CHAPITRE IV
Dans quellea (xu^slons et en quel sens U peut être bon de prendre le blé et le travail pour des mesures de la valeur.
Tenons donc pour écarté le système d’après lequel le
blé ou le travail musculaire de l’homme fourniraient un
étalon absolu pour la mesure des valeurs. Ce n’est pas à
(i) Je renvoie sur ce point aux développements curieux qu’a donnés M. Tucker, Progrès» of the United States, chapitre XIII: ^
dire pourlant qu’il y ait lieu de repousser systématiquement et absolumeut l’idée de rapporter la valeur des choses h celle du blé ou à celle du travail. Il faut reconnaître au contraire qu’on arrive aiusi à des résultats bien dignes d’intérôt lorsqu’on adopte l’un ou l’autre de ces termes do comparaison ou successivement tous les deux, et (ju’on s’en sert pour établir un parallèle entre deux civilisations, deux états de société ou deux peuples divers. Dans les études de ce genre, lorsque ce serait le blé qui servirait de type, il conviendrait de prendre la moyenne d’un certain nombre d’annéessuccessives, afin d’échapper àl’incertitude résultant des inégalités, quelquefois très-fortes, qui se révèlent d’une année à l’autre. Ou devrait aussi avoir le soin de puiser ses observations dans les relevés des marchés les plus importants. On devrait avoir un soin analogue par rapport au travail ; il faudrait choisir des genres de travail aussi parfaitement semblables que possible, s’exerçant an milieu do populations d’une densité analogue, et prendre .de même des moyeuncs pour un certain laps de temps. Le genre de travail auquel probablement on devrait se référer de préférence est celui de l’homme de peine ou du terrassier. C’est de tous les travaux le plus élémentaire, celui qui semble devoir être le plus semblable à lui-même, quoiqu'il ne le soit pas autant qu’on pourrait le supposer au premier abord.
Lorsqu’on interroge attentivement les monuments de l’histoire, on est conduit à penser, si l’on embrasse de longs espaces de temps, que le blé et le travail humain,, ou tout au moins certaines espèces de travail, ont éprouvé des variations beaucoup moins étendues que les métaux précieux.
Les invasions du genre de celles des barbares, qui bouleversèrent le monde et détruisirent les arts de la civilisation, et quelques grands événements politiques et
1/ by C'fingle
commerciaux, dont la découverte du nouveau continent est le plus frappant exemple, ont imprimé à l’or et à l’argent des fluctuations bien plus grandes que celles qu’on peut signaler dans l’histoire des céréales, lorsque, au lieu de s’en rapporter à une saison isolée, on prend des intervalles de quinze ou vingt ans ou plus encore, pour en tirer la moyenne, et que l’on considère les marchés principaux de grands États.
Si l’on se borne à examiner les conditions de la production, on a lieu de croire que, pour le blé, dans la majeure partie de l’Europe, les changements survenus depuis quinze ou vingt siècles, sont moindres que pour l’or et pour l’argent aux lieux d’extraction.
Dans des contrées, autrefois inconnues, on a découvert des mines plus riches que celles des anciens ; ces gisements féconds ont été exploités par des méthodes moins imparfaites, et on a retiré les métaux précieux des minerais à l’aide d’une métallurgie plus savante. S’il est vrai que les procédés suivis pour l’exploitation des mines d’argent et pour le traitement des minerais, dans le nouveau monde, peuvent, sous quelques rapports, être réputés barbares au-près de ce qu’ils pourraient être, eu égard à l’état actuel des arts et des sciences, il ne l'est pas moins qu’ils mettent en œuvre deux énergiques moyens ignorés des anciens : la poudre, dans l’intérieur des mines, l’amalgamation à froid dàhs<les ateliers métallurgiques. Au contraire, en Europe, les terres labouré^ sont, en grande majorité, restées comme au tonps des anciens ; non qu’il ne soit possible d’amélioreflesol par le défonçage, le dessèchement, le drainage ou l’arrosage et de l’enrichir par les engrais et amendements, et qu’on n’alt fait un certain usage de ces diverses améliûrakioné. Mais la superflcie que, par là, on est parvenu à rendre supérieure aux fonds cultivés autrefois, ne forme encore qu’une petite partie de la surface
totale de chaque État. Parmi toutes les branches de l’industrie, l’agriculture qui, la terre une fois donnée, est l’art d’en tirer le meilleur parti, peut être signalée comme celle qui, dans l’ensemble de l’Europe continentale, a le moins avancé'(l). '
La différence entre les modifications qu'ont éprouvées le blé d’un côté, l’or et surtout l’argent de l’autre, dans les conditions de leur production respective, serait peut-être plus saillante si, au lieu de prendre pour termes de comparaison l’époque actuelle et celle qui est séparée de nous par un intervalle de quinze ou vingt siècles, on plaçait en regard l’un de l’autre le moyen-âge et le temps présent. L’écart alors devient moins sensible pour le blé, et au contraire, il est au moins le même pour l’or et pour l’argent.
