CHAPITRE V
L'or et l’argent sont les deux seules substances qui réunissent les qualités nécessaires à la monnaie.
Pour montrer comment l’or et l’argent satisfont mieux que toute autre marchandise aux conditions que comporte la fonction monétaire, reprenons ces conditions dans l’ordre où elles viennent d’être présentées.
t“L’or et l’argent sont bien des marchandises, abstraction faite de l’emploi que leur donne la monnaie, lis ont leur utilité, ils répondent à quelques-uns de nos besoins ; ils étaient recherchés, avant qu’on en fit de la monnaie, pour cerlaiiies qualités qu’ils possèdent : leur éclat, leur beauté presque inaltérable, et leur résistance à l’action des agents qui dénaturent les autres métaux. Ainsi que le remarque M. Senior, ce qui fit qu’on put les prendre pour en battre monnaie, c’est que, pour la fabrication de certains objets usuels destinés h l’ornement de la demeure et de la personne, ils offrent des avantages qu’aucune autre substance n’égale, et qu’à ce titre ils étaieut déjà extrêmement estimés. Le stoïcien peut trouver qu’on ferait bien de se passer de ces hochets, et à ses yeux l’or et l’argent peuvent paraître .absolument inutiles ; mais, le genre humain n’est pas stoïcien, et il n’est pas à supposer lu. 2
coulis D’ÉCONOMIE POLITIQUE.
qu’il le soit jamais. L’or et l’argent ne cesseront donc pas d’être recherchés pour eux-mêmes, abstraction faite de la commodité avec laquelle ils se prêtent aux fonctions monétaires. On exploitera toujours les mines qui les donnent, parce que, en tantque métaux, ils caressent nos faiblesses, notre amour du raftinement, notre ambition de paraître. En dehors même des satisfactions qu’ils procurent à la vanité, au goût de la parure et du faste, l’or et l’argent donnent le moyen de fabriquer divers ustensiles domestiques, de manière à écarter les dangers ou l’incommodité qu’entraînerait l’emploi d’autres métaux ou d’autres substances.
L’or et l’argent ont donc par eu.x-raêmes, indépendamment de l’attribution monétaire, une utilité distincte, une valeurintrinsèque, qui se règle sur le marché, tout comme la valeur d’une autre marchandise quelconque. C’est un fait que personne ne révoquait en doute au début, quand on commença à faire des payements avec l’or ou l’argent, mais que, depuis, les hommes avaient perdu de vue, et dans l’ignorance duquel ils ont commis de déplorables erreurs.
Il y a cent cinquante ans à peine, qu’une erreur qu'il serait permis de qualifier de grossière fut commise par un grand esprit, le philosophe Locke. C’était dans un écrit qui servit au surplus à empêcher le parlement anglais d’adopter de fausses mesures, à l’égard de la monnaie qu’il s’agissait de refondre et que des personnes considérables proposaient encore d’affaiblir. Locke, en cet écrit, émit l’opinion que le commun consentement des hommes ) avait assigné une valeur imaginaire à l’argent, parce qu’il était propre au monnayage. Or, il n’y a rien d’imaginaire dans la valeur de l’argent, pas plus que dans celle du blé qui nous nourrit, ou d’une étoffe qui nous couvre ou décore notre personne. Ce n’est point parce qu’on a choisi l’argent et l’or pour servir de monnaie qu’ils ont
de la valeur. L’argent et l’or avaient eu une valeur reconnue parmi les hommes ; ce fut pour cela qu’on eut l’idée de s’en servir pour les payements. Circonstance curieuse, un des premiers à signaler la méprise de Locke, fut le fameux Law, qui devait, à l’occasion du numéraire même, entraîner la France dans un abîme. On a remarqué justement que les raisons par lesquelles il condamnait cette > opinion incidente de Locke étaient la condamnation absolue de son propre système.
Il n’est pas douteux que la recherche qu’on a faite de l’or et de l’argent pour la monnaie, ayant donné lieu à une très-grande demande, a pu et dû contribuer à en élever le cours sur le marché en comparaison des autres marchandises, et à le soutenir plus ou moins longtemps après qu’il s’était élevé. 11 se sera passé là ce qui a lieu pour toute marchandise, quand un nouvel usage y est assigné ; elle enchérit d’autant plus que cet usage nouveau est plus étendu, car la valeur des choses est réglée à chaque instant par le rapport de la demande à l’offre. Mais le surhaussement ne se maintient qu'autant que la production n’a pu encore se mettre au niveau des besoins nouveaux. Or, il est dans la nature des choses que l’excitation causée par l’enchérissement d’un article de commerce en détermine une production plus forte, à la faveur de laquelle se rétablit un certain équilibre. Le nombre des marchandises, pour lesquelles est impossible ce surcroît deprodut(jgn, est fort limité, et l’or et l’argent n’eu sont pas.
