. C'est quelquefois du simple au décuple ou même au vingtuplc, ou plus encore. Qu’on voie, par exemple, de l’an 1237 à 1270. Dans la même année, c’est du simple au quintuple ou au sextuple, comme en
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Ce n’est pas que le blé n’ait, dans sa nature, quelque chose qui, lorsqu’on embrasse des intervalles un peu longs, de quinze ou vingt ans, par exemple, et qu’on en prend la moyenne, tend à lui donner plus de fixité qu’à beaucoup d’autres valeurs. C’est la denrée de première nécessité par excellence, au moins dans nos pays occidentaux. On a donc représenté que tous les hommes indistinctement en ont un égal besoin; donc, a-t-on dit, la demande en est invariable, quels que soient les lieux ; il en est de même de l’offre, a-t-on ajouté, car il s’en produit une quantité toujours proportionnelle à la population,.sinon la population tomberait au niveau des subsistances. Or, dès que, entre l’offre et la demande, le rapport est constant, la valeur doit rester constamment la même.
Le raisonnement n'est que spécieux. Il n’est point vrai que la quantité de blé réclamée par le consommateur soit, pour une population égale, un terme constant, et il serait chimérique de prétendre que la qualité offerte soit invariable.
On peut contester, à bon droit, que tous les hommes consomment du blé également ; d’un pays à l’autre, on remarque à cet égard d’assez fortes différences. Un Français et un Anglais, un habitant de Londres et un Irlandais, le Parisien et le paysan des montagnes centrales de la France ou celui du Languedoc ne consomment pas une égale ration de blé. Le Français mange plus de pain que l’homme de la Grande-Bretagne qui remplace en partie le pain par de la viande; l’habitant de Londres, plus que l’Irlandais qui vit, en partie au moins, de pommes de terre; le Parisien, plus que le cultivateur limousin ou rouergat qui se nourrit de châtaignes et de sarrasin, plus que le
1286 et 1434. Pendant le cours entier du dix-septième siècle, d’après ces tableaux, la variation est de 1 à un peu plus de 3; de môme dans le dixhuitième siècle.
iOO COURS D’ÉCONOMIE POLITIQUE.
paysan de la plaine de Toulouse, pour lequel le maïs est l’aliment farineux le plus ordinaire.
Les grains qualifiés de céréales sont nombreux ; en écartant même le maïs, on en compte au moins quatre qui sont inégaux eu puissance nutritive et en valeur : le blé, le seigle, l’orge, l’avoine. Je laisse de côté les contrées où le rbc forme la base de l’alimentation publique. Dans tel pays, dans telle province, ou à telle époque, c’est un des grains inférieurs qui est consommé parle plus grand nombre des hommes, presque à l’e.\clusion de tout autre. Elu Écosse, c’est l’avoine; en Suède et en Russie, l’avoine encore, ou l'orge, ou le seigle ; les classes riches seules mangent du froment. Il y a tel arrondissement, en E" rance, où, aujourd'hui même, les trois quarts des habitants ne goûtent pas du pain de froment, une fois l’an. Mais à mesure que l’aisance augmente, ou que les prix se modifient, la proportion des différentes espèces de grains consommés est sujette à varier fortement. Ainsi, dans beaucoup de pays, on a constaté que, suivant le progrès de la richesse, on abandonnait tel grain inférieur pour tel autre plus relevé. C’est ce qui s’observe, dans le Massachusetts, ù l’égard du maïs, qui est remplacé par le froment; en Écosse comme dans le Limousin ou l’Auvergne, à l’égard du seigle, ou de l’orge, ou du sarrasin, ou de la pomme de terre, ou de la châtaigne, qui, dans la consommation publique, cèdent la place à un farineux plus riche en gluten et plus agréable.
L’industrie manufacturière, quand elle est parvenue à un certain point de développement, emploie, pour les besoins de certains ateliers, des quantités de blé ou de farine qui ne sont point insignifiantes et qui peuvent varier de pays à pays, et, dans les mêmes lieux, d’une année à l’autre. Certainement, on nourrirait un grand nombre de personnes avec ce qui est absorbé par l’encollage des
chaînes dans les fabriques du Lancashire. Les fabriques d’amidon ont fait et font encore disparaître de grandes masses de blé; de même les distilleries ou l’on fabrique l’eau-de-vie de grains. L'agriculture elle-même consacre quelquefois à la nourriture du bétail des quantités de céréales.