Si l’on se rendait compte, non plus seulement des circonstances de la production, mais, ce qui est plus directement dans notre sujet, de la valeur attribuée par les hommes aux métaux précieux d’une part, au blé de l’autre, on retrouverait dans les variations, les mêmes inégalités, sinon ,de plus grandes.
Les conditions de la vente du blé sur le marché ont médiocrement changé, si l’on a soin de n’en juger que par des moyennes d'un assezgrand nombre d’années, et de ne s’attacher qu’aux marchés principaux, à ceux qui sont approvisionnés par une grande superficie de cultures. De- • puis un siècle ou deux, le développement de la population urbaine a tendu à déterminer une hausse dans la valeur relative de cette denrée, parce qu’il a nécessité le
(I) Il faudrait cependant excepter ici une bonne partie de l'Angleterre ainsi qu'une notable quantité de terres dans de petits États, tels que la Belgique, la Hollande. Il y a aussi en Allemagne quelques districts où la culture est fortavancée. Il faut dire qu’à cet égard, depuis un petit nombre d'années, le progrès se prononce davantage en Europe.
labourage de terres auparavant délaissées pour leur médiocrité ou pour leur écartement, et que ce soPt les frais de production dans ces terres-là qui ont déterminé le cours sur le marché. Mais cetfe impulsion dans le sens de la hausse a dû être balancée, au moins en partie, chez nous par exemple, autour des grands centres de population, 1® par l’amélioration que la culture a reçue plus particulièrement dans les alentours de ces centres mêmes, à la faveur du capital qui y abonde plus qu’ailleurs ; 2® par la plus grande facilité des transports à l’égard desquels s’est produite une révolution de plus en plus profonde (1).
Pour les métaux précieux, au contraire, la baisse de la valeur a été considérable. 11 y a quatre ou cinq cents ans, les métaux précieux étaient chèrement produits, parce que les mines étaient pauvres et qu’on avait reculé plus qu’avancé dans l’art de les exploiter et de traiter les minerais; ils l’étaient, parce que les princes et les seigneurs s’attribuaient une forte part sur le rendement du travail des mineurs, ce qui équivalait à un supplément de frais de production. L’extraction de ces deux métaux étant extrêmement faible alors, les choses se passaient comme dans le cas d’un monopole : l’or et l’argent s’échangeaient pour beaucoup plus que les frais de production. Maintenant, qu'on mesure l’abaissement qu’a dû éprouver la valeur de ces métaux, sous l’influence des circonstances suivantes qui ont caractérisé simultanément ou successivement la période écoulée depuis les voyages de Christophe Colomb, ou mieux, depuis le milieu du seizième siècle : 1® la mise en exploitation de mines incomparablement plus riches ; 2® l’emploi de la poudre dans les mines; 3® des procédés métallurgiques supérieurs à ce qui était connu autrefois, et de plus en plus perfectionnés ; 4® la diminution ou l’a-
(I) Voir le volume I de ce Cour<, leçons? et suivantes, et le volume II, 1™ leçon.
Diÿ;lz,îd by V
bandon des primes prélevées au profil des souverains sur l’extraclion de l’or et de l’argent ; 5® enfin la concurrence qu’une production abondante a déterminée parmi les extracteurs, et dont l’effet a été de faire tomber la valeur des métaux précieux, à peu de chose près, au niveau^ des frais de production.
Pareillement pour le travail.
