CHAPITRE PREMIER
Comment les prix de difTérents articles varient sous l'empire de certaines
circonstances.
Puisque aujourd’hui, dans la plupart des pays civilisés, l’or et l'argent ont la raculté d’entrer et de sortir librement, et qu’il n’existe plus nulle part, à un degré bien marqué, do seigneuriage au profit de l’État, chacun des deux métaux précieux semble pouvoir se niveler à peu près, entre les différentes contrées. Est-ce à dire qu’ils aient partout la même puissance ?
11 s’en faut de beaucoup et à cela il y a plusieurs raisons.
Ce qu’il faut entendre par la puissance des métaux précieux, c’est leur rapport avec les autres objets qui répondent aux besoins de l’homme. Tout rapport dépend des deux termes que l’on compare et non pas d’un seul, qui serait ici l’or ou l’argent.
Des règlements restrictifs, comme il en existe trop encore, des droits de douane ou de consommation souvent fort élevés, empêchent les différents produits de l’industrie humaine d’avoir partout la môme valeur, de s’offrir partout aux mêmes prix. Dans ce qu’on appelle le marché général, il n’yad’espace vraiment dégagé d’entraves, pour la grande majorité des produits de l’industrie humaine,
qu’un très-petit nombre d’États, dont un seul est'vasteet populeux , l’Angleterre ; hors de là , les obstacles se présentent partout, hormis dans quelques ports francs, dont la population est insignifiante, et les entrepôts des métropoles commerciales, oild’ailleurs les marchandises demeurent séparées du consommateur national par des murailles et par des lignes de douaniers.
Quand bien même tous les réglements restrictifs imposés à l'industrie seraient abolis, et que la liberté du commerce, qui est en honneur depuis le mémorable traité avec l’Angleterre, du 23 janvier 1 860, serait passée dans la pratique de toutes les nations, il' resterait beaucoup d’obstacles, et ceux-là indestructibles, parce qu’ils proviennent de la nature même des choses, à ce que la même quantité d’argent ou d’or procurât partout la même quantité des différentes consommations ou des différents services. Pour ne parler d’abord que des marchandises, le montant des frais de production varie d’une localité à une autre; et le bas prix qui existera sur un point ne déterminera pas le bas prix partout, à cause des frais de transport qui, pour certains articles, sont considérables, avec les accessoires d’assurance maritime et de commissions. La difficulté de conserver certaines substances empêche absolument de les transporter ou exige, dans le transport même, des soins particuliers , notamment une très-grande vitesse, ce qui se résout en un supplément de frais, et par conséquent élève le prix. 11 n’en faut pas davantage pour que les marchandises qui offrent le caractère d’une conservation malaisée soient abondantes et à vil prix sur quelques points, rares et chères sur d’autres. Combien n’en a-t-on pas d’exemples ?
Ainsi les céréales, articles pesants, ont nécessairement des prix divers selon les différents pays ; c’est plus vrai encore de la houille, parce que sur les lieux de producin. 15
lion elle est à bien plus bas prix que les grains, si bien que le transport l’enchérit très-fort en proportion de l’extraction, dès qu’elle va seulement à 200 kilomètres. Par la même raison, et aussi par la difficulté de leur conservation, les viandes fraîches et même le bétail sur pied présentent de grandes différences de prix selon les localités. Ensuite il s’en faut de beaucoup que le travail de l’homme ait partout la même puissance, toutes choses égales d’ailleurs. Le travail d’un ouvrier de Paris, ou de Londres, ou de New-York, a une puissance que celui d’un habitant de la campagne, dans les pays arriérés surtout, est bien loin d’atteindre, *
Si l’on mesure la puissance des métaux à la quantité de travail qu’ils commandent, au nombre de journées de labeur que représentera un poids donné d’argent ou d’or, on retrouve des inégalités non moins prononcées. C’est tout simple : le travail est une marchandise, dont le prix se règle de la même manière que celui de toute autre. S’il y a beaucoup de capital, relativement au nombre des hommes qui demandent du travail, la main d'œuvre e.st chère; s’il y a peu de capital en proportion de la population, la main d’œuvre est à vil prix.
