Dupont-White, L'Indkddu et V Etat
4. Michel Chevalier, Cours d' Economie politique, professé au collège do France.
faire » qu’une sympathie fort restreinte. La caractéristique de cette école, c’est, en effet, sa préoccupation d'allier étroitement l’économie politique à la morale, en donnant à cette dernière un fondement religieux. Ce n’est pas sur le seul principe de r« intérêt personnel », dont lep individus poursuivent la réalisation sans modération ni retenue que l’on peut fonder la paix sociale. A côté de ce mobile économique des actions humaines, il en est d’autres, d’ordre plus désintéressé, dont l'influence ne doit pas moins se faire sentir. Pour tout chrétien, la recherche de r « utile » doit être tempérée par la préoccupation du « juste », Il faut donc conciUer avec les préceptes de la morale chrétienne, notamment avec le grand principe de la charité, les règles de conduite qu’indique l’art économique.
De là peu de bienveillance à l’égard de la concurrence qui, livrée à elle-même, risque dans bien des cas d’engendrer l’injustice. De là aussi tendance à admettre comme un frein nécessaire l’intervention de l’Etat dans les rapports économiques des individus, pourvu que l’Etat lui-même soit imbu des principes de la morale chrétienne et y conforme son action. Le socialisme chrétien voit également avec faveur les œuvres de patronage inspirées par l’idée religieuse; il a foi dans le rétablissement possible de rapports pacifiques entre patrons et ouvriers, grâce à l’action de corporations professionnelles, de syndicats mixtes, dont les membres s’inspirent de sentiments chrétiens.
63. Ces doctrines ont trouvé leur expression la plus forte dans les célèbres encycliques où le pape Liîon XIII, tout en répudiant de la manière la plus formelle les théories socialistes relatives à la propriété, rappelle la solidarité qui unit le capital et le travail, et les devoirs qu’impose à tous la foi chrétienne, aux riches comme aux pauvres, aux patrons commme aux ouvriers
C’est également au christianisme social que l’on pourrait en France, songer à rattacher le mouvement sillonniste de ces dernières années. La doctrine du Sillon poursuivait comme but l’orientation de la démocratie vers le christianisme et par le christianisme, vers un idéal de charité et de bonté. Dans l’ordre économique, eUe se déclarait favorable au développement des
1. Il existe un socialisme catholique et un socialisme protestant, celui-ci plus répandu dans les pays anglo-saxons. V. sur le « développement du catholicisme social » l’ouvrage de M. Max Turmann, 1909.
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associations professionnelles et attendait de l’avenir la transformation, dans un sens plus conforme à l’idéal chrétien, de diverses institutions, telles que le salariat et le régime de la propriété capitaliste. Par la hardiesse de certaines de ses prévisions, le Sillon, plus que les autres formes du christianisme social, se rapprochait du socialisme, sans d’ailleurs se confondre avec lui.
Parmi les principaux représentants du christianisme social, on peut citer : en Angleterre, le cardinal Manning; en Allemagne, Mgr von Ketteler et le pasteur Stôcker; en France, avec des tendances assez diversifiées*^, MM. de Villeneuve-Ba rgcmont de Mun, Boissard et Marc Sangnier, ce dernier pour la doctrine sillonniste.
64. L’école de Le Play^ — La doctrine de cette école est conforme, dans l’ensemble, à celle de l’école hbérale. Elle s’en distingue cependant par une place beaucoup plus large laissée aux facteurs d’ordre moral ou religieux. En cela l’école de Le Play présente de très grandes affinités avec le socialisme chrétien. Elle admet aussi, avec plus de facilité que l’école libérale, la nécessité de l’intervention de l’Etat dans un ceitain nombre de cas.
Ce qui caractérise plus particuhèrement la doctrine de Le Play, c’est le souci de restaurer dans la société le principe d’autorité aujourd’hui bien déchu. L’autorité du père dans la famille, du patron dans l’atelier, de l’Etat dans la société politique, constitue la base essentielle de toute bonne organisation sociale; et cette autorité puise elle-même sa source dans l’application des préceptes d’ordre religieux, dans les commandements du Décalogue, « principe essentiel que tous les peuples prospères ont placé en tête de leurs institutions ».
C’est dans la famille surtout que l’autorité du père doit être restaurée, car la famille est dans toute société le groupement essentiel, la cellule sociale, dont l’individu n’est que le produit. Or, l’autorité du père ne peut être rétabhe dans la famille que si celle-ci perd le caractère d’instabilité qu’elle présente aujour-
1, De ViWenmve-Bdirgemoni, Economie politique chrétienne^ 1&34; Boissard, le syndicat mixte, 1897.
