‹ Cours D'economie PolitiqueChapitre 98 sur 132 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la sortie des métaux précieux ; de ce que cette sortie a de réel et de ce qu’elle

a d’imaginaire.

Lorsque les négociants d’un État doivent à ceux d’un autre, et que l’exportation des produits nationaux, dans des conditions qui permettent au vendeur de s’y retrouver, n’est plus possible, il faut que les métaux précieux soient exportés, et l’exportation des espèces monnayées elles-mêmes s’opère. Si la dette, qu’il faut payer, je le suppose, dans le délai ordinaire des engagements commerciaux, lequel est bref, se trouve très-considérable, le mouvement, qui porte les espèces au dehors, est à la fois brusque et intense; il ne se borne pas, comme dans les fluctuations ordinaires, à enlever une portion plus ou moins médiocre des métaux monnayés qu’employait le pays, ou plutôt de ce qu’il avait en réserve d’espèces et de lingots; il se poursuit indéflniment, de manière à altérer profondément la proportion de monnaie qui était en usage; c’est une véritable perturbation.

Pour retenir les espèces dans ces circonstances difficiles, les défenses de l’autorité sont sans force, et les procédés restrictifs, de quelque part qu’ils viennent, n’en ont pas davantage ; les mesures qu’on prend, afin de leur barrer le chemin, ne servent qu’à aggraver la crise, sans fermer la rouleaux métaux précieux, qui s’en vont quand ils doivent s’en aller.

Dans ces circonstances, on verra éclater avec plus ou moins d’intensité les phénomènes suivants ;

11 y aura une débâcle commerciale, et celle-ci, en ébranlant ou en renversant les fortunes, déterminera les

man\ifacturiers à offrir, à perte, leurs productions au dehors. Si, comme en Angleterre, on a de vastes approvisionnements de toute espèce enfermés dans les docks, on s’en défera avec un grand sacrifice au profit des étrangers, qui, autrement, ne s’en soucieraient pas. En déprimant les fonds publics, la crise attirera de même en grande quantité dans la Grande-Bretagne les capitaux de l’extérieur. C’est par ces opérations ruineuses que le pays cessera d’exporter ses métaux précieux.

Le mal, qu’on avait rendu plus intense par les efforts maladroits ou inintelligents qu’on faisait pour le diminuer, est quelquefois monté fi ce degré que le pays, en masse, se mît en faillite envers l’étranger : c’est à cette extrémité que se vit réduit le commerce des grands ports de l’Amériijue du Nord en 1837. Une solution pareille porte atteinte à la considération nationale, môme lorsque, comme c’était le cas pour les États-Unis dans la crise dont nous parlons, il est constant que les commerçants ont fait, quand ils ont enfin aperçu le mal qui fondait sur eux, tout ce qui était humainement possible pour faire honneur à leur signature.

La Banque d’Angleterre a été accusée d’avoir plus d'une fois, de propos délibéré, attiré de cette manière des désastres sur le commerce et l’industrie du pays, dans le but de faire revenir l’or qui s’échappait. La sortie de l’or, quand c’était son propre encaisse qui s’en allait, lui enlevait à elle-même la base métallique qui sert de lest à sa circulation en billets. Ou a fréquemment représenté que, lorsqu’elle voyait s’épuiser son encaisse, après avoir témérairement élargi le crédit, elle retirait brusquement les facilités auxquelles s’étaient habitués les particuliers, et causait ainsi une commotion électrique qui s’étendait d’un bout de l’Angleterre à l’autre, et, dans leur alarme, les commerçants, pour faire honneur

à -leurs engagements, étaient contraints de vendre à tout prix, d’où une ruine générale. Cette accusation a été formulée avec véhémence dans un manifeste délibéré par la chambre de commerce de Mancliester, le 12 décembre 1839, à l’occasion des crises de 1837 et de 1839. D’après ce document, la Banque elle-même aurait, dans un mémoire adressé à la Chambre des Communes en 1832, érigé en doctrine la pratique qu’on lui reproche. La perte que le commerce et l’industrie auraient subie, en 1837, dans les seules industries du coton, de la laine et de la soie, en vertu des manœuvres inconsidérées qu'on prête à la Banque, aurait été d’au moins un milliard de francs, en y comprenant, à la vérité, la dépréciation du capital, tant fixe que roulant, engagé dans ces fabrications.

Il serait d’une sévérité excessive d’imputer iila Banque d’Angleterre la responsabilité entière des souffrances éprouvées par le commerce et l’industrie du pays, pendant les crises de 1837 et de 1839, et de lui attribuer une doctrine arrêtée, qu’elle aurait suivie avec une inflexible rigueur, et à laquelle elle aurait sacrifié, comme on l’a dit, les intérêts vitaux du pays. Mais un fait subsiste, à savoir, que, à diverses reprises, il en a coûté à la Grande- Bretagne une somme exorbitante, pour tenter de changer le sens du courant des métaux précieux, et d’en empêcher la sortie, considérée comme étant le mal même, tandis que ce n’en était que le symptôme. Dans ce qui s’est passé antérieurement au renouvellement de sa Charte en 1844, elle a sa part de responsabilité sans doute, mais elle n’y a que sa part.