Dans les pays barbares, une petite quantité d’or ou d'argent commande beaucoup de travail et beaucoup de consommations vulgaires. C'est, en premier lieu, parce que, dans ces contrées, le capital disponible est très-peu abondant : c’est aussi parce que l’or et l’argent y sont eux-mêmes très-rares et très- recherchés. Inaltérables, aisés à soustraire aux regards avides des chefs et de leurs agents, ils sont préférés à toute autre richesse. Leurs possesseurs les enfouissent; cequ’onen a est comme s’il n’existait pas.
Pour les denrées alimentaires les plus usuelles et particulièrement pour la viande, on a lieu de signaler l’ex-
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trème inégalité de leur prix, selon les diverses contrées el les divers états de la civilisation.
Dans les pays où la population est très-clair-semée, le bétail donne peu de peine à élever; la terre, livrée à la vaine pâture, offre, presque sans^ucun effort de l’homme, de quoi nourrir les troupeaux, qui sont peu nombreux. Alors la viande, le cuir, la laine, sont à très-bas prix. De même le gibier. Pareillement, pour le blé, on ne se place que sur les terrains les plus favorables, ceux qui réclament le moins de travail; on ne prend pas la peine de les fumer : on change de placequand on a épuisé la fécondité de la terre vierge. Les denrées doivent alors se donner dans le pays à des prix extrêmement modiques, sauf le cas où le producteur aurait, à proximité, de bonnes voies de transport qui pussent les amener à un marché où elles auraient une assez grande valeur. Citons quelques exemples :
« Irkutsk, la dernière ville importante que l’on trouve « en Sibérie, au nord des frontières de la Chine, compte «neuf cents maisons, dont cinquante en briques, le « reste en bois. C'est probablement, en ce qui tient aux « denrées de première nécessité, la place la plus éconoo mique du monde civilisé ; parce que, bien qu’elle soit « située dans une région barbare, elle renferme une po- « pulation au sein de laquelle on remarque plus d’un « aspect et plus d’un usage européens. Elle possède une « banque, des factoreries, une école de médecine , un « gymnase et un champ de parade. Le marché, construit « en bois, renferme d’énormes provisions de vivres. Là, « pour un demi-penny (o centimes), on a une livre de «bœuf; pour uu penny (10 centimes), huit livres de « farine; pour 10 centimes, une perdrix ou un coq de « bruyère (1). >>
(!) Revue Britannique, numéro d'août 1848, article ta Sibérie, 3û, p. 8.
708 COURS p’ÉCONOMIE POLITIQUE.
Dans son Voyof/e Scientifique dans l' Allai oriental, M. Pierre TchilKüdu.fT i-ile nue ville, celle de Biisk, où, dit-il, les prix des denrées étaient (vers 1837) : la livre de viande, 2 centimes ; le pond de farine de seigle, 25 centimes ; le pond de beurre, ^2 fr. 11 mentionne môme un village, celui de Rerezovo, dont plusieurs habitants se rappellent encore l’époque où le poud de farine coûtait 8 centimes, et un bœuf 6 fr. (I).
Ou sait que les pampas de Buenos-Ayres renferment d’immenses troupeaux de bœufs et de chevau'x, dont la chair n’est comptée pour rien. On les abat pour la peau, les cornes et le crin. « Je possède encore, dit un voya- « geur éclairé, M. Robertson, l’original d’un traité <|ue « je fis avec un propriétaire de Goya, pour 20,000 che- 0 vaux sauvages à prendre sur sa propriété, à raison de <1 3 pence (32 centimes) par tête de cheval ou de jument. « L'abattage coûta 3 pence (32 centimes) de pluspar tête; « le dépouillement et le nettoyage des peaux, encore 3 « pence ; et enfin pareille somme pour le transport à « Goya ; en tout, environ 1 schelling (1 fr. 26 c.) par <1 peau. Dix mille animaux furent livrés en vertu de ce <1 marché ; les peaux, empaquetées par lots, se vendirent « à Buenos-.\yi('s, 3 schellings pièce, et, en Angleterre, « de 7 à 8 schellings (8 fr. 83 c. à 10 fr. 08), c’est-à-dire « environ trente fois le prix coûtant des chevaux « (The horse and lus rider) (2).