2. V. plus haut, sur Le Play et sa méthode, n® 31; v. aussi dans la « Petite bibliothèque économique », les extraits choisis des œuvres de Le Play; v. également Vignes, La science sociale, d'après les principes de Le Play et de ses continuateurs.
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<l’hui et quelle doit à l’application des principes du Code civil, héritage de la Révolution française. A la mort du père de famille, par l’effet du partage héréditaire forcé, les enfants se dispersent, en même temps que se divise le patrimoine paternel. Le foyer familial est abandonné; les traditions familiales sont brisées. Pour remédier à ce grand mal, on ne peut aujourd’hui songer à rétablir la famille patriarcale d’autridois, dont le fonctionnement supposait la propriété collective. Mais on devrait, en restituant au père le droit de disposer librement de ses biens par testament et en abrogeant le principe funeste du partage forcé, substituer à la famille instable d’aujourd’hui ce que Le Play appelle la « famille souche », c’est-à-dire un groupement familial qui persisterait après la mort du père. Ce groupement aurait pour chef celui des enfants que le père aurait lui-même choisi comme successeur. Investi de l’autorité, continuateur des traditions de la famille, propriétaire de ses biens, il pratiquerait vis-à-vis de ses frères et sœurs les devoirs qui incombent au chef de famille, les recevant ^au foyer familial et leur assurant, au besoin, un établissement convenable.
L’autorité doit être également, d’après Le Play, rétablie dans l’atelier, et de même que celle du père comporte des devoirs à remplir envers les membres de la famille, celle du patron lui impose des devoirs envers les ouvriers. La condition de ceux-ci n’a fait que s’aggraver par suite du régime de concurrence et du dévelopi)ement de la grande industrie. De là est né l’antagonisme violent entre le capital et le travail. Cet antagonisme doit disparaître par le rétablissement de l’autorité du patron dans l’ateüer, autorité reconnue et acceptée, mais imposant en retour au patron le devoir moral d’améliorer la situation de ses salariés, de les conseiller, de veiller à leur conduite, à leur bien-être, de les aider, au besoin matériellement, à fonder un foyer, de pratiquer en un mot à leur égard, l’ensemble de ces devoirs qui constituent le « patronage ».
Il faut, enfin, rétablir l’autorité du pouvoir social, de l’Etat, auxiliaire du père dans la famille et du patron dans l’atelier, chargé subsidiairement de remplir celles de leurs fonctions que, par suite des circonstances des temps, ils seraient hors d’état de remplir eux-mêmes, et d’organiser, en les conciliant, l’autorité et la liberté.
L’école de Le Play s’est, après la mort de celui-ci, scindée en deux branches. L’une, sous le nom d’école de la Réforme sociale,
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continue la tradition du maître. Elle a eu poui' principaux représentants Claudio-Jannet * et Ch. de Ribbe. L’autre, qui avait pour chef Demolins, est connue sous le nom d Ecole de la Science sociale. Elle se distingue par une tendance individualiste beaucoup plus accentuée.
Im. L’école solidariste ou eoopératisine n — Elle se préoccupe de faciliter la réalisation parmi les hommes d'un idéal de « solidarité sociale ». La doctrine solidariste pose en principe que tout homme, en venant au monde, naît débiteur à raison des avantages que lui assure la civilisation, fruit des efforts des générations antérieures. Cette dette qu’il a contractée envers le passé, il racquittera envers l’avenir, en augmentant le patrimoine matériel et moral que la Société actuelle doit transmettre aux générations futures. Il devra en conséquence se résoudre à supporter sa part des charges sociales imposées par le principe de solidarité. sous la forme par exemple d’institutions de prévoyance et d’assistance. Il ne fera ainsi qu’acquitter la dette de solidarité dont il était tenu envers les générations qui l’ont précédé. Telle est la thèse juridique du solidarisme.
Au point de vue économique, l’école solidariste fait appel à l’imion des individus en vue de s’assurer des avantages communs par une aide réciproque. Qui dit « solidarité » dit sacrifice volontairement consenti par chacun dans l’intérêt de tous, La solidarité économique trouvera son expression dans certaines formes de groupements volontaires, tels que les syndicats, les sociétés de secours mutuels ou les associations coopératives, dont les membres se proposent de s’entr’aider pour mieux éviter certains risques ou réaliser en commun certains avantages. Envisagée sous cet angle, la doctrine de l’école solidariste est assurément une doctrine individualiste. EUe se rapproche cependant du socialisme d’Etat en ce qu’elle n’est aucunement hostile à l’action des pouvoirs publics en vue de réaliser la solid.arité parmi les hommes. Sans doute préférerait-elle que cette solidarité fût consciente et volontaire, que les individus la fissent, d’eux-mêmes, régner dans leurs rapports; mais en