2® En comparaison de presque toutes les productions du travail humain, l’or et l’argent sont d’un transport très-facile. Il suffit, en effet, à Paris ou à Londres, de 80 à 100 grammes d’argent pour représenter un hectolitre de blé qui pèse 73,000 à 80,000gramines, ou un hectolitre de vin commun qui, avec le fût où il est enfermé, en
COURS D’KCONOMIU 'POLlïlQUE.
pèse 110,000. En échange de 80 à 100 grammes d’or, on obtient un bœuf sur pied, de bonne qualité, d'un poids brut de 400,000 grammes. A cet égard, la plupart des autres métaux présentent, par rapport à l’or et à l’argent, une infériorité tellement caractérisée, que c’est pour eux une exclusion de la fonction monétaire (I).
3“ L’or et l’argent sont inaltérables : des pièces de monnaie ou des statuettes enfouies du temps des Pharaons ou de Ninus, se retrouvent de nos jours telles qu’elles étaient quand le hasard ou la main des hommes, pieuse ou effrayée, les confia au sein de la terre. Très-peu de substances ont prise sur l’or, et même sur l’argent, et, parmi ces substances, il n’en est aucune qui se rencontre en quantité appréciable dans l’atmosphère ou dans le sol. Si quelque agent chimique a altéré l’or ou l’argent, il est facile de les retirer intégralement des combinaisons où ils ont été ainsi engagés, lors même qu’ils n’y seraient qu’en parcelles.
4” Rien n’est plus homogène que les métaux précieux, puisque ce sont des corps simples. Ainsi, l’or de la Transylvanie, une fois affiné, est exactement le même que celui de la Sibérie, du Brésil ou de la Californie. L’orfévre ou le batteur d’or ne mettra pas de différence entre l’un et l’autre, et l’argent des mines de la Saxe est parfaitement le même que celui du Mexique, du Pérou, ou du Chili. Nou-
(1) Humbüldt, dans un méinoiri! siw la Producti^lÊ l’or el de l'argent considérée dans ses fluctuations {ftevue trimestrielle allemande, de décembre 1838), indique les rapports suivants comme existunl alors à Uerlin : 1 kilogramme d'or achetait 1,61 1 kilogrammes de cuivre, près de 9,‘üO de fer, et, d’après des moyennes calculées pour la totalité de la monarchie prussienne, 20,794 kilogrammes de froment, 27,653 de seigle, 31,717 d’orge, 32,626 d’avoine (Voir le Journal d'tCconomie politique, de mars, avril et mai 1848).
Pour l’argent, il faudrait réduire ces quantités dans le rapport de I à 15 et demi environ.
seulement l’or et l’argent possèdent parfaitement cette qualité de l'homogénéité, mais ils offrent des caractères distinctifs qui permettent de les reconnaître rapidement. Au surplus, les gouvernements dispensent les particuliers de ce soin, pour les cas où l’or et l’argent ont à servir de monnaie, en donnant aux fragments de métal qui ont cette destination une forme et un poids déterminés, et en y faisant apposer une empreinte significative. Le franc est une pièce de 5 grammes, garantie par l’État pour 4 grammes et demi d’argent net d’alliage (1). La livre sterling est un disque sur lequel le gouvernement britannique a mis une figure signifiant que trois de ces disques et les 894 millièmes (2) d’un autre, font une once d’or, poids de Troyes (3) au titre de "/u de fin. La quantité d’or fin qui s’y trouve est ainsi de 7 grammes 318 milligrammes. Le dollar actuel (depuis la loi du 18 janvier 1837) des États-Unis, est une pièce d’argent du poids de 41 2 '/s grains, poids de Troyes, ou 26 grammes 72 centigrammes, contenant 371 '/♦grains ou 24 grammes 48 milligrammes d’argent fin, et, par conséquent, au titre de 7io* L’aigle d’or du môme pays, tel qu’on le frappe depuis la loi du 18 janvier 1837, est de môme une pièce du poids de 16 grammes 712 milligrammes, au titre de “/lo, c’est-à-dire contenant 15 grammes 41 milligrammes de fin. La piastre et le quadruple d’Ës-
(1) Le ilonii-graininc d'alliage oïl introduit dans la monnaie afin qu'elle ait plus de duretd et qu'elle subsiste plus longtemps sans altération. La monnaie française contient, par respect pour le système décimal, un dixième d'alliage.
