‹ Cours D'economie PolitiqueChapitre 66 sur 132 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quatrième période, de 1848 au moment présent.

La période très-courle, à laquelle nous pas.sons, a été caractérisée par des événements dont l’importance en compense la brièveté. Elle est destinée à marquer dans » l’histoire des métaux précieux et de la monnaie. Elle a • 'été signalée, en effet, par la découverte de mines fort abondantes et par leur mise en exploitation sur des proportions sans pareilles. Ce sont d’abord les mines d’or de la Californie, auxquelles se sont ajoutées successivement celles de pays adjacents, tels que l’Orégon et l’Amérique anglaise riveraine du Pacifique. Puis on a exploité en grand, dans la Californie, des mines de mercure découvertes ou plutôt retrouvées (t) à la fin de la période précédente, et qui justifient parfaitement le nom qu’on leur adonné, de Mouvel-Almadeu. Le prix du mercure a beaucoup baissé sous cette influence ; il est bor# de doute que, toutes choses égales d’ailleurs, l’exploitation des mines d’argent du Nouveau-Monde puisera dans ce fait une activité plus grande, car il n’y a pas beaucoup d’exagération dans ces paroles de M. Laur, que « le mercure est à l’argent, sur les mines du Nouveau-Monde, ce que la houille est au fer dans l’ancien continent. » Enfin, tout récemment, ont eu lieu la découverte, la reconnaissance et l’exploitation des gisements d’argent deWashoë, dans le Nevada, nouvel

(I) Cns mines étaient connues des Indiens, avant l’arrivée des Espagnols; elles avaient même été eiploitées par eux. La tradition s'en était perdue, quand elles rurent retrouvées par un colon espagnol qui en obtint la concession en 1845.

Élat de rUnion américaine , qui a élé détaché de la Californie. Ces mines, situées comme celles du Potosi» dans un climat inhospitalier, semblent devoir imprimer à la production du second des métaux précieux la même impulsion qu’a éprouvée celle de l’or, car ce qu’on a déjà pu constater, au sujet des gîtes argentifères de Washoë, égale tout ce qu’on a raconté de merveilleux du Potosi lui-même au temps de sa splendeur. Non-seulement le métal y abonde, mais il est associé à une proportion notable d’o/, ce qui manque à l’argent sorti des flancs du mont Potosi.

A ces découvertes, qoi sont propres à l’Amérique, sont venues s’en joindre d’autres qui ont eu pour théâtre dès contrées différentes, et qu’il est impossible d’en séparer, ici ; elles concourent au même résultat consistant dans une offre beaucoup plus grande d’un des métaux précieux, l’or, offre qui devra en déterminer la baisse, à moins qu'elle ne rencontre une demande qui soit croissante dans la même proportion.

Ces découvertes extra-américaines sont surtout celles des mines d’or de l'Australie, qui semblent avoir, par leur nature même, beaucoup d’analogie avec celles de la Californie et qui, loin de leur céder en étendue, les surpassent peut-être, car on en a retrouvé la continuation sur un grand nombre de points du continent australien et même dans la Nouvelle-Zélande où elles sont exploitées aussi.

Enfin il n’est pas inopportun de citer, à côté de ces mines si remarquables, les gisements aurifères de la Russie, dont l’exploitation sur une grande échelle ne remonte qu’à 1840 ou 1841; sous le rapport de la surface qu’ils couvrent, ils surpassent tous les autres. Mais, quoique plus anciennement travaillés que ceux de la Californie et de l’Australie, ils sont loin de produire annuellement autant de métal. Les causes assez compli-

quées de cette infériorité seront l’objet de quelques obser- ‘ valions que le| lecteur trouvera plus loin. Bornons-nous à dire qu’il y a lieu de leur supposer un avenir plus brillant que leur passé, quoique celui-ci ne laisse pas que d’avoir de l’éclat.

D’autre part, les relations commerciales de l’Europe avec l’Asie et avec le Levant ont subi une modification profonde qui a été au rebours de la tendance accusée pendant la période précédente, c’est-à-dire qu'elle a déterminé la sortie d’Europe d’une plus grande quantité de métaux précieux, et particulièrement (Tarant. L’exportation d’agent de l’Europe vers les régions lointaines de l’Asie et vers les pays orientaux baignés par la Méditerranée, a eu de puissantes raisons d’être, la plupart en dehors de toute prévision.