S’il est vrai qu’une partie des populations ouvrières de l’Europe, celle qui habite les villes, soit, par la puissance qu’elle lire d’une meilleure éducation et d’un meilleur outillage, et par la rémunération qu’elle mérite et obtient, fort au-dessbs delà plupart des ouvriers de l’antiquité, il est malheureusement certain que, jusquesà ces derniers •'temps, où un progrès s'est manifesté, les populations des champs sont restées en grande majorité stationnaires, à peu près aussi malnourries, elparsuite médiocrement supérieures en énergie dans le travail à leurs pareils d’il y a dix-huit siècles. Elles sont souvent aussi mal outillées, car c’est l’araire romain qu’on emploie encore dans une bonne partie des campagnes françaises. Elles sont même presque aussi ignorantes, car, si dans leurs cœurs le sentiment chrétien a remplacé, tant bien que mal, le préjugé païen, leur esprit n’a guère reçu plus de culture, et leur force d’initiative s’est peu développée. Lapuissanceproductive de . leur travail n’a donc pas beaucoup augmenté, et comme, jusques à ces derniers temps, les bras ne manquaient pas,»» la valeur vénale de ce même travail, estimée de même par V la voie des moyennes, n’avait pu éprouver de variation bien forte.
Voilà comment les maîtres de la science économique et notamment le plus renommé de tous, Adam Smith, se sont trouvés conduits à rapporter la valeur des métaux préciçux à celle du blé ou du travail qu’ils considéraient comme beaucoup plus fixe, à la condition de n’estimer
DiV ;.» byGoogU
la valeur du blé ou du travail que comme nous venons de le dire, par des moyennes d’une assez grande généralité. Ainsi, dans la Richesse des nations, lorsque Adam Smith veut se rendre compte, en détail et pas à pas, des variations que l’argent a éprouvées dans sa valeur depuis la découverte de l’Amérique, il compare ce métal au blé. Dans les discussions du parlement britannique, où l’on a eu à traiter de la valeur des choses et de la mesure de la valeur, en 1811 notamment ^ les orateurs les plus versés dansla science économique, telsqueMM. Huskissonet Ilorner, citent de préférence le blé. Dans leurs ouvrages fondamentaux, Smith, Malthus, Ricardo et la plupart des autorités de la science indiquent, plus expressément encore, le travail comme donnant la mesure-hjpe (1) des valeurs.
L’opinion que professe Adam Smith sur ce sujet semble, au premier aspect, tout aussi absolue que celle de M. G. Garnier. Le chapitre V du livre 1 de la Richesse des nations est consacré à développer et à motiver celte opinion que j’en extrais textuellement : Le travail est la seule mesure universelle, la seule exacte, le seul étalon par lequel nous puissions comparer les valeurs des diff érentes marchan- ‘dises à toutes les époques et dans tous les lieux (2). Adam Smith se fonde sur ce que, lorsque nous achetons quelque chose, non-seulement c’est du travail que nous payons, mais aussi c’est du travail dont nous nous dispensons nousmêmes. L’observation est juste, mais est-ce à dire que le travail possède l’attribut dont l’investit Adam Smith? Il s’en faut bien que ce soit prouvé. Admettons que toutes les transactions, sans exception, aient pour objet des quantités de travail données ou reçues, ou pour emprunter les
(1) L’expression est de Malthus. Des définitions en Économie politique chapitre I.\, calleclion Guillaumin, tome VIII (2* de MallOus}, page ü04.
(2) Richesse, des naO'om (collection Guillaumin), tome V (l•'■de Smith),
page 40. - ■ r - ■
Pi, ,7...lbyGoog!
124 COURS D’ÉCOMOMIE POLITIQUE.
termes de Bastiat, que, dans les échanges, ce soient des services humains qu’on se transmet ; il s’ensuivra bien que la connaissance de ces quantités de travail ou de services sera extrêmement utile, que ce sera une base d’appréciation très-philosophique; mais il n’en résultera aucunement qu’il existe une quantité fixe de travail que les hommes prisent toujours exactement de même, et ainsi la mesure de la valeur qu’on tirerait du travail serait fictive ou fort peu certaine : il resterait à déterminer cette quantité de travail qui devrait servir d’unité, et à découvrir le moyen de savoir combien il y a d’unités de ce genre dans chacun des services que les hommes échangent. Or, c'est ce qui est radicalement impossible. Un esprit de la portée d’Adam Smith ne pouvait manquer de le reconnaître, et en effet il est revenu sur ses pas et a abandonné de luimême la proposition qu’il avait formulée au sujet du travail étalon de la valeur.