C’est un fait qui a été fréquemment signalé par les
(t) Page 216 du livre de M. P. TchilialchcIT. La livre russe est de 410 grammes; le poud est un poids de 40 livres russes ou IB''”»*, 38. Il est cependant impossible de croire que le prix de S centimes par poud de fariné fût autre chose qu’un prix accidentel dû à une rdcolte d'une abondance extraordinaire, en comparaison du nombre des consommateurs.
(2) Reçue Britannique, numéro de novembre 1848, Histoire anecdotique du cheval, pages 88-39.
voyageurs, que rexlrème bas prix de la viande abattue ou sur pied, dans les pays où la population est très-peu abondante par rapport à la superficie, et où d’ailleurs manquent les moyens d’exporter le bétail ou la viande sur un marché où on les paye mieux. Tout le monde sait combien la viande est à bon marché en Russie ; combien peu il coûte, à Saint-Pétersbourg, de faire un approvisionnement, pour riiiver entier, de viande abattue d’avance et gelée, parceque, moyennant le transport en traîneau, qui est fort économi- (jue, et à la faveur d’un froid intense qui garantit parfaitement les substances animales de la putréfaction, il y a une immense superficie qui concourt à alimenterà bas prix cette grande capitale. Si la zone où le froid est assez vif et assez permanent pour tenir la viandegelée pendant un long espace de temps, s’étendait hors de la Russie et allait jus- « qu’à Vienne, Dresde et Berlin, il est évident que, surtout aujourd’hui qu’on a la ressource des chemins de fer, la viande abattue d’avance et congelée pourrait s’exporter de l’empire de Russie et le prix s’en élèverait pour le consommateur russe. Dans les Étals de l’Ouest de l’Union Américaine, et dans le Canada, le prix de la viande se soutient, parce que les salaisons de bœuf et de porc, qui sont d’une conservation facile, sont devenues, entre le nouveau continent et l’ancien, l’objet d’un commerce important (i). La ville de Cincinnati, située au cœur de la vallée de l’Ohio, est le centre d’une grande industrie qui abat plusieurs centaines de milliers de porcs, pour les saler et les distribuer ensuite , à l’étal de jambons ou de salaisons plus communes ou de saindoux, dans tous les pays de l’univers (2). Cincinnati n’est cependant pas à
(1) Les journaux ont in5me parlé de navires chargés de bétail sur pied, qui auraient fait la traversée d’Amérique en Angleterre. Mais ce n’a pu être qu'un essai, et on peut douter qu'il ait été encourageant.
(2) Dès 1818, le nombre des porcs tués et salés dans les établissements
COUHS D’ÉCONOMIE POLITIQUE, moins de 2,500 kilom, de la mer (1); mais la navigation descendante de l’Oliio et du Mississipi se fait presque pour rien, et la navigation maritime, qui s’empare de ces produits, dès qu’ils sont descendus à la Nouvelle-Orléans, pour les débiter dans tous les ports du monde, est extrêmement économique.
A mesure qu’un pays se peuple et que les terres, appropriées à des individus qui les cultivent, cessent de se prêtera la vaine pâture, le prix de la viande monte, parce qu’il faut plus de travail pour élever le bétail. Il monte, jusqu’à ce qu’on soit arrivé au point où le bétail est nourri des produits d’une culture directe, faite spécialement pour lui, tout comme le blé est cultivé pour l’homme, et il ne s’arrête môme pas là, si la demande excède l’olTre.
Faudrait-il croire que l’Europe ait devant elle un avenir pareil au présent de la Chine, où, selon le témoignage des voyageurs, au moins sur le littoral du raidi, qu’avaient jusqu’ici fréquenté exclusivement les navires européens, la viande est chère à ce point que nos prix de la halle de Paris y seraient une faveur inespérée? Il y a bien cette raison que, à mesure que la population augmente, les denrées agricoles semblent devoir hausser de prix, fatalement et indéfiniment, à ce que pensent quelques personnes. La viande, de même que le blé, quand il y a de nouvelles bouches à nourrir, tend, dit-on, à se produire dans des conditions de plus en plus difficiles, par le défrichement de terres, ici de plus en plus pauvres, là, de plus en plus coûteuses à mettre en rapport. Ce n’est pas comme dans l’industrie manufacturière, où l’on peut con-
ad hoc, qu’offre la valide du Mississipi et de l’Ohio, a été de (,581,000 Niles Register, vol. I..XXV, page 348, livraison du 30 mai (849. C'est bien plus cuDsidérabie aujourd'hui.