Citons une autre cause de variation dans la demande du blé : les hommes n’en consomment pas nécessairement, dans le même lieu, à des intervalles très-rapprochés, une ration annuelle qui soit absolument la même. Nous parlions, il y a un instant, de l’augmentation qu’éprouvait, par le progrès de l’aisance, la consommation des céréales les plus substantielles. Dans les temps calamiteux, le mouvement inverse se manifeste. Alors, tout ce qui touche au bien-être de l’homme marche en arrière; une partie des populations recule d’une des céréales à une autre moins noble, et de là à la pomme de terre et aux farineux les plus grossiers. Dans ces nioraents-là, à part tout abaissement de la vie, on emploie moins de farine, soit qu’il y ait des personnes assez dénuées pour n’assouvir qu’imparfaitement leur faim, soit qu’on se réduise dans les préparations de cet article autres que le pain. On sait que les Anglais, par exemple, consomment beaucoup de farine de froment autrement que panifiée : ils en font plusieurs sortes de gâteaux de ménage. Quand la récolte a été courte, une partie d’entre eux, des gens aisés même, tâchent de se restreindre là-dessus. Après la mauvaise récolte de 1795, au mois de décembre, par une convention mutuelle qui reçut toute l’authepUcité possible, les membres des deux chambres du parlement s’engagèrent à diminuer d’un tiers au moins la consommation du hlé de leurs familles, et à faire tous leurs efforts auprès des personnes sur lesquelles ils avaient de l’ascendant pour les déterminer à prendre la même résolution. A
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cette occasion, on frappa d’un impôt la poudre à poudrer qui parut absorber une quantité de farine digne d’être prise en considération ; à plus forte raison l’on mit en interdit provisoirement les distilleries de grains. Celte dernière mesure a été prescrite par un décret, en France, lors de la cherté de 1854-1855.
Il ne faut cependant pas s’exagérer l’importance des privations proprement dites : on n’économise, par cette voie, qu’une modique fraction de la consommation ordinaire, à moins qu’on ne soit à la dernière extrémité, comme dans une ville assiégée. Le pain et la plupart des aliments dont la farine est la substance ne sont pas des friandises sur lesquelles on puisse beaucoup se restreindre. On en mange à sa faim, et on ne commande pas à celle-ci, surtout l’homme qui travaille de ses bras et dépense beaucoup de force musculaire. C’est sur d’autres articles de tout genre qu’on se réduit de préférence ; on ne s’attaque guère à sa ration de pain que lorsqu’on ne peut plus rien épargner sur son vêtement et sur ses plaisirs. M. Tooke cite(l) un rapport parlementaire, d’où il résulte que, pendant l’année 1800, où l’on avait eu toute sorte de raisons, dans la Grande-Bretagne, pour se limiter à l’égard du blé, puisqu’il était monté à 58 fr. l’hectolitre, on n’estimait pas que, par la privation pure et simple, la nation britannique eût épargné absolument plus de 300,000 quarters (873,000 hectolitres) ; à raison de 3 hectolitres par tête, c’est la ration annuelle de moins de 300,000 personnes. On calculait que l’interdiction d’employer la farine ou le blé dans diverses fabrications, et no^ tamment dans les distilleries, avait réservé pour la boulangerie environ 400,000 quarters (1 ,1 64,000 hectolitres), soit la ration annuelle de moins de 400,000 personnes.
(1) Histoire des prix, t. I, page 222.
Pour combler le déficit, le principal moyen avait consisté à tirer du blé du dehors à tout prix, plus encore à remplacer le blé dans l’alimentation des populations par le riz et par des farineux inférieurs. On estimait que, de cette manière, on s’était procuré une ressource effective représentant 5,267,000 hectolitres ou six fois le montant delà privation proprement dite. En 1847, ce fut, non en déterminant les gens h moins manger, mais en leur facilitant la substitution du maïs au blé, qu’on parvint, dans la Grande-Bretagne, à traverser cette année désastreuse (1).
En finale, la constance de la demande du blé, en tout temps et en tous lieux, pour une même population, est extrêmement contestable.
A l’égard de l’offre, c’est-à-dire des quantités qui sont mises à la disposition du consommateur et des conditions dans lesquelles elles le sont, on peut, indépendamment des accidents des saisons dont les effets sont si étendus, signaler entre autres causes de variation, celle qui résulte d’une loi générale à laquelle se conforme, dans ses progrès successifs, toute nation qui se développe. Considérons un État civilisé dans son développement, à partir d’un certain point où la population a acquis une certaine densité, où toute terre est, je ne dis pas labourée, mais occupée, et où il y a eu déjà assez de capital consacré à l’agriculture pour qu’on défrichât et assainit passablement les bons fonds, qui souvent réclament plus de travaux que les terres médiocres. Cependant la population augmente encore; il faut agrandir l’espace où se promène la charrue. On ensemence donc des terres moins fertiles ou mal situées; et ainsi de suite, jusqu’à cequ’enfin, par nécessité, on ait recours aux blés étrangers qui, grevés de frais de transport considérables et d’autres charges commerciales,
(l)Tooke, Histoire dts prix, I, p. 185.