Alors Adam Smith se replie sur le blé. « D’un siècle à <t l’antre, dit-il, le blé est une meilleure mesure que « l’argent, parce que, d’un siècle à l’autre, des quantités « égales de blé seront bien plus près de commander la « même quantité de travail que ne le seraient des quan- « tités égales d’argent (1). » C’est vrai : malheureusement le blé est soumis, dans sa valeur échangeable, à toutes sortes de Iluctuations. 11 ne peut servir de terme de comparaison que par la méthode des moyennes : les inégalités des récoltes sont telles que les moyennes, pour être concluantes, doivent embrasser un bon nombre d’années. Le savant auteur de Y Histoire incline même
à penser que, pour balancer l’influence de la variété des saisons, il conviendrait de prendre des périodes qui ne fussent pas de moins de cent ans (2). Il est possible que
(1) Riehetit des nations, t. 1, p. 47. i
(2) Tooke, Histoire des prix, l. I, p. 84, note.
Di. i
M. Tooke exagère; niais aussi bien des intervalles de dix à quinze ans, tels qu’on les a envisagés souvent, seraient un peu courts : sur ce point M. Tooke a présenté des observations concluantes. Et, d’un autre côté, si l’on prend des intervalles beaucoup plus longs, on ouvre le champ à d’autres influences qui peuvent faire varier la valeur courante des blés, telles que des modifications locales dans la culture, ou un changement sensible dans la densité de la population.
Aussi Adam Smith conclut-il en ces termes, qui sont applicables à l’immense majorité des transactions : « D’une année à l’autre, l’argent est une meilleure « mesure que le blé, parce que des quantités égales n d'arçent seront bien plus près de commander la môme (I quantité de travail. >>
Sous les réserves qui précèdent, il est très-instructif, dans beaucoup de cas, d’introduire la valeur du blé et 1^ valeur de la main-d’œuvre dans les discussions économiques, et de les considérer, par bypotlièse, comme des éléments fixes.
De même, il faut applaudir à l’essai qu’ont fait quelques personnes de dresser des tables de ce qu’elles ont appelé les variations du pouvoir de l'argent, en cherchant à déterminer, à l’aide des monuments de l’histoire, conabien il a fallu de métal monnayé, à diverses époques ou en divers lieux, pour se procurer une quantité déterminée de blé et d’autres consommations, pour vivre dans tel ou tel style, occuper telle ou telle position sociale, tes évaluations ainsi obtenues,- raalgrA tout ce qu’elles ont d’imparfait, permettent cependant de faire des ‘rapprochements curieux, ^et d’éclairer d’importants problèmes d’économie publique (1).
(I) Voyez le rnéinoire de M. Leber sur Vappriciation de la fortune privée au moyen-dge.
Il ne faut pas trop s’étonner non plus si, en quelques occasions, on a vu le législateur incliner à adopter le blé ou le travail, de préférence à l’argent, pour la mesure des valeurs. Pendant la Révolution française, lors de la dépréciation des assignats, alors que les métaux précieux semblaient avoir absolument quitté le pays, la question de choisir le blé pour le mètre de la valeur fut sérieusement discutée par la Convention. C’était en 1795 : il s’agissait, tant de remédier à la dépréciation des assignats, que d’établir un étalon auquel on pût rapporter l’assignat luimôme, ainsi que toutes les valeurs. « On s’opposa, dit « M. Thiers(l), à ce choix (celui de l’argent) pour terme « commun de toutes les valeurs, d’abord par une an- « cienne haine pour les métaux, ensuite parce que les (I Anglais, en ayant beaucoup, pourraient, disait-on, le « faire varier à leur gré et seraient ainsi maîtres du cours
des assignats. Ces raisons étaient fort misérables; mais « elles décidèrent la Convention h rejeter les métaux pour « mesure des valeurs. Alors Jean-Ron-Saiut-André pro- « posa d’adopter le blé, qui était, chez tous les peuples, « la valeur essentielle à laquelle toutes les autres de- R vaient se rapporter. Ainsi on calculerait la quantité a de blé que pouvait procurer la somme due à l’époque « on la transaction avait eu lieu, et on payerait en assi- « gnats la valeur suffisante pour acheter aujourd’hui la « même quantité de blé... » La proposition ne fut pas adoptée; on prit un biais indiqué par Bourdon, de l’Oise ; mais le système de Jean-Bon-Saint-André avait eu beaucoup de partisans.
La pensée que les métaux précieux sont plus variables dans leur valeur que le blé, lorsqu’on embrasse de longs intervalles de temps, a suggéré, pour la rédaction de
(I) Histoire de la Révolution française, VII, p. 196.
