‹ Cours d'économie politique [microform]Chapitre 19 sur 568 · Rossi, (^ours d' Economie politique · texte numérisé non relu

Rossi, (^ours d' Economie politique

6. Courcelle-Senenil, Traité d' Economie politique, 3® éclition. 1892,

7. Alfred Jourdan, Cours analytique, d" Economie politique, 2® édition, 189U.

i 8. De .Molinari, Cours d' Economie politique, 1855, et Notions fondamentales

' d* Economie politique, 1H91.

9. Paul Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d' Economie politiquCy 3® édition, 1900.

10. Colson, Cours d' Economie politique, édition définitive 1920.

11. Villey, Principes d' Economie politique, 3® édition, 1905’

qui permet à l’état social de s’élever et d’atteindre, dans la mesure du possible, le maximum de bien économique et moral.

Le socialisme, au contraire, est essentiellement égalitaire. 11 considère en effet la société comme une entité réelle et concrète, œuvre de l’intelligence et de la volonté humaines, susceptible par suite d’être améliorée, transformée, par une puissance extérieure et supérieure à l’individu, Etat ou collectivité. C’est à rorganisation sociale elle-même et non aux individus qu’il faut s’en prendre si les rapports économiques ne satisfont f>as suflisa minent à l'idéal de justice, d’ailleurs relatif et variable suivant les époques ou les milieux, et c’est sur le principe d’égalité que l’on peut fonder pour l’avenir la réalisation de cet idéal, dût-on, pour le faire prévaloir, recourir même à la contrainte

.50. Avec ce ])oint de départ commun, les doctrines socialistes se divisent et quant à l’étendue des atteintes qu’elles proposent de porter à l’organi.sation sociale actuelle et quant à la méthode à suivre pour réaliser l’idéal (pi'elles ont en vue. Les unes sont évolutionnistes, les autres révolutionnaires. Les premières attendent d’une transformation jilus ou moins rapide, mais. qui s’opérerait spontanément et aurait son origine dans l’état social actuel, ravènement du nouvel état de choses. Les autres professent que la réalisation d’un idéal de justice plus ou moins égalitaire ne pourra jamais être le résultat que d’une poussée violente des masses prolétariennes, faisant éclater les cadres actuels de l’activité économique. A ce double état d’esprit correspond une différence profonde dans les méthodes. D’une part, une méthode révolutionnaire, qui tend de plus en plus à devenir celle des milieux ouvriers, des Bourses du travail, et, en France particulièrement, de la Confédération générale du travail. Elle repose sur le principe de la lutte des classes et préconise comme moyen d’action, ou tout au moins comme symbole, la « grève générale ». D’autre part, une méthode dite « réformiste », qui procède par l’action législative en vue de modifier peu à peu, dans un sens conforme à l’équité, les rapports économiques des hommes. C’est la méthode généralement suivie par les représentants des partis politiques qui, dans divers pays, se réclament du socialisme. Chez certains écrivains, la doctrine socia-

l. V. le livre précité de M. Schatz, et notre article à propos de ce livre. Revue critique de législation et de jurisprudence, 1910.

liste tend même à revêtir une forme juridique, en ce sens que l’on croit pouvoir tirer parti, pour réaliser peu à peu le nouvel état social, des institutions juridiques actuellement reconnues. Il suffira d’en développer les principes et d’en modifier l’esprit, à mesure que les changements survenus dans l’opinion et dans les mœurs permettront de le faire ^