(I) Jusqu'au port d’einban|uenient, la Nouvelle-Orléans, le trajet depuis Cincinnati est de 2,300 kilom.
sidérer comme inépuisables les approvisionnements de matières premières, et où les producteurs avantageusement situés peuvent augmenter indéfiniment leur fabrication, et se multiplier à côté les uns des autres, de manière à contraindre à se fermer les usines qui produisent chèrement, et puis à se faire concurrence entre eux, si bien que c’est le prix coûtant des établissements le plus avantageusement placés qui tend à déterminer le cours du marché. Quand il s’agit de denrées comme la viande et le blé, à l’égard desquelles les bonnes positions, c'est-à-dire les bonnes terres, les terres d’un grand rendement ou d’une culture relativement facile, sont naturellement bornées, les choses se montrent sous un autre aspect. Ce sont les denrées le plus chèrement produites qui font le cours ; car si le cours n’allait pas Jusque-là et n’y restait pas, cette partie des denrées cesserait d’être produite, et par hypothèse elle est indispensable, puisqu’on n’a pas le moyen de la remplacer. Il semble donc que, à mesure que le flot de la population monte, la limite au mouvement ascendant du prix de ces denrées devrait s’élever aussi.
Heureusement il y a une force qui, chez les nations éclairées, économes, bonnes gardiennes de leurs capitaux, pousse en sens contraire. C’est le perfectionnement des arts agricoles. L’agriculture n’est point une industrie stationnaire, ainsi qu’on a pu le croire pendant une longue suite de siècles, ainsi qu’on pourrait se le persuader encore, en parcourant tels do nos départements où on laboure avec des outils imités de ceux que Virgile avait sous les yeux. L’agriculture, de nos jours, s’inspire de cet esprit de perfectionnement qui distingue les manufactures. Par l’assistance du capital , elle acquiert visi- ' blement celle puissance progressive de production, qui est le caractère de l’industrie manufacturière. L’homme parvient ainsi à multiplier la fécondité du sol dans de
Irès-forles proporlious. Au moyen de bons assolements, il rend tout lot de terre productif au moins une fois cliaque année, tandis qu’autrefois la terre ne rendait tous les trois ans qu’une fois; il tire même annuellement plus d’une récolte du même sol. Parles amendements, il donne à la terre des vertus qu’on ne lui soupçonnait pas. L’emploi de la chaux a produit des merveilles, je ne puis dire moins, dans quelques-uns de nos départements de l’Ouest, la Sarthe et la Mayenne. Le guano, qu’on va exploiter aux Antipodes, et dont l’Angleterre emploie en moyenne, tous les ans, 165,000 tonnes (de 1,000 kilog.), fait aussi des prodiges. Les os, le phosphate de chaux naturel, le noir animal, le nitrate de soude, le sulfate d’ammoniaque, rendent des services du même genre. Le drainage enrichit les territoires humides, et l’irrigation, les terrains secs! Les machines donnent à l’agriculture aussi une puissance nouvelle, soit pour défoncer le sol, soit pour en nettoyer les produits, simplifier et diminuer, comme dans les manufactures, le travail humain. Le labourage à la vapeur n’est plus une utopie. A mesure que les hommes donneront plus de capital à la terre, on est autorisé à penser qu’ils balanceront l’impulsion ascendante, que le développement delà population, en augmentant la demande, tend à donner à la valeur des denrées alimentaires. « Pour notre part, «ditM. Passy, nous connaissons des terres qui, il y a « trente ans, rendaient à peine 12 hectolitres de froment (( par hectare, et qui maintenant en rendent 20. C’est une «valeur additionnelle, paille comprise, de 170 francs; « et comme cette valeur n’exige pas un surcroît de dé- « pen.se de plus de 75 francs, elle est remboursée avec un « profit tel qu’il n’y a pas besoin de la hausse du prix des « produits pour déterminer les cultivateurs aux sacrifices « nécessaires pour en multiplier la quantité (1). » Depuis
(I) Journal des Économistes, lome X.XI, 15 octobre 1818.
quelques années, des observations du même genre sont devenues des lieux communs en Angleterre. Vivement stimulée par la réforme douanière de 1846, l’agriculture s’y est perfectionnée, jusqu’à produire 50 hectolitres de blé par hectare. Le prix du blé a baissé, et jamais les agriculteurs n’ont fait autant de profits. Il est vrai que l’agriculture s’est modifiée en ce sens qu’on s’est livré davantage à la production du bétail. Mais peu importe; ce n’est pas moins du progrès agricole, manifesté par l’accroissement du revenu net.
