CHAPITRE PREMIER
Définition de la monnaie.
La monnaie est un instrument qui, dans les échanges, sert de mesure et par lui-môme est un équivalent.
Cette définition de la monnaie, qui représente comme inséparables les deux qualités de mesure et d’équivalent, ressort clairement de la pratique des peuples civilisés, à l’origine de la monnaie et depuis. On la trouve dans les écrits anciens sur la matière. Quand Aristote s’est proposé de déterminer la nature de la monnaie, il a mis en relief, avec cette précision qui lui était propre, ce double caractère de mesure et d’équivalent. « On convint, « dit-il, de donner et de recevoir dans les échanges une « matière qui, utile par elle-même, fût aisément mania- III. 1
« ble dans les usages habituels de la vie ; ce fut du fer par « exemple, de l’argent, ou telle autre substance dont on a dôtirtuîna d’abord la dimension et le poids, et qu’ enfin., 9 pour se délivrer des embarras d’un continuel mesurage, « on marqua d’une empreinte particulière, signe de sa va- <1 leur (1). 1)
Dans les sociétés modernes, après les ténèbres du moyen âge, lorsque des idées exactes commencent à éclairer, comme un crépuscule, le domaine de l’économie politique, cette définition de la monnaie, qui en explique le rôle et en délimite l’importance, apparaît dans les travaux des hommes avancés. Elle se montre dès le quatorzième siècle. Nicolas Oresme, évêque de Lisieux, mort en 1382, publia un Traifé de la Monnaie où il reproduisit l’opinion d’Aristote, dont il avait été le traducteur. Le grand astronome Copernic, dans un lYaité de la Monnaie, fit de même, un siècle et demi plus tard (2). A plus forte raison retrouve-t-on des idées justes sur la matière dans plusieurs écrits, d’une date plus récente, qui traitèrent de la monnaie, et par exemple dans ces productions des dix-septième et dix-huitième siècles, que le club d’Économie politique de Londres a réunis dans un volume plein d’intérêt, dont la monnaie est le sujet (3). Je signalerai particulièrement l’excellent mémoire de Harris auquel Mirabeau s’est plu à rendre hommage.
La qualification d' instrument, qui est donnée à la mon-
(1) Aristote, Politique, liv. 1, chap. m, traduction de M. Barthélemj Saint-Hilaire, 1. 1, p. 53. Dans une note au bas de la page, M. Barthélemy Saint-Hilaire a montré quel est le véritable sens d'un autre passage qu’on avait supposé en contradiction avec celui-ci.
(2) M. Wolowski a réuni en un volume publié en 1864 les deux traités de Nicolas Oresme et de Copernic.
(3) A select Collection of scarce and valuable tracts onMoney, Londres, 1856. — Le mémoire de Harris, intitulé An Essay upon Money and Coins, est, dans ce volume, à la page 339. La déQnition de la monnaie s’y trouve page 370.
uaie dans la définition ci-dessus, mérite d’être remarquée. Considérée dans son ensemble, la monnaie remplit dans une société l’office d’un mécanisme qui sert à l’accomplissement des échanges. Ce n’est pas une simple comparaison que nous faisons pour la clarté du discours, c’est une similitude que nous constatons. On verra, dans la suite de cet écrit, qu’il en découle des conséquences dignes d’être signalées. Nous aurons occasion aussi de dire que la monnaie n’est pas à beaucoup près, dans une société industrieuse, l’unique instrument des échanges; mais elle en est un qui se distingue nettement de tous les autres.
La monnaie est nécessaire à l’homme, du moment qu’il vit en société. On peut concevoir un état primitif dans lequel chaque individu ou plutôt chaque famille produit, tant bien que mal, ce qui répond aux besoins d'une existence très-restreinte. Il y a eu des exemples de petites agglomérations dont les membres mettaient en commun les produits de leurtravailetsuffisaientàseprocurer,par cette méthode, ce qu’il leurfallait pour subsister grossièrement. Mais la division du travail s’introduit par l’effet de la diversité des aptitudes et des positions, dès que le lien social a rapproché les uns des autres un certain nombre d’hommes qui ne se plient pas à la loi uniforme d’une existence rudimentaire telle que celle des peuplades sauvages, et qui, au contraire, ont du penchant k utiliser au mieux les facultés propres par lesquelles chacun se distingue. Chaque individu et chaque famille cesse de faire, pour son compte, chacune des choses que réclame l’existence étroite telle qu’on la conçoit alors, et se confine dans la production d’un nombre déterminé d’objets que, par cela même, on fait mieux, plus vite et plus abondamment.
A mesure que la société s’étend et se perfectionne, on disperse moins ses efforts, on se renferme dans une œuvre
de plus en plus spéciale, afin de s’en acquitter de mieu.x en mieux, au grand avantage de chacun et de tous. Les hommes échangent entre eux les produits de plus en plus divers de leurs travaux, ou leurs services de plus en plus variés. C’est ainsi que la communauté parvient à avoir, avec une même quantité de travail, une beaucoup plus grande quantité d’objets et de services de toute sorte à offrir aux besoins des hommes (1), et que la réunion ensociété devient de plus en plus profitable à tous. Être sociable par excellence, plus l’homme pratique l’échange, plus il est fidèle à la destination que lui a assignée le Créateur.