51. Le communisme. — Au point de vue de l’étendue des atteintes portées à l’organisation sociale actuelle, on peut distinguer deux variétés essentielles de socialisme : le communisme et le collectivisme. Le communisme est la forme historique, traditionnelle du socialisme. C’est à cette forme que se rattachent la plupart des systèmes dits « utopiques » élaborés par les réformateurs sociaux depuis Platon, et dont les principaux furent auxxvi' etxviF siècles, ceux [de G’homas Morus (l’île d’ütopie) et de Campanella (la Cité du soleil), celui de IVIorelly, dans son Code de la Nature, au[xviii' siècle, et au xixf, ceux d’Owen et de Cabet (le voyage en Icarie), qui, l’un et l’autre, s’efforcèrent de réaliser pratiquement leurs théories. Le communisme s’attaque à la propriété privée sous toutes ses formes. Il la supprime aussi bien sur les objets destinés à la consommation que sur les instruments de production. Toute richesse ne doit appartenir qu’à la collectivité; c’est à elle, par suite, de diriger à son gré l’activité productrice des individus et d’assurer leur existence en mettant à leur portée les moyens de consommation. Le communisme, envisagé ainsi comme doctrine d’ensemble appelée à régir à la fois la production et la réi>artition, paraît aujourd’hui bien abandonné. Une seule école s’y rattache encore, l’école libertaire ou anarchiste, mais pai' une singulière contradiction apparente, cette école, la plus socialiste de toutes par la portée de ses atteintes à la propriété, est, à d’autres points de vue, la plus individualiste des écoles contemporaines.

On pourrait faire remonter son origine à l’économiste français

1. V. sur celte forme juridique du socialisme l’article de M . Hitler dans la Hevue d' Economie politique, 1906; v. également Emmanuel Lévy, L'Affirmation du droit collectif, 1903.

2. Parmi les systèmes utopiques, il faut faire une place à part aux doctrines de Saint Simon et de Fourier. La dernière n’a du communisme que certains aspects extérieurs. La première se rattache plutôt au collectivisme, dont elle est, en France, le précurseur.

Proudhon ^ Elle se rattache plus directement à divers publicistes de nationalité russe,notamment à Bakounine et Kropotkine *. Son caractère essentiel est une hostilité très marquée à 1 égard de toutes les formes de l’activité gouvernementale, considérée comme l’entrave la plus gênante qui puisse être apportée à 1 initiative des individus. Pour les écrivains de l’école libertaire, le développement aussi complet què possible de l’individualité humaine est, en effet, le but essentiel qu il faut chercher à réaliser; c’est, en même temps qu’un idéal de justice, la condition même du progrès social. Pour que ce but puisse être atteint, il faut que l’homme soit enfin débarrassé de toutes ces restrictions à sa liberté qui s’appellent : propriété privée, puissance gouvernementale, pouvoir législatif, organisation admimstrative de toute nature. C’est à cette condition seulement que l’individu pourra « être libre dans l’humanité libre ». La suppression complète de la propriété, le communisme, apparaît donc aux anarchistes simplement comme un moyen d’assurer le développement intégral de l’individualité humaine, ce développement étant actuellement rendu impossible par le fait que, si les uns possèdent, les autres ne possèdent pas. Que deviendrait la production sous un régime de communauté libertaire ? Elle s’opérerait dit-on, par la libre initiative des individus agissant soit isolément, soit le plus souvent comme membres d’associations volontairement constituées, de libres groupements locaux ou régionaux, dont les rapports auraient également un caractère purement contractuel. Les écrivains libertaires ne doutent pas de la supériorité que présenterait, au point de vue des résultats, cette organisation nouvelle de la production®. Dans l’intérieur de chaque groupement, la répartition s’opérerait en-

1. Proudhon, né en 1809, à Besançon, a publié un très grand nombre d’ouvrages. Les plus connus sont le Système des contradictions économiques, et le traité sur L'Organisation du crédit. Il mourut en 1865.

2. Sur les doctrines de ces écrivains, v. Maurice Ajam, Les idées mères de l’anarchisme, dans la Hevue politique et parlementaire, 1906.