En premier lieu, il y a eu la maladie du ver à soie qui, diminuant la récolte de soie en Europe et âans les pays voisins, a obligé les manufacturiers français, anglais, prussiens, suisses et autres à demander une partie do leurs approvisionnements de ce beau textile à la Chine qui en recueille d’imraensesquantités, ainsi qu’à l’Inde et au Japon.En 1863, ces trois pays ont envoyé des soies à l’Angleterre seule pour 6,452,000 1. si. ou 161 millions de fr. (1), et à la France pour près de 18 millions (2); l’exportation des thés de la Chine, à destination de l’Angleterre et des États-Unis, s’est aussi beaucoup développée, et les retours ne peuvent se faire en articles manufacturés, si ce n’est pour une part médiocre. Les Chinois ne se sont pas mis encore à consommer de ceux-ci dans une proportion qui ré-

(1) Dans celle quantilé il y a un petil loi qui est fourni par l’Égypte.

(2) Exaclemeiil 17,672,000 fr. Uansic Tableau à\i Commerce delà France, cet approvisionnement est attribué aux Indes anglaises, à la Chine, Cuchinehinc et Siam. Une grande partie des soies de 1a Chine ou du Japon qui sont employées par les manufactures françaises est puisée dans les cnlrepOls anglais.

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ponde au nombre el aux ressources de leur population (1) ; les Japonais en usent moins encore. 11 faut donc, quant à présent, que l’Occident ait recours aux métaux précieux pour s’acquitter d’une bonne partie de ce qu’il doit à ces deux pays.

Pour l’Inde, les envois d’argent, dont elle est l’objet, ont dû augmenter sous la pression d’événements de force f majeure. La révolte descipayes en 1857 y a rendu nécessaires des sommes considérables en argent, afin de subvenir aux frais de la guerre, et notamment à la paye de l’armée. O’autres motiiîs ont donné lieu à de fortes remises dans le même sens: le gouvernement de l’Inde a négocié des emprunts en Europe pour de grandes entreprises d’utilité publique, et puis des chemins de fer, en assez grand nombre, s’étoblisseut dans l’Inde avec des capitaux européens. CertM, l’envoi des marchandises européennes et surtout des produits anglais dans l’Inde, s’est fort accru. Les relevés statistiques à la main, M. Newmarch (2) a été fondé à dire que dans les circonstances ordinaires, telles que celles des cinq années de 1851 à 1855, la valeur des naat^chaadises expédiées de l’Angleterre dans l’Inde grandissait aussi vite que celle des marcitandises tirées de l’Inde par l’Angleterre, et que pendant cette période, même en faisant entrer

(1) 11 ne faudrait pas croire que l’importation en Chine des productions de l’Europe soit stationnaire. En 1850 celle qui se faisait par l’Angleterre montait à 39,350,000 fr., en 1863 c’dtait 97,250,000 fr. Dans ce relevé les expéditions à destination de Hong-Kong et de Macao sont considérées comme introduites en Chine, ce qui, pour une partie du moins, n'est pas exact. Ces deux ports et surtout Hong-Kong sont des entrepôts où l’on vient s’approvisionner pour diverses régions. Il y a, du reste, d’assez fortes variations d’une année 4 l’autre. Le chiffre de 1850 est au-dessous de celui des années suivantes, cl celui de 1863 est moindre que celui de quelques-unes des années précédentes cl notamment que celui de 1860, qui fut de 132,950,000 fr.

(2) Tome VI de VHistory of Prices, pag. 718. Pour les tomes IV, V cl VI de cet important ouvrage, M. Touke s'était adjoint M. Newmarch.