(2) Le touverain, ou livre sterling, est défini par celte condition que 3 livres 17 schellings (vingtième partie de la livre sterling) et 10 deniers cl demi (douzième partie du schelling) pèsent une once, poids de Troyes. Le titre est de 22 carats ou ou encore de 917 millièmes.
(3) Nous traduisons par le nom de Troyes le nom anglais de Troy, qui désigne spécialement runite de poids dont on se sert en Angleterre pour le.s métaux précieux, parce qu'il est constant que la livre Tro;/ vient de Troyes en Champagne.
Digituc , Googl
pagne, qui ont été et sont encore les nsonnaies les plus universellement acceptées ; le ducat d’or de Hollande, monnaie justement renommée ; le rouble d’argent de Russie et l’impériale d’or du même empire ; le lhaler et le florin des États allemands ou de la Hollande, toutes les espèces monnayées enfin, y compris celles que frappe désormais le sultan, sont des objets semblables, d’une forme et d’un poids rigoureusement fixés par la loi. Il est même des États où le poids de métal fin, contenu dans chaque pièce, est inséré en toutes lettres sur la pièce même.
C’est ici qu’apparaît, par rapport à la fonction monétaire, la supériorité des métaux précieux sur d’autres substances très-précieuses et peu ou point altérables. Le diamant, bien plus que l’or et l’argent, a une grande valeur sous un très-petit volume ; il est de même un corps simple et il ne s’altère pas facilement. Un diaman. cQmme le Régent, qui ne pèse qu’un peu plus de quatre pièces d’or françaises do 20 francs, a une valeur de 6 millions, et en diamants moins exceptionnels, le poids d’un gramme, qui en or fin vaut 3 fr. [H centimes, a assez, ordinairement dans le commerce, quand il est en brillants de 5 à 20 centigrammes (1), un prix deux ou trois cents fois supérieur,
(I ) Traité de Minéralogie de M. Dufrenoy, t. 11, p. 77, et Traité élémentaire de M. Beudant, page 259. Voici un exirait de .M. Beudant, cilé par M. Dufrenoy, page 77, tome 11. Le diamant a enchéri depuis.
« Les diamants bruts, de bonne forme pour la taille, valent, lorsqu’on les achète en lots, 48 fr. le carat (le carat est un poids égal à quatre grains ou à j.”; d’un gramme] ; mais lorsqu’ils sont au-dessus d'un carat, on les estime par le carré de leur poids multiplié par 48, c’est-àdire qu’un diamant brut de deux carats vaut 4 x 48, ou 192 fr.
a On conçoit que le diamant taillé est d’un prix beaucoup plus élevé, parce que d’une part, il a coûté du temps, et que de l’autre on aperçoit des défauts qu’on n’avait pas vus dans la pierre brute, qui en font rejeter beaucoup. Les très-petits diamants taillés en rose, employés pour les entourages de peu de valeur, et dont il se trouve jusqu’à 40 au carat, valentde 00 à 80 fr. le carat; plus gros, ils valent 123 fr. et même beau.
pour le moins. Mais tandis que la valeur de l’or et de l’argent est en proportion du poids de fin, 'sans qu’aucune circonstance de nuance ou de forme, ou même, jusqu’à un certain point, d’alliage y fasse rien, celle du diamant dépend, avant tout, de caractères accessoires et accidentels, difficiles à apprécier exactement et extrêmement variables d’une pierre à l’autre, qui résultent, soit des circonstances dans lesquelles s’est accomplie la cristallisation, soit de la présence ou de l’absence de quantités impondérables d’éléments étrangers. C’est ce qu’on nomme Y eau, c’est encore la faculté de se tailler suivant telle ou telle forme.
coup plus, quoique le peu d’épaisseur les tienne toujours à un prix trèsinférietir à celui des brillants.