sans compter les droits de douane quand il y en a, reviennent communément assez cher. Ü’une de ces périodes à l’autre, la valeur du blé varie et, dans l’ensemble, elle monte, ou du moins il existe un bon nombre de fortes raisons pour qu’il en soit ainsi. Certes, dans un Étal qui prospère, l’avancement de l’agriculture, l’amélioration des moyens de transport, l’abondance des capitaux qui favorise puissamment le progrès dos arts agricoles tout connne celui des autres arts, peuvent compenser, à chaque instant eu partie, et pour de grands laps de temps en totalité, l’infériorité native, la situation excentrique, ou les difûcullés quelconques que présentent les fonds de terre qu’on met successivement en culture ; il se peut que ce soit assez pour ralentir l’ascension du prix des grains ou même pour y substituer une marclie descendante. Cependant, jusqu’à notre époque, à peu près partout, les forces qui poussaient les prix dans le sens ascendant, sauf les variations accidentelles dues à l’inégalité des saisons, se sont trouvées les plus puissantes. Les cas dans lesquels les forces qui tendaient à produire la baisse l’ont emporté sont incomparablement les moins nombreux, et c’est seulement dans les temps tout à fait modernes, (|uc le phénomène de leur victoire s’est présenté. L’exemple le plus remarquable qu’on en puisse citer, et. qui est le plus récent, est celui de l’Angleterre. Depuis la grande réforme commerciale exécutée avec une si louable vigueur par le gouvernement de cette grande nation, l’agriculture uatioualc s’est inspirée de la situation oà le législateur l’avait placée, dans l’intérêt des populations, et pour la satisfaction des principes. Elle a perfectionné ses procédés, non sans l’emploi d’un capital additionnel assez considérable, et le prix du blé dans la Grande-Bretagne reste notablement inférieur, toutes choses d’ailleurs égales, à ce qu’il était avant l’année 1846, qui.
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comme on le sait, fut marquée par l’abolition de l’ancienne législation sur les céréales. L’entrée absolument ou à peu près libre des blés étrangers ne laisse pas que d’être un moyen d’empêcher l’élévation du prix des blés de franchir certaines limites. C’est le moyen qui a été employé en Angleterre, et par lequel le législateur a mis l’agriculture dans l’obligation de se perfectionner.
Un fait analogue semble s’être passé en Prusse sous l’influence des mêmes causes. Dans son mémoire sur la production de l'or et de f argent considérée dans ses fluctuations, Huraboldt fait remarquer que, pendant la période de 1824 à 1838, le blé a été moyennement, en Prusse, de 14 pour cent meilleur marché que dans la période de même longueur de 1816 à 1830 (I). Des abaissements analogues se sont manifestés sur le seigle, l’orge et l’avoine. L’illustre philosophe dit que cette diminution de prix doit être attribuée, en très-grande partie, à l’accroissement de production et à la meilleure exploitation du sol, et il la considère comme indépendante de toute variation propre aux métaux précieux. Il aurait pu ajouter que la faculté d’importer les céréales étrangères avait été un stimulant efficace dans le même sens.
Au lieu d’avoir une fixité plus grande que les autres marchandises, lorsqu’on se borne à comparer les années dans leur succession, le blé, au contraire, est plus varia-
(I) C’est le mémoire, déjà cité, qui fut' publié en 1S38 dans la Revue trimeetrielle d’Allemagne, et qui a été traduit pour le Journal des Économistes, de mars, avril et mai t848, par M. Rempp.
Ce rcnseigaemcnl sur le prix des grains dans le royaume de Prusse résulte d’un travail de .M. Holmann, chef du bureau de stalistiqile à Berlin. Voici comment s’y calcule la moyenne : on enregistre chaque mois la cote des grains dans toutes les localités et on en prend la moyenne pour chaque province; de là on tire, à la Bu de l’année, une moyenne pour la monarchie. Pour en déduire la moyenne de chaque période de quatorze années, des quatorze chiffres on retranche les deux plus élevés et les deux plus bas, et ou prend la moyenne des dix qui restent.
ble, en ce sens qii’ii est sujet à monter dans les temps de disette et à baisser après les bonnes récoltes d’une manière tout-à-fait extraordinaire, dont les autres marchandises offrent peu d’exemples. Le cas le mieux caractérisé qu’on puisse citer de ce que nous avons appelé plus haut (1 ) l’énergie spécifique de l’offre et de la demande est, en effet, fourni par le blé, dans les temps de disette et dans les années de grande abondance. Que la récolte soit d’un cinquième ou d’un quart au-dessous de l’ordinaire, on verra le blé monter sur le marché au double des prix accoutumés et plus haut encore. C’est que le blé étant de première nécessité pour l’homme, nous ne saurions nous en passer, et, on l’a vu, il n’est guère en notre pouvoir d’en réduire notablement notre consommation. Si donc l’approvisionnement national est réduit d’un cinquième ou d’un quart, on se le disputera avec une sorte d’acharnement. L’ardeur impatiente des acheteurs donnera à la demande une force impétueuse qui élèvera le prix dans une proportion autrement forte que celle qu’indiquerait la diminution de la récolte.
