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CHAPITRE IV

Lu notions actuelles sur la nature et le rftle de la monnaie sont la reproduction de celles des peuples grecs.

Nous avons montré, dans le cours des sections qui précèdent, les différents États de l’Europe abjurant l’un après l’autre, à des époques plus ou moins rapprochées de nous, les idées confuses ou plutôt les habitudes coupables des gouvernements du moyen âge, pour adopter une organisation monétaire plus vraie, plus juste, plus en rapport avec les principes d’une saine économie politique. Il ne convient cependant pas de supposer que ce progrès constate un grand pas en avant dans le développement des intérêts moraux et matériels de la civilisation. Loin d’être un fruit de la science et de la phi-

(1) Section I, chapitre v.

losophie moderne , la constitution monétaire actuelle des principaux États civilisés n 'est qu’un retour aux véritables principes qui ont dominé, dès le huitième siècle avant notre ère, dans le monde hellénique, et qui, constamment respectés et mis en pratique par les républiques delà Grèce, ont transpiré jusque dans le monde asiatique par l’empire des Perses, et se sont perpétués dans la république romaine où ils n’ont commencé à s’oblitérer et à se perdre qu’après la chute des constitutions républicaines et l’anéantissement de la liberté.

11 n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage d’exposer le système monétaire des cités grecques, tel que les numismates modernes, à force de recherches savantes, sont arrivés à le reconstituer. Il règne d’ailleurs sur plusieurs côtés de cette intéressante partie de l’archéologie une obscurité que les patientes investigations d’écrivains ingénieux et érudits ne sont pas encore parvenues à dissiper complètement.

Je me bornerai à signaler, à l’appui de l’assertion que j’ai émise en tête de ce chapitre, deux points fondamentaux que la science économique, aidée des découvertes numismatiques, a mis désormais en pleine lumière.

Le premier, c’est que les républiques de la Grèce apportaient le plus grand soin à maintenir l’intégrité de leurs monnaies.

Le second, c’est que ces mômes États ont toujours tenu à ce que le rapport de valeur des monnaies d’or et de celles d’argent fût conforme aux variations que la valeur de ces deux métaux éprouvait dans le commerce.

Mise en pratique pour la première fois à Égine par Phidon, roi d’Argos, dans le huitième siècle avant notre ère, la drachme (1), monnaie d’argent qui pesaitenviron

(1) La drachme était un poids égal & la six millième partie du talent euboïque.

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6 grammes, a été appelée dès ce moment à remplacer la poignée de blé qui semble avoir servi auparavant de mesure de la valeur, et elle a rempli perpétuellement le rOle d’unité monétaire chez les Grecs.

Cette unité a varié de poids selon les temps et les lieux. La drachme attique n’était pas la drachme éginétique. Elle différait également de la drachme phéniderme. Mais ces diverses espèces de drachmes (mi en compte jusqu’à six ou sept) n’étaient pas des altérations de l’unité jnonétaire primitive : elles constituaient chacune une unité monétaire indépendante, ayant un cours plus ou moins répandu selon l’importance de la population et des relations commerciales des cités où elles avaient pris naissance, r* AÛ-dessus donc de cette pluralité de drachmes, que l’on tMHive usitées l’une après l’autre ou simultanément dans le» régions peuplées par les Grecs, domine l’idée d’une unité monétaire qui reste fixe et inaltérable dans sa teneur, mais qui n’est pas la même pour les différents États. On ne doit pas plus s’étonner de voir -'le mot drachme, désignant l’unité monétaire des Grecs, s’appliquer à diverses unités monétaires, de poids différents, que de la diversité des livres dans les monnaies de l’Europe, ayant même que la monnaie eût été falsifiée. 9^LamêmevilIe frappait quelquefois plusieurs drachmes différentes afin d’éviter les ennuis et les frais du change dans les relations avec les États voisins.

L’institution des magistrats monétaires dont les noms, qui sont quelquefois ceux des personnages les plus importants, se trouvent inscrits, le plus généralement au nombre de trois, sur les pièces de monnaie frappées sous leur juridiction, et la responsabilité morale et matérielle qui incombait à ces fonctionnaires, étaient pour les peuples des garanties de la fidélité avec laquelle l’État maintenait l’intégrité des monnaies.

LA MONNAIE. SECTION VI, CHAPITRE IV. iOi

En dehors des infractions rares etde courte durée que des nécessités exceptionnelles ont imposées, mais qui n’ont jamais dégénéré en une altération systématique, l’iiistoire, selon M. François Lenormant, qui a résumé les nombreux travaux des savants sur les monnaies de l’antiquité (1), n’offre qu’un ou deux exemples dans le monde hellénique de la falsification des espèces monétaires par un gouvernement tyrannique ou de mauvaise foi ; encore est-ce dans des colonies ; c’est à Syracuse que le méfait fut accompli : nommer cette ville, c’est en faire deviner l’auteur. Cet acte coupable a été une des causes de la réprobation qui s’est attachée au nom de Denys le Tyran.

