CHAPITRE PREMIER
Par l’intervention de la monnaie, les transactions prennent un caractère à la fols plus simple et plus général, et la notion du capital se précise.
L’invention de la monnaie a donné aux transactions un sens à l’abri de toute contestation. Celui qui achète s’engage à donner, et celui qui vend s’oblige à recevoir, en acquit de ce qui lui est dû, une quantité déterminée d’or ou d’argent. Cette quantité s’exprime en unités monétaires, parce que, en tout pays, l’unité 'monétaire est un poids convenu d’argent ou d’or. La convention entre deux personnes, dont l’une achète et Vautre vend, aboutit ainsi à des termes fort simples : elle se résume par un poids parfaitement défini d’or ou d’argent.'
Voilà ce qu’il faut voir dans toute opération de commerce, dans toute vente: la livraison ou la promesse d’une certaine quantité de métal, en échange d’une marchandise ou d’un service. Les termes une fois convenus, c’est d’une quantité de métal qu’il s’agit et non point d’une valeur.
Demêmedansun prêt. L’emprunteur reçoit, tantôt une masse déterminée de métal monnayé, tantôt, et c’est le plus grand nombre des cas lorsqu’il est manufacturier ou commerçant sur une certaine échelle, la faculté de disposer, sur le capital .existant sous diverses formes sur le marché, d’une fraction évaluée en monnaie, c’est-à-dire
estimée et exprimée en or ou en argent. Cette faculté, qui remplace la livraison effective d’espèces d’or ou d’argent, lui est conférée par le moyen de quelque titre de crédit ou de quelque instrument de crédit. L’engagement qu’il contracte, en retour, consiste dans la promesse d’apporter, à une échéance convenue , une quantité égale de métaux précieux, indépendamment de l’intérêt à ser— vir,dont je ne m’occupe pas ici, et qui au surplusest un engagement semblable. C’est comme quand un cultivateur a emprunté la charrue du voisin pour labourer son champ, et qu’il la lui rend. La seule différence entre la charrue et la somme prêtée, c’est que, dans le premier cas, il faut lendre le^même objet qu’on avait reçu, tandis que l’identité des pièces de monnaie n’est pas exigée ; elle n’importe pas au prêteur, puisqu’une pièce de 5 fr. est pour lui la même chose qu’une autre, tandis qu’il n’en est pas de même de deux charrues. Le débiteur est quitte, quand il a délivré la quanlilé convenue de métal, quelque valeur que le métal ait pu acquérir, quelque dépréciation qu’il ait pus ubir ; dé même que le cultivateur dont nous venons de parler ne doit plus rien au voisin qui lui avait prêté la charrue, du moment qu’il la lui a ramenée dans le même état qu’il l’avait reçue, quand bien même sur le marché les charrues auraient baissé de prix, ou qu’on aurait inventé une charrue nouvelle qui ferait jeter à l’écart tous les vieux araires. *
La plupart des questions relatives A la monnaie, celles mêmes qui ont agité des États et ruiné des poj)ulalions entières, deviennent faciles à résoudre, du moment qu’on attribue aux transactions ce sens- là, qui est le seul vrai ; si les questions touchant la monnaie ont engendré des calamités, c’est qu’on les avait autrement comprises (1).
(I) Je renvoie sur ce point à un écrit de M.’'BaiIey, Montÿ ami ils viciasiludes in value, pages 100 et suivantes. • ,
LA MONNAIE. SECTION NIV, CHAPITKE 1. 683
De celte manière, on voit que la monnaie donne une grande précision à toutes les opérations d’échange et de commerce entre les hommes. Elle leur imprime en même temps un certain caractère de généralité. Il y a toujours, dans la société, une grande masse d’objets de toutes sortes qui sont disponibles, en ce sens que les détenteurs ont Ijesoin de les vendre, leur industrie consistant à les produire pour s’en dessaisir et se remettre à les produire immédiatement. L’immense variété d’objets dont se compose le capital deroulement de toute l’industrie, tant agricole que manufacturière et commerciale, est dans celte position, ou en chemin pcfur y arriver. A côté de ce besoin, il en est un autre correspondant, celui des diverses personnes qui réclament ces produits, soit pour leur donner une forme nouvelle, soit pour les transporter ailleurs, soit, finalement, pour les consommer ou les livrer au consommateur. Il y a une autre catégorie d’objets qui sont moins forcément disponibles, mais dont une partie cependant est toujours offerte sur le marché. Ce sont les immeubles et en général de capital li.ve de la société. L’homme qui, ayant un capital libre, l’adéposéen compte-courant chez son banquier, est investi du droit de disposer, quand il lui plaît, d’un montant égal sur le capital collectif de la société, sur cette partie du moins qui est disponible et qui se compose : 1 ® de tou t le capital de roulement,2® d’une fraction du capital fixe. Assurément, quand bien même la monnaie n’au rail pa.s été inventée, il en serait encore de même jusqu’à un certain point, car on aurait encore la faculté du troc. Mais alors la notion, ou tout au moins la mesure du capital, serait extrêmement confuse. Ce qu’on nomme le prix n’existerait pas. Faute de termes exacts de comparaison, la facilité qu'a aujourd’hui le capitaliste de mouvoir son capital successivement dans telle direction qu’il lui plaît, de le réaliser sous telle forme
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qu’il lui convient, serait en grande partie paralysée. Actuellement, grâce à la monnaie, le capitaliste choisit sans peine dans la généralité des choses, et peut rapidement pa.sser, â son gré, d’une espèce d’objets à une autre, déplacer sa fortune, moyennant qiiel(|ues formalités simples, d’un point du globe aux antipodes. Sans la monnaie, les mouvcmenis du capital seraient lents et laborieux, et ne s’opéreraient guères que dans un cercle restreint.
La notion précise du capital découle ainsi de la notion de la monnaie.
Si les hommes n’avaient pas inventé la monnaie, la classe de persoilnes qu’on appelle les capitalistes, qui font différentes opérations de crédit, ou qui, en confiant leur capital aux banquiers , fournissent à ceux-ci le moyen d’exercer leur profession, n’aurait qu’une existence rudimentaire. H y aurait des hommes qui pos.séderaieut des approvisionnements de blé, de bétail, de fer et d’autres métaux, de textiles et de tissus, de matières colorantes ; bn ne connaîtrait pas cette industrie qui consiste à conférer à autrui la disposition de ces objets, non-seulement au lieu où l’on réside, mais dans une autre ville, dans un autre continent.