Mais l’échange est une opération laborieuse et incertaine, tant qu’on n’a pas de monnaie. Il se pratique alors parla voie du troc en nature. Je suis producteur de blé, j’ai besoin de viande ; je livre à mon voisin l’éleveur un certain nombre d’hectolitres de mon grain contre un bœuf. Mais je ne sais pas exactement quel est le rapport du blé au gros bétail en général, et au bœufqu’on mepropose en particulier. Dans cet embarras, le marché se conclut péniblement. L’éleveur qui a troqué sa bête contre mon blé a déjà peut-être plus de blé qu’il ne lui en faut, mais il aurait besoin de vêtements; il sera donc dans la nécessité de chercher une troisième personne qui ait des vêtements à céder et à qui il convienne d’avoir du grain; après qu’il l’aura découverte, il aura à faire avec elle un troc entre deux objets dont le rapport accoutumé n’est pas suffisamment connu de lui.
Dans le système du troc, ainsi que le fait observer
(!) Au sujet de la fécondité qu'acquiert le travail humain par le moyeu de la division, on peut consulter la Richesse des nations, d'Adam Smith, livre I, chapitre i (page 7 du tome 1 de l'édition Guillaumin), et le Cours d’ Économie politique, de J. B. Say, tome X de la Collection Guillaumin, page 164,
M. Roscher, « combien ne scra-t-il pas difficile de trouver <1 précisément l’iiomme en étal de nous procurer ce qui « nous manque et de s’accommoder de notre superflu ! «I Combien ne sera-t-il pas plus rare encore que le besoin « elle superflu se rencontrent dans un équilibre parfait, <1 que, par exemple, le fabricant de clous qui veut troquer <1 sa marchandise contre une vache, trouve un marchand « de bestiaux qui ait besoin de la quantité de clous équi- « valente à la valeur d’une vache... » Dans ce système, selon le même auteur, « le plus fort au point de vue « économique exercerait, dans chaque échange, un ascen- « dant beaucoup plus marqué que celui qui lui appartient « aujourd’hui ; un acheteur de pain, notamment, serait à <1 moitié mort de faim avant d’avoir pu s’entendre avec le « vendeur sur le prix de la marchandise qu’il voudrait 0 donner en échange (1). »
Dans ces circonstances, si, parmi toutes les marchandises, on en choisit une à laquelle, par une convention générale, on rapporte toutes les autres, qui soit acceptée universellement en retour de toute chose, qui enfin serve » de commune mesure des valeurs et d’équivalent universel, les transactions deviennent plus simples et plus faciles. Si c’est le blé, par exemple, la valeur du bétail et de chaque bêle en particulier, selon le poids qu’elle aura, se traduira par un certain nombre d'hectolitres ou de fractions d’hectolitres de froment, ou, si le blé se vend au poids, par un certain nombre de quintaux et de kilogrammes. Il en sera de même de chaque pièce de drap ou de toile, selon la longueur, la couleur, la finesse. Deux hommes qui voudront faire un échange s’entendront vite ; il» parleront la même langue. Le vendeur de bétail n’a pas besoin de blé, mais qu’importe? ce u’est
(t) Roscher, Trincipei d'^’conami« politique, traduits et annotés par M. Wolowski, liv. Il, chap. m.
pas seulement une commune mesure, c’est un équivalent universel. 11 l’accepte donc, assuré qu’il est de l’échanger demain contre tel autre objet dont il peut avoir besoin, quel qu’il soit.
La monnaie est donc quelque chose de plus qu’une mesure idéale, dans le genre du mètre que l'esprit coo'çoit dans l’espace indépendamment de toute substance. C’est aussi un objet ayant sa valeur propre, et devenant, suivant qu’on en prend une quantité plus ou moins forte, l’équivalent actuel de toute marchandise qu’il s’agit de payer. Cet attribut d’équivalent est essentiel à la monnaie, et nous aurons occasion, dans le courant de ce volume, de signaler les malheurs qui sont venus de ce qu’on avait imaginé de s’en passer. Le plus simple raisonnement montre qu’il est indispensable. L’Écossais Jean Law, l’auteur du fameux Système, disait, dans un jour de bon sens : « Je ne saurais comprendre qu’aucun pays voulût recevoir comme une valeur ce qui ne serait pas estimé égal à la chose pour laquelle on le donnerait, ou comment cette valeur imaginaire pourrait avoir été maintenue (1). »
Dupré de Saint-Maur exprime la même idée différemment ; « Les hommes, dit-il, ne contractent pas, dans les marchés qu'ils font, pour des dénominations ou des sons, mais pour une valeur intrinsèque, qui n'est autre chose que la quantité d’argent garantie par l’autorité publique dans une pièce d’une certaine dénomination (2). »
L’invention de la monnaie répond encore à un autre besoin de l'homme civilisé qui n’est pas des moins dignes d’estime, celui d’économiser, de faire des réserves, en un
(1) Considérations sur le Numéraire, œuvres de Law, collection Guillaumin, tome 1, page 469. Il y a dans ce passage la réfutation du fameux Système que Law introduisit plus tard.
(2) £ssai sur les Monnaies, page 9.
mot, de susciter des capitaux, matière première de tant d’améliorations. Le traducteur d’Adam Smith, Germain Garnier, ena faitla judicieuse remarque (I), pour que cette forme de la prévoyemce humaine se manifestât, il était, sinon absolument indispensable, du moins très-utile qu’il existât une marchandise reconnue par tous comme l’équivalent universel, et dans laquelle chacun pût réaliser ses épargnes. Hors de là, il y aurait eu trop d’incertitude dans le résultat des efforts que chacun eût faits pour économiser, et c’eût été une raison pour que les hommes se décourageassent de l’économie.