CHAPITRE III
L’expérience a montré qu’il est impossible de maintenir un rapport fixe entre les deux métaux précieux dans le système monétaire des Ëtats. C'est la condam* nation, par la pratique, du système des deux étalons.
Depuis l’origine des temps historiques jusqu’à nous, le rapport entre la valeur de l’or et celle de l’argent a continuellement été en variation; c’est un sujet sur lequel
nous aurons à revenir plus lard. Il est facile de prévoir ce qui a dû en résulter: toutes les fois qu’un État a eu la prétention de les posséder l’un etl’autre dans son système monétaire avec un rapport fixe, peu de temps après que le rapport avait été établi par la loi, le courant du coimnerce le modifiait en plus ou en moins. Celui des deux métaux qui avait pris, relativement à l’autre, une valeur supérieure à celle que portait la loi, s’empressait de vider les lieux, pour aller au deliors chercher un marché où il se trouviU mieux apprécié. De la sorte, malgré la volonté du législateur de conserveries deux métaux dans le système monétaire, eu fait on se trouvait bientôt n’en retenir plus qu’un. Si, à quelque temps de là, une variation en sens contraire se produisait, celui des deux métaux qui était parti revenait, celui qui était resté s’enfuyait. Après un, nouveau délai, on en était réduit encore au régime d’un seul métal, mais ce n’était plus le même.
La France a fourni, dans le dernier demi-siècle, un exemple caractérisé de ce double mouvement. La loi de l’an XI avait établi, à litre transitoire, le rapport de 1 à 1 5 et demi entre l’or et l’argent, qui était vrai au moment où la loi fut faite ; car alors I kilogramme d’or était l’équivalent de 15 kilogrammes et demi d’argent : la pensée du législateur, ainsi que nous le montrerons plus tard, était que le poids des pièces d’or fût changé lorsque le rapport aurait éprouvé une variation sensible. Les gouvernements cependant ont laissé les choses aller comme si ce rapport transitoire était permanent et déterminé une fois pour toutes. Qu’en est-il résulté? La valeur de l’or s’étaul un peu accrue, de manière à être un peu au delà de 15 fois et demi la valeur de l’argent, l’or, n’étant plus traité en France comme il devait l’être, s’est exporté : il n’y a plus eu de pièces d’or dans la circulation ; le pays n’a plus eu que la monnaie d'argent. Mais en ltl48, puis eu 1851 ,
de nouvelles niioes d’or très-importantes sont découvertes; la valeur de l’or subit une certaine baisse; elle tombe au-dessous de la valeur légale de 15 fois et demi l’argent. Il n’eu faut pas davantage pour que l’or rentre en France avec plus d’impétuosité encore qu’il n’en avait mis à en sortir. Par contre, l’argent auquel le rapport légal était défavorable s’est enfui avec rapidité. Après quelques années, les pièces de 5 francs sont devenues une rareté sur nos marchés; encore nn peu de temps, et il n’en restera plus dans le pays, si ce n’est celles que la circulation aura trop usées, et qui par conséquent auront cessé d’avoir une valeur conforme au type. En 1849, on nerencontrait que des pièces d’argent ; en 1864,on est déjà fondé à dire qu’en fait de pièces correctes de poids, on ne .voit guères plus, dans les transactions du commerce, que des pièces d’or.
Ce changement, dont nous venons d’être les témoins, n’est que la répétition de ce qui s’est fait toujours et partout. On en rencontre des exemples dans l’iiistoire d’un pays, l’Angleterre, où les faits monétaires sont meilleurs à observer qu’ailleurs, parce qu’ils n’ont pas été compliqués, si ce n’est pendant un court intervalle de temps, des incidents du faux monnayage qui les dénature et en fausse tous les aspects. Parmi ces exemples, nous en citerons un qui n’est pas sans analogie avec ce qui se passe présentement en France. Sous Guillaume III, le roi et le parlement avaient entrepris de doter le pays d’une bonne monnaie, tout en maintenant la circulation parallèle de l’or et de l’argent. On avait refondu à grands frais la monnaie d’argent, qui était profondément usée. Afin que la fixation d’un rapport absolu entre la valeur des deux métaux ne devint pas la cause déterminante et insurmontable de l’exportation de l’un des deux, on s’était abstenu de rien établir de semblable ; le parlement s’était
contenté d’assigner un maximum que l’or ne pourrait excéder relativement h l’argent, et le niveau de ce maximum était tellement élevé, qu’en réalité, il laissait aux particuliers toute liberté. On se flattait de s’être ainsi placé dans les meilleures conditions pour maintenir la circulation parallèle des deux métaux. Cette combinaison sage fut cependant déjouée par un fait qui, de la part du public, semble, à la distance où nous sommes, n’avoir été. qu’une fantaisie. L’usage s’établit dans les transactions de prendre la pièce d’or nommée guinée pour 21 schellings 1 /2 d’argent, quoique, d’après la valeur comparée des lingots des deux métaux, elle n’eùt dû passer que pour 20 1/2 ou 20 2/3. Peut-être le public se laissait-il influencer par le souvenir des embarras et des pertes qu’avait occasionnées la monnaie d’argent alors qu’elle était rognée, usée, mélangée de pièces fausses; peut-être était-il, à un degré extrême, sous le charme du mérite qu’a l’or d’être plus portatif. Cette faveur excessive de l’or subsistait, à tort ou à raison, et paralysait les intentions qu’avait eues le législateur. Dans cette situation, les pièces d'argent sous-évaluées sur le marché anglais s’exportaient en mas;e et étaient remplacées par l’or qui s’importait en quantité correspondante. Le gouvernement s’en inquiéta et demanda l’avis du directeur de la monnaie nationale ; c’était le grand jNewton. Au milieu des admirables travaux scientifiques qui ont entouré son nom d’un si grand lustre, cet esprit supérieur trouvait le temps de remplir minutieu- •sement les devoirs de cette charge. <
Dans son rapport, à la date du 21 septembre 1717 (1), Newton dit que, si les pièces d’argent s’exportaient, c’est que le cours des pièces d'or et des pièces d’argent était tel
(l)Ce rapport se trouve dans la publication du club d’Économie politique de Londres : A Select collection of scarce and valnable tracts ou Money.