Dir ■ by Googic
quelques contrats, des clauses qu’on aurait pu imiter davantage. En Angleterre, une loi du règne d’Élisabeth a statué qu’un tiers des renies dues aux collèges d’Oxford et de Cambridge serait payé en grain (t). Ce n’était point un hommage rendu, par des législateurs arriérés, au vieux système des redevances en nature; c’était un acte de prévoyance de la part d’hommes éminents, tels que le chancelier Burleigh et le secrétaire d’État Smith, qui, éclairés par l’expérience contemporaine, voyaient que l’or et l’argent ne représentaient pas, à beaucoup près même, une valeur fixe, dès qu’il s’agissait d’une longue suite d’années.’ Dans tout contrat qui devrait durer plusieurs siècles, une clause de ce genre serait fort prudente. Après un délai de celle étendue, le revenu stipulé en hectolitres de bon blé, serait plus en rapport avec un degré déterminé de bienêtre, que celui qu’on eût exprimé, comme c’est l’us||ge aujourd’hui, en pièces de monnaie formant un poids déterminé d’argent ou d’or (2). On rendrait l’expédient plus efficace, si l’on stipulait que le revenu à servir se%t une somme d’or ou d’argent, mais que le montaj)^ en serait déterminé par le prix moyen d’un nombre donné d’hectolitres de blé, d’une .qualité convenue, pendant les quinze ou les vingt années immédiatement précédentes.
On pourrait encore, avec avantage .^en pareil cas, prendre pour type de la valeur la quantité d’argent ou d’or qui ferait le prix moyen d’une journée, de manœuvre
(1) Lord Lirerpool, A Treaiise on the coins, etc., p. 127.
(2) Adam Smith, qui |>arle (livre I, chap. V de la Richesse des nations) de la même mesure que lord Liverpool et qui la rapporte à la dix-huitième année du règne d'Élisabeth (ce serait 1576) assure, d’après Blackstone, que le tiers des rentes originelles, qui avait été stipulé sous cette forme, rapportait déjà aux' collèges le double des deux autres tiers, qui étaient stipulés en argent. Le prix du blé ayant monté en Angleterre depuis Adam Smith, l'avantage résultant, pour les collèges, de la loi de 1376 doit être encore plus grand aujourd'hui.
dans une localité ou uuc province spécialement désignée.
Lorsqu’on essaye difTéremment d’attribuer la fixité de valeur au blé ou au travail, on se perd dans la région des chimères. Au lieu de la plus grande certitude qu’on espérait, on rencontre une* incertitude extrême, qui rend les transactions très-ciianceuses et entraîne des duperies d’un côté ou de l’autre. En voici un exemple : il y a quelques années, une tentative fut faite en Angleterre, sous les auspices d’un pliilauthrope généreux, le réformateur Owen, pour monnayer le travail. Cette entreprise s’intitulait : L’Echange équitable du travail national. On abolissait le numéraire, et on le remplaçait par heures de travail. « En contre-valeur d’une paire de bottes, dit « M. Louis Reybaud, on donnait un nombre A’ heures de U travail de boulanger ou de tisserand. Un papier-mon- « naie très-curieux, énonçant cette valeur, fut fabriqué « à cette occasion et pour cet usage. On s’explique diffici- « lement comment l’esprit Judicieux de M. Owen a pu « être entraîné à ce puéril essai, qui n’est guère que le •( plagiat d’un avortement dont nous avons été témoins « en France. Les heures de travail ne se ressemblent pas « plus que les liommes né se ressemblent... C’était « encore là une des conséquences de ce fâcheux système, <( qui consiste à vouloir fonder l’égalité sur des inégalités « choiiuantes (1). »
En Franoe, dans la Constitution de 1791, on avait adopté la journée de travail pour base du cens électoral. On n’était membre des assemblées primaires qu’à la condition de payer une contribution directe au moins égale à la valeur de trois journées de travail ; pour être électeur, on devait être propriétaire ou usufruitier d’un bien évalué,
(1) Ué/ormoieuri cotUemporoins, i>p. 2So.