3. C’est au communisme anarchiste inspiré de Bakounine que paraissait se rattacher, principalement au début, l’organisation politique et économique connue sous le nom de « Bolchevisme ». Elle plaçait en effet toute la production sous l’autorité et la direction à peu près exclusive des Conseils locaux d’ouvriers, dits « Soviets ». Par d’autres traits, notamment en ce qui concerne le régime de la propriété appliqué au capital, le Bolchevisme rappelle, il est vrai, le collectivisme de Marx. Il a d’ailleurs évolué rapidement, pour la production elle-même, vers une organisation collectiviste très centralisée.

'io CHAPITRE PRELIMINAIRE

tre les individus associés sans autr»^ règle que le droit reconnu à chacun de consommer suivant ses besoins.

52. Du socialisme libertaire on i»eut, au j)oint de vue de la méfiance à l’égard de l’Etat, comme d’ailleurs au point de vue des caractères de la société future, rapprocher une forme nouvelle de sociaUsme, le « syndicalisme ouvrier ». Son rêve est de placer l’organisation économique de la production et la puissance politique elle-même, sous la dépendance des groupements professionnels. Le syndicat deviendrait ainsi la véritable cellule sociale.

33. Le colleelivisme, ses traits qéiiéraux. — Le collectivisme se jirésente sous une forme beaucoup moins simjiliste que le communisme. Il ne songe à supprinuT la proyiriété jirivée que sur certaines catégories de biens spécialement affectés à un usage productif et dont rensemble constitue « le. capital »^. fl la laisse subsister, au contraire, sur les biens destinés à la consommation. Les individus pourront d(»nc, en régime collectiviste, conserver un peu de propriété. Ils ixmrront aussi conserver une ombre de liberté, car on leur reconnaît, bien qu’à regret et dans une mesure fort ri'streinte, le droit de consacrer leur activité à certains emplois, petite imlustrie ou petite culture, qui échapperont, sinon au contrôle et à la haute direction de l’Etat, du moins à sa mise-main absolue et complète. Il faut observer au surplus que l’Etat producteur, en régime collectiviste, n’aurait plus rien de commun avec l’Etat d’aujourd’hui. Un dés principes essentiels de la nouvelle organisation serait en effet la séparation absolue des fonctions politiques et des fonctions économiques. Envisagé au point de vue économique, l’Etat serait, non plus le pouvoir politique, mais la collectivité tout entière, organisée pour la production. Les valeurs produites, défalcation faite des frais et charges multiples de la production, seraient réparties entre tous les membres de la collectivité sans que ceuxci eussent à subir de prélèvements sous forme de profit, ni de la part de l’Etat, ni de la part d’aucun autre patron. L’Etat producteur cesserait d’être, comme il l’est aujourd’hui dans ses entreprises propres, un patron qui poursuit la réahsation d’un profit, pour devenir simplement le directeur de la production dans l’intérêt de tous. Quant à la répartion entre les individus

1. V. plus loin, 11° 106, nos développements sur la notion du capital dans la doctrine collectiviste.

NOTIONS GÉNKRA.LKS SUR L'ÉCONOMIE POLITIQl'E

des produits du travail, elle s’opérerait par les soins et sous le contrôle de l’Etat. La règle de répartition serait d’ailleurs plus équitable que celle formulée par le communisme. Au lieu de recevoir suivant ses besoins, chacun, en principe, serait rémunéré suivant son travail.

54. Telle est, dans ses grandes lignes, la doctrine collectiviste h Elle comporte d’ailleurs bien des variétés et bien des degrés quant à la hardiesse des réformes à réaliser. On distingue généralement du collectivisme ordinaire, tel que nous venons de le préciser, le collectivisme agraire, particulièrement répandu dans les pays de grande propriété foncière, eomme l’Angleterre et les Etats-Unis. Cette forme de collectivisme tend, directement ou indirectement, à la suppression plus ou moins complète de la propriété privée portant sur la terre; elle respecte, au contraire, la propriété privée portant sur les autres capitaux. C’est le collectivisme agraire qui inspire les doctrines dites de « nationalisation du sol » et, généralement, les projets tendant à la confiscation du revenu foncier au moyen de l’impôt.

