‹ Cours D'economie PolitiqueChapitre 94 sur 132 · III · texte numérisé non relu

III

pas à dire que l’assignat fflt resté au pair avec la monnaie, pour peu que l’émission fût devenue considérable. Une certaine quantité d’assignats serait rentrée au Trésor national naturellement; mais la masse ramenée par ce reflux n’eût pas été indéfinie. Pour qu’elle l’eût été, il eût fallu que tous ceux aux mains desquels il venait des assignats trouvassent convenable d’avoir des terres; or, c’est une propriété qui ne convient pas à tout le monde, à beaucoup prés. Le fournisseur qui avait livré à la république du fer ou du bronze pour fabriquer des 'armes; du drap, du linge, des cuirs, pour vêtir les soldats; des chevaux, des blés, des approvisionnements de toutesorte, avait besoin, pour continuer son commerce, d’être remboursé autrement qu’en terres. Il eût pu les vendre, dira-t on. Jusqu’à un certain point; quand on est pressé de vendre et que beaucoup d’autres personnes sont dans le môme cas, on ne vend qu’à la condition de subir une forte perle.

Le gouvernement alors consommait et souvent gaspillait, pour la défense du territoire, ou pour comprimer les ennemis intérieurs, une énorme fraction de ce que nous avons appelé le capital de roulement de la société. Ce n’était pas avec des terres qu’on pouvait remplacer ce capital, car des propriétés territoriales, quelque fertiles qu’elles soient, ne régénèrent pas immédiatement , ni même à bref délai, en quantité égale à leur valeur, le capital de roulement, qui est ce sur quoi la société vit, dans le sens matériel du mot. Dans des temps prospères, lorsque la société fait des économies, c’est-à-dire, consomme moins qu’elle ne produit de ce capital, les particuliers peuvent, sans inconvénient, et même avec avantage, distraire tous les ans une partie du capital de roulement collectif de la société, pour la convertir en capital fixe. Mais ils ne sauraient le faire d’une manière

illimilée, sans que la société fût exposée à des souffrances. Les articles dont se compose le capital de roulement deviendraient rares, insuftisants, et ils enchériraient. Or, du temps des assignats, c’élait par milliards que la Convention mesurait les émissions, et, à cette époque, la société en bloc ne faisait pas d’économies, elle mangeait son fonds.

En un mot, quel qu’eût été le système adopté pour la vente des biens nationaux et la rentrée des assignats par ce moyen, il était inévitable, du moment que l’émission était très-forte, que l’assignat se dépréciât par rapport à“ toutes les marchandises, par rapport aux métaux précieux en lingots ou monnayés comme à tout le reste, et l’émission devenant immense, insensée, car elle monta, dit-on, à quarante milliards, il devait arriver que l’assignat perdit à peu près toute valeur. Ainsi le veut la loi, fondamentale en économie politique, en vertu de laquelle la valeur des choses se règle d’après la proportion entre l’offre et la demande. Une chose est vraie : moyennant certaines précautions, dont la première eût été beaucoup de modération dans l’émission, l’assignat eût pu n’être aucunement déprécié par rapport à la terre, aux biens nationaux du moins; mais c'est que la terre, surabondamment offerte, eût été elle-même avilie par l’effet de la même loi.

Après un délai plus ou moins bref, le papier-monnaie a toujours subi une dépréciation. A cette règleje ne connais qu’une exception, celle du papier-monnaie émis par le royaume de Prusse, où l’attention la plus scrupuleuse a été apportée à ce que l’émission restât très-bornée. Plus legage a été éloigné, incertain, difficile à saisir, plus la dépréciation a été considérable et rapide. Pareillement, dès que l’émission a été exagérée par rapport au gage, la perte a été manifeste.

Si l’émission excède la quantité de monnaie qui aurait été nécessaire au service des transactions, lors même qu’elle serait loin d’excéder le gage, et en supposant, ce sur quoi il no faut compter nulle part, et ce qu’il serait chimérique d’espérer en France, que le public ait une foi robuste dans le papier ainsi émis, la dépréciation ne sera pas moins infaillible, et elle sera d’autantplusmarquéeque l’excès sera plus fort. Car l’abaissement de la valeur aurait lieu alors, quand bien môme ce qu’on émet serait en pièces d’or et d’argent, pourvu que celles-ci ne pussent être exportées, ce qui est bien le cas du papier-monnaie. Toutes les fois que l’émission du papier-monnaie est exagérée, il se déclare une crise qui non-seulement trouble les intérêts, mais agite les Étals. Après en avoir émis môme de la façon la plus immodérée, les gouvernements, étonnés de leur insuccès, sont enclins à attribuer à toutes sortes de motifs, à la méchanceté des hommes, à l’esprit de parti, l’avilissement qui ressort de la nature des choses. Sous cètte inspiration, ils font des lois restrictives et violentes qui aggravent le malaise public, et qui, au lieu de restituer au papier-monnaie la confiance des citoyens, ont pour effet de le déprécier davantage.

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