- by GoogI
sur les rôles de contribution, à un revenu égal à la valeur locale de deux cents journées de travail. A l’égard de l’électeur, cette clause fut maintenue dans la Constitution de l’an III. Comme base d’un cens électoral, qu’on voulait appliquer à tout un grand pays, la journée de travail était judicieusement choisie. *
C’est de même justement que la législation française de 1836 sur les chemins vicinaux taxe les contribuables, indépendamment d’une somme d’argent proportionnelle à leur contribution directe, à un nombre fixe de journées de travail, tant pour leur personne que pour le matériel de transport qu’ils possèdent. Le taux auquel se rachètent en argent les journées de travail, quand on ne peut pas ou qu’on ne veut pas les servir en nature, varie selon les départements. 11 est fixé dans chacun d’eux par le conseil général. 11 peut môme varier d’un arrondissement à l’autre.
C e n’est pas seulement parce que le blé ou la maind’œuvre, considérés à des moments fort éloignés dans l’histoire de la civilisation, auraient présenté déjà et pourraient présenter encore de moindres écarts que l’or ou l’argent, qu’il pourrait être avantageux de les prendre quelquefois pour types de la valeur, en les estimant, bien entendu, par la voie des moyennes. 11 existe d’autres raisons pour lesquelles il est utile et instructif de les rapprocher de toute autre chose qui s’achète et se vend. Le grand intérêt qu’offrent des rapprochements de ce genre provient de l’importance même qui est propre au blé et au travail. Malgré la faveur dont jouissent l’or et l’argent dans l’opinion du vulgaire, le blé et la maind’œuvre jouent un bien autre rôle dans la société. Parmi les métaux, l’or et l’argent ne sont même pas les plus utiles à l’homme ; la civilisation perdrait infiniment plus s’il fallait qu’elle se passât du fer que si elle était déni. 9
COURS D’ÉCONOMIK POLITIQUE.
pouilléo des deux métaux dits précieux par excellence (1). Base de l’alimentation publique, le blé forme et formera tou jours une forte part de la dépense des populations, et le travail est l’unique patrimoine du plus grand nombre des familles. Si j’ai le moyeu de comparer, pour des époques diverses ou pour divers pays, la valeur du blé à celle des autres objets, je pourrai, en envisageant tour à tour les articles de consommation, présumer ceux qui ont été ou sont, selon les temps et les lieux, plus accessibles ou plus inabordables aux populations; dfortion, la connaissance du rapport entre la valeur du travail manuel et celle des différentes productions usuelles, pendant la suite des siècles, donnerait la clef de la condition matérielle des bommes pour tous les âges de la civilisation.
Supposons que le rapprochement entre la valeur du blé et celle des principaux produits montre, par exemple, que chez tel peuple, à tel moment de son histoire, la valeur de la viande comparée à celle du blé ait été de 1 , tandis qu’aujourd’hui elle sera de 3, 4 ou 5. J’en conclurai que, si la condition des classes ouvrières a pu, pendant l’intervalle qui sépare la première époque de la nôtre, s’améliorer sons plusieurs points, elle a déchu cependant sous un aspect bien intéressant, car, par l’effet de renchérissement observé, la ration de subsistance animale aura diminué pour le grand nombre des hommes; à moins cependant que le salaire ne se soit tellement élevé, qu’il soit plus facile à un homme d’aujourd’hui de se procurer un kilogramme de viande, au prix de 3, de 4 ou de o, qu’il ne l’était autrefois de l’obtenir en le payant 1 seulement. On voit par cet e.xemple comment il peut être bon de faire intervenir, non plus isolément, mais ensemble, à titre d’étalons, le blé et le travail.
(1 J’ai donné sur ce sujet (juelques développements dans le premier volume de ce Cours dC Économie poliligue, leçon l'“ (après les discours).