■ Le brillant de i/2 à 3 grains, de belle i|ualité, acheté par parties de tO à oO carats, vaut de 168 à 192 fr. le carat; ceux de 8 grains, qui sont très-recherchés, valent en lots jusqu'à 216 fr. A 4 grains (1 carai), un brillant vaut de 216 fr. à 240 et môme 288 fr., lorsqu’il est très-beau; mais au-dessus d'un carat, le prix augmente dans des proportions bien supérieures à son poids, et il est sujet à quelques variations suivant le besoin du commerce. Une pierre de 5 à 6 grains vaut de 312 à 336 fr.; à 6 grains, de 400 à 4.80 fr. A 12 grains ou 3 carats, où elles sont très-recherchées, elles vont de 1,680 à 1,930 fr.; à 16 grains, de 2,400 à 3,120 fr.; et pour un seul grain de plus, elles peuvent aller à 3,800 fr.
« On estime en général le diamant taillé, au-dessus d'un carat, par le carré de son poids multiplié par 192 fr., prix du carat; mais, de cette manière, on n’arrive pas toujours à des prix exacts pour des pierres de grandes dimensions; par exemple, un diamant de 49 carats ou 196 grains vaudrait, suivant cette estimation, 49 X à9 X 192 ou 460,992 fr., et une telle pierre a été payée par le vice-roi d'Égypte 760,000 fr. »
A CCS renseignements, M. Dul'ix'noy ajoute :
« Lorsque le diamant a des couleurs vives bien décidées, ce qui est en général très-rare, il prend encore une valeur plus considérable que lorsqu'il est limpide, quoiqu’il soit généralement moins recherché. Un diamant de 8 grains, d'un beau vert, a été vendu, à la vente de M. de Drée, 900 fr., et un diamant de It grains l'a été 2,000 fr. Les couleurs jaune et hyacinthe sont beaucoup moins recherchées : un diamant jaune dechrysolile de 10 grains n'a été, à la même vente, qu'à 600 fr., et un couleur hyacinthe de 15 grains, à 1,360 fr., par conséquent au-dessous de la valeur des diamants limpides du même poids. »
5® La divisibilité de l’or et de l’argent est extrême. On fait des pièces d’argent de 20 centimes. La seule monnaie qu’eurent les Anglo-Saxons, pendant longtemps, fut un denier (pesant la deux-cent-quarantième partie de la livre), qui ferait 30 centimes environ de notre monnaie.
Pour l’or, on va eu Angleterre jusqu’à la demi-livre sterling (12 fr. 60 c.); en Autriche, le ducat représente 1 1 fr. 81 c.; en France, on s’était d’abord arrêté à 20 fr,, mais depuis quelques années on est descendu à 10 fr., puis à 5 fr. A partir de 1849, on a mis en circulation aux États-Unis, des pièces d’or d’un dollar qui ne pèsent que 1^%671. On trouve généralement trop menues les pièces françaises de 5 fr. et les pièces américaines d’un dollar. Des pièces d’une piastre en or avaient déjà circulé en Espagne.
La division n’atténue en rien la valeur de l’or et de l’argent: il suffit d’en placer des fragments dans un creuset pour en faire un lingot qui se vendra tout juste en proportion de son poids. Un beau diamant qu’on aurait partagé en quatre perdrait les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de sa valeur.
6® L’or et l’argent sont, de toutes les marchandises, celles dont la valeur est communément la plus stable ou la moins instable. Ces deux métaux sont produits dans des circonstances qui habituellement ne changent pas d’une manière bien sensible, d’une année à l’autre, et les quantités qui en sont constamment offertes et demandées sont assez grandes pour que les inégalités accidentelles, entre l’extraction d’une année et celle de la suivante, ne les modifient pas d’une manière appréciable. Facilement transportables, ils quittent à peu de frais les points du globe où ils baissent pour se rendre à ceux où ils enchérissent, c’est-à-dire où les populations, mieux en mesure d’en donner le retour, les demandent davantage, ce qui les nivelle sans cesse. Ainsi la valeur de l’or et de
l’argent peut, ordinairement, être considérée comme fixe. Le créancier qui veut qu'on lui restitue exactement l’équivalent de ce qu’il a prêté, n’a rien de mieux à faire que de stipuler en or ou en argent. Ricardo rapporte que, jusqu’en 1810, la plus grande variation éprouvée par l’or, pendant les guerres de la République et de l’Empire, qui nécessitaient des déplacements subits d’assez fortes quantités de ce métal, a été, sur le marché de Hambourg, le principal alors du continent, de 3 3/4 p. 0/0; sur les marchés de la Hollande, de 3 5/8 (1). Ici Ricardo prend la valeur de l’or estimée en argent, et il suppose ainsi que ce dernier métal, pendant le même temps, a gardé une valeur fixe. Après le rétablissement de la paix, lorsque, en vertu delà loi de 1819, qui a gardé le nom de sir Robert Peel, la Banque d’Angleterre, pour reprendre les payements en espèces, suspendus depuis 1797, a dû absorber une énorme quantité d’or, on ne peut évaluer à moins de 16 millions sterling (400 millions de francs) la masse qui a été prise au marché général en trois ou quatre ans ; c’est un poids d’or fin de 117,000 kilog., ou huit fois la production annuelle de l’Amérique à cette époque (2). Cependant, il ne paraît
( 1 ) Reply to M. Bosanquet’s Observations on Beportof Bullion Committee, <811, page 329, de l'édition Mac Culloch.