A la différence du communisme, qui est aussi ancien que le monde, le collectivisme, en tant que système, ne remonte guère au-delà de la première moitié du xix® siècle. Il a eu pour précurseurs, en France Pecqueur et Saint-Simon, en Belgique Colins, en ^yiemagne Rodbertus-Jagetzow et Lassalle. Mais c’est un autre écrivain allemand, Karl Marx qui lui a donné, sinon sa forme définitive, du moins la forme qui a, dans les temps modernes, assuré sa supériorité d’expansion sur toutes les autres doctrines socialistes. Aussi le collectivisme est-il fréquemment désigné sous le nom de « marxisme ».

.55. Le marxisme. Sa philosophie sociale; conception malérialiste de l’histoire. — On a beaucoup discuté sur la méthode de Marx. Lui-même déclare s’être inspiré de la dialectique de

1. V. iiotainment sur 1<? coIU'clivismt^ Schaeffle, La ffuinlessence du ao-

traduction B. Malon, edition, 1904; Georges Renard, régime socialiste, 1093; Gabriel Deville, Principes sociulislesj 189S; Vandervelde, f.e collectimsme d Pévoliilinn industridPj 1901; Bourguin, Les Sf/sième.s socialistes et révolution cconomit^ue, 1904; Pau! Leroy-Beaulieu, Le collectivisme.; 5'' Milion, 1909 ; \'illey, !.e socialisme ctmternpffrairi, 1895.

2. Karl Marx, né en 1818, fut un des fondateurs de l’internationale. Il publia en 1848, en collaboration avec Engels, le Manifeste du parti communiste, appel véhément à Tunion dos prolétaires de loiis|)ays. Mais l’ouvrage le plus important de Karl Marx es! son fameux traité du Capital, dont le pmnior \’olume seul parut de son vivant en 1867. Il inourul en IS83.

Peiîreau, t. I, *2* éd. 4

Hegel. C’est dans les ouvrages des économistes disciples d’Adam Smith, et particulièrement de Ricardo, qu’il est allé puiser les principes généraux servant de point de départ à son raisonnement déductif. Mais ce qui fait l’originalité de sa méthode et la distingue de la méthode déductive ordinaire, c’est qu’admettant l’existence d’une loi d’évolution sociale, il est par cela même conduit à considérer les différents états sociaux qui se succèdent comme de simples catégories historiques. Pour étudier ces différents états sociaux il doit recourir à la critique historique, et en cela sa méthode le rattache aux économistes de l’école historique allemande.

•")<;. Comme la doctrine individualiste, le marxisme a une base d’ordre philosophique. C’est l’idée que l’organisation sociale est déterminée souverainement par le milieu économique et que les transformations successives qui s’opèrent dans l’état social aux différentes époques de l’histoire sont toutes conditionnées par des faits d’ordre économique. Il en a été ainsi de l’avènement du Christianisme et des invasions barbares, de la suppression de l’esclavage et du servage ou de la disparition de la féodalité. Le fait qui sert de point dé départ à toutes ces phases successives de révolution sociale est le même : il consiste dans la lutte des classes en vue de l’amélioration de leur situation économique, en vue de la conquête de la richesse et du bien-être. Et toujours l’histoire offre le même spectacle, celui du triomphe final de la classe la plus nombreuse et la moins bien partagée sur la classe la plus riche et la moins nombreuse. C’est la loi de l’évolution sociale. Il en sera de l’avenir comme du passé. Actuellement» c’est la classe bourgeoise qui détient la puissance économique et qui possède le capital, ensemble des biens destinés à la production. En face de cette classe se dresse menaçante une autre classe, moins favorisée économiquement, puisqu’elle ne possède pas, et qui devient de jour en jour plus nombreuse, le prolétariat. L’antagonisme qui existe d’une manière constante entre ces deux classes et que les économistes de l’école anglaise, Ricardo surtout, ont si bien mis en relief, a des causes d’ordre purement économique. Il tient à la rupture d’harmonie qui va en s’accentuant entre le mode de production des richesses et leur mode d’appropriation. Le mode de production a cessé d’être individuel ; il est devenu collectif, social, par la substitution de l’usine à l’ouvrier isolé. Au contraire, le mode d'appropriation, au lieu de devenir lui aussi collectif, social, est resté individuel. Le ré-

