‹ Cours D'economie PolitiqueChapitre 27 sur 132 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le système du double étalon conduit à l’altération graduelle dea monnaies.

Les hommes qui ont le plus réfléchi sur la question des monnaies, tels que les membres du Conseil d’État qui participèrent à la rédaction de la loi du 7 germinal an XI, code monétaire de la France moderne, ont fait une remarque fort judicieuse qui est consignée dans le deuxième rapport de M. Béranger au Conseil d’État. Le double étalon manifesterait sa présence dans le pays où il aurait été introduit, par un effet singulièrement désastreux. En le pratiquant, on serait amené à l'altération continue des monnaies, et plus on voudrait maintenir ce double étalon, plus l’altération serait infaillible et rapide. 11 est tout simple, en effet, que, lorsqu’on pratique imperturbablement une doctrine erronée, on arrive inévitablement à des conséquences funestes.

Si les dcaix métaux sont de pair devant la loi, c’est-àdire si la dualité de l'étalon ou de l’unité monétaire a été officiellement reconnue, voici ce qui arrivera : au point de départ, le système fonctionne bien. Les deux métaux circulent parallèlement l’un à l’autre. Mais une plus grande •affluence de l’argent sur le marché, par l’effet d’une cause lurable, comme serait la découverte et l’exploitation de quelque puissant filon d’une grande richesse, vient modifier le rapport de valeur entre les deux métaux sur le marché général du monde. L’argent baisse relativement à l’or, l’or monte relativement à l’argent. L’or aussitôt se met à fuir du pays soumis au régime du double étalon, et l’argent accourt pour en prendre la place.

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Cependant on attache du prix à retenir les deux métaux dans la circulation. Afin d’arrêter l’or dans sa fuite, ou de le rappeler, on change alors le rapport légal entre les deux métaux précieux. Pour accomplir cet objet, deux moyens se présentent : l’un de diminuer la teneur des pièces d’or, l’autre d’augmenter celle des pièces d’argent. Dans la première combinaison, l’on dirait :1a pièce d’argent (le I franc, au titre de 9/10, pèse 5 grammes ; la pièce d’or de 20 fr. an même titre pèse 6 grammes 45 centigrammes, la baisse de l’argent ayant été de 10 p. 100, par exemple, désormais, pour maintenir la valeur du franc d’argent au même point, la pièce de 1 franc pèsera 5 grammes et le dixième de 5 grammes, soit 5 grammes 1 '2. Dans la seconde combinaison,* on laisserait telle quelle la pièce d’argent, mais on réduirait d’un dixième le poids de la pièce d’or.

Sans calomnier aucun gouvernement' je crois pouvoir dire qu’il est très-vraisemblable que tous ou presque tous préféreraient le second arrangement au premier. Le propre des gouvernements est d’être à court, et, trouvant le moyen de diminuer leurs charges en s’acquittant avec celui des deux métaux qui aurait baissé, ou en ne donnant è celui qui aurait été stable qu’une proportion réduite an prorata de la baisse de l’autre, ils n’hésiteraient guère à profiter de l’occasion. D’ailleurs, dans la supposition que j’ai faite de la reconnaissance du double étalon, l’opération pourrait se soutenir en justice, sinon en équité.

Le changement opéré, on proclame h nouveau que les deux métaux sont investis de la dignité d’étalon. Un «peu plus tard, ce sont les mines d’or qui deviennent plus productives. Le métal s’extrait à moindres frais et en plus grande abondance. La valeur de l’or se met à baisser sur le marché général. Suivant à rebours sa marche précédente, le rapport entre les deux métaux redevient ce qu’il avait été, de 1 à 15 1 / 2. Les mêmes phénomènes qui s’é-

taient passés se répèlent en renversant les rôles. Après un certain temps, pour retenir l’or dans la circulation, il faut faire un changement dans les poids respectifs des deux unités monétaires. On procède dans le même esprit que la première fois. De même qu’alors on avait laissé intacte l’unité d’argent, métal qui avait baissé, cette fois on ne touche pas à l’unité d’or, mais on diminue celte d’argent, ainsi que la première fois on avait fait pour l’or. Le rapport de valeur entre les deux métaux est, comme au point de départ, de 1 à 15 1/2. Mais le franc d’argent, au lieu de grammes, au titre de 9/10 de fin, ne pèse plus que 4 grammes 50 centigrammes, et le franc d’or, au lieu de 6 grammes 45 centigrammes, est à 5 grammes 805 milligrammes.

Ce va-et-vient se continuera indéfiniment. Chacune des volte-faces se‘ fait avec toutes les apparences, toutes les formes extérieures de la légalité, et, quoi qu’en puisse penser celui qui se place au point de vue de l’impartiale équité, il n’y a rien à redire du moment qu’on a admis le fallacieux système du double étalon. A chaque fois les créanciers de l’État et ceux des particuliers se trouvent dépouillés de quelque chose, jusqu’à ce que, à la fin, le temps aidant, ils restent à peu près nus. En supposant que la scène se passe en un lieu où nôtre franc serait en usage, cette pièce, qui, à l’origine, contenait 5 grammes d’argent, au titre de 9/10 de fin, est successivement réduite à n’en renfermer plus que 4, que 3, et toujours de moins en moins. Le balancement alternatif en vertu duquel, à la faveur de l’hypothèse mensongère des deux étalons, on aurait constamment pour type de fait le métal qui viendrait de s’avilir relativement, serait un nouveau procédé avec lequel on arriverait exactement au même résultat que cherchaient et obtenaient effrontément les rois faux monnayeurs, lorsqu’ils mettaient du cuivre dans

LA MONNAIE. SECTION V, CHAPITRE IV. loi

leurs écus, ou qu’ils changeaient par des édits la dénomination en livres des anciennes espèces. De cette manière, avec le principe du double étalon, on pourrait descendre du franc au soixante-douzième (1) de franc, tout comme les rois faux monnayeuRS de l’ancien régime avaient réduit la livre au soixante-douzième de livre en forçant de plus en plus la proportion d’alliage.

11 n’en faut pas davantage, ce me semble, nour faire condamner tout plan qui, sous un prétexte ou sous un autre, et sous quelque forme que ce soil, tendrait à mettre en honneur le principe du double étalon ou eu impliquerait la pratique.

Par la même raison que le système du double étalon conduit, par la pente d’une irrésistible logique, à des conséquences manifestement contraires à l’impartiale équité et à la sûreté des contrats, il faut, lorsqu’on étudie la législation monétaire d’un peuple, être bien circonspect et , réclamer les preuves les plus positives et les mieux avérées avant de prononcer que cette législation est fondée sur le principe du double étalon. Ce serait, en effet, déclarer que, chez ce peuple, le législateur s’est rendu, en matière monétaire, coupable d’ignorance ou d’iniquité et de mauvaise foi, et une pareille imputation ne se peut énoncer qu’à bon escient.

(1) Je prends ici la proportion citdc par M. Béranger dans son donxièm»' rapport au Conseil d'Élat sur la loi de l'an XI. M. Guérard a indiqué dans ia.Polyptique un abaissement plus marqué encore.

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