Les écrits de M. L. de Lavergne sur l’agriculture et particulièrement son Économie rurale <le F Angleterre, abondent en renseignements qui montrent cette influence du capifal. Au moment où s’impriment ces lignes (mars 1866) le Moniteur publie une conférence, faite à la Sorbonne par M. George Ville, où l’opinion exprimée ici est motivée de la manière la plus heureuse.
Mais si, par la prodigalité des individus, ou par l’effet des bouleversements révolutionnaires, ou par toute autre cause, l’accroissement du capital restait en arrière de celui de la population, il n’en pourrait être ainsi. Sans capital, en effet , les améliorations resteraient impossibles. C’est un des nombreux côtés par les(iuels on voit avec évidence combien il est de l’intéiêl populaire que la formation et la conservation du capital soient favorisées.
Selon l’observation d’Adam Smith, dans nos pays d’Europe, tant qu’il n’y avait pas de grandes agglomérations de population, la viande de porc devait être à bas prix, parce que le porc se nourrit de toutes sortes de débris dont on ne saurait que faire. Une famille élève .un de ces animaux à peu près sans frais; seulement c’est bien plus facile à des cultivateurs qu’à des citadins. La demande de cette nourriture par les habitants des villes a dû pro-
voquer l’agriculture à s’occuper de celle espèce de, bétail comme de toute autre, et la viande de porc a dû dès lors hausser de prix, par les mêmes raisons que celle de bœuf ou de mouton ; mais ici encore, le progrès est intervenu pour modérer la hausse ou pour l’arrêter. On a croisé la race porcine indigène avec des races étrangères d’un engraissement plus facile. On a ainsi produit la chair de porc à un bas prix qui était inespéré.
Pour conlre-balancer les causes qui tendent à enchérir certaines denrées, dans les grands centres de consommation particulièrement, il y a lieu de compter, plus encore qu’on ne le croit communément, sur l’assistance qu’offrent et qu’offriront de plus en plus les voies de communications perfectionnées. Les chemins de fer transportent déjà bien loin de la terre qui les a produites, au grand avantage du consommateur, les denrées les plus sujettes à s’endommager. Ainsi les fruits les plus délicats, les raisins par exemple, se rendent, en abondance, du Midi de la France à Paris et à Londres, par les trains de grande vitesse. Par le même moyen, la marée se transporte à de grandes distances, et la viande peut, sans inconvénient, excepté pendant les ardeurs de l’été, être expédiée de 500 kilomètres à l’étal du boucher parisien. Si les chemins de fer n’étaient pas astreints à la condition de rapporter un dividende aux actionnaires, et c’est ce qui a lieu dans les cas où ils sont la propriété de l’État, ils pourraient effectuer les transports, même à grande vitesse, à des prix extrêmement réduits, de manière à multiplier, dans une forte proportion, le transport des denrées et à étendre le rayon d’approvisionnement des grands centres de population, dans lesquels la cherté de la vie, par cela même, serait notablement atténuée.