LA MONNAIK. SKCTION IV, CHAPITRE IV. 131
Si, comparativement au seifîle. qui est le grain que la population consomme le plus h Saint-Pétersbourg, la viande n’est pas chère dans cette capitale, et qu’à Paris, relativement au froment, qui est d’une consommation générale, la viande soit hors de prix, j’ai lieu de présumer que la population de Saint-Pétersbourg est nourrie d’une manière plus substantielle que celle de Paris, et qu’elle associe aux céréales la proportion de viande recommandée par l’hygiène et conforme à l’intérôt bien entendu de l’industrie, en vue de laquelle il importe que les ouvriers s’alimentent de façon à avoir beaucoup de force à dépenser. Si je trouve que cette cherté relative de la viande n’est point exclusive à Paris, que c’est un fait général en France, je ne puis m’empêcher d’en être grandement alarmé. Si ensuite, et ici je parle par hypotlièse, je constatais que cette cherté existe, non-seulement par rapport au blé, mais aussi bien par rapport au salaire, j’éprouverais une véritable consternation, et je m’étonnerais de ce qu’on n’eût pas fait les plusgrands efforts pour mettre fin à un état de choses où la race humaine doit inévitablement dégénérer,, et l’ordre social éprouver de violentes secousses. '''
C’est surtout par rapport au travail que les rapprochements de ce genre sont concluants. Lorsque, en comparaison du taux de la main-d’œuvre, les divers objets de consommation les plus nécessaires à l’homme, les principaux aliments, les articles qui composent un vêtement décent, un ameublement simple mais commode et un bon outillage, sont à des prix modérés, on peut être certain que l’industrie est avancée, l’économie de la société excellente, le bien-être général. Par contre, on ne doit pas hésiter à prononcer que, où l’ensemble de ces divers objets a une valeur élevée, en comparaison de la .maind’œuvre, la nation est peu industrieuse, a mal constitué son économie et vit misérablement. Si c’est la nourriture
132 CÜliKS ü’ÉCüNOMIK PULITIQUE.
particulièrement qui est chère, la population sera rachitique, ou aura des ouvriers rendant médiocrement de travail, quelque peine qu’ils se donnent, et des soldats que les fatigues de la guerre décimeront hieu plus encore que le fer et le feu de l’ennemi. Si la cherté affecte plutôt les articles de vêtement, la population sera rongée des maladies que la saleté engendre. Si c’est l’ameublement et l’outillage, le commun des hommes sur ce point offrira une ressemblance déplorable avec les fellahs de l’Égypte, dans les misérables cabanes desquels les murailles étalent toute nue la boue dont elles sont faites, au lieu d'être garnies, comme on le voit dans les villages delà Hollande, de l’Angleterre et de l’Amérique, de commodes ustensiles pour les usages domestiques, de bons outils pour le travail, do meubles pour l’utilité et l’agrément.
Le rapport entre la valeur des objets de première nécessité et celle de la main-d’œuvre est comme un thermomètre extrêmement sensible qu’il est utile de promener parmi toutes les institutions liscalcs et administratives de la société, afin de découvrir jusqu’à quel point la 'tendance de chacune d’elles est de faire monter ou descendre la prospérité publique. Si une taxe a pour effet d’élever, dans une forte proportion par rapport à la maind’œuvre, la valeur d’un article alimentaire, qui autrement entrerait avec beaucoup d’avantage dans les habitudes de toutes Jes classes, la taxe est jugée, et les pouvoirs qui s’obstinent à la maintenir assument une grave responsabilité. Si une institution de monopole enchérit, à un degré marqué, le pain, ou la viande, ou le vin ordinaire, ou le combustible, ou, dans un autre ordre de faits, les livres élémentaires destinés à l’instruction de la jeunesse, elle mérite d’être signalée comme un fléau. Un des plus grands crimes d’un prince dont la morale et la politique ont^cent raisons de flétrir la mémoire, le roi Louis XV,
fut de participera nue entreprise sur les grains qui tendait à les encliérir.
L'ineptie ou la torpeur du gouvernement espagnol per- ‘ pétuait, dans ses vastes domaines du nouveau monde, l’absence des voies de communication ; en conséquence, toutobjet qui n’était pas retiré du sol, au lieu même où on le consommait, montait à un prix e.xcessif, pour peu qu’il fût volumineux ou pesant. Tout ce qu’on faisait venir de l’étranger, le fer, par exemple, qu’on no s’était pas occupé de produire dans ces immenses régions, y avait une valeur, exorbitante en comparaison de la main-d’œuvre. Dans le Choco, province de la Nouvelle-Grenade, où le sol est encore plus abrupte qu’ailleurs, et où souvent l'on ne peut effectuer les transports qu’à dos d’hommes, faute même desentiers praticables à des bêtes de bât, le fer était tellement cher proportionnellement à la main-d’œuvre, qu’un laboureur, pour se procurer une charrue, eût été forcé de donner vingt fois plus de son temps que le cultivateur anglais (i).
