CHAPITRE H
S’il peut y avoir deux étalons.
Sans remonter jusqu’aux peuples anciens qui avaient, au sujet de la monnaie, des idées aussi saines pour le moins que les modernes, et en s’enfermant dans l’histoire des grandes monarchies actuelles de l’Europe, on pourrait remarquer que les hommes supérieurs qui organisèrent celles-ci composèrent leur système monétaire, non pas avec les deux métaux, mais avec un seul. C’est incontestable, pour Charlemagne en France, pour Guillaume le Conquérant en Angleterre. L’or n’est venu se placer à côté de l’argent que plusieurs siècles après. La notion exacte de la monnaie s’étant troublée dans les intelligences en même temps que tant d’autres idées justes, pendant les ténèbres où l’Europe resta plongée, au moyen âge, ou perdit de vue, en général, les conditions respectives auxquelles chacun des deux métaux avait sa
place dans le système monétaire, et quel rôle il y remplissait ; il semblait qu’ils y fussent de pair, et aussi bien l’étalon l’un que l’autre. On a cependant de bonnes raisons pour dire qu’il resta, dans les esprits intelligents et dans l’ensemble des actes des gouvernements, une trace plus où moins tangible du rôle supérieur de l’argent, et c’est un sujet sur lequel nous nous expliquerons un peu plus loin. Mais, lorsqu’on eut secoué l’ignorance du moyen âge, les idées se rectifièrent dansle monde intelligent, et les opinions saines, qui étaient comme enfouies, se mirent à relleurir. Des philosophes proclamèrent enfin rjue, comme il est impossible de fixer, entre les deux métaux précieux, un rapport qui puisse durer, il s’ensuitqu’il faut que chaque peuple, des deux en adopte un, pour en faire l’étalon des valeurs. C’est en Angleterre que cette opinion s'est fait jour le plus tôt et avec le plus de force. Dès le dix-septième siècle, elle fut émise par sir William Petty. Locke la reprit et la développa, quelques années plus tard, non pas incidemment dans quelqu’une de ses compositions philosophiques, mais bien dans un des écrits spéciaux qu’il publia à l’occasion des difficultés que rencontrait le gouvernement britannique dans son système monétaire.
(I La monnaie est la mesure uniforme de la valeur des « choses, avait dit sir William Petty (f). Le rapport de la « valeur de l’or à celle de l’argent se modifie selon que les « entrailles de la terre offrent à l’industrie humaine plus <• de l’un ou de l’autre ; par conséquent, on n’en peut (• prendre qu’un pour faire de la monnaie. » Locke fut plus explicite. « Deux métaux tels que l’or et l’argent, (I dit-il, ne peuvent servir au même moment^ dans le « même pays, de mesure dans les échanges, parce qu’il
(I) Political tmatomy of Irelaiid, chHpiU’u ï; ouvrage public en 1691 punni ses œuvres posthumes.
UÜ COURS D’ÉCONOMIC POLITIQUE.
«faut que celte mesure soit perpétuellement Ja même « et reste dans la même proportion de valeur. Prendre, « pour mesure de la valeur commerciale des choses, des « matières qui n’ont pas entre elles un rapport fixe et in- « variable, c’est comme si l’on choisissait pour mesure de « la longueur un objet qui fût sujet à s’allonger où à se « raccourcir. 11 faut donc qu’il n’y ait dans chaque pays « qu’un seul métal qui soit la monnaie de compte, le « gage des conventions, et la mesure des valeurs (1). »
Ainsi prise ù la lettre, l’opiniou de Petty et de Locke serait que non-seulement il ne faut qu’un seul étalon, mais encore que dans chaque pays il ne faut de monnaie qu’en un seul métal. On peut présumer cependant qu’ils n’auraient pas été inflexibles au sujet du monnayage des deux métaux, s’il eût dû être entendu qu’un seul des deux serait l’étalon et que l’autre y .serait subordonné.
Depuis Locke, cette opinion fut soutenue en Angleterre par plusieurs hommes considérahles ; cependant elle n’a absolumentdominé dans lalégislalion anglaiscqu’eu 1816.