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en ligne de compte le montant des traites fournies sur l’Inde parla compagnie des Indes orientales {India house drafts), montant qui n’excédait pas 84 millions de francs, le commerce entre l’Angleterre et l’Inde présentait une balance en faveur delà métropole. Mais dans les circonstances extraordinaires qui se sont si fortement révélées depuis dix années environ, il s’en est fallu que l’importation de ces articles d’Angleterre dans l’Inde ait suffi pour dispenser d’y envoyer des métaux précieux et spécialement de l’argent qui y est préféré.

C’est depuis 1861 surtout qu’on a vu, par l’intervention d’une cause nouvelle , s’accélérer et s’agrandir le courant qui emportait, de toute éternité, pour ainsi dire, une certaine quantité d’argent dans le Levant proprement dit, c’est-à-dire vers les rives orientales de la Méditerranée, et vers le grand Orient, c’est-à-dire vers l’Asie reculée. La cause eu est dans la nécessité où s’est subitement trouvée l’Europe de s’approvisionner de cotons bruts dans l’Inde et dans le Levant. Sous celle influence, les sommes à remettre sont devenues si fortes que ce n’est plus seulement de l’argent, c’est aussi de l’or qui a quitté l’Europe pour se rendre dans les diverses parties de l’Asie, lointaines ou proches et eu Égypte.

La guerre civile qui, de 1861 à 1865, a désolé l’Amérique du Nord, ayant amené le blocus des ports du midi de cette grande république, le colon n’en est plus sorti. Les détenteurs de la denrée eux-mêmes avaient adopté le système de la retenir, dans une pensée politique sur laquelle ce n’est pas ici le lieu de s’e.vpliquer. 11 a fallu que les manufacturiers européens,, affamés de cet aliment, allassent le chercher ailleurs. On s’est adressé tout naturellement à l’Inde qui, depuis l’origine des temps historiques, se livre à celle culture, et qui présente de vastes surfaces où elle réussit. Elle en a fourni à l’Europe

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de très-grandes quantités. En 1860 la valeur du coton importé de toutes les possessions britanniques dans l’Inde (I) en Angleterre était de 3,939,000 liv. si. Elle est montée à 34,700,000 liv. st. en 1863, et à 38,215,000 en 1864. Le gouvernement égyptien , qui cultivait le coton avec profit depuis le temps de Méliémet-A|i, a redoublé ses efforts pour en obtenir de plus grandes masses. L’industrie privée, autant qu’elle existe en Égypte, a suivi avec succès l’exemple du prince. Enfin on a provoqué la production du coton dans diverses régions demi-civilisées. Or, dans l’Inde , en Égypte, et à plus forte raison dans des pays barbares, une grande partie des paiements a dû se faire, un peu avec des articles manufacturés, et beaucoup avec des métaux précieux, principalement avec de l’argent :on sait que, dans un état arriéré de civilisation, alors surtoutqu’ellesont Heu de redouter les exactions de leur gouvernement ou des hommes puissants, les populations recherchent les métaux précieux pour les enfouir. C’est ainsi que l’Europe manufacturière a eu à subvenir à une exportation inusitée en métaux précieux, et avant tout en argent. Ces métaux continuent indéfiniment de s’absorber dans les contrées où on les expédieainsi, car on ne les en voit jamais revenir en quantités comparables à celles qui y entrent.

Voici, par exemple, ce que je lis dans un discours de mon honorable ami, .M. J. Benjamin Smith, à la chambre deS Communes (séance du 10 juin 1864) : « Un relevé, dressé par ordre de la Chambre, constate que dans les provinces du Bengale, de Madras et de Bombay, l’importation des métaux précieux, en monnaie ou en lingots, déduction faite de l’exportation, a été pendant la période

(i) C'est-à-dire en comptant le commerce de Singapore et celui de Ceylan aussi bien que celui du continent, qui du reste fournit incomparablement la masse principale.

lit.

