CHAPITRE III
De divers essais pour avoir une monnaie faite d’une subslanre antre que les deux métaux dits précieux. ,
L’institution de la monnaie est si bien inhérente à l’existence môme de la société, qu’à peu près partout, à l’origine des agglomérations un peu nombreuses, la monnaie fait son apparition sous une forme plus ou
moins heureuse ou malheureuse ; car il s’en faut de beaucoup que la matière monétaire ait été partout, dès le commencement, un métal tel que l'argent et l’or. Les traités d’Économie politique mentionnent les différentes substances qui furent adoptées dans les divers États. On en trouvera une nomenclature dans les Éléments de l'Économie politique de M. Joseph Garnier (t), et dans les Principes ' d Économie politique de M. Roscher (2). A l’heure même où nous parlons, il ne serait pas difficile d’indiquer bon nombre de localités et même de vastes contrées où les fonctions de la monnaie sont remplies par d’autres objets que ceux que nous voyons en usage en France, en Angleterre, et dans les autres États où domine une civilisation supérieure. Ainsi, les toiles de coton, dites guinées, servent encore aujourd’hui sur une grande échelle aux opérations commerciales entre les Européens et les habitants noirs d’une partie de la côte d’Afrique. On assure que le sel remplit la fonction de monnaie en Abyssinie. Les voyageurs racontent que dans les îles Chiloë, qui dépendent de la république du Chili, on s’acquitte avec des planches ; il est difficile de concevoir une monnaie moins portative.
Les cauris, espèce de petit coquillage employé pour la j)arure, n’ont pas cessé d’être de la monnaie dans des régions assez étendues de l’Inde, ainsi qu’en Afrique. M. Mac Culloch (3) dit que. Jusqu’à l’abolition de la traite des noirs, c’était un article de commerce qui s’importait en Angleterre pour aller ensuite servir sur la côte d’Afrique à l’achat des esclaves. Les cauris sont mentionnés dans le tableau des importations et des exportations de quelquesunes des possessions anglaises; ainsi, dans le Tableau du commerce de l’Empire britannique, de t8o6, au chapitre
(t) N” 268, 3* édition.
(î)§§ nseuto.
(3) Dictionnaire d' Économie politique, article Courts.
spécial de nie de CeylaD, les cauris figurent commeune exportation de cette lie, pour 9,762 quintaux anglais, d’une valeur de 35,869 livres sterling, ou environ 900,000 fr. M. Macleod, dans ses Élétnenis d Économie politique (1), rapporte que, dans les lies Ioniennes, c’est l’usage parmi les fermiers de s’acquitter au moyen d’engagements à livrer certaines quantités d’huile. Il est vrai qu’ils la supputent à un prix déterminé en monnaie métalljque. La coutume qui se répand de plus en plus, en Angleterre et sur le continent, de solder de petits comptes au moyen de timbres-poste, a de l’analogie avec cette pratique des Iles Ioniennes, en ce que l’objet qu’on livre est l’équivalent d’une somme déterminée en espèces d’or ou d'argent.
On peut observer même chez les peuples les plus avancés, dans quelques districts écartés, la fonction de la monnaie occupée par certaines marchandises. Je citerai par exemple ce qu’on peut voir, à l’heure qu’il est, en France, dans < quelques-uns des villages situés sur les mines du bassin houiller de Graissessac (Hérault). Voici à cet égard quelques renseignements extraits d’une note dont je suis redevable à M. Gacarrié, ingénieur en chef des mines, qui a eu le bassin de Graissessac dans sa circonscription.
