CHAPITRE
Si le travail peut teumlr une mesure Invariable de la valeur.
a Le travail humaio considéré m lui-mênae est invaria- « ble, » aditM. Germain Garnier (1). Suivant cet auteur, « ce que donne l’ouvrier qui travaille, le sacrifice qu’il « fait d’une portion de son temps, de ses forces, de sa lin berté, est le même dans toutes les circonstances. C’est « là une quantité certaine et constante, déterminée par (I des lois naturelles, comme le cours des astres et la mar-
« che des saisons Dans ce sens, le travail est la me-
« sure de la valeur. Si nous savons quelle quantité de tra- (I vail une chose a pu payer ou commander à une époque « donnée et à une autre époque, nous savons quelle est « la valeur relative de cet objet aux deux époques diffé- « rentes. »
Respectons le sentiment qui a inspiré cette opinion : elle procède d’une généreuse sympathie pour l’homme qui travaille de ses mains ; mais ce n’est pas un motif pour qu’elle soit fondée. A quelque point de vue qu’on se place, le travail de l’homme n’est point un fait invariable.
A n’envisager que la force physique, elle varie d’un individu à l’autre, elle change avec les races, avec les nations. L’Européen est pins fort que le sauvage; le charpentier et le forgeron ont une puissance dynamique supérieure à celle du tisserand sédentaire. Certains ouvriers des villes , qui se nourrissent passablement, sont capables d’un bien plus grand effort que le laboureur de certaines
(I) Traduction d’Adam Smith.
contrées qui vit de châtaignes, de sarrasin, ou d’un pain noir de sqjgle ou d’avoine, sans jamais goûter de la viande, ni boire du vin. Dans la même localité, dans le même atelier, on chercherait vainement deux hommes qui fussent exactement de la même force, tout comme sur le plus touffu des chênes de Fontainebleau, que dis-je, dans toutes les forêts des quatre parties du monde, on s’appliquerait en vain à découvrir deux feuilles absolument pareilles.
L’adresse, qui est l'art de bien dépenser la force, et qui ’ a une si grande influence sur l’effet du travail, est plus variable encore peut-être. Dans les grandes villes, à Paris et à Londres, on trouve des ouvriers qu’une remarquable dextérité met à même de faire, dans un temps donné, dix fois l’ouvrage -qu’exécutent ceux des pays arriérés. Au moyen de ce qu’on appelle les tours de mains ,• certains ouvriers ont une très-grande supériorité sur leurs émules du même atelier.
Un degré de plus ou de moins dans la culture de l’esprit change le pouvoir de l’homme qui travaille. Il n’est pas d’opération de l’industrie, quelque minime qu’elle soit, où il n’y ait lieu d’appliquer avec profit un peu d’intelligence.
La division du travail modifie, dans un rapport surprenant, la puissance effective des bras de l’homme. Avec la division du travail, un atelier de vingt hommes fera vingt ou trente fois plus d’épingles que s’ils travaillaient isolément. Dans une industrie extrêmement simple, celle du briquetier, une bonne division du travail permet au Flamand de faire quatre ou cinq fois plus de besogne qu’un autre.
On connaît la fécondité que donne au travail humain l’emploi des machines, elle est prodigieuse (-1). Ceux qui
{{) Voir à ce sujet le volume 1 de ce Cours, leçons 4, a cl 6.
ont proposé de prendre le travail pour la mesure de la valeur ont fait abstraction de ces appareils, qui, à la vérité, exigent toujours l’intervention de quelque puissance extérieure à l’homme, celle d’une chute d’eau, ou de la vapeurou des animaux. Mais, si l’on écarte les machines sous prétexte qu’elles supposent l’introduction dans le travail d’un élément étranger à la personne de l’homme, il faut accepter les simples outils, car personne apparemment ne veut réduire l’homme à travailler sans autre aide que ses dix doigts, et les outils n’ajoutent apcune force à la nôtre, ils nous aident simplement à la mieux dispenser. S’il est un métier où il semble que tout dépende de la force brute de l’homme, c’est assurément celui du terrassier. Faisons abstraction des grands mouvements de terre auxquels a > pu donner lieu récemment l’établissement des chemins de fer, et où l’on a employé avec succès des appareils considérables, des voies de fer, des chars ingénieux, des locomotives pour le roulage. Restreignons-nous à de modestes terrassements où tous ces engins seraient hors de propos, et où le travailleur est réduit à des outils élémentaires. Le terrassier européen , avec sa brouette, fait beaucoup plus d’ouvrage que celui de l’Amérique espagnole, pour lequel cet outil est encore à inventer et qui transporte les déblais dans un panier sur la tête (1). Le terrassier belge de même rendra plus que l’espagnol ou que l’italien, ou que le français en général, parce que, pour la plupart, ceux-ci n’ont pas des outils d’une aussi bonne forme, et qu’en outre ils ignorent plusieurs des tours de main du métier. La classe des terrassiers anglais qn’on désigne communément sous le nom de iVauufessurpassera tous ceux du continent. Le terras-
(1) Celle dëleslable manière de Iransporler la lerre se relrouve dans une parlie de l’Europe méridionale, el même dans les déparlemunls français voisins de la Médilcrranéc.