(2) A Londres, il n’y a guère que la Banque qui fasse frapper des pièces d'or. Un document parlementaire, cité par M. Mac Culloch dans son Dietionnairedu Commerce (article Coins), indique le monnayage d’or comme il suit, à partir de 1819 :
1819 3,575 liv. sterl.
Total 16,590,386
Le total de ce monnayage doit être attribué à la reprise des payements en espèces.
i20 COURS D-ÉCONOMIE POLITIQUE.
pas que la valeur de l’or sur le marché général en ait été affectée à un degré appréciable; on en trouve la preuve dans la fixité presque absolue que garda la prime des pièces d’or sur les pièces d’argent à Paris pendant cet intervalle. Auparavant la prime variait entre 1/5 et 1/2 p. 0/0 et était moyennement de 1/3; elle continua d’osciller entre les mêmes limites. Il faut dire que, dans ce cas, on a procédé avec moins d’impétuosité que lorsqu’on cherche de l’or pour les besoins d’une expédition militaire, et il y eut un certain nombre de causes, passagères qui aidèrent à maintenir l’or au même point.
De toutes les conditions d’une monnaie parfaite, la fixité de valeur est pourtant celle à laquelle les métaux précieux satisfont le moins. C’est la seule à l’égard de laquelle ils laissent à désirer. Lorsqu’on embrasse un laps de temps de plusieurs siècles, ils sont sujets à de grandes variations qui tiennent au progrès des arts, à l’extension du commerce, à la découverte de mines nouvelles, et c’est un sujet qui méritera d’être traité en détail. Indépendamment de ces changements permanents, quelquefois, dans les sociétés mêmes qui se croient les plus policées et tes mieux assises, il survient des événements sous l’influence desquels la valeur de l’or ou de l’argent éprouve des écarts soudains qui excèdent ce que nous venons de citer d’après Ricardo. La société européenne, sur la majeure partie du continent, a subi un choc de ce genre en 1848; à partir de la fin de février de cette année, pendant plusieurs mois, l’argent et plus encore l’or monnayés ont été extrêmement recherchés et ont brusquement enchéri. Heureusement ce sont des crises fort rares et de peu de durée.
Parmi les métaux d’une grande valeur, l’or et l’argent sont les seuls dont la valeur soit, de fait, à l’abri de toute forte variation dans les circonstances ordinaires, et pour
un laps de temps qui dépasse de beaucoup la durée des ' transactions accoutumées. Le platine, par exemple, est un métal précieux plus cher que l’argent, moins cher que l’or, dont il semble, au premier abord, qu’on puisse faire delà monnaie, etlegouvernement russe l’a tenté en 1 828 (1 ); mais il n’en est point ainsi : l’approvisionnement en platine dont le monde a besoin est très-faible ; une offre un peu surabondante en réduirait très-sensiblement la valeur. On en exploite fort peu de mines ; ainsi l’étendue elles conditions mêmes de la production ne sauraient avoir rien de fixe. La valeur du platine est donc soumise à plusieurs causes de variations, et, quant à présent, cette circonstance l’exclurait des fonctions monétaires. Hyest inhabile par un autre motif non moins péremptoire : la division enlève au platine une partie appréciable de sa valeur. Le vieux platine n’est pas comme l’or ou l’argent vieux, qui équivalent à très-peu près à une égale quantité de métal monnayé. Ce métal est difficile à travailler et à séparer des substances avec lesquelles il peut être en combinaison : pour le faire passer d’une forme à l’autre ou pour l’épurer, il faut lui donner une façon dispendieuse ; ainsi il contrevient aux conditions que nous avons placées sous le paragraphe n® 5. En 1845 le gouvernement russe prit le parti de démonétiser le platine.
A plus forte raison l'exclusion mentionnée ici atteindrait-elle certains autres métaux d’une grande valeur, tels que l’iridium et le rhodium dont il n’existe que des quantités bien moindres encore.