Dans la première partie de ce chapitre, le lecteur a trouvé des exemples d’un extrême bon marché. Nous ter- ✓
minerons en présentant des exemples tout opposés, c’està-dire, en signalant des cas d’une cherté excessive ou de prix très-élevés, pour certains objets de luxe et même pour les denrées les plus ordinaires. '
Dans les sociétés où règne le luxe, certains articles, auxquels la vanité se plaît, deviennent d’une grande cherté, parce qu’il est de leur nature d’être rares et difficilement obtenus. On se rend ainsi compte des sommes fabuleuses qui furent données quelquefois, à Rome sous les Césars, pour des objets sans importance (1). C’est un rossignol blanc pour lequel, au témoignage de Pline, un courtisan nommé Seius, désireux de l’offrir à l’impératrice Agrippine, donne une somme qui, selon la supputation d’Adam Smith, eût fait, poidspour poids, 50 liv. st. ou 1,250 francs de notre monnaie (2); c’est un surmulet qu’Asinius Celer paye une quantité d’argent qui ferait aujourd’hui 67 liv. st. ou 1,700 francs de la monnaie française (3). Au milieu des orgies des Mississipiens, pendant le succès éphémère du Système de Law, Paris fut le théâtre de folies du même genre : pour des articles rares, par l’unique raison qu’ils étaient rares, la demande était acharnée, et, partant, le prix insensé.
Un exemple qui n’est pas du même genre, mais qui n’est pas moins remarquable, est celui de la hausse énorme qu’ont éprouvée les prix des denrées les plus nécessaires, dans quelques districts del’lnde, et surtoutàBorabay et dans les environs, à la suite de la sorte de pluie d’or ou d’argent qu’y amena le commerce du coton, pendant la guerre civile des États-Unis. Les cotons bruts
(1) Adam Smilh, Richesse des Nations, liv. I. chap. xi, troisième partie.
(2) Livre X, de Pline, 29. Eu calculant, comme lu Tait Adam Smith, sur les bases qu'il adopte,!e blé qu’on aurait pu acheter avec celte somme, cette quantité d'argent aurait aujourd'hui une valeur à peu près double.
(3) Pline, livre IX, 17.
du Sud de l’Union Américaine, principal aliment de l’industrie cotonnière en Europe et dans les États du Nord de la même Union, manquèrent brusquement, à partir de 1861. On chercha cette matière première partout. On en demanda surtout à l’Inde, on l’y achetai tout prix, parce qu’on en était absolument dépourvu, et que môme sur ce marché, le mieux garni de tons, l’article n’existait pas disponible en quantité indéfinie. La hausse inouïe des colons créa un grand nombre de fortunes princières et enrichit même les ryols, là où ils se livraient à cette culture. Par des causes dans le détail desquelles nous n’avons pas à entrer ici, nulle part le phénomène ne fut aussi apparent qu’à Bombay. L’effet de cet enrichissement général fut de déterminer l’extension de toutes les consommations : chacun voulut plus de bien-être et chercha à se le donner, pouvant le payer. Il en résulta une hausse très-marquée dans les prix de toutes choses, mais principalement de celles dont l’approvisionnement ne pouvait s’accroître aussi rapidement, à beaucoup près, que la demande : c’est ainsi .que successivement le prix de la viande quadrupla. La condition des personnes qui vivaient d’un revenu fixe fut profondément affectée de cet état de choses si nouveau et si imprévu. Tel qui était dans l’aisance devint pauvre. Pour la plupart des fonctionnaires publics, le changement des prix a été un désastre.
L’enchérissement qui s’est produit à Bombay a été bien au-dessous de celui qui éclata en Californie, immédiatement aprèsla mise en exploitationdesmincsd’or. Beaucoup de chercheurs d’or arrivaient dans celte contrée jusqu’alors déserte. Personne ne voulait travailler à autre chose (ju’à laver les alluvions aurifères. La culture du sol n’existant pasencore, et n’attirant pas les bras, les denrées montèrent énormément; les différents services firent demême.
Pendant la première campagne, où l’on était extrêmement dépourvu, les subsistances furent donc à des prix incroyables : le baril de farine, contenant 89 kilogrammes, qui, à New- York, valait environ 5 dollars, se vendit 30, 40 et 50 et même davantage. Un médecin demandait une once d’or (28 grammes), c’est-à-dire environ 1 00 francs, pour une consultation, 6 onces (1 70 grammes), pour une visite. La portion de bœuf séché qui, dans les fermes des États-Unis, se serait vendue 4 cents (21 centimes), coûtait, sur les ateliers de lavage, de 1 à 2 dollars (5 fr. 15 c. à 10 fr. 30 c.). Les indiens donnaient une once d’or pour une chemise ordinaire en calicot. « On paye, dit le capitaine Folsom, dans un rapport officiel, pour la journée d’une voiture attelée de quatre bœufs, 50 dollars (267 fr.). J’ai vu, dans les régions aurifères, un nègre qui faisait la cuisine et auquel on donnait 25 dollars (128 fr.). »
CHAPITIIE II
S’il est vrai que, comme on l'a dit, tout soit plus cher dans les pays riches.