112 COURS D’ÉCONOMIE POUTIQÜE.
sier mexicain lui-même, avec sa pelle et son panier, travaille mieux que tel autre plus mal pourvu encore, qui est forcé de gratter la terre avec ses ongles, comme oa l’a vu de nos jours en Égypte, au creusement du canal Mahmoudié.
L'efifort soutenu et régulier qu’un homme est en état de faire dans l’atelier, est soumis à des causes morales qui varient selon les temps et les lieux, et modifient profondément l’effet utile d’une journée de travail. Le serf de la Russie ou de la Gallicie ne travaillait pas autant ni aussi bien que l’habitant libre de la France ou de l’Angleterre : l’esclave de la Virginie rend moins que le citoyen libre du Massachusetts ou de l’Illinois. Chez nous, l’ouvrier qui ' vivait du temps des corporations, où son avenir était excessivement borné, ne pouvait être un travailleur égal à celui qu’offre l’industrie dégagée de ces entraves. Dans la même ville, dans la même fabrique, l’homme qui travaille à la pièce fait plus de besogne que l’homme à la journée.
Ainsi, le travail de l’homme est quelque chose d’essentiellement variable. 11 l’est parla différence des forçes physiques des individus ; il l’est par la diversité des d^rés d’adresse, d’intelligence, de zèle, de bonne volonté, d’ardeur, en un mot de tout ce qui constitue la puissance intellectuelle et l’énergie morale du travailleur. Ce sont ces deux éléraents-là, exclusivement propres à l’homme, qui impriment au travail humain une si grande variété dans sa ^ fécondité. C’est ainsi qu’apparalt partout, pour exercer une influence prépondérante, la nature spirituelle de l’homme. Et ici on touche du doigt le vide des systèmes qui, même dans le domaine de l’industrie, tendraient à considérer l’homme comme un moteur du genre de la roue hydraulique ou du moulin à vent.
Tenons donc pour établi que le travail, même celui qui semble être le plus exclusivement musculaire, ne peut pas
ne pas varier dausses effets d’un individu au voisin, d’une localité et d’une nation à d’autres lieux et à d’autres peuples, d’une des époques par lesquelles passe la civilisation à un autre point de son pèlerinage.
En prenant des moyennes on peut espérer de lever la difficulté, tant bien que mal, au moins pour certaines circonscriptions et pour certaines professions. C’est ainsi que, dans les traités de mécanique et les recueils de technologie, on est parvenu à dresser des tableaux qui indiquent le travail qu’on doit attendre d’un hompie dans chacune des principales industries et d’où semblé ressortir une sorte de type ou d’unité abstraite pour la journée de travail. Mais ce ne sont que des données approximatives qui, d’un climat à l’autre, comportent de notables changements.
Admettons cependant que le travail de l’homme soit beaucoup plus semblable à lui-même qu’il ne l’est en effet. Accordons môme, contre toute raison, qu’il soit invariable. Tout ce qu’on aurait le droit d’en conclure, ce serait que le bras de l’homme est un parfait dynamomètre. Pour unité dynamique, au lieu de cét effort de convention parfaitement défini que, dansles traités de Mécanique, on nomme la force d'un cheval (1), il sera permis de prendre la force d’un homme. Mais s’ensuivrait-il que la valeur du travail fournît, pour la mesure des autres valeurs, un étalon absolu, comme le mètre pour les longueurs? 11 est aisé de voir qu’il n’en est rien.
La valeur du travail, en effet, serait variable lors même que la puissance du travail ne le serait pas. La valeur du travail dépend, avant tout, du rapport entre l’offre et la demande. Voici cent ouvriers qui se présentent : ils sont
(1 ) On sait qu'on est convenu de désigner ainsi l’effort qui est nécessaire pour élever, d'une manière régulière et continue, un poids de 75 kilogrammes à une hauteur d’un mètre par seconde.