(le 1801 il 1851, soit cinquante-un ans, de 110,660,000 livres sterling (2 milliards 766 millions de francs), tandis (juo, pour la pi'M’iode des douze an nées de 1832 h 1863, elle a été de 126,691,000 livres sterling (3 milliards 92 millions). .\insi, pendaut le premier intervalle, de cinquanteu{] ans, la moyenne annuelle aurait été d’un peu plus de 2 millions sterling, (e.\actement 54 millions de francs) et pendant le second, de douze ans, elle se serait élevée à 10 millions sterling (250 millions de francs). L’an dernier (186b), le montant aurait été de 19,367,000 livres sterling (184 millions de francs) (1). »

Ce déplacement des métaux précieux se fait principalement en argent. L’or néanmoins en forme présentement une part remarquable. Peudant l’année 1863, l’importation s’est partagée ainsi :

Or 6,878,(30 liv. St. ou I7l,a33,2r>0

Argent . . (3,597,560 liv. si. ou 339,939,000

11 n’est pas sans intérêt de faire remarquer que, à la sortie, la part proportionnelle de l’argent est plus forte qu’à l’entrée. La sortie se décompose m effet ainsi, pour la même année 1863 :

Or 33,4(0 liv. st. ou 835,450 fr.

Argent.... 1,074,516 — ou 26,862,900 —

ce qui attesterait que la presque totalité de l’or venu du dehors reste dans le pays.

Mais il ne faut pas borner l’observation à l’Inde toute seule. On peut se rendre un compte assez exact des quantités d’or et d’argent qui de l’Europe se rendent dans le Levant et dans l’Orient reculé. Les registres des paquebots

(1) En (857,M. Newmarch adressé et publié, dans le tome Vldel’jffw- (oryo/'PrifM, des relevés que nous avons déjà mentionnés et qui répandent une vive lumière sur les variations qu'avaient éprouvées dès celte époque le commerce de l'Inde et celui de la Chine avec l'Occident.

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expédiés, soit de l’Angleterre directement, soit des grands ports de la Méditerranée, en offrent le moyen. S’ils ne signalent pas la totalité des métaux précieux exportés d’Europe, ils en constatent la masse principale. En groupant les renseignements puisés dans ces registres, M. James Low, de Londres , publie annuellement sur ce sujet des circulaires fort estimées d’où nous allons extraire quelques faits généraux.

Dans les six années qui ont précédé la révolte de l’armée de l’Inde (1857), l’exportation collective de la Grande- Bretagne et des ports de la Méditerranée pour le Levant et l’Asie a été comme il suit, en moyenne :

Or. . . . 97,000 liv. s(. = 2,425,000 fr. ou 704 kilog.

Argent 6,040,000 liv. st. = 151,000,000 fr. ou 680,000 kilog.

Pendant les cinq années suivantes 1857-58-59-60-61, cette moyenne a été :

Or 1 ,130,000 liv. st. = 28,250,000 fr. ou 8,200 kilog.

Argent. 12,370,000 liv. st. = 309,250,000 fr. eu 1,392,000 kilog.

Pendant les trois dernières années 1862-63-64, elle a atteint :

Or.... 5,410,008 liv. st. = 135,250,000 fr. ou 39,263 kilog.

Argent 14,750,000 liv. st. ='368,750,000 fr. ou 1,659,000 kilog.

ainsi se constate, à coté d’une progression remarquable de l’argent e.xporté, un accroissement rapide de la proportion de l’or comparée à celle de l’argent.

La quantité d’argent qui sort ainsi d’Europe est présentement de beaucoup supérieure ù celle que cette partie du monde retire des autres et à ce qu’elle en produit ellemême. Mais le vaste approvisionnement de ce métal qui existait dans quelques contrées, en France notamment, à l’état de monnaie, a pu fournir aisément aux besoins du commerce. Il reste à savoir si le fait est un accident des-

tiiiù à cesser très-prochainement ou s’il doit se prolonger

encore.

A ces sommes sorties d’Europe par la voie de mer, il y aurait à ajouter ce qui s’expédie par terre dans l’Asie reculée. C’est une quantité de métal beaucoup moins forte, mais qui n’est pas à dédaigner, et qui dans ces derniers temps a été en grandissant aussi. La majeure partie de l’argent qui se rend, avec une petite proportion d’or, dans l’Empire Chinois, par terre, passe par Kiachta. Elle a été comme il suit depuis 1839.

E.riKiiidtioii des métaux précieux de Russie en Chine par Kiachta.

A.NNLÉS.

tu MONNAIE.

EN OirtVEEBIE.

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