CHAPITRE II
des services à peu près gratuits, puisqu’elle ne coûte à produire que les frais minimes de son émission. Mais c’est dans cette facilité même à la multiplier que réside le plus grand danger de son emploi, et c’est par cette facilité que s’explique la pratique trop fréquente du papier-monnaie. Lorsqu’un Etat se trouve avoir des besoins pressants, il doit être en effet natiu'cllement tenté de recoiu'ir, pour y faire face, à l’émission d’une monnaie de papier à laquelle, par la force même des choses il sera amené à donner cours forcé Il devrait, à défaut do cet expédient, recoiuir à l’emprunt. Mais un emprunt public est plus ou moins long à réaliser; il est également plus ou moins onéreux, et le taux d’intérêt exigé par les prêteurs serait sans doute d’autant plus élevé que la situation de l’Etat paraîtrait plus précaû’e; il n’est pas sûr enfin qu’un semblable emprunt réussisse parfaitement. L’Etat se contentera donc de lancer dans la circulation une monnaie de papier, qu'il remettra en paiement à ses créanciers, à ses fournisseurs. Il la leur imposera au besoin et leur permettra de l’imposer à d’autres, en lui conférant, avec le cours forcé, la qualité de papier-monnaie. Par là, il réalisera un véritable emprunt, différant d’aillem’S, à plusieiu’s points de vue, des emprunts publics ordinaires. Ce sera tout d’abord un emprunt forcé, puisque les particuliers, légalement tenus de recevoir en ])aiement le jiapier-monnaie, n’auront pas le droit d’exiger de l’Etat le remboursement de ce papier en espèces métalliques. Ce sera un emprunt à duree indéterminée, qui ne prendra fin que par la volonté même de l’Etat, si celui-ci se décide un jour à retirer le cours forcé et à reprendre la convertibilité en espèces. Ce sera enfin un emprunt gratuit et qui n’entraînera pour l’Etat aucune charge d’intérêts
3BÛ. Inconvéïiieiits et daiiyers du papier-monnaie. — Malheureusement ees facilités et ces avantages apparents seront, la plupart du temps, chèrement payés. Tandis que la monnaie fiduciaire, à raison même de sa convertibilité en espèces, ne peut se maintenir en cireulation que dans les limites où elle répond aux besoins des échanges, le papier-monnaie, par cela seul qu’il a cours forcé, continue à circuler quel que soit le chiff’re total de son émission. Or, ce chiffre dépend de l’étendue même des besoins de l’Etat, et comme un Etat qui se décidé à recourir au papier-monnaie a généralement une situation difficile, il arrivera la plupart du tianps que l’émission dépassera
J. V. René Théry, Itapporis des changes avariés et des règlements extérieurs.
EA MONNAIE
de beaucoup les besoins de la circulation. Par suite, le papiermonnaie devenu surabondant ne tardera pas à se déprécier, et cette dépréciation s’accentuera d’autant plus que la confiance du public, déjà ébranlée par le fait même de l’établissement du cours forcé, diminuera davantage.
A ce point de vue, l’exemple des assignats est resté célèbre. Les assignats, au début de la Eévolution, constituaient une monnaie de papier représentative, gagée sur la valeur des biens nationaux. Ils reçurent en 1790 le cours forcé et, dans les années qui suivirent, le gouvernement révolutionnaire, pour faire face aux besoins d’argent créés par la situation intérieure et extérieure, en multiplia outre mesure les émissions. En 1790, il y en avait en circulation jiour plus de 45 milliards de francs; aussi avaient-ils perdu la plus gTande partie de leur valeur. Le Directoire, pour en relever le cours, imagina de les transformer en mandats territoriaux, convertibles en immeubles, sur le pied de 1 franc en mandat pour 30 en assignats. Malgré cette banqueroute partielle, les nouveaux mandats .se déprécièrent rapidement. Il fallut leur retirer le cours forcé, si bien qu’en peu de temps leur valeur tomba à rien. *
Le. même phénomène s’est produit dans d’autres pays, notamment en Autriche, en Italie, aux Etats-rnis, en Angleterre même, au début du xix® siècle. 11 se produit actuellement dans la plupart des pays qui ont pris jiart à la guerre de 1914. Il n’existe guère jus([u'ici d'autre exemple de ])apiermonnaie ayant pu se maintenir en circulation sans subir une dépréciation considérable (jne celui des liillets de la Banque de France dans la période de 1870 à 1878. La prime de l’or sur le papier ne dépassa pas L*,9 pour cent; encore, cette dépréciation ne dura-t-elh* pas. ^lais c’est là une exception qui s’explique jiar des circonstances spéciales', d’une part la confianci^ inspirée par la Bam|ue et la prudence avec latiuelle fut conduite l'opération, d'autre jiart le vide produit dans notre circulation monétaire par le paiement de l’indemnité de guerre. Le développement de la circulation de papier répondait aux besoins des échanges. Les remboursements successifs opérés par l’Etat contribuaient encore à maintenir la confiance et facilitèrent la reprise des paiements en espèces. Une semblable exception ne fait que confirmer la règle.