CHAPITRE VI
De l'étendue de la baiese qu'ont éprouvée lea métaux précieux depuis la découverte de l’Amérique, comparativement aux autres produits.
On demande souvent quelle a été la baisse des métaux précieux, ou la hausse des denrées et des services, causée par l’exploitation des mines d’Amérique depuis Christophe Colomb jusqu'à nos jours. C’est un problème qu’on ne peut espérer de résoudre qu’avec une appro.ximation fort médiocre, même dans*lescasles plus favorables, parce qu’il implique des éléments dont l’appréciation exacte est i mpossible. C’est ainsi que je l’ai entendu dans l’analyse qui occupe les chapitres précédents, où j’ai cependant rapporté l'argent au blé, comme à un mètre absolu, faute d’un type plus fixe, dans le but de reconnaître les variations du métal. ,
On peut dire assez bien quelle était la quantité d’argent ou d’or contre laquelle s’échangeaient autrefois des quantités déterminées de denrées communes, le blé, la viande; on peut même parvenir à savoir de combien se composait la rémunération d’une journée de travail de quelques professions, dans diverses localités ; mais ce qu’on ne saurait démontrer, c’est que la différence survenue doive être attribuéeexclusivement à l’un des deux objets dont le rapport d'échange a varié,, et nonàtous les deux. L’hectolitre de blé, qu’on obtenait, avons-nous dit, pour la quantité de 14 à 16 grammes d’argent, se paye aujourd’hui 90; mais suis-je bien certain que l’argent seul ait changé de valeur, qu’il n’y ait eu aucune variation dans celle du blé, même
COUIIS D’ÉCONOMIE POLITIQUE.
en n’eslimaut celle-ci que par la moyenne d’une longue suite d’anuées? Suis-je autorisé à affirmer que la différence des pri.x doit s’expliquer en totalité par l’avilissemeut absolu de l’argent et nullement par l’encbérissement absolu du blé? Que l’on prenne pour e.xpression de la valeur le montant des frais de production ou le rapport de l’offre à la demande, l’incertitude subsiste, ou plutôt il n’y en a pas : il est indubitable qu’il y a eu du changement pour le blé comme pour le métal précieux, et ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il n’y a pas deux pays où la variation des prix ait été identique. Le fait est que, à des degrés divers sans doute, les circonstances de la production sont devenues autres pour toutes les marchandises sans exception, pour tous les services à rétribuer. De même les rapports de l’offre à la demande, en tant que ces rapports déterminent les prix des choses.
Aiàsi tous les calculs qu’on pourra faire dans le but de formuler la puissance comparée de l’or et de l’argent, à la fin du quinzième siècle et graduellement aux époques qui ont suivi, par rapport aux diverses marchandises ou aux divers besoins de l’homme, manquent d’une base mathématique. Il n’en est pas moins vrai que ce sont des recherches d’un grand intérêt, qui répandent beaucoup de lumières sur l’histoire des États et de la société. La précision mathématique, dont il faut bien se passer dans des explorations de ce genre, n’y est pas absolument indispensable. Jusqu’à ces derniers temps où une révolution complète dans les moyens de transport a tendu fortement à abaisser le prix des blés sur les principaux centres de consommation, il y avait des raisons de croire que la valeur du blé, estimée par la voie de moyennes d’une certaine généralité, n’avait eu que des variations faibles en comparaison de celles des métaux précieux; mais le changement considérable qui s’est révélé dans les communi-
cations de localité à localité et de peuple à peuple, et l’adoption, par les principaux États, de la liberté à peu près complète du commerce pour les céréales sont des éléments nouveaux de la plus grande portée. Ils tendent fortement à abaisser le prix des blés là où il était élevé, comme aussi à l’empêcher de s^avilir là où il y était sujet.
C’est sous toute réserve qu’est présentée la conclusion pratique de l’histoire des mines américaines, à savoir que la baisse du métal ou la hausse des denrées a eu lieu, sous leur influence, dans le rapport de 1 : 6 pour l’argent et de 1 : 4 pour l’or. '