11 n’est pas hors de propos de le remarquer, bien avant l'époque où Locke écrivait, des gouvernements mêmes avaient compris, en Europe, qu’il ne fallait pas fi.xerune valeur absolue entre l’or et l’argent. En Angleterre le roi Henri 111, lorsqu’il fit frapper de la monnaie d’or, ne jugea pas à propos de lui assigner une valeur en argent. Il ne serait pas difficile de trouver d’autres exemples du môme fait. Ceci se rattache, ainsi que nous aurons lieu de le montrer plus tard, à ce que survivait et se ranimait de temps en temps la notion que l’étalon des monnaies était l’argent, et que l’or, malgré les qualités particulières qui le recommandent, et nonobstant sa supériorité de va-
(I) Furtiier considérations concerning ruising ihe value of money; ouvrage publié i la fin du xvu' siècle. Voyez volurne II, pages 73 cl 7G de la réimpression de 175!).
leur, nV’tail, dans le système monétaire, qu’un métal subordonné. On doit rapporter à la même influence quelques faits pluscaractérisés et plussignificatifs, du genre de celuici : En Toscane, François 11, par un édit du 14 juin 1 655, fit défense aux agents des finances de recevoir en payement les pièces d’or qui cependant avaient été frappées à rhôtel des monnaies de Florence.
Les raisonnements cités plus haut de Petty et de Locke sont sans réplique, en ce sens du moins que, si l’on a un système monétaire composé des deux métaux, un seul peut y être à l’état d’élément fixe, c’est-à-dire servir d’étalon. L’entreprise consistant à constituer un système monétaire avec les deux métaux sur le pied d’égalité, en attribuant la fixité à l’un aussi bien qu’à l’autre , est matériellement impossible. 11 n’y a dans la nature des choses rien qui interdise d’avoir simultanément pour les longueurs deux unités de mesure, comme seraient par exemple le mètre et le pied de roi : l’un et l’autre sont des fermes fi.ves constamment semblables à eux-mêmes. Mais ce qui serait chimérique, ce serait de prendre le mètre et un pied qui n’aurait aucun rapport déterminé avec lui et qui, selon le caprice des événements, serait un jour le pied de roi, la semaine suivante le pied du Rhin, puis successivement le pied anglais, le pied de Vienne, le pied de Danemark; on n’aurait ainsi organisé que le désordre. Or c’est exactement ce qu’on ferait si, au lieu de se borner à un seul des métaux précieux pour l’étalon, on entendait les traiter tous les deux comme tels. 11 y a déjà, ou l’a vu, un ccriain inconvénient à prendre un métal comme l’or ou l’argent pour le type des valeurs, puisqu’aucun métal, pas plus qu’aucune autre substance, n’a une valeur absolument fixe, indépendante des temps et des lieux. Mais lo4-squ’à un premier métal, qui sera l’argent, par exemple, on en accouple un second, l’or, qui n’est lié avec
U-2 COUHS D’ÉCONOMIE POLITIQUE.
luidanssa valeur paraucuue relation permanente, et lors- (ju’on prétend rapporter la valeur des autres objets <i l’un aussi bien qu’à l’autre, c’est la confusion des langues qu’on propose ou qu’on sanctionne.
Comment l’or et l’argent pourraient-ils*à la fois servir d’étalon ? Ce sont deux marchandises bien distinctes l’une de l’autre, s’extrayant souvent de mines différentes, en ce .sens que les grandes raines d’or, si elles donnent de l’argent, n’en rendent que de très-petites quanWtés, et que, dans la plupart des mines d’argent, l’or ne forme qu’un produit accessoire. La valeur de l’un et de l’autre se détermine de même par des circonstances qui leur sont propres, et que règlent pour cliacun d’eux l’offre et la demande. Ce serait exagérer sans doute que de représenter la valeur de l’or et celle de l’argent comme absolument dégagées de toute relation réciproque; par cela seul que tous les deux servent de monnaie, et qu’ils ont ainsi un usage commun, il y a bien entre la valeur de celui-ci et la valeur de celui-là une certaine liaison ; niais le lien qui les rattache est élastique, et le rapport entre l’une et l’autre valeur est un des faits les plus mobiles qu’il y ait au monde. C’est ce qui sera établi dans le chapitre suivant et dans d’autres parties de ce volume.