Dans plusieurs petits villages des environs de Graissessac, la fabrication des clous à la main a pu survivre aux progrès de la mécanique,' grâce aux conditions imposées aux concessionnaires de livrer aux habitants la houille '
à un prix réduit, qui est habituellement de 75 cent, les cent kilogrammes. L’établissement d’un clouticr est des plus modestes : une forge dans un coin de l’unique pièce du rez-de-chaussée de sa maison, une enclume, (quelques
(I) Elementi of PolUical Economy, p. 3ô.M. Macleod a extrait ce renseignement de l'Encyclopédie brUemnique , 8* édition, article lonian Uland*. ••
marteaux, des matrices, et pour auxiliaire un chien, qui, enfermé dans une roue, met en mouvement le soufflet. Les matières premières sont le vieux fer que la femme va chercher dans les environs, et la verge à clous fournie par le marchand de fer, qui est généralement marchand de farine, de pain, d’épiceries et de divers autres articles usuels. Ce fournisseur universel livre à crédit le fer, ainsi que les autres denrées qui composent son assortiment ; le cloutier le paye avec les clous qu’il a fabriqués, au coyrs de l’article pour la vente en gros. Outre ces échanges, les clous sont une monnaie habituelle pour les autres transactions ; ainsi on paye avec des clous la houille achetée aux mines, les œufs, la viande, les sabots, les objets d’habillement, et surtout le vin consommé au cabaret. Dans ces transactions, le cours des clous hausse ou baisse suivant le ^ prix des fers, il n’y a que le change qui soit constant : toutes les fois que les clous sont acceptés comme monnaie « par un individu qui ne fait pas particulièrement ce commerce, le change est de 5 pour 100 sur le prix courant du jour. Par conséquent si le cloutier achète pour 5 fr., il paye 5 fr. 25 en clous. Malgré cette prime, le payement en clous se perpétue, d’abord parce qu’il n’y a pas toujours des marchands prêts à acheter les clous pour de l’argent; puis il faudrait transporter ces clous du village où ils ont été fabriqués au lieu où demeure l’acheteur; enfin le cloutier n’a pas toujours chez lui une quantité de clous qui vaille la peine de se déplacer pour aller les vendre. Cet usage des clous comme monnaie tend à^diminuer à mesure que les communications deviennent plus faciles ; mais on peut croire qu'il se passera du temps avant qu’il ait di.sparu complètement.
Ici, on le voit, comme l’huile dans les îles Ioniennes, les clous ne font l’office de monnaie que de seconde main ; c’est le substitut des espèces d’or et d’argent. Ils ne cons-
tituent pas l’uuilé monétaire par eux-mêmes, ils sont subordonnés aux pièces de monnaie et s’y rapportent constamment, tandis que les cauris, par exemple, constituent la monnaie pleinement et absolument.
« Du temps des rois aztèques, des grains de cacao servaient de monnaie, au grand marché de Tlatelolco (dans • Mexico), comme les coquilles aux lies Maldives. On employait pour le chocolat le cacao de Soconusco, cultivé à l’extrémité orientale de l’empire me.xicain, et les petits grains appelés tlalcacahuatl. Les espèces de qualité inférieure étaient réservées pour servir de monnaie. « Sachant,
« dit Cortez, dans sa première lettre à l’empereur Charles- « Quint, que dans la province de Malinaltebeque il y avait « de l’or en abondance, j’engageai le seigneur Montezuma « à y établir une ferme pour Votre Majesté. Il y mit tant de « zèle qu’en moins de deux mois on y avait déjà semé « soixante fanègues de maïs, et dix de fèves. On y avait « planté aussi deux mille pieds de cacap (cacaoyer), qui « donne un fruit semblable à l’amande, et que l’on vend (I après l’avoir moulu. Cette graine est si estimée que,
« dans tout le pays, on l’emploie comme monnaie, et qu’on « achète avec elle dans les marchés et partout ailleurs. » Encore aujourd’hui le cacao sert de billon à Mexico. Comme la plus petite monnaie des colonies espagnoles est un demiréal (un medio), équivalant à douze sols, le peuple trouve de la commodité dans l’emploi du cacao comme monnaie.
Un sol est représenté par six grains (I). »
(I) Humboldt, Essai sur le Royaume de la Nouvelle-Espagne, p. 30 et 37, t. ni. Édition de 1824.
COÜRS D’ECONOMIE POLITIQUE.
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