Il est trop certain que, depuis la loi votée en 1844, au sujet de ce grand établissement, sur la proposition de Robert Peel, les fâcheux résultats qu’on s’était proposé d’atténuer n’ont fait que s’aggraver. Dans le but de mieux

assurer la convertibilité des billets de banque en in^taux précieux, Robert Peel a enfermé la Banque d’Angleterre dans un cercle de fer, et la Banque, pour se conformer aux prescriptions de la loi, a été ou s’est crue obligée à faire subir au taux de l’escompte des variations, non-seulement indéfinies en nombre, mais encore très-étendues. M. Stephen Mason, de Glasgow, dans un écrit publié au commencement de 1866 (1), signalait ce rapptocheraent curieux, qu’alors que, de 1694, année de la fondation de la Banque d’Angleterre, à 1844, le taux de l’escompte n’avâit guère varié que quatorze fois, en se tenant à peu près toujours entre les limites do 4 et 5 pour 100, il y avait eu, de 1844 à 1865, 132 variations comprises entre 2 et 10 pour 100. L’année 1864 en aprésenté 15, et 1865 16. C’est devenu une cause presque permanente de dérangement pour le marché anglais, et, par un travers qui n’est pas rare dans l’histoire, il s’est rencontré des hommes haut placés qui, en présence de ce mal, ont jugé à propos d’on faire l’éloge, comme d’une grande amélioration. L’élévation du niveau du taux de l’intérêt a trouvé, qui le croirait , des admirateurs parmi les coryphées du commerce. La doctrine, à notre avis dénuée de fondement et contraire à l’intérêt public, qui prévalait ainsi dans les conseils de l’Angleterre, a été importée chez nous depuis 1857, époque où fut renouvelé le privilège de la Banque de France. Elle s’y est acclimatée sous des formes un peu différentes. La formule dont se servent communément les adeptes consiste à dire que le premier devoir de la Banque est de défendre son encaisse; formule très-contestable, car il serait beaucoup plus juste de dire que le premier devoir de la Banque est d’offrir au commerce l’escompte à un taux modéré et que, en ce qui

(I) Our monetary laws and the rateof discount.

LA. MONNAIE. SECTION XVI, CHAPITRE III. .«99 concerne ses billets et la certitude de leur remboursement en espèces, elle a une obligation absolue, celle dé se tenir en mesure, par les proportions et la disponibilité de son capital, de présenter constamment une masse de numéraire qui corresponde convenablement à la masse de ses billets en circulation.

Une fois posée la règle que la Banque devait à tout prix défendre son encaisse, on en a tiré la conséquence qu’elle était tenue desuivre dans le taux de son escompte, à peu de chose près, les variations de la Banque d’Angleterre, parce que, disait-on, si la Ban(|ue d’Angleterre élèvele taux de son escompte, sans que la Banque de France en fasse autant, les commerçants anglais s’arrangeront pour faire escompter leurs effets h Paris, et il n’en faudra pas davantage pour qu’ii s’opère un funeste drainage (c’est le mot consacré), qui ferait dériver sur le marché anglais les approvisionnements d’or ou d’argent que pourrait s'ètre assurés la Banque de France. Sous l’empire de ces idées, on a vu, au mois d’octobre 186o, la Banque de France hausser le taux de son escompte, alors qu’elle avait un approvisionnement sans exemple de métaux précieux, par l’unique raison que la Banque d’Angleterre avait élevé le sien. La Banque de France avait évidemment de ces métaux au delà de ce qu’il lui en fallait; son bilan, consigné au Monileur, en était la preuve; et pourtant, du moment que la Banque d’Angleterre, contrainte par la rigueur de son mécanisme, eut fait la manœuvre que nous venons de dire, elle fut tourmentée de la crainte d’en manquer.

M. Émile Péreire, dans l’enquête qui se fait sur la Banque de France, a démontré le malfoudé de ces appréhensions, de la manière la plus victorieuse. 11 a fait voir qu’en supposant que la sortie des métaux précieux fût un malheur, ce n’était aucunement un danger que la Banque de France eût à redouter, dans les circonstances où l’on se

trouvait alors et qui se prolougent encore au moment où nous écrivons ces lignes (mars 1866). Et en effet, le cours bien autltentique du change montre que, au mois d’octobre et depuis, le courant des métaux précieux les faisait et les fait encore sortir d’Angleterre à la destination de la France. Quand il en est ainsi, se préoccuper de la nécessité de leur fermer le chemin de l’Angleterre et aggraver pour cet objet les conditions du travail en France est une mesure malavisée et un contre-sens (1). A la louange de là Banque de France on doit ajouter que, la Banque d’Anglelcrre ayant encore élevé le taux de son escompte et en avant porté le minimum à 8 pour 100, la Banque de France, se rendant aux avertissements qu’on lui avait donnés, s’est abstenue du faire subir au sien un accroissement quelconque ; elle l’a laissé à 5. L’écart a même été un moment de 3 */«•