Quant aux métaux communs, outre qu’ils sont exclus de la fonction de monnaie par la modicité de leur valeur, qui obligerait d’en avoir des ma.sses d’un poids incommode pour les transactions môme ordinaires, et par la facilité
(1) Usera fail menlion plus lard de celte tenlative.
'avec laquelle ils s’allèrent presque tous, ils sont aussi frappés d’interdit, dans les temps modernes, par les variations rapides que leur valeur éprouve sans cesse. Le cuivre dont, à l’origine do la civilisation, plusieurs peuples avaient fait leur monnaie, sans être d’une valeur aussi mobile que le fer, par exemple, subit cependant des oscillations très-fortes dont on peut se convaincre en parcourant les relevés des prix courants.
Le gouvernement russe a fait, a ses dépens, l’expérience du dommage qui peut .s’ensuivre. Les espèces en cuivre, jusqu’à nos jours, ont joué en Russie un plus grand rôle que celui qui leur est assigné dans l’Europe occidentale, où ce n’est qu’un billon dont l’usage est restreint aux appoints et au commerce du dernier détail. Elles ont eu cours légal jusqu’en 1810 pour tous les payements de cinq roubles d’argent (20 fr.) et au-dessous. D’abord elles ne possédaient qu’une très-faible valeur intrinsèque, tandis qu’il aurait fallu leur en donner une qui ne difTérât pas trop de celle des lingots. De là vint une suite de difficultés financières et commerciales. Pour y parer, l’impératrice Anne, en 1735, fit émettre des espèces en cuivre fabriquées sur le pied de 10 roubles de valeur nominale pour un poids d’un poud de ce métal (1). Les pièces do cuivre étaient ainsi surévaluées encore d’un peu plus de moitié, car un rouble de monnaie de cuivre, mis au creuset, n’aurait donné de métal que pour 65 copecs au lieu des 100 qui composent le rouble. Cependant c’était une grande amélioration, puisque auparavant il n’en aurait rendu que pour 15. Mais ensuite le prix du cuivre monta, et, en 1755, quand on eut adopté la base de 8 roubles seulement au poud, le rouble en cuivre contenait du métal pour le montant de sa valeur nominale tout au moins.
(I) Le poud pèse 10 kilogrammes 381 .
LA MONtNAlE. SKf-TION I, CHAPITRE V. i.»J
En 1757, on prit le parti de refondre le cuivre : ou frappa 16 roubles au poud au lieu de 8. Le gouvernement, eu fabriquant des pièces de cuivre sur ce pied, donnait à ce métal, une fois monnayé, une valeur, par rapporté l’argent, d’un quarante-neuvième, tandis que, selon le cours des lingots, il n’en avait qu’une d’un cenltrente-cinquième. Une altération apportée à la monnaie d’argent en 1763 (1), changea ce rapport d’un quaranteneuvième en celui d’un cinquante-septième, et le gouvernement avait encore une marge énorme pour bénéficier. Mais le cuivre en lingots encliérit de nouveau; déjà en 1765, le rapport des valeurs du cuivre et de l’argent en lingots n’était plus (2) que de 114 livres de cuivre pour 1 d’argent, au lieu de 1 35 ; en 1 803, ce fut de 50 seulement. A ce moment, l’émission des espèces en cuivre devint onéreuse à l’État, les particuliers eurent du profit à fondre ces espèces pour en faire des lingots, car, avec une livre d’argent employée à acheter des pièces de cuivre, ils en avaient 57 livres, tandis que, en achetant des lingots, ils n’en auraient eu que 50.
En 1810 donc, on changea les pièces de cuivre; on convint d’en frapper 24 roubles au poud. Voilà cependant que, par un singulier hasard, dès 1811, le cuivre cesse de monter et prend le mouvement opposé avec une force extraordinaire ; il baisse des trois cinquièmes. 11 était dit alors dans la loi que le cuivre monnayé n’avait plus pour destination que de servir d’appoint ; il était de même ordonné qu’à l’avenir on n’en frapperait plus que des pièces de 2 copecs, 1 copec et 1/2 copec (8 centimes, 4 centimes et 2 centimes) ; mais, en fait, faute delà monnaie d’argent qui manquait presque complètement, tous les payements de cinq roubles et au-dessous se faisaient
(<) C'est la dernière qui ait eu lieu dans l’cinpirc de Russie.