Dans un discours prononcé en 1818, un élo(]uent orateur, M. Thiers, a avancé que, dans les pays riches, tout était plus cher , ce qui ne les empêchait pas d’être florissants. Prise à la lettre, l’assertion est erronée ; il n’est pas exact que tout soit plus cher dans les pays riches. Mais, restreinte à un certain nombre d’articles, l’opinion soutenue en 1848 par M. Thiers, et auparavant par d’autres personnes, n'est pas sans fondement, et elle appelle des commentaires que nous essayerons do donner.
M. Thiers aura vraisemblablement voulu dire que, dans
718 COUHS D’ÉCONOMIE POLITIQUE,
cerlains pays qui en effet sont riches, comme l’Angleterre, les aliments sont plus chers que dans d'auties, comme l’Allemagne et la Russie, où il y a bien moins de richesse. En ce sens, son opinion est fondée et l’était surtout à l’époque où il parlait. Mais si le pain et la viande sont plus chers à Londres qu'à Vienne ou qu’à Saint-Pétersbourg, c’est d’abord parce que la population est bien plus dense en Angleterre, ce qui augmente considérablement la demande, la difficulté de tirer commodément de l’étranger de la viande ou du bétail sur pied, et même des blés, rendant coûteuse une offre correspondante. Avant la célèbre réforme provoquée par la Ligue et accomplie par Robert Peel en 1846, sous l'influence d’une législation restrictive, l’accroissement continu de la demande avait déterminé à produire du blé et du bétail sur des terrains de qualité médiocre, ce qui élevait les frais de production et par suite les prix de vente. L’aiguillon de la cbncurrence étrangère, qu’on a fait enfin intervenir, après qu’on a eu {)roctamé le principe de la liberté commerciale, a remédié déjà dans une certaine mesure à cet inconvénient. 11 a excité l’agriculture nationale qui s’est perfectionnée, et qui a organisé sa production, par rapport à la situation nouvelle qui lui était faite, de manière à s’en accommoder. Envisagée d'un certain point de vue, la richesse de la nation anglaise ou pour mieux dire la grandeur de sa puissance productive est une cause de cherté, en ce qu’elle permet au consommateur de supporter des prix qui ailleurs seraient impossibles, et qui du reste sont nécessaires pour que la production locale en denrées alimentaires atteigne un certain degré de développement ; mais, à un autre point de vue, cette même richesse a un effet diamétralement opposé. L’abondance des capitaux dans la Grande-Bretagne tend à abaisser le prix des subsistances, puisque, mis à la portée de l’agricul-
ture et employés avec intelligence, les capitaux accroissent la puissance productive du travail agricole, comme de tout autre, et par cela même suscitent une cause de baisse pour les prix. Si l’Angleterre était encore plus riche, je veux dire si elle avait, pour une même population, encore plus de capital, une partie de ce surcroît de capital servirait à améliorer encore plus les terres, à perfectionner davantage la culture, et par suite tendrait à faire plus fortement baisser le cours des denrées.
•• On pourra remarquer qu’ici je confonds deux choses qui sont pourtant distinctes, la richesse et le capital. C’est que, en fait, il est exact de supposer que, dans la Grande- Bretagne, l’accroissement du capital soit à peu près proportionnel à celui de la richesse. Assurément, si l’augmentation de richesse, accusée chaque année par les inventaires des agriculteurs, des manufacturiers, des commerçants et des autres sujets de Sa Majesté britannique, était en totalité employée à acheter des diamants, de la vaisselle plate, des chevaux de luxe, des statues antiques ou des tableaux de maître, le capital resterait stationnaire, pendant que la richesse grossirait, et l’augmentation de la richesse n’aurait pas l’effet qui vient d’être indiqué, une tendance à la baisse des denrées. Mais ce n’est point ainsi que se passent les choses chez nos voisins : ils font du capital, beaucoup de capital (1).