NOTIONS GÉ:NÉRALES sur l’économie I’OLITIOL'E

gime de propriété privée individuelle est encore une des bases de l’ordre social actuel; et la conséquence, c’est que la classe des prolétaires, qui produisent collectivement et ne possèdent pas, e.st à la discrétion de la classe des capitalistes, qui ne produisent pas et possèdent privativement. La lutte continuera jusqu’à ce que rharmonie ait été rétablie entre le mode de production et le mode d’appropriation, jusqu’à ce que ce dernier soit à son tour devenu collectif. Et le prolétariat triomphera, conformément aux enseignements de l’histoire, parce qu’il est la classe la plus nombreuse et la moins favorisée économiquement. Ce sera la dernière phase de l’évolution sociale et l’avènement du collectivisme.

On voit apparaître ainsi nettement le caractère particulier de la philosophie sociale du marxisme. Les systèmes socialistes antérieurs faisaient appel, pour* justifier leurs aspirations, à des mobiles d'ordre idéologique, par exemple à l'idée de justice. 8ur ces principes, les réformateurs sociaux bâtissaient de toutes pièces la cité idéale. Marx dédaigne ces construct ions utopiques Il prétend que la société nouvelle sortira du simple jeu des lois économiques, par l’effet de l’évolution sociale. Le nouvel état social se constituera de lui-même, par la force des choses et en dehors de l’action de tout réformateur et de tout législateur. En cela, le socialisme marxiste prétend répudier l’utopie et mériter le nom qui lui a été donné de « socialisme scientifique. » Et révolution sociale n’est elle-même déierminée que par des mobiles d’ordri* purement économique, par le désir de conquérir la richesse et le bien-être, désir qui de tout temps et aujourd’hui encore met les différentes classes de la société eu lutte les unes contre, les autres. C’est la négation complète de toute influence et de toute action aux mobiles d’ordre idéologique, à l’amour de la liberté, au sentiment de la justice. L’organisation sociale à toute époque n’est que le résultat des facteurs matériels, économiques. On a donné à cette philosophie du marxisme le nom justifié de « matérialisme historique », ou « conception matérialiste de l’histoire ». ^

57. Comment et par suite de quelles causes se réalisera le triomphe du prolétariat ? L’idée essentielle du marxisme, celle

I. Sur la coiu'cplioii iiialtTialislc «u* l’histoire, v. rouvraije de M. Lal)rinla I îirticlo rie \!. f iirijcon, I;i Hconttniic liM*?.

qui donne à ce système une allure scientifique, c’est, avons-nous dit, l’idée que l’avènement du collectivisme sera le résultat nécessaire, l’aboutissement final de la loi d’évolution. La société future a ses racines dans l’organisation sociale actuelle. Celle-ci est fatalement appelée à disparaître par le seul effet des lois économiques qui la régissent. Après avoir triomphé dans sa lutte contre une autre classe, la bourgeoisie capitaliste avait un rôle économique important à jouer. EUe a aujourd’hui rempli sa mission et n’a plus qu’à céder la place au prolétariat. Ainsi l’imposent notamment et le régime, de libre concurrence, et la loi de concentration. Par l’effet de cette loi, le nombre des entrepreneurs d’industrie \ des propriétaires du capital, décroît sans cesse, à mesure que le nombre des salariés, des prolétaires, augmente. Par l’effet du régime de libre concurrence, la production n’a plus de frein ; elle ne correspond plus aux facultés de consommation de la masse des salariés qui, privés du capital, n’ont pour vivre qu’un revenu insuffisant. De là des ruptures d’équilibre, des crises- dont chacune entraîne la ruine d’un certain nombre d’entrepreneurs capitalistes et grossit encore les rangs du prolétariat, l 'u jour viendra où une crise plus générale et plus grave que les autres amènera la « catastrophe » finale, la destruction violente du régime capitaliste et l’établissement du collectivisme.