(v)Storch, Cours d’Économic politique, édition de Paris, t. IV, p. 86.
encore en cuivre. Le pays se trouva donc sous le régime d’une monnaie* avilie.
T et 8“ A peine y a-t-il lieu de faire remarquer combien l’or et l’argent ont d’aptitude à recevoir et à conserver indéiiuiment une empreinte délicate, ce qui est une qualité fort désirable dans une substance qu’on veut convertir en monnaie, et un des meilleurs moyens de la faire connaître et distinguer. S’il s’y joint un son clair, suigeneris, comme est le son argentin que rend une pièce d’argent en tombant sur un corps dur, ou une pesanteur exceptionnelle, comme celle qui appartient à l’or, le public a, par cela môme, l’assurance qu’on ne pourra guère l’abuser, pourvu qu’il consacre quelque attention à l’examen de la monnaie qu’on se livrera réciproquement.
L’or et l’argent sont donc les deux seuls métaux, les deux seules substances qui réunissent suffisamment les caractères physiques ou économiques requis pour cette fonction de commune mesure et d’équivalent universel. Aussi riiistoire nous les montre-t-elle intervenant dès le commencement , presque partout , soit séparément, soit ensemble, pour remplacer le troc en nature. Le patriarche Abraliam achète d’Héphron un champ ’ pour y placer la sépulture de Sara et le paye 400 sicles d’argent (1).
On rencontre dans la Genèse diverses autres mentions de la monnaie d’argent que M. Germain Garnier a soigneusement réunies. La civilisation dite étrusque, qui était si recommandable, possédait de la monnaie d’argent et d’or. Les Athéniens, qui avaient desminesd’argent,monnoyaient ce métal depuis les temps les plus reculés. Les Spartiates, depuis Lycurgue, n’avaient, légalement au moins, que la monnaie de fer, mais il y a lieu de croire qu’avant ce légis-
(l)6V/iè«e, chap. xxin, versets lü à 20.
laleur ils possédaient des monnaies plus précieuses et plus commodes, et que, si Lycurgue les fit reculer au régime de la monnaie de fer, ce fut par l’effet de cette pensée politique qui lui inspira tout son système, et qui consistait à imposer à toute la nation la pauvreté, l’austérité, et par conséquent, autant que possible, l’absence de tout commerce qui eût pu produire de la richesse.
La République romaine parait avoir vécu longtemps sans autre monnaie que le cuivre ou le bronze; mais on a des raisons de penser que les Romains avaient connu d’autres monnaies, et nommément la monnaie d’argent sous le gouvernement des rois; c’est l’opinion de M. Bœckli, et celle que M. Dureau de la Malle a développée dans sou Eco- Hojnie politique des Romains (i). C’est celle qu’a soutenue M. Germain Garnier, dans son Histoire de la monnaie des peuples anciens (2). Ce serait le cas de répéter ici, au sujet des Romains, ce que nous venons de dire des Spartiates, que, dans les premiers siècles de la république, ils durent éprouver, beaucoup moins fortement que les autres peuples, le besoin d’un système monétaire perfectionné. Du premier au dernier, du personnage consulaire illustré par la victoire au plus modeste des plébéiens, ils avaient l’existence la plus simple et la plus rude. Par une discipline sévère, ils s’étaient placés au-dessus d’une multitude de désirs et de jouissances qu’on regarde comme inséparables de la vie civilisée. Chaque famille vivait sur son propre fonds, produisant de ses mains ce qui lui était strictement nécessaire pour se nourrir et se vôtir, et n’ayant au delà presque aucun besoin matériel. Avec une pareille donnée sociale, les échanges sont très-peu développés, et la monnaie, qui en est l’instrument, n’a qu’un rôle restreint. La monnaie de cuivre pouvait donc rigoureuse-
(1) Tome 1, page 68.
(2) Tome H, page 6.
•J'i coulis D’ÉCÜ.NOMIE POLITIQUE.
menl suffire; il y a d’ailleurs lieu de remarquer que, sur le terrifoire de la république rouiaiue, et dans les conditions où il se produisait alors, le cuivre ne devait pas éprouver les rapides et brusques variations de valeur qu’on lui voit de nos jours.