Un des meilleurs moyens qu’il y aurait de se tirer d’embarras, dans le cas d’une exportation effective mais non pas extraordinairement intense, d’or et d’argent, consisterait dans une opération de crédit à laquelle l’étranger prêterait son concours. Nous prenons cette e.xpression d’opération de crédit à dessein dans le sens le plus général. Dans le commerce international, ou peut imaginer des combinaisons de crédit qui, aux moments de crise, dégageraient une nation débitrice de l’alternative cruelle de donner des métaux précieux qu’elle n’a pas, ou de subir les calamités que nous venons d’indiquer. Le succès de ces combinaisons , la possibilité même do les tenter, sont subordonnés au progrès des relations internationales, à l’avancement des mœurs publiques dans

(I) On trouvera sur ce sujet des observations décisives, non-seulement dans la déposition de M. Emile Pereirc, mais aussi dans celle de M. Isaac Pereirc. Ces dépositions extraites de l’enquête viennent d’être publiées.

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leur rapport avec la politif|ue générale, c’est-à-dire au degré de solidarité par lequel les nations se sentent liées. Les grandes institutions de crédit sont appelées naturellement à jouer le principal rôle dans ces opérations. Il semble en effet que si, dans une année où la récolte des céréales aura manqué en Angleterre, et au contraire aura été abondante aux États-Unis, il existait dans l’Amérique du Nord quelque puissant établissement qui pût autoriser la Banque d’Angleterre à tirer sur lui des lettresde-change renouvelables, jusqu’à concurrence de 100 ou 150 millions de francs, ce serait autant à rabattre sur l’exportation des pièces monnayées ou des lingots de l’Angleterre. Bien plus, l’expérience autorise à penser que , dans la plupart des cas , une somme moindre suffirait pour empêcher l’exportation des métaux précieux de prendre un caractère offensif. Dans plusieurs circonstances une simple somme de 50 millions a produit un grand adoucissement. La réunion, par le moyen d’un syndicat, d’un certain nombre de banques américaines, choisies parmi les plus solides, pourrait rendre à peu près le service attendu ici d’une grande Banque. L’opération que nous supposons ici pourrait être faite à plus forte raison par l’Angleterre et par la France.

Dans les crises redoutables que j’ai en vue en ce moment, la fuite des métaux précieux doit être considérée comme un des symptômes les plus graves sans doute, mais non pas comme l’origine et la cause même de l’épreuve. Si l’on examine bien les circonstances dans lesquelles une nation est amenée à se dessaisir de sa monnaie, en grande proportion, le plus souvent on reconnaîtra que le pays, d’où les espèces sortent ainsi, a manqué de prévoyance et de sagesse dans l’emploi de son capital, que des prodigalités ont été commises, et que le mal provient de l’épuisement du capital disponible bien plus que

de l’absence des métaux précieux. Les disettes de grains forment une exception remarquable à cette règle; ce n’est point par sa faute qu’un pays a une mauvaise récolte, c’est par le fait des éléments. Le mal alors est moins dans la rareté de l’or et de l’argent que dans l’impuissance du commerce pour acquitter le prix des grains par le moyeu des produits exportés.

t Certes, lorsqu'elle est portée brusquement à un certaiu point, la pénurie d’or et d’argent devient par elle-même une cause de souffrance ; mais, pour traiter ces maux-dà, la meilleure méthode est encore de remonter à la source, tout comme un bon médecin, en présence d’un malade, au lieu de s’attaquer aux symptômes isolément, cherche principalement à agir sur l’économie générale du patient et sur le principe morbide, et plus encore recommmande aux gens qui se portent bien de se conformer aux lois de l’hygiène, en leur faisant comprendre que, quand on les a bravées, un moment vient où l’on en subit la peine, sans que l’art puisse la détourner.

La disette d’une matière première, lorsque c’est une de celles que l’industrie emploie sur de très-grandes proportions, peut avoir des effets analogues à une disette de blé. Ou en a eu un exemple eu Europe, et plus qu’ailleurs en .\ngleterre, pendant la guerre civile des États-Unis, de 1801 à 1865. Le coton brut dont les manufactures de la ürande-Bretague absorbaient une immense quantité, qui provenait en majeure partie des États-Unis, cessa brusquement d'ètre fourni par cette contrée; il fallut alors en chercher ailleurs et on s’adressa surtout à l'Inde et secondairement à l’Égypte. Mais ces pays étant peu habitués à consommer les articles manufacturés ou les denrées de l’Europe, qui, vis-à-vis des États-Unis, servaient à payer le coton, on se trouva dans l'obligation d’y expédier des quantités tout à fait exceptionnelles d’or et d’ar-

gent. C’est ainsi qu’il a été e.xporté pour le compte de l’Angleterre et de la France, de 1861 à 1865, des masses de métau.x précieux, d’argent principalement, supérieures à ce qu’avaient pu en faire sortir les plus mauvaises récoltes de blé. Nous avons cité plus haut (1) des chiffres qui donnent la mesure de celte. exportation inaccoutumée.

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