Ce serait grandement s’abuser que de croire qu’en Angleterre tout soit plus cher. Si certains objets fort nécessaires, j’en conviens, y sont à des prix plus élevés qu’ailleurs, si certains services y réclament une rétribution bien plus forte qu’en France, par exemple, d’autres objets, que tout homme civilisé, ne fût-il qu'un simple ouvrier, apprécie beaucoup, et peut, sans s’en faire ac-
(I) Pour la différence entre le capital et la richesse, voir section xiv, chap. Il, et section xv, chap. i.
7âO COLUS U’ÉCUXÛMIE POLITIQUE,
croire, aspirer à sc procurer, y sont à plus bas prix : on s’y babille à meilleur marché ; on s’ychau£fe mieux pour la même somme d’argent. Le pauvre y a mille articles divers à sa portée : et puis, comme au reste l’a fait remarquer M. Tliiers lui- même, les salaires de la classe la plus nombreuse y sont meilleurs.
Probablement l’Angleterre est désormais, de toute l’Europe occidentale, le pays où, par rapport au niveau habituel des salaires, les objets nécessaires à l’horarae civilisé sont, dans l’ensemble, au plus bas prix; c’est l’essenliel pour l’ouvrier et pour l’artisan. Mais, même absolument parlant, je veux dire par rapport aux métaux précieux, un grand nombre de ces articles y sont à meilleur marché que partout ailleurs. A plus forte raison un particulier aisé, ([ui n’aura pas l’idée de rivaliser de luxe avec l’opulente aristocratie britannique ou avec les riches commerçants de la Cité, ou avec les puissants manufacturiers de vingt comtés divers, aura plus de ce bien-être relevé que les Anglais nomment le comfort, avec un môme revenu que je suppose de 25 ou 30,000 fr., à Londres qu’à Paris.
La preuve qu’une grande quantité d’articles, même usuels, sont ou étaient, lorsque fut prononcé le discours que nous examinons, à meilleur marché en Angleterre qu’ailleurs, et nommément qu’en France, c’est (|ue, dans la plupart desIÈlats Européens, et en France spécialement, on frappait alors les produits manufacturés de l’Angleterre de droits énormes et même de la prohibition absolue, en se fondant sur le bon marché de ces articles chez les Anglais (I).
Les États-Unis sont une nation fort riche; payent-ils
(1) M. de Molinari a réfulé l’opinion de M. Thiors sur la cherld, d’une manière très-dislinguèe, dans le Journal des économistes de ls48, page 57 du loine XXI, 15 août 1848.
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LA MONNAIE. SECTION XVII, CHAPITllE II. 721
pour cola leurs aliments plus cher? Nullement; c’est un pays qui, jusqu’à ces derniers temps du moins, se recommandait par le bon marché de la vie, en dehors des grandes villes du littoral et de leur banlieue. Donc une plusgrande richesse nationale n’engendre pas nécessairement la cherté di s subsistances.
Pour mieu.\ éclaircir la question, revenons aux notions fondamentales. Quel est le pays le plus riche? C’est, on l’a vu (1), celui où, pour une même quantité de population, la somme des produits, qui est régulièrement mise à la disposition des individus, ou, pour parler plus exactement, la somme des services que les hommes se rendent régulièrement les uns aux autres est la plus grande, les besoins étant supposés les mômes. 11 suit de là que dire qu’un pays s’enrichit, c’est dire que le niveau du bien-ôtre commun s’y élève, que la moyenne des satisfactions accordées aux individus y grossit.
Kn se restreignant à la portion de la richesse qui est du capital, on peut encore dire que le pays le plus riche est celui où, pour une môme population, le capital est le plus fort. i
L’effet du capital, sur les salaires, est de les augmenter ; sur la production en général, d’accroître tellement la force productive de l’homme, que le prix des produits baisse malgré la hausse des salaires (2). Ainsi, lorsque le capital s’accroît, l’ouvrier a une plus forte rémunération en or ou en argent, et la môme quantité d’or ou d’argent procure une plus grande quantité d'une multitude d’autres articles.
A cette dernière règle il y a des exceptions ; plusieurs, et non les moindres, des denrées agricoles qui
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(U) C’est ce qui a tîlé expliqué en détail dans le Cours de 1841, deuxième leçon.