Dans les empires de l’Asie les plus rapprochés de l’Europe, tels que ceux des Assyriens et des Perses, l’or a servi de monnaie dès les temps les plus anciens. Dans la Chine au contraire, c’est l’argent qui remplit ce rôle. Si, dans la série des âges, on observe des peuples qui ne connaissent ni la monnaie d’or ni la monnaie d’argent, ce sont des peuples barbares, ou dont la civilisation, naissante encore, n’a pas assuré sa marche; et bientôt, s’ils vont eu avant, l’or ou l’argent remplacent parmi eux les monnaies plus grossières. Chez les anciens Russes, par exemple , ainsique chez d’autres peuples du Nord, on s’est servi, à l’origine, des pelleteries en guise de monnaie; mais lorsque les échanges extérieurs et intérieurs eurent acquis quelque consistance, les métaux précieux ont pris la place de cet instrument imparfait. Les Mexicains, lorsque les Espagnols les conquirent, avaient, pour monnaie, des morceaux d’étain d’une forme déterminée (f ) . On cite même des piécettes de bronze qui auraient circulé dans quelques-unes des provinces de l’empire de Montézunia (2). Mais déjà ils commençaient à se servir do l’or dont on renfermait les grains, provenant du lavage, dans des tuyaux de plume qui passaient dans les transactions en raison de la quantité de métal qu’ils contenaient.
Nous considérerons donc comme un fait établi que l’or
(1) C'étail la forme d'un T. Voir Prcscott, Hiituirt de la conqutle du Mexique, livre 1, chapitre V, page I4a du tome 1 de l’édition originale de Boston, et page 117 de la traduction française de M. AniëdécPicliot.
(2) Saint-Clair Duport, De la produc lion des métaux précieux au Mexique, page 3.
LfV MONNAIE. SECTION I, CHAPITHE V.
et l’argent sent deux substances qui répondent d’une manière satisfaisante aux exigences de la fonction de monnaie. Ce n’est pas à dire cependant qu’on les y emploie purs. Dans l’antiquité, on a fait des monnaies, d’or surtout, où l’on s’etforçait d’avoir le métal aussi pur que le permettaient alors les arts métallurgiques. Les peuples plus modernes y ont complètement renoncé. Ils trouvent, et en cela ils ont raison, qu’il est utile d’introduire dans les pièces de monnaie une certaine proportion d’un autre métal, qui est ordinairement le cuivre. La proportion de cet alliage est uniforme pour les pièces de monnaie d’une même sorte. La proportion de fin constitue ce qu’on nomme le titre delà monnaie ; ainsi, quand les pièces de monnaie contiennent les neuf dixièmes de leur poids en métal pur, ou de fin, pour parler la langue des monnayeurs, on dit que ces pièces sont au titre de “/lo ; nous nous étendrons davantage sur le sujet du titre quand nous aurons à traiter de la fabrication de la monnaie.
Quoique l’or et l’argent soient, de nos jours surtout, les seules substances propres à faire de la monnaie, on trouve cependant un troisième et, depuis quelque temps, un quatrième métal dans le système monétaire de la plupart des États ; c’est 1" le cuivre, ou plus souvent encore le bronze, qui consiste, comme on sait, dans un alliage de cuivre avec une faible proportion d’étain, et 2" le nickel (t). Mais les pièces de cuivre ou de bronze et celles de nickel ne sont pas de la monnaie ; elles ne passent pas en effet dans les transactions comme des équivalents, et il est bien entendu qu’elles ne sont admises en payement que pour de très-petites sommes ; au lieu d’être de la monnaie, c’es simplement du billon, dont la destination est de suppléer l’argent dans les cas où on ne peut parfaire une somme
(<) Le nickel présente cet inconvénient que les pièces de ce métal, par leur couleur, peuvent se confondre avec la monnaie d’argent, lit. 3
COURS D’IvCONOMIE POLITIQUE.
déterminée avec des pièces d’argent ou d’or. Il est matériellement impossible d’avoir des pièces d’argent d'une valeur de moins de 20 centimes, parce qu’au-dessous de cette limite elles seraient par trop exiguës, et même on rencontre très-peu de ces pièces dans la circulation, quoiqu'on en ait frappé une certaine quantité ; à cause de leur petitesse, elles sont sujettes à se perdre, et, en fait, on peut considérer la pièce de 50 centimes comme la moindre qu’il soit d’usage de trouver dans la circulation, en France. Cependant, on ne manque pas, surtout dans les petites transactions de ménage, de sommes à parfaire pour lesquelles des coupures de moins de 50 et même de 20 centimes sont indispensables. Il est ainsi impossible de se passer de cet accessoire de la monnaie qu’on appelle le billon. Nous aurons occasion de reparler du billon dans le cours de ce traité.