Un des moyens les plus irrécusables qu’il y aurait de mesurer les sentiments populaires dont les gouvernements sont animés, serait de dresser le compte des efforts qu’ils font, pour que, relativement à la main-d’œuvre, la valeur de la plupart des denrées alimentaires et des objets les plus usuels tende à descendre plus qu’à monter. C’est le propre des gouvernements civilisateurs de réussir mieux que les autres dans cette œuvre, et des nations vraiment avancées de seconder et d’exciter les efforts de leurs gou-
()) 100 kilogrammes de fer, qu’on a communément aujourd’hui en Angleterre pour 13 .A 20 francs, se vendaient, au commencement da siècle, dans le Choco, sur le pied de 430 francs. Un baril de farine, coté à New-York 23 fr., valait dans les mêmes localités 330, 400 et 450 (llumboldt. Essai sur la Nouvelle- Espagne, i. Ill, p. 391). Il est juste de dire que, dans d'autres de ses colonies, la cour d’Espagne montrait plus d'intelligence et d'activité, au Mexique par exemple.
vernemenis dans ce sens. De ce point de vue, un parallèle entre le régime de la France et celui de l’Angleterre conduit à une conclusion qui n’est pas sans intérêt pratique: L’Angleterre n’a jamais connu les taxes municipales du genre de nos octrois sur les subsistances; elle a également supprimélaplupart des droits de douanes qui grevaient ces articles. 11 y a lieu de croire que la Grande-Bretagne est actuellement, de toute l’Europe, de toute la partie du moins où la population a acquis une certaine densité, le pays où, relativement aux salaires, l’ensemble des objets divers et assez nombreux, qui sont de première nécessité pour riiomme civilisé, est au plus bas prix (1). La logique nous amène donc à penser que, de toutes les contrées européennes, c’est celle où le gouvernement .est le plus pleinement entré dans la voie que recommandent, l’intelligence et le goût des améliorations populaires, quelque prétention que d’autres aient pu afficher à cet égard. Depuis 184Ü, ce n’est rien moins qu’une politique nouvelle que suit le gouvernement anglais. 11 a proclamé le principe qu’il fallait faire profiter le public du bon marché des denrées et des services, de quelque part qu’il vint. En conséquence, on s’est proposé d’abaisser ou même de faire disparaître les barrières qui empêchaient les produits de l’industrie étrangère ou les services rendus par des étrangers, tels que la navigation, de lutter sur le marché anglais avec les produits ou les services similaires d’origine nationale, et cette vaste réforme a été successivement accomplie tout entière. Autant que les besoins du fisc le permettaient, on a réduit les impôts inté-
(Q La densité de la population est mie cause de cherté pour les principales denrées alimentaires, le blé, et plus encore la viande. On l’a déjà vu pour le blé, et nous y reviemtrons plus loin. Il suit de là (pie, pour (|ue l'on puisse avec éi|uité comparer deux Klats, en ce qui concerne le prix des subsistances, une des conditions requises est (|u’ils ne soient pas Irop dissemblables par la den-iié de la populaiioii.
rieurs dans le même esprit ; on a adopté ou préparé d’autres mesures fjui sont de nature à e.xercer une influence heureuse sur l’élévation des salaires, de vastes plans d’émigration, par exemple. Ainsi, d’une part^ les populations seront mieux rétribuées ; d’autre part, avec une rétribution égale, elles auront plus de moyens de satisfaire leurs besoins; c’est assurément la manifestation la plus bellede politique populaire quiaiteu lieu depuis longtemps. Les hommes qui en ont pris l’initiative, et à la tête desquels il faut nommer M. Cobden et sir Robert Peel, seront classés par l’histoire parmi les hommes d’État les plus habiles, les plus prévoyants, les plus dignes de la reconnaissance du genre humain (1).
(I) Le gouvernemenl français est entré dans la même voie en 1860, par un acte dû à l’initiative du souverain, et non sans rencontrer dans le public une opposition qui pourtant s’est promptement dissipée. Ce fut par le traité de commerce avec l’Anglelerre que le gouvernement impérial commença la répudiation du système suranné qu'on décorait si mal à propos du notnde protecteur du travail national. L'adoption complète du principe de la liberté du commerce fut proclamée deux ans après, en avril 1.S62, au concours de Poissy.par M.Rouher, ministre du commerce, qui avait signé le traité. Jusqu’à ce jour, aucun autre des grands gouvernements n’a pleinement adhéré au principe; mais la plupart y tendent visiblement; seuls, les Etats-Unis, l’Espagne elles Etals Romains restent bdèles aux errements anciens.