Pour qu’il en fût autrement, il faudrait qu’une suite de bonnes années eût amassé dans le pays une très-grande réserve, ce qui s’est en effet rencontré quelquefois ; que des récoltes subsidiaires, telles que celle delà pommede terre, eussent rendu extraordinairement de quoi suppléer au manque de grains, et ceci est plus rare ; ou encore qu’on eût le moyen de tirer de l’étranger, à un prix modique, des grains qui vinssent remplacer sans effort ceux qu’on avait vainement attendus cette fois du sol national; or, pour une nation populeuse, celte troisième hypothèse n’est pas d’une réalisation facile, par divers motifs dont le principal réside dans la difficulté de Irans-
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porter inopinément et de loin de très-grandes masses.
C’est un fait d’observation qu’une diminution dans la récolte entraîne le plus souvent une élévation de prix hors de proportion avec le manquant. On a môme calculé approximativement, il y a certain nombre d’années, une table destinée à montrer la progression ascendante que suivent les prix à mesure que la récolte baisse, et elle est effrayante (1). Mais les facilités très-grandes qu’a reçues le transport des marchandises dans l’intérieur des Étals par la construction des chemins de fer et le développement des moyens maritimes eux-mêmes, joints à la liberté du commerce, ont notablement adouci les effets fâcheux de la diminution des récoltes dans tel ou tel grand État isolé, tels qu’ils semblaient devoir être d'après cette table.
Supposons, au contraire, que la surabondance soit grande ; comme la quantité de blé que la population réclame ne varie pas sensiblement dans iin État d’une année à la suivante, on ne voit guère comment l’alimentation publique absorberait l’excédant. L’exportation au dehors n’était, jusqu’à ces derniers temps, que d’une médiocre ressource pour bien des pays, parce que ce qui était bon marché pour eux, une fois grossi des frais de transport, se changeait en cherté pour les autres. Sur ce point,
(r) Celle table, calculëc par un écrivain anglais, Grégoire King, et reproduite par plusieurs auteurs, notamment par M. Tooke, Ilistory of priées, l,p. J2, et par M. Porter, Progress of the nation, indique, à mesure que la récolte baisse, dixième par dixième, une hausse probable de :
3 dixièmes pour 1 dixième de manquant.
8 dixièmes pour 2 dixièmes de manquant.
C'est-à-dire qu'à un manquant de 3 dixièmes peut correspondre u n prix qui représente deux fois et 6 dixièmes le prix accoutumé, et que, lorsque la récolte tombe à moitié, le prix peut s'accroître dans le rappor t de 1 à5 1/2.
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une modification marquée s’est déjà produite et se caractérise chaque jour davantage. Restent quelques usages intérieurs, tels que l’engraissement de certaines espèces de bétail; mais le blé ne peut recevoir cet emploi qu’autant que la baisse aura déjà été forte. Dans une contrée où il y aura beaucoup de capitaux, et où ne régnera pas le préjugé si funeste et si répandu en France, qui tlétrit les opérations commerciales sur les grains et les rend pleines de péril, des spéculateurs intelligents profiteront du bon marché; ils achèteront du blé afin de le revendre quelque année suivante, et la spéculation empêchera le prix de tomber jusqu’à l'avilissement. Si pourtant il se présente une suite de bonnes récoltes, la spéculation se lassera, ou même les spéculateurs, trompés dans leur calcul ou gênés d’attendre, se déferont à tout prix du blé qu’ils auront mis en réserve. Et aussi quelle masse de capitaux ne faudrait-il pas pour acheter tout l’excédant d’une bonne récolte sur les besoins de la consommation ! En somme cependant on a observé que la baisse de prix qui suit l’abondance, quoique plus prononcée qu’elle ne devrait l’être si c’était la grandeur matérielle de l’excédant qui la déterminât et si aucune cause morale ne venait compliquer l’événement, était moins forte que la hausse après une récolte insuffisante.
On est ainsi autorisé à conclure qu’il n’est pas possible de choisir le blé comme un étalon de la valeur qui soit invariable. ' " • " ' ' ‘
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