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CHAPITRE V

Comment, dans le moyen âge et pendant les siècles suivants jusqu'aux tenips niodenips, la notion d’étalon n'avait pas disparu eomplctement. C’est l’argent qui a été regardé comme tel, à peu près partout en Europe.

Dans divers passages de ce qui précède, j’ai laissé percer l’opinion que la notion de l’étalon unique, fort oblitérée en général ou milieu des ténèbres du moyen âge, et dans les siècles qui suivirent, n’avait pas cependant été complètement effacée, et qu’il en était resté quelque chose qui s’était maintes fois révélé dans les actes des gouvernements. Tant la vérité èst vivace et tant elle a de force pour résister à la compression que lui font subir l’ignorance et la barbarie ! C’est l’histoire de France et celle d’Angleterre qui nous fourniront nos preuves.

Le système monétaire de la monarchie des Francs avait été modelé par la puissante main de Charlemagne qui fut, à tant d’égards, un si grand prince. L’unité monétaire qu’il adopta fut, on le sait, la livre pesant d’argent. Les pièces de monnaie furent des fractions simples de cette livre. 11 ne fit pas monnayer l'or; les espèces d’or ne devaient réapparaître que quelques siècles plus tard. Mais, après l’émission des monnaies d’or comme auparavant, la livre d'argent resta la monnaie de compte, le type auquel se rapportait la valeur de toutes les espèces, de quelque métal qu’elles fussent. Les différences de la livre parisis et de la livre tournois ne sont que des accidents sans portée par rapport à la proposition que j’énonce. 11 en est de même des altérations que la livre subit successivement dans sa teneur en argent fin. La quantité d’argent qu’on nommait la livre n’avait plus le poids qui porte ce nom, et

s’en éloignait chaque jour davantage ; mais la livre n’en était pas moins une certaine quantité d’argent. Dans les variations inGnies qu’éprouvèrent la composition et le nom des pièces d’or, c’était constamment à la livre qu’on les rapportait, comme aujourd’hui nous rapportons toutes les longueurs au mètre. Il ne faut rien de plus pour qu’il reste établi que l’argem conservait le rôle d’étalon.

Sans doute on ne retrouve pas ici tous les attributs compris dans la définition de l’étalon qui nous a paru la plus complète. L’histoire de la monarchie française ne présente pas d’unité monétaire composée d’une quantité fixe d’un métal déterminé. Par le caprice ou plutôt la cupidité du souverain, la quantité varie au contraire de règne à règne, et quelquefois d’une année à l’autre, d’une semaine à la suivante. Mais le métal qui compose l’unité monétaire est bien effectivement déterminé une fois pour toutes. C’est l’argent, ce n’est point l’or.

Le même fait ressort avec plus de netteté et d’éclat de l’histoire des monnaies anglaises, parce que là les phénomènes sont moins obscurcis par les fraudes de princes faux monnayeurs (1). Le point de départ est l’organisation du système monétaire par Guillaume le Conquérant. Lui aussi, ce fondateur, adopte pour unité monétaire la livre pesant d’argent, conformément aux poids en usage dans le pays. La livre se divise en vingt schellings, comme celle des Français en vingt sous, la subdivision du schelling est de même en douze deniers (pence), et la monnaie qu'on frappe est le deuier ou penny. Lorsque la monnaie d’or est venue, quelques siècles après, s’ajouter à la monnaie d’argent, c’est toujours à celle-ci que celle-là se rapporte, soit par l’autorité impérative de la loi, soit par la libre

(t) .M. Macleod a donniS un excellent résumé de l’histoire des monnaies anglaises dans son volume intilulé : TAc elemvnls of Polilical Economy, chapitre vi.

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13 i COURS D’ÉCONOMIE POLITIQUE.

détermination des particuliers. La valeur de la pièce d’or s’exprime constamment en schellings et deniers. Le rapport change fréquemment entre les deux métaux, puisque de la proportion de 1 à 10 environ, qui existait au seizième siècle, sous Élisabeth, on arrive successivement à celle de 1 à lo 1/2 ou 16, qui est propre à la première moitié de notre siècle. En présence de cette mobilité, quel est le souci constant du législateur ou du prince, et quels sont ses actes? Pendant une première période, il modifie le poids des pièces d’or, de manière à les faire correspondre à une quantité fixe d’argent ; pendant une seconde, il laisse à la pièce d’or, qui est alors la guinée, un poids immuable, mais il fait varier le nombre de schellings et de deniers dont elle est l’équivalent. Dans les deux cas, l’or est rapporté à l’argent, l’argent est l’étalon, et seul il possède cette prérogative.

Cependant lord Liverpool a entrepris deprouver que l’or et l’argent avaient, presque depuis un temps immémorial, figuré de pair dans le système monétaire de l’Angleterre (1). Il n’a cependant établi qu’une chose, à savoir : que, pendant un très-long espace de temps, l’or aussi bien que l’argent avait été la monnaie légale du pays ; mais, nous avons eu occasion de le faire remarquer plus haut, il ne faut pas confondre l’attribut de monnaie légale avec celui d’étalon. Celui-là est bien plus large que celui-ci.

Il est vrai (|ue, depuis le commencement du dix-liuitième siècle, l’or avait occupé une grande place dans le système monétaire de la Grande-Bretagne, et que son rôle s’était agrandi encore à partir de 1774, c’est-à-dire depuis vingt-sept ans, quand écrivait lord Liverpool. Il avait même été déclaré, par une loi de cette année, que le créancier ne serait forcé de recevoir la monnaie d’argent

(I) .'1 Trealiae on the coins of the Realm, premièie ûdil., do la p. \ la p, 130.

qu’au poids, au delà de la somme de 25 livres sterling (environ 625 francs). Mais il est permis de croire que cette disposition de la loi n’avait qu’un caractère tran.sitoire ; elle était motivée sur le mauvais état des espèces d’argent, tandis que les espèces d’or avaient été l’objet d’une refonte dans cette même année 1774. Diverses circonstances avaient fait ajourner la même opération pour la monnaie d’argent (1).

Lord Liverpool ne l’ignorait pas, les autorités les plus considérables étaient d’une opinion contraire à la sienne : car il cite loyalement les paroles de sir William Petty, de Locke et de Harris, qui se sont expliqués, les deux derniers surtout, avec exagération même, dans le sens de la préférence accordée universellement, et de temps immémorial, à l’argent sur l’or, pour la fonction d’étalon, et ils soutiennent que l’or n’est pas apte à remplir cette fonction.

On ne peut guère nier non plus qu’en Espagne l’argent ne fût l’étalon monétaire, surtout du moment où l’exploitation des mines d’Amérique eut donné à la monnaie espagnole une très-large part dans le commerce du monde entier. L’unité monétaire était la piastre ; c’est à celle-ci qu'on rapportait les doublons et autres pièces d’or. La piastre espagnole était, comme elle est encore, la monnaie courante de l’Amérique à peu près tout entière. Le dollar américain, tel qu’il fut fixé par le congrès de 1792, n’est autre chose que la piastre. C’est encore la piastre qui a été, depuis la fin du seizième siècle, la monnaie en usage dans les relations commerciales entre l’Europe et l’Orient.

(1) La guerre de l’indépendance des Élats-Unis commença à celte époque ; puis, quand celle guerre fut terminée, le trésor était foi t;obéré ; et, a'ant qu’il fût sorti de ces embarras, éclata la guerre de la révolution française.

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