Il semble que, s’il veut être fidèle aux principes de l’évolution et du matérialisme historique, le marxisme devrait considérer le collectivisme lui-même comme une simple étape, une nouvelle phase de révolution, appelée t ôt ou tard à faire place à un autre état social. Marx paraît cependant considérer comme définitif le triomphe futur du collectivisme, ce régime devant avoir, à ses yeux, sur tous les régimes antérieurs cette supériorité que, par la destruction de la propriété privée, disparaîtra toute antinomie entre le mode de production et le mode d’appropriation des produits. Le principe de l’antagonisme des classes sociales ne trouverait par suite plus d’application possible, puisqu’il ify aurait plus de classes sociales distinctes.

1. Sur la siunif ica lion précise <lij mol « entrepreneur » en économie noÜUquc, voir plus loin, a®* et suiv’.; Sur la loi de concentration, telle tpie IV.itendetit les socialistes, v. n<>* 215 et suiv.

2. Sur la conception collectiviste des crises, v. ï>Ius loin, n®* 24li.

Ir

NOTIONS GÉNÉRALES SLR l’ÉCONOMIE ROLITIOUE .53

5tt. Le \éo- Marxisme. — La doctrine marxiste a, pendant plus d’un demi-siècle, été considérée par les collectivistes comme une sorte de « credo ». Elle a conservé encore aujourd hui une influence iirépondérante sur la pensée socialiste. Déjà cependant elle se trouve ébranlée .sur un certain nombre de points, non des moins imiiortants. C’est d’abord en ce qui concerne la prétendue loi de concentration progressive et générale dégagée par Marx et sur laquelle il fonde sa thèse de la prolétarisation croissante. Un des disciples de Marx, Bernstein ^ a victorieusement démontré que, .sur ce point, l’enseignement du maître peut être pris en défaut, puisque la tendance à la concentration, non seulement comporte des limites dans les domaines où elle se manifeste, mais même ne se manifeste aucunement dans une des branches les plus importantes de la production, dans la production agricole®. C’est ensuite la thèse catastrophique, généralement abandonnée comme en désaccord avec le principe même d’évolution, le collectivisme devant aboutir sans avoir besoin de recourir à la violence. C’est encore la philosophie sociale de Marx elle-même, le matérialisme historique, qui n’a jamais pu s’acclimater en France où, de plus en plus, les collectivistes, à côté du facteur d’ordre économique, tendent à faire une place aux facteurs idéologiques, notamment à l’idée de justice ou de bonté, renouant ainsi leur doctrine à la tradition française du socialisme de 1848. Et le collectivisme, au point de vue doctrinal, tend par suite à redevenir, au lieu d’un ensemble de principes scientifiquement et rigoureusement coordonnés, comme le voulait Marx, une doctrine idéaliste puisant sa source, moins dans la croyance à des lois naturelles que dans les sentiments du cœur humain.

59. Envisagée comme susceptible d’application prochaine, la doctrine socialiste, aussi bien d’ailleurs que l’individualisme lui-même, comporte un grand nombre de degrés et de tempé-

raments. C’est ainsi que, dans les programmes des partis poUtiques qui se réclament du socialisme, sa réalisation pratique est considérée comme ne pouvant s’opérer que graduellement. Seules, les branches de la production déjà parvenues à un haut degré de concentration pourraient être immédiatement l’objet d’une reprise de la collectivité : telles les mines, chemins de fer,

i. Bernstein, Socialisme théorique d socialdémocratie pratique, 1900.

Page 1