Les différents peuples de la Grèce tenaient tant à avoir une belle monnaie, correcte de poids, qu’un des grands soins des rois de Perse, pour le maintien de leurs bonnes relations avec les colonies grecques de l’Asie Mineure, . était de fabriquer une monnaie irréprochable et agréable à la vue. Les dariques, en effet, ne le cédaient point aux pièces d’or les plus soignées de la Grèce ou de l’Asie Mineure, et les monarques asiatiques étaient si jaloux de leur réputation à cet égard, que Darius, s’il faut en croire Hérodote, punit de mort un de ses satrapes qui avait voulu surpasser son maître, en faisant frapper de la monnaie plus belle encore que la sienne.

La même précaution fut observée par Philippe de Macédoine, qui était soucieux de faire accepter des peuples grecs sa domination. 11 s’efforça d’avoir une monnaie aussi honnêtement faite et plus belle encore que celle que les Grecs avaient connue jusqu’alors. Alexandre et ses héritiers montrèrent les mêmes dispositions.

(i) Le travail de M. François Lenormant a pour titre : Essai sur l'organisation politique et économique de la Monnaie dans l’antiquité. Aucnn écrit sur la matière ne renferme autant de substance sous un si petit volume.

i9-2 COURS D’ÉCONOMIE POLITIOUK.

11 convient de faire une mention particulière des statères d’or qui furent frappées en très-grande quantité dans la ville de Cyzique, principalement pendant la guerre du Péloponnèse, et qui envahirent le marché hellénique.

La monnaie d’or avait pour unité le statère, dont le poids primitif fut de deux drachmes. Le statère de Cyzique, sur lequel nous aurons à revenir, avait, ou aurait dû avoir juste un poids double, c’était un tétradrachme.

La valeur des statères en drachmes d’argent suivait la valeur relative de l’or et de l’argent. Le statère simple valait 20, 22, 24, 25 ou 26 drachmes, suivant que le rapport de l’or à l’argent était de 1 à 10, à 11, à 12, à 12 1/2 ou à 13.

Pour les statères de Cyzique, qui étaient d’un poids double de ceux du système ordinaire, la valeur était double de celle que je viens d’indiquer, c’est-à-dire de 40, 44, 48 etc. drachmes, quand le rapport de l’or à l’argent était de même delàlO, àll,àl2 etc.

Les Cyzicéniens avaient choisi pour leur statère un poids un peu inférieur à celui de quatre drachmes; au lieu de 17 grammes, le statère de Cyzique n’en pesait que 16. On assure que c’est parce que, en supposant entre l’or et l’argent le rapport de 1 à 13, rapport qui parait avoir été le plus fréquent alors, le statère de Cyzique, ainsi affaibli de poids, correspondait assez exactement à 48 drachmes attiques, et à un nombre rond d’autres unités monétaires en usage dans différentes contrées grecques.

Ce ne serait donc pas par fraude que les inonnayeurs de Cyzique, imités en cela par ceux de quelques autres colonies grecques de l’Asie Mineure, auraient dounéà leurs statères, au lieu du poids de 17 grammes correspondant e.xactement à un double statère du système attique, celui de 16 grammes, mais bien pour donner à cette monnaie, par

rapport aux comptes, une commodité qui la fît rechercher * et lui assurât un débouché. L’écoulement au dehors de leur monnaie d’or importait aux habitants de Gyzique, parce qu’ils se procuraient le métal brut à d’excellentes conditions, en l’achetant aux mineurs de l’Oural. Leurs statères n’étaient pris que pour leur poids intrinsèque de t6 grammes, et suivant le cours de l’or par rapport à l’unité monétaire d’argent.

Mais au lieu de se contenter du bénéfice considérable et légitime résultant d’une opération qui consistait à revendre sur le pied de la proportion treizième de l’or à l’argent le métal qu’ils achetaient sur le pied de la proportion septième, les habitants de Gyzique, une fois devenus les maîtres du marché hellénique, abusèrent des facilités exceptionnelles que leur procurait leur position voisine des lieux de production du métal dont ils monopolisaient en quelque sorte l’achat, en falsifiant peu à peu leurs statères : ils finirent pary faire entrer un tiers d’argent.

Les Phocéens, dont la monnaie d’or était justement réputée la pire, poussèrent plus loin encore la mauvaise foi. L’analyse d’un de leurs statères n’a donné que 41 pour cent d’or contre 54 pour cent d’argent et 5 pour cent de cuivre.

Mais ces faits de faux monnayage ne sont que des accidents au milieu de l’histoire du régime monétaire des nations helléniques, et n’infirment pas la donnée générale que nous avons indiquée, à savoir, que les cités grecques étaient en possession des idées les plus justes sur la nature de la monnaie et sur le rôle qu’elle doit remplir dans l’économie des peuples. Ils apportaient le plus grand soin à l’avoir très-correcte. Bien plus on a lieu de penser qu’il entrait dans leur système d’attribuer à un seul des deux métaux précieux la fonction d’étalon. Ils avaient III. 13

parallèlement l’une à l’autre la monnaie d’argent et la monnaie d’or, la drachme d’un côté, lestatère de l’autre, avec leurs dérivés. Il parait qu’ils se seraient conformés aux oscillations de la valeur des deux métaux précieux sur le marché commercial, l'un par rapport à l’autre, en modifiant le poids des pièces d’or seules. C’était reconnaître à l